preuves à l’appui,--une foule de manœuvres peu honorables.--Le
ministère n’a pu nier que maladroitement certaines munificences qu’un
hasard malheureux a placées quelques jours avant les élections.--Le
parti de la République et le tiers-parti--se sont, de leur côté, fort
mal défendus de leur alliance avec les légitimistes.--M. Barrot, entre
autres, a remarquablement pataugé à ce sujet.
[GU] Mais,--au nom du ciel,--que prouve tout ceci?--que les hommes sont
avides et rapaces.--Ne le savions-nous pas déjà?--Commencez donc par
être une fois tous d’accord pour décréter--le désintéressement, le
patriotisme, l’abnégation; jusque-là ce sera la plus laide et la plus
sotte chose du monde que votre gouvernement représentatif.
[GU] Le _Siècle_ a eu dernièrement à soutenir un procès--parce qu’un de
ses rédacteurs s’était permis quelques critiques à l’égard des produits
d’une madame H...,--marchande de modes,--je crois,--ou de quelque chose
d’analogue.
Plusieurs procès de ce genre avaient déjà été jugés en faveur des
marchands contre les journalistes.
Cette fois, cependant, le tribunal a pensé sagement--qu’il ne fallait
pas punir les rares effets des remords qui peuvent s’emparer des
journalistes à l’occasion de leur complicité quotidienne avec les
marchands de n’importe quoi. Le jugement qui a acquitté le _Siècle_--est
d’autant plus remarquable, que cent exemples dans un an viennent
démontrer que les tribunaux, qui ne reconnaissent pas en fait la
propriété littéraire,--n’appliquent les lois que contre les
écrivains--et point pour eux.
En effet, une marchande de modes a cru pouvoir intenter un procès à un
journal, parce que ledit journal avait trouvé qu’elle faisait pencher
ses plumes un peu trop à gauche,--ou que ses capotes n’avaient pas tout
à fait aussi bon air que celles de mademoiselle une telle.
Et en cela elle était encouragée par des précédents nombreux de procès
ainsi intentés et gagnés.
Mais qu’un écrivain pâlisse sur un ouvrage, qu’il y consacre de longues
veilles, qu’il y mette les études et les souffrances de toute sa vie;
Le moindre grimaud,--le petit jeune homme auquel on confie des articles
d’essai pour son admission à un journal, dit impunément que le livre est
mauvais, que l’auteur n’a pas le sens commun, etc., etc.
[GU] Un tribunal rirait beaucoup,--et croirait qu’on lui apporte une
_cause grasse_,--si un auteur s’avisait de lui déférer une plainte
relativement à un fait de ce genre.
Et cependant--c’est assez quelquefois pour influencer un grand nombre de
lecteurs,--pour empêcher l’auteur de trouver un libraire, c’est assez
pour le ruiner.
Mais la justice ne reconnaît que la propriété des choses
matérielles.--M. Hugo et M. de Lamartine, s’ils veulent être pris par
elle au sérieux, devront se faire marchands d’allumettes chimiques ou
fabricants de cirage podophile.
En énumérant le mois passé tout ce que j’avais obtenu de protection de
la part des rois, d’États, de vaisseaux, pour la somme de
soixante-quinze centimes, je disais que je donnerais volontiers
soixante-quinze autres centimes pour trouver comme écrivain la
protection dont je jouis comme pêcheur.--Voilà un exemple de ce que
j’avançais:
Il y a environ deux mois, j’appris, par deux feuilletons de Janin et de
Théophile Gautier, que trois ou quatre messieurs avaient bien voulu
prendre dans un petit roman de moi, qui s’appelle _Hortense_,--le sujet
d’une pièce jouée sur le théâtre du Vaudeville.
Quelques jours après je vis, dans un autre journal, l’analyse d’une
autre pièce jouée sur le théâtre du Palais-Royal,--et intitulée: _Dans
une armoire_. Cette pièce est entièrement prise dans un petit conte qui
a été imprimé sous le titre de: _Histoire de tant de charmes ou de la
Vertu même_.
Je ne fais pas partie de la Société des gens de lettres,--d’aucune autre
société.--Je n’aime pas qu’un musicien ou poëte puisse aller prendre au
collet un homme qui fredonne dans la rue une romance de lui,--en lui
disant: «C’est trois francs.»
Je me contentai donc d’écrire à M. Dormeuil,--directeur du théâtre du
Palais-Royal,--et le soir accessoirement _père noble_ et jouant les
_rôles à canne_, les _utilités_, etc.
