tristes caresses dans les ruines et les tombeaux?
Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez
vos grappes de fleurs blanches,--arrosez la terre de vos douces odeurs.
Août 1842.
Mort du duc d’Orléans.--La Régence.--Le duc de Nemours et la
duchesse d’Orléans.--M. Guizot.--Un curé de trop.--Humbles
remontrances à monseigneur Blancart de Bailleul.--Un violon de
_Stra_, dit _Varius_.--Fragilité des douleurs humaines.--Sur les
domestiques.--Correspondance.--M. Dormeuil.--Une foule d’autres
choses.--M. Simonet.--Une Société en commandite.--Quelques
annonces.--M. Trognon. M. Barbet.--M. Martin.--M. Poulle.--M.
Pierrot.--M. Lebœuf.--M. Michel (de Bourges).--M. Dupont (de
l’Eure).--M. Boulay (de la Meurthe).--M. Martin (du Nord),
etc.--_Am Rauchen._--_Wergiss-mein-nicht._
Le 13 juillet 1842, le duc d’Orléans allant à Neuilly--a été jeté hors
de sa voiture par des chevaux emportés.--Il est tombé sur les pavés de
la route--qui lui ont brisé la tête en plusieurs parties. Il est mort à
quatre heures du soir,--sans avoir repris connaissance, dans une pauvre
boutique d’épicier.--Le roi et la reine, qui étaient accourus, ont suivi
le corps de leur fils porté par les soldats, sur un brancard.
Toute la France a compris cette immense douleur et l’a respectée.--Tout
le monde a été frappé à la fois de compassion et de respect--en voyant
que, de toutes les grandeurs qui séparent des autres la famille royale,
il n’y en a qu’une seule qu’on lui ait laissée;--qu’elle ne dépasse
aujourd’hui le commun des hommes que par la grandeur de ses misères et
de son affliction.
Beaucoup de gens ne se souciaient guère des attaques au trône, à la
couronne, à la pourpre,--et à cent autres métaphores, qui ont senti ce
coup qui s’adressait au cœur--et qui en ont tressailli.--Un roi avait
paru quelque chose d’autre qu’eux-mêmes, qui n’a ni les mêmes joies, ni
les mêmes douleurs; mais alors, en pensant au roi, à la reine, à la
duchesse d’Orléans, on a dit: «Pauvre père! pauvre mère! pauvre femme!»
et on a compris, et on a pleuré avec eux.
On parlait surtout de la reine, qui avait à creuser dans son cœur une
nouvelle tombe à côté de celle de sa fille Marie;--de la reine--qui,
dans la partie politique qui se joue depuis tant d’années, a vu mettre
en jeu si souvent déjà la vie de tous ceux qu’elle aime,--et qui croyait
les avoir regagnés et rachetés, tant elle avait craint, pleuré et prié
pour eux.--On a compté les épines qui forment les fleurons de sa
couronne royale.
Puis, quand le duc d’Orléans a été mort--tout le monde a vu ce que
presque personne n’avait songé à remarquer auparavant: c’est que c’était
un des hommes les plus distingués de ce temps-ci; on a vu qu’il tenait,
par des liens qu’on n’a sentis que lorsqu’ils se sont rompus, à tout ce
qui a de la vie, de la force et de la jeunesse en France.
On a vu que son absence laissait un vide, et, en regardant autour de soi
parmi les grands hommes que les journaux inventent et annoncent
pêle-mêle avec les pommades pour teindre les cheveux, et l’eau pour
détruire les punaises,--on a vu que parmi ces héros de réclame--il n’y
avait personne pour remplacer le prince mort.
Puis ensuite on a songé aux conséquences politiques de ce triste
événement.
On a vu que le roi Louis-Philippe a soixante-dix ans et que son
successeur n’a pas encore quatre ans.
Et on a compté tout ce qu’entre ces deux règnes il peut tenir de
troubles, de désordres et de malheurs.
Après ce moment de stupeur--les avidités, les rapacités ardentes des
partis se sont ranimées.--Le duc d’Orléans n’était pas encore
enterré--que chaque parti a voulu tirer avantage de sa mort.
[GU] L’opposition s’en est servie d’argument contre M. Guizot:--M.
Guizot s’en est servi d’argument contre l’opposition.