Je disais à ce M. Dormeuil--que je ne venais pas inquiéter _ses
auteurs_--dans _leurs droits et recettes_, mais que, sachant peu leur
nom,--et pas du tout leur adresse, je le priais de me rendre, d’accord
avec eux, une justice qui ne leur coûterait rien.
Le même sujet, avec les mêmes détails, paraissant à la fois sur le
théâtre du Palais-Royal--et dans un livre de moi,--je ne voulais pas que
le public,--qui ne s’amuserait pas à consulter les dates,--m’accusât
d’avoir _pris_ l’ouvrage de MM. Laurencin et... je ne sais qui...
Il me semblait donc qu’il serait honnête à ces messieurs de mettre sur
l’affiche que leur pièce était tirée d’un ouvrage de moi.
M. Dormeuil ne crut pas devoir me répondre.
Sur ces entrefaites j’arrivai à Paris, et j’allai, avec un de mes amis,
demander une réponse à M. Dormeuil; j’eus beaucoup de peine à rencontrer
cet acteur,--qui s’excusa de ne pas m’avoir répondu, et m’affirma qu’il
avait cru en être dispensé parce qu’il avait fait droit à ma réclamation
immédiatement en mettant sur l’affiche la note que j’avais demandée.
«Du reste, me dit-il, la pièce n’a pas eu grand succès, elle est mal
écrite,--comme tout ce que fait M. Laurencin.»
Je me retirai--et ne pensai plus à la chose.
Mais voilà que j’apprends que M. Dormeuil--n’a point mis sur ses
affiches ce qu’il m’a dit y avoir mis.
Pour moi je suis assez embarrassé;--que puis-je faire à M. Dormeuil pour
le punir de jouer le jour des Scapins, les _Lafleur_, les rôles les plus
honteux du répertoire comique? Rien, sinon de le siffler en plein jour
et en pleine rue,--quand je le rencontrerai, comme si j’avais encore
dix-huit ans.
Ce n’est pas par une semblable conduite que messieurs les comédiens
plaideront avec succès contre le préjugé qui les sépare de la société,
et dont ils se plaignent si amèrement.
Je me défie beaucoup des grands hommes, des héros de désintéressement et
de dévouement à la patrie, dont les organes de certains partis veulent
aujourd’hui nous imposer l’admiration et le joug,--quand je relis dans
les journaux et les brochures; publiés il y a treize ou quatorze
ans,--précisément les mêmes éloges pour des gens à l’égard desquels ils
ne trouvent pas aujourd’hui assez d’injures.
[GU] Voici quelques lignes prises au hasard dans un gros livre publié
sous les auspices de ce qu’on appelait alors le _Comité
directeur_,--sous le titre de BIOGRAPHIE DES DÉPUTÉS.
_Session de_ 1828.
Imprimerie de Anthelme Boucher,--rue des Bons-Enfants, 34.
«L’opposition d’aujourd’hui (1828) peut être regardée comme le type
d’une véritable représentation nationale; elle renferme l’élite de la
France.»
_N. B._ C’est cette opposition qui est aujourd’hui aux affaires.--Le
langage des journaux et des brochures a un peu changé à leur égard.
[GU] M. de Chantelauze est un homme de courage et de patriotisme qui ne
cédera jamais aux suggestions de l’autorité.»
[GU] Un des hommes sur lesquels, depuis dix ans, il a tombé l’averse la
plus drue d’injures et de quolibets, est M. Etienne.--Le journal le plus
bafoué est sans contredit le _Constitutionnel_.--Lisez:
«ÉTIENNE (Meuse, _candidat libéral_). C’est un député dont le nom seul
vaut la biographie la plus étendue. Homme de lettres distingué,
rédacteur du _Constitutionnel_ et de la _Minerve_, ses titres à la
députation sont bien connus de tous les amis des libertés publiques.
Comme littérateur, M. Étienne, ancien membre de l’Institut, éliminé par
M. de Vaublanc, _a fait ses preuves_ de telle manière, qu’_il serait
puéril de les rappeler_: comme publiciste, il a assuré à la _Minerve_ le
succès de vogue qu’elle a obtenu, par les _délicieuses_ lettres sur
Paris dont il a enrichi cet important ouvrage. Il a également assuré le
succès du _Constitutionnel, répandu aujourd’hui dans les quatre parties
du monde_. Comme député, il a soutenu les intérêts de ses concitoyens
avec autant d’_énergie que de talent_. On se rappelle surtout sa belle
et touchante improvisation en faveur de son honorable collègue et ami
Manuel, expulsé, par l’arbitraire et la tyrannie, d’un poste où il avait
été porté par la volonté libre du peuple français. M. Étienne n’a pas
fait partie de la Chambre septennale. Il viendra jeter une nouvelle
lumière sur la nouvelle Assemblée, chère à tant de titres aux véritables
libéraux.»
[GU] Et M. Jacques Lefebvre,--qu’on appelle aujourd’hui
loup-cervier,--Fesse-Mathieu,--gorgé des sueurs du peuple, etc., voici
son article:
«M. Jacques Lefebvre (ferme libéral):
»Ce banquier est connu depuis longtemps pour un des membres les plus
éclairés du commerce français.
»Les opinions politiques de M. J. Lefebvre ne sont pas douteuses:
indépendant par sa position comme par son caractère, il sera l’un des
plus fermes défenseurs de la monarchie constitutionnelle.
»Mandataire exact et scrupuleux dans les transactions privées, M. J.
Lefebvre s’acquittera avec la même fidélité de la grande mission qui lui
est confiée. Il sera un de ces hommes nouveaux, libres de tous fâcheux
antécédents et destinés à faire revivre parmi nous la probité politique,
vertu si nécessaire pour mettre fin aux agitations de notre patrie.»
Et M. Sébastiani,--comment le traitent aujourd’hui ceux qui disaient
alors de lui:
«Nous devons nous borner à remercier les électeurs de l’Aisne. La France
leur doit la nomination d’un des plus illustres et des plus généreux
défenseurs de ses droits, etc.»
D’où dérive naturellement ce petit raisonnement:--ou messieurs les
publicistes se sont étrangement trompés à cette époque,--et nous ne
sommes pas obligés de nous en rapporter aujourd’hui à leur clairvoyance;
Ou ils étaient simplement les compères de leurs grands hommes
d’alors,--et leur grande colère vient de ce que les compères, au jour de
la curée, n’ont pas voulu partager la recette.
Ce qui fait qu’ils recommencent le même jeu,--avec les mêmes
paroles,--absolument comme aux parades des escamoteurs;--dans l’un et
l’autre cas, qu’ils soient dupes ou complices,--on a aujourd’hui le
droit d’avoir quelque défiance et de s’en servir.
[GU] Qu’est devenu l’ancien _serviteur_ dont le type se retrouve si
fréquemment dans les romans et dans les comédies?--ce domestique
vertueux, sensible et désintéressé, qui pleure des chagrins de ses
maîtres, qui pleure de leur joie,--qui pleure en embrassant l’enfant de
la maison,--qui pleure en conduisant le grand-père au cimetière,--qui
pleure en suivant la petite-fille à l’autel?
Où est-il, ce domestique,--presque toujours un vieillard à cheveux
blancs, qui, lorsque la fortune de ses maîtres vient à s’écrouler,
pleure encore, pour qu’on lui permette de servir sans gages,--et vient,
_avec des larmes de joie_, offrir le résultat de ses petites économies?
Sans parler des assassinats assez fréquents de maîtres par leurs
domestiques dont sont remplies les colonnes de la _Gazette des
Tribunaux_,--les domestiques n’introduisent-ils pas avec eux dans les
maisons toutes sortes de dangers--et par leurs petits pillages habituels
et par leurs trahisons--et par leurs complaisances intéressées, etc.?
Pourquoi la police n’impose-t-elle pas aux domestiques des livrets,
comme elle en impose aux ouvriers?
Il est peut-être utile que les ouvriers présentent cette garantie, mais
elle est indispensable pour les domestiques.
On introduit et on enferme avec soi dans sa maison,--dans sa famille, au
milieu de sa femme et de ses enfants,--dans son intérieur, dans ses
secrets,--des gens qui ne sont sous aucune surveillance spéciale,--qui
ne vous donnent comme garantie que de vagues certificats arrachés le
plus souvent par l’importunité à l’égoïsme et à
l’insouciance,--certificats tellement insignifiants, que la plupart des
maîtres ne les demandent plus et s’en rapportent au hasard.
J’ai vu une lettre d’un homme qui écrivait à un de ses amis:
«Envoyez-moi un domestique qui s’appelle Pierre.»