M. Guizot a fait venir le roi à la Chambre des députés;--il ne lui a pas
laissé le temps d’être père quelques jours au milieu de sa famille; et
l’a forcé de reprendre son rôle de roi; il était trop tôt;--cet
homme,--éprouvé par des fortunes si diverses, auquel ses ennemis les
plus acharnés n’ont pu refuser le courage et la fermeté,--n’a pu jouer,
au bénéfice de M. Guizot, son rôle jusqu’au bout; il a pleuré devant les
envoyés de la nation.
Les uns ont dit: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut renvoyer M.
Guizot.»
Les autres: «Le duc d’Orléans est mort, donc il faut garder M. Guizot.»
Le raisonnement des uns était aussi insolemment absurde que celui des
autres.
Puis vint la question de la régence.--Les journaux de l’opposition
demandèrent une loi spéciale, personnelle et provisoire,--c’est-à-dire
un petit nid à débats, à troubles et à émeutes.
[GU] Les journaux du ministère commencèrent à demander, de leur côté, la
régence pour M. le duc de Nemours.
C’était justement tomber dans l’écueil où voulaient les amener leurs
ennemis.
Ils se ravisèrent et demandèrent la régence pour le plus proche parent
ascendant mâle du roi mineur,--c’est encore le duc Nemours;--mais c’est
en même temps un principe et une loi fondamentale.--Il est déjà assez
honteux pour quatre cent cinquante législateurs de n’avoir pas prévu le
cas d’une minorité et d’une régence, sans que lesdits quatre cent
cinquante législateurs hésitent à en faire une quand la nécessité le
commande.
Les journaux de l’opposition avaient crié très-fort quand le duc
d’Orléans avait épousé une luthérienne,--ce qui ne les avait pas
empêchés dans le temps de soutenir l’élection de M. Fould par cette
raison remarquable qu’il fallait bien avoir un juif à la Chambre,--ce
qui amènerait un jour à dire: «Il faut bien qu’il y ait un ferblantier
au Palais-Bourbon,» s’il n’y en avait déjà plusieurs.
Lesdits journaux demandèrent alors la régence pour la duchesse
d’Orléans.
[GU] Cette tendresse subite ne voulait pas dire autre chose que l’espoir
de voir des troubles plus faciles sous l’administration d’une femme.
[GU] C’est un procès qui peut honnêtement se plaider,--car les raisons
pour chacun des deux prétendants peuvent se balancer.
On peut dire pour le duc de Nemours--qu’il s’est bien battu en
Afrique,--que c’est un caractère ferme et froid,--que la régence est
une royauté provisoire, qu’une des lois fondamentales du royaume exclut
les femmes du trône,--que d’ailleurs, à l’époque où nous vivons, il peut
arriver qu’il y ait besoin, chez le régent, des qualités que la plus
noble des femmes n’est pas forcée d’avoir.
On peut dire pour la duchesse d’Orléans--que, à tort ou à raison,--le
duc de Nemours n’est pas populaire,--que cette impopularité vient en
partie de cette malheureuse dotation qu’on a eu la sottise de demander
pour lui,--ce qui est cause qu’il s’est répandu dans le public plusieurs
centaines de phrases toutes faites contre lui.
[GU] Et on ne sait pas avec quelle facilité le gros du public adopte
d’abord les phrases, puis ensuite les sentiments qu’elles expriment.
[GU] On pourrait dire--qu’il ne serait peut-être pas d’une mauvaise
politique--que le régent fût dans une position à ne pouvoir être roi
dans aucun cas; de telle façon que le roi mineur fût pour lui un pupille
et non une barrière.
[GU] On pourrait encore faire une longue énumération des brillantes et
solides qualités que reconnaissent à la duchesse d’Orléans--ceux qui
l’ont approchée.
Pour moi, j’ai sur la régence l’opinion que j’ai sur la royauté: nommez
n’importe qui,--pourvu que ce soit d’une manière stable;--faites une loi
sérieuse,--une loi fondamentale que vous n’ayez pas besoin de rapiécer,
de ressemeler à chaque événement imprévu,--et réellement je trouve qu’il
ne devrait pas y avoir autant d’événements imprévus pour près de cinq
cents que vous êtes qui devez les prévoir.
[GU] «M. le général Rulhières,--commandant la dixième division
militaire, était dans son appartement lorsque, le pied lui ayant glissé
sur le parquet,--il est tombé et s’est grièvement blessé au genou.»
Je saisis cette occasion pour remarquer une fois tout haut qu’il
n’existe dans aucun pays sauvage,--dans aucun pays de la
Nouvelle-Zélande,--un usage aussi barbare, aussi saugrenu,--aussi
grotesque, aussi bête,--que celui qui consiste à rendre
laborieusement--les appartements et les escaliers glissants.--En les
cirant et en les frottant, les gens auxquels il m’est arrivé de dire
cela--m’ont répondu: «C’est plus propre.»
Ces gens qui exposent eux et leurs connaissances à se rompre la colonne
vertébrale sous prétexte de propreté--regarderaient à deux fois à se
laver les mains l’hiver, s’ils ne pouvaient avoir d’eau chaude.
On rit beaucoup en France des sauvages qui se peignent les oreilles en
rouge,--pourquoi? Parce qu’en France--on se peint les sourcils en
noir,--et que ce n’est que sur les joues qu’on met du rouge.--On rit des
Hottentots tatoués,--quoique la moitié de nos soldats et les deux tiers
de nos serruriers portent sur les bras, peints en bleu ineffaçable,--des
cœurs percés--et des Napoléons.
[GU] Mais on rirait bien plus si un voyageur venait d’un pays récemment
découvert--et nous disait:
«Les _naturels_--ont un usage dont il est difficile de s’expliquer la
raison.
»Au moyen de certaines préparations, ils rendent le plancher de leurs
habitations tellement glissant, qu’il est impossible d’y faire un pas
sans tomber, à moins d’une grande habitude et d’une extrême attention.
»Leurs escaliers, qui, par leur forme et leur disposition, présentent
déjà assez de chances pour des chutes graves,--sont également enduits de
la même façon,--pour rendre les accidents inévitables, de fréquents
qu’ils seraient seulement sans cette précaution.
»Nous avons tâché de découvrir le but secret de cette préparation,--mais
ils gardent à ce sujet un secret impénétrable;--quelqu’un de nous avait
pensé d’abord que cette habitude singulière avait le même but que celui
qu’ont adopté les Chinois de ferrer et de déformer les pieds de leurs
femmes au point de leur en rendre l’usage impossible;--mais nous n’avons
pu admettre cette explication,--parce que les hommes, chez nos naturels,
ne sont pas moins exposés que les femmes aux accidents qui résultent
fréquemment de cette coutume.
»La seule explication un peu plausible que nous avons pu trouver est
qu’ils attachent probablement quelque idée superstitieuse aux chutes
imprévues,--de même qu’en France les bonnes femmes prennent pour un
heureux présage le hasard qui leur fait mettre un de leurs bas à
l’envers.--Peut-être les naturels dont nous parlons, considérant comme
d’un favorable augure les chutes violentes, ont-ils cru ne devoir
négliger aucun moyen de les rendre fréquentes et dangereuses.»
[GU] La douleur que cause la mort d’une personne aimée est tellement
profonde,--que la Providence a mis l’oubli le plus près possible, par
pitié pour l’homme, qui ne pourrait supporter longtemps ce désespoir à
un égal degré.
[GU] On fêtait l’autre jour un des saints du mois de juillet chez un de
nos peintres les plus connus;--un de nos amis se trouvait parmi les
convives bruyants--qui _sablaient_, comme on disait jadis, le vin de
Champagne dans la chambre à coucher du peintre, transformée pour la
circonstance en salle à manger.
Mon ami était à la droite de la maîtresse de la maison,--seconde femme
du peintre en question,--remarié depuis quelques mois seulement. Il
avait en face de lui le maître de la maison, derrière lequel s’élevait
un beau dressoir gothique en bois sculpté,--chargé de porcelaines de
Chine--et surmonté de quelque chose comme une urne funéraire de
très-mauvais goût.
Les verres et les paroles s’entre-choquaient, la gaieté était à son
comble,--le maître de la maison surtout paraissait en proie à une
hilarité indicible;--le contentement de soi et le bonheur de vivre se
lisaient sur ses traits:--il souriait à ses amis--et paraissait fier de
sa femme, dont la beauté, la grâce et l’enjouement--faisaient du reste
le plus bel ornement de cette étourdie et étourdissante assemblée.
Tout à coup,--mon ami lève les yeux par hasard, probablement en suivant
le vol d’une mouche--et, apercevant cette urne de mauvais goût, dont je
vous ai parlé,--s’écrie: «Ah mon Dieu!--qu’est-ce que c’est donc que cet
abominable _machin_ que vous avez là-haut?»