Un autre qui a une riche livrée disait: «Trouvez-moi un laquais qui ait:
hauteur, cinq pieds quatre pouces;--épaisseur, trois pouces six
lignes,--afin qu’il puisse entrer dans les habits que j’avais fait faire
pour son prédécesseur.»
[GU] Beaucoup d’esprits poétiques et un peu superficiels se sont laissé
séduire par tout ce que présente de gracieux le gouvernement d’une
femme; ils ont rêvé une cour brillante et chevaleresque,--un nouveau
règne pour les arts, pour les lettres, pour les plaisirs.--Non, non, le
règne des marchands, des avocats et des bourgeois n’est pas fini, il
faut qu’il ait son cours.--C’est une dynastie qui doit avoir sa
durée.--Vous l’avez voulue, mes braves gens, vous l’aurez, vous la
subirez, vous la garderez.--Vous savez l’histoire des grenouilles de la
Fontaine;--vous avez été plus heureux qu’elles,--vous avez obtenu du
premier coup des soliveaux qui vous mangent.
[GU] Faites une cour bien galante avec des noms tels que
Lebœuf,--Poulle,--Martin,--Barbet,--Pierrot!
Et M. Trognon, le trouvez-vous joli? Je sais que, parodiant un mot de
Sylla, on a dit de lui: _Je vois dans Trognon plusieurs pépins_.
Mais voulait-on parler de Pépin le Bref ou de Pépin l’auteur de
un,--deux,--trois,--quatre, etc., ans de règne, qui est au contraire
fort long.
Il est vrai qu’en prévision de tout ceci--M. _Barbet_, maire de
Rouen,--est en instance près du garde des sceaux pour se faire appeler
_de Valmont_.
Et M. _Pierrot_--prend tout doucement le nom de _Selligny_.
[GU] Les journaux de l’opposition se sont beaucoup moqués de ces
changements de noms, et ils ont eu raison; mais, pendant qu’ils y
étaient, ils auraient pu faire justice--de quelques dynasties
bourgeoises,--qui usurpent certaines villes,--certaines
rivières,--certains départements:--MM. Martin, de Strasbourg,--idem, du
Nord,--Michel, de Bourges,--Dupont, de l’Eure,--David,
d’Angers,--Boulay, de la Meurthe, etc.
Pendant quelque temps on a renfermé la ville ou le département conquis
dans une parenthèse; quelques-uns ont déjà supprimé la parenthèse, les
autres suivent sans bruit leur exemple.
Ainsi, quand on avait l’air de crier si fort, si longtemps, contre les
préjugés, contre les castes, contre les noms, contre tout, ce n’était
pas contre les choses qu’on était réellement si fort en colère, c’était
contre ceux qui les possédaient.
Aussi, après avoir renversé les gens,--les a-t-on dépouillés le plus
promptement possible et les dépouille-t-on tous les jours.
Les vainqueurs s’arrachent entre eux les lambeaux conquis--et se font de
bizarres ornements des morceaux qu’ils peuvent s’approprier.
[GU] La curée qui a lieu depuis douze ans de places, d’honneurs, de
titres, ressemble tout à fait à un tableau que fait le capitaine Cook
d’une horde sauvage qui a surpris et massacré l’équipage d’un
navire.--L’un passe ses jambes dans les manches d’un habit,--un autre,
tout nu, se revêt d’une perruque et d’un chapeau;--un autre met des
lunettes--ceux-ci s’attachent au nez les boutons de cuivre des habits
des matelots.
Puis ils se croient bien mis,--et se promènent avec fierté.
[GU] Une régente, bon Dieu! c’était bon quand les Français étaient polis
et bien élevés.--Est-ce qu’il n’y a pas deux députés, dont j’ai consigné
le nom dans quelque volume des _Guêpes_, qui ont refusé de saluer la
reine!--Une régente!--livrez donc une pauvre femme aux insultes de
certains journaux et à la protection de certains autres!--Une
régente!--Dieu vous en garde, pauvre princesse, déjà assez éprouvée!
[GU] Une régence et une régente!--on vous en donnera,--roués
d’arrière-boutiques,--talons rouges de comptoir,--raffinés d’estaminet!
AM RAUCHEN. Celui qui n’est rien--est l’égal de tout le monde.
[GU] Tous les hommes aiment le repos.
--Vous me permettrez d’en excepter quelques-uns.
--Lesquels?
--Ceux qui le possèdent.