Heureusement le bruit des verres et des conversations couvrit la
question, qui ne fut entendue que de la maîtresse de la maison; elle se
pencha à l’oreille de mon ami, et lui dit: «Taisez-vous donc! c’est le
cœur de la première femme.»
[GU] Monseigneur Blancart de Bailleul, évêque de Versailles, se trouve
en ce moment dans un grand embarras:--voici l’histoire:
Il y a dans une commune de Seine-et-Oise--appelée Santeny,--un vieux
curé--qui dessert la commune, je crois, depuis une trentaine d’années.
C’est un bon vieux prêtre, qui a pris au sérieux le vœu de
pauvreté,--qui ne possède rien au monde--et qui met tous ses plaisirs
mondains--à faire pousser dans le jardin du presbytère des petits pois
qu’à force de soins--il réussit presque toujours à voir en cosses avant
tous ceux du pays,--et il met alors sa joie à en faire de petits
présents.
Il y a quelque temps, un jeune prêtre allemand se présente au
presbytère--et demande à parler à M. le curé,--M. le curé était à
table--se lève, le force à prendre place, et l’oblige à dîner avec
lui--en affirmant qu’il ne l’écoutera pas sans cela.
--Vous êtes ici pour quelques jours?
--Mais... oui, répond le jeune prêtre avec embarras.
--Marianne, dit le curé à sa vieille servante,--il faut faire un bon
lit à monsieur, vous le bassinerez,--car il doit être fatigué.--A
propos, Marianne, donnez-moi cette bouteille de vin--que l’on nous a
envoyée.
Le jeune prêtre se repent amèrement d’avoir cédé aux instances du
curé--et de s’être ainsi exposé à cet excellent accueil;--comment lui
dire qu’il ne vient pas lui faire une de ces visites que se font les
prêtres entre eux, mais qu’il se présente--de par monseigneur Blancart
de Bailleul, pour le remplacer.
D’ailleurs--le vieux curé cause avec tant d’abandon,--tant de bonté!--Le
jeune homme remet au lendemain à déclarer l’objet de sa visite. Ils font
ensemble la prière du soir, le curé conduit son hôte à sa
chambre,--l’hôte ne tarde pas à s’endormir.
Le lendemain matin, il découvre en se levant qu’il a occupé le seul lit
de la maison--et que le curé a passé la nuit sur un vieux canapé;--il se
sent touché,--il veut partir sans rien dire,--et de quelque autre maison
envoyer au bonhomme la dure nouvelle qu’il n’ose lui dire de vive voix.
Mais le déjeuner est prêt,--le bon curé a cueilli lui-même le dernier
plat de ses petits pois;--il aborde son hôte avec tant de bienveillance,
il lui serre la main avec tant de bonhomie, que l’autre n’ose
refuser;--il s’assied;--le bonhomme parle des trente ans qu’il a passés
dans sa cure,--de l’amitié qu’il a pour ses paroissiens et de celle
qu’il pense leur avoir inspirée:--il est heureux, mille fois plus
heureux qu’il ne peut le dire;--il aime sa maison, il aime son
jardin--qui est si heureusement exposé, où les petits pois viennent si
bien et sont si précoces!--le puits a une eau excellente et n’est pas
profond:--c’est si commode pour arroser!
Comment précipiter le bon curé de tout ce bonheur-là?--comment lui
arracher tous ses trésors d’un seul mot? Le jeune prêtre remet au tantôt
à faire sa révélation; mais à dîner le vieux lui dit: «Vous ne m’avez
pas encore dit ce que vous venez faire ici.--Je ne vous le demande pas;
mais, voyez-vous,--je parie que vous n’êtes pas riche;--eh bien! vous
pouvez rester ici tant que vous voudrez;--regardez cette maison comme la
vôtre;--l’ordinaire n’est pas somptueux, mais il y a assez pour nous
deux et pour Marianne.»
Comment prendre brutalement à un homme qui offre tout de si bon cœur?
Toujours est-il que huit jours se passent ainsi,--au bout desquels--le
jeune prêtre se trouve mille fois plus embarrassé que le premier.--Enfin
il prend le parti qu’il avait imaginé le premier jour;--il quitte sans
rien dire le presbytère, et envoie au curé une lettre dans laquelle--il
lui raconte--et la cause de son arrivée--et son embarras et son chagrin.
Le vieux curé relit la lettre à plusieurs reprises;--n’en peut croire
ses lunettes, se la fait relire par Marianne,--des pleurs s’échappent de
ses yeux.--Il fait chercher le jeune homme et lui dit:
--Qu’ai-je fait à monseigneur?--on ne déloge plus à mon âge que pour
prendre son dernier logement;--je suis vieux,--il ne pouvait donc pas
attendre un peu?--Où veut-il que j’aille?
--Je n’en sais rien, répondit le jeune homme;--mais les ordres sont
formels, et les voici.
--Mon Dieu! s’écria le curé,--comment y a-t-il tant de dureté dans le
cœur des chefs de votre Église!--Que veut-on que je devienne,--vieux
et pauvre comme je suis?--Mais obéir, ce serait un suicide, et je
n’obéirai pas.--Monsieur, dit-il au jeune prêtre,--allez dire à
monseigneur de Bailleul que je n’abandonnerai pas mon église;--que, si
l’on veut m’en arracher, il faudra qu’on emploie la violence.
Voici un schisme à Santeny.
Le jeune curé _in partibus_--va loger chez le charpentier de l’endroit.
L’ancien curé reste au presbytère--et refuse les clefs du tabernacle et
le calice,--dont il continue à faire usage.--Le jeune dit aussi la
messe,--mais avec des ornements loués ou empruntés.
Que va faire monseigneur Blancart de Bailleul?--Va-t-il révoquer ses
ordres,--ou les faire exécuter en employant la force?
Peut-être monseigneur, distrait par d’autres préoccupations, ne sait-il
pas qu’il y a en France beaucoup de villages qui n’ont pas de curé,--ce
qui ne rend nullement nécessaire d’en mettre deux à Santeny.
[GU] On rapporta dernièrement à deux hommes bien placés dans
l’administration que M. Passy avait dit, en parlant d’eux: «L’un est un
fou, l’autre est un voleur.»
--Cela ne se passera pas ainsi! s’écria M. ***.
--Et comment voulez-vous donc que ça se passe?--lui demanda son
compagnon d’infortune.
--J’obtiendrai raison de M. Passy;--je me battrai avec lui.
--Il refusera de se battre avec son subordonné.
--Oui, eh bien! je vais donner ma démission.
--Vous êtes fou!
--Comment dites-vous?
--Allons, allez-vous me chercher querelle aussi à moi?
--Non, je veux savoir ce que vous m’avez dit.
--Je vous ai dit: «Vous êtes fou.»
--Alors, je suis content, et je ne demanderai rien à M. Passy.
--Comment? que voulez-vous dire?
--M. Passy a dit de nous deux--«l’un est un _fou_, l’autre est un
_voleur_.»--Vous dites que c’est moi le _fou_,--donc c’est vous qui
êtes... _l’autre_; c’est à vous à vous fâcher.
[GU] M. ***,--commissaire-priseur,--a, l’autre jour, _mis sur la
table_, comme on dit à l’hôtel de la place de la Bourse, un violon de
Stradivarius,--avec toutes les attestations nécessaires à l’authenticité
de son origine.--M. *** l’a ainsi nommé: «Un violon de Stra, _dit_
VARIUS.»
[GU] Comme on présentait à M. Guizot pour une place de consul qui se
trouvait vacante un homme qui réunissait les deux conditions principales
de l’ancienneté et de la capacité,--M. Guizot répondit: «C’est vrai,
mais que voulez-vous, il faut avant tout obéir aux exigences
parlementaires; dites à votre candidat de se faire appuyer par des
_députés de l’opposition_.
[GU] On trouve à la quatrième page des journaux une annonce ainsi
conçue:
MAISON SUSSE.
ENCRE ROYALE DE JOHNSON.
* * * * *
_Cette encre préserve les plumes métalliques de l’oxydation, quand elles
sont de bonne qualité comme celles de Bookman._
* * * * *
PLUMES ROYALES DE BOOKMAN.
_Ces plumes sont inoxydables._
C’est-à-dire que les plumes royales de Bookman sont _inoxydables_ dans
une encre _qui préserve de l’oxydation_, comme l’_encre royale de
Johnson_.
Et que, de son côté, l’encre royale de Johnson _préserve de
l’oxydation_--les plumes qui sont _inoxydables_,--comme les _plumes
royales de Bookman_.