--Pour que je ne trouve pas la discussion une chose ridicule, il
faudrait qu’on me montrât un _seul homme_--depuis l’origine du monde,
que la discussion eût fait changer d’opinion.
[GU] Souvent, par une matinée d’automne, alors qu’il fait si bon de
flâner par les plaines, un fusil sur l’épaule, vous avez aperçu à
l’horizon un lac immense; vous avez continué votre route, et, arrivé au
point où vous aviez vu le lac, vous marchez sur l’herbe et vous ne voyez
que des vapeurs qui s’exhalaient de la terre;--plus loin, vous vous êtes
retourné et vous avez revu le lac avec sa surface unie.
Telle est la vie; on mourrait de désespoir quand on découvre que ce
qu’on avait pris pour but de ses pensées, de ses désirs, de ses rêves,
n’existe pas, ou n’est qu’un brouillard auquel la distance donne des
formes gigantesques.--Mais, comme il faut marcher, entraîné que l’on est
par la vie, il vient un moment où, en se retournant, on voit les mêmes
prestiges, et jusqu’au bout de la route on jette de temps à autre un
regard d’adieu à ce qu’on croit avoir possédé; la vie est toute dans ce
qui n’est pas encore et dans ce qui n’est plus:--désirs et regrets.
Aussi, avec quelle ténacité nous nous rattachons aux moindres souvenirs!
Quelle influence gardent sur nous une mélodie quelquefois sans couleur
pour tous,--certains aspects du ciel,--la fleur que d’autres foulent aux
pieds avec indifférence!
C’est pour cela--que je me suis laissé plus d’une fois reprocher de
parler trop souvent d’une petite fleur bleue--que les Suisses appellent
herbe aux perles--et les botanistes _mosotipioïdes_.
Voici pourquoi les Allemands les ont appelées _vergissmeinnicht_,
c’est-à-dire _ne m’oubliez pas_.
Dussions-nous nuire à l’intérêt de notre histoire, nous dirons que c’est
une des traditions les plus intéressantes que nous ayons jamais
entendues.
Il y a un tombeau à Mayence;--comme le nom que l’on y avait gravé a été
effacé, le tombeau est à la disposition du premier venu d’entre les
morts; mais, attendu qu’il est simple, et qu’aucune famille ne pourrait
s’enorgueillir de l’attribuer à un de ses membres morts, l’opinion
générale le laisse à un poëte, dont on n’a pas même conservé le nom de
famille.
[GU] Il s’appelait Henreich; et comme ses vers, dont nous ne croyons pas
qu’il soit rien resté, étaient tous à la louange des femmes, et surtout
à celle de Marie, on l’appelait Henreich Frauenlob, c’est-à-dire le
poëte des femmes.
Quand il était parti pauvre pour courir l’Allemagne et chercher fortune
au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laissé à
Mayence une fille qui attendait son retour, s’éveillait pâle, dans les
nuits d’orage, et priait pour lui.
Après trois ans, il revint riche et renommé. Longtemps avant son retour,
Marie avait entendu son nom mêlé à la louange et à l’admiration; et, par
une noble confiance, elle savait que ni la louange ni l’admiration
n’avaient donné à son amant autant de bonheur et d’orgueil que lui en
donnerait le premier regard de la jeune fille qui l’attendait depuis si
longtemps.
Quand Henreich vit de loin la fumée des maisons de Mayence, il s’arrêta
oppressé, s’assit sur un tertre d’herbe verte, et fit entendre un chant
simple et mélancolique--comme le bonheur.
Le lendemain, vers le coucher du soleil, les cloches tintèrent pour
annoncer le mariage de Henreich et de Marie à la première aurore.
A ce moment, tous deux se promenaient seuls sur l’allée qui s’étend le
long du Rhin.
Ils s’assirent l’un près de l’autre sur un tapis de mousse, et passèrent
de longs et fugitifs instants à se regarder, à se serrer les mains sans
rien dire,--tant ce qui remplissait leurs âmes était intraduisible par
des paroles.
La teinte de pourpre que le soleil avait laissée à l’horizon était
devenue d’un jaune pâle, et l’ombre s’avançait sur le ciel, du levant au
couchant.
Tous deux comprirent qu’il fallait se quitter: Marie voulut fixer le
souvenir de cette belle soirée, et montra de la main à Henreich des
fleurs bleues sur le bord du fleuve.