[GU] On trouve encore à la quatrième page des mêmes journaux une autre
annonce qui n’est pas indigne de l’attention:
LOTION DE GOWLAUW.
«Le célèbre inventeur de cette lotion, le docteur Gowlauw, médecin du
prince de GALLES en 1755,--rencontra dans l’exercice de ses fonctions
élevées des circonstances _particulières_ qui exigèrent qu’il dévouât
longtemps ses talents à l’étude des _maladies de la peau_.»
Je l’ai dit,--l’annonce ne respecte rien;--la voilà qui jette sur la
mémoire du prince qui fut depuis roi d’Angleterre--une dégoûtante
insinuation.--Mais ce qu’on ne saurait trop admirer,--c’est le sérieux
et l’industrie de celui qui imagine que le _médecin du prince de Galles_
a dû, plus que tout autre, avoir à s’occuper des maladies de la peau.
[GU] Voici un aperçu de M. Vivien--qui n’a pas semblé heureux.--Il était
question de l’élection de M. Pauwels,--élection qui a été
ajournée--parce qu’il y a eu deux bulletins _signés_ qui ont été comptés
à M. Pauwels contrairement à l’intention de la loi, qui veut que les
votes soient secrets.
D’autre part, M. Pauwels est accusé d’avoir amené deux électeurs en
voiture.
Là-dessus--M. Vivien s’écrie--contre M. Pauwels:
«Messieurs, le fait des deux bulletins signés est grave, mais ce n’est
pas tout; et, à propos de ce fait, un rapprochement me frappe: il y a eu
deux bulletins signés, et M. Pauwels avoue avoir été chercher deux
électeurs.»
Il ne s’est trouvé personne--pas même M. Pauwels, pour dire à M. Vivien:
«Mais, monsieur, tout le monde sait que la loi défend de voter avec des
bulletins signés; donc M. Pauwels serait allé chercher exprès, en
voiture, les deux électeurs qui devaient entacher son élection
d’illégalité et en faire prononcer au moins l’ajournement.»
[GU] Les quatre-vingt-six départements de la France--envoient à Paris
quatre cent cinquante-neuf députés--qui ouvrent la session--en faisant
un serment qui n’est pas formulé en français.
«Je jure fidélité... etc... et de me conduire en bon et loyal député.»
Il faudrait dire: «_Je jure d’être fidèle_,»--ou répéter «_je jure_»--au
second membre de la phrase.
[GU] Tous les partis se sont accusés mutuellement d’avoir corrompu des
électeurs pour faire nommer leurs candidats,--cela me paraît un terrible
argument contre le suffrage universel et l’abaissement du cens
électoral.--En effet, s’il est si facile de corrompre des gens qui sont
riches, puisqu’un électeur doit payer deux cents francs de contributions
directes,--qu’adviendra-t-il quand vous admettrez au scrutin des hommes
pauvres et besogneux,--sinon ce que je vous ai annoncé déjà plusieurs
fois,--c’est-à-dire des électeurs à trois francs,--à deux francs
cinquante centimes, si on prend une certaine quantité, avec le treizième
en sus?
[GU] Un député a été accusé d’avoir fait boire deux électeurs; la chose
était attestée par une protestation signée de plusieurs
électeurs;--c’est une jolie chose que le gouvernement représentatif, si
les représentants du pays pensent eux-mêmes qu’on peut obtenir les
suffrages de ses concitoyens au moyen de quelques verres de
vin.--Toujours est-il que le député accusé a apporté à la Chambre un
certificat de ses deux électeurs, qui affirment sur l’honneur qu’ils
étaient un peu _gais_, mais nullement ivres au point de n’avoir pas su
ce qu’ils faisaient.
[GU] M. Pauwels a été convaincu d’avoir emmené deux électeurs dans sa
voiture;
Conséquemment de les avoir corrompus.
Ah ça! messieurs les députés, sérieusement, c’est donc en France une
chose déjà bien _avancée_ et bien _faisandée_ que la masse
électorale,--puisqu’elle n’attend qu’un aussi futile prétexte pour _se
corrompre_?
Parlez-moi de l’Angleterre,--où une élection coûte pour le moins un
demi-million;--à la bonne heure,--mais en France, c’est honteux:--un
litre de vin ou une promenade en voiture.
[GU] Qui osera maintenant saluer un électeur,--ou sa femme, ou sa nièce,
si l’électeur est chose si fragile qu’on ne puisse le rencontrer sans
risquer de le corrompre!