Henreich la comprit et cueillit les fleurs, mais son pied glissa, il
disparut sous l’eau; deux fois l’eau s’agita, et il reparut, se
débattant, écumant, les yeux hors de la tête,--mais deux fois elle
ressaisit sa proie.
Il voulut crier; mais l’eau le suffoquait. A la seconde fois qu’il
reparut, il tourna un dernier regard vers la rive où était Marie, et,
sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu’une contraction
nerveuse avait retenues dans sa main; main ce mouvement le fit enfoncer:
il disparut, l’eau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme une
glace. Ainsi mourut Henreich Frauenlob.
Pour Marie, elle mourut fille, dans une communauté religieuse.
On a traduit l’éloquent adieu de Henreich, et on a appelé la fleur
bleue: _vergissmeinnicht_, c’est-à-dire _ne m’oubliez pas_.
Septembre 1842.
La justice.--Ce qu’elle coûte.--Et pour combien nous en avons.--De
quelques gargotiers faussement désignés sous d’autres noms.--Un
directeur des postes.--Un gendarme et un voyageur.--Sur les chiens
enragés.--La Régence.--Le duc de Nemours.--La Chambre des
pairs.--M. Thiers.--M. de Lamartine.--Crime d’un carré de
papier.--La Tour de François 1er et le _Journal du
Commerce_.--Une montagne.
[GU] SEPTEMBRE.--Il m’est arrivé quelquefois de soutenir que nous
marchions en rond--comme les chevaux de manége--et de nier le _progrès_.
Je suis obligé de me rétracter--quand je vois, d’après le rapport de M.
le garde des sceaux, que nous n’avions eu que pour trois millions quatre
cent trente-quatre mille trois cent quatre-vingt-trois francs de justice
en 1831.
Tandis qu’aujourd’hui on nous en donne pour quatre millions cinq cent
soixante et onze mille trois cent vingt-cinq francs.
[GU] Que vouliez-vous qu’on nous donnât de justice pour trois millions,
quand pour les quatre millions que nous en avons aujourd’hui--il
resterait encore bien des petites choses à dire?
[GU] Disons quelques-unes de ces petites choses.
[GU] D’abord parlons des prévenus,--des accusés.
Un prévenu est peut-être innocent:--si même vous comptez combien il y a
de condamnés sur un certain nombre de prévenus, vous serez presque forcé
de dire, qu’un prévenu est probablement innocent;--en effet, parmi les
accusés il y en a beaucoup plus d’acquittés que de condamnés.
Un prévenu est donc peut-être un homme innocent,--auquel, par erreur,
vous faites subir une situation plus que fâcheuse.--Vous l’enlevez à sa
famille, à ses affaires--pendant plusieurs mois; pendant plusieurs mois
vous faites peser sur lui un soupçon de déshonneur;--pendant plusieurs
mois vous le condamnez à toutes les angoisses de l’imagination.
Un magistrat disait que, s’il était par hasard accusé d’avoir volé les
tours de Notre-Dame,--il commencerait par prendre la fuite.
Et, d’autre part, pas mal de gens rompus, guillotinés, roués, marqués
par erreur,--ont laissé leur triste histoire pour montrer que la justice
peut quelquefois se tromper.
Il me semble que c’est bien assez pour le pauvre diable de prévenu.
Loin de là,--vous le traitez précisément comme s’il était
condamné;--vous le mettez dans la même prison où il sera renfermé s’il
est reconnu coupable; il reçoit la même nourriture et les mêmes
brutalités.
Cependant vient le jour du jugement:--trois prévenus sur cinq sont
ordinairement acquittés.--Notre homme est du nombre; au premier
moment,--il se réjouit,--il embrasse avec joie sa femme, ses enfants,
ses amis;--ses amis... je me trompe, la plupart se sont retirés.--Il
rentre chez lui,--ses voisins l’évitent,--on a associé pendant quatre
mois son nom à l’idée du crime dont il était accusé,--et pendant quatre
heures le procureur du roi s’est efforcé d’entasser tous les arguments
possibles pour prouver sa culpabilité.--Quelques-uns le croient plus
heureux qu’innocent--le voilà dans son logement avec sa femme et ses
enfants: «Où est donc la pendule--et la petite montre,--et nos deux
couverts d’argent, tout ce que nous avions acheté à force d’économie?
--Hélas! il a fallu vendre tout cela,--comment aurions-nous vécu, tes
enfants et moi pendant ta détention?
--C’est vrai; mais me voilà libre,--je vais travailler, nous allons
réparer cela.»