_N. B._--L’année passée, l’enfant était tombé dans la Marne.

Nous conseillons la Nièvre pour l’année prochaine: c’est une rivière

encore vierge de belles actions.

[GU] Il n’est pas de recueil de vers de jeune homme--_Premières rimes_,

_Fleurs d’Avril_, _Premiers élans_, etc., etc.,--premiers essais si

méprisés, d’ordinaire, dans les bureaux de journaux, qui n’obtienne en

ce moment une mention honorable.

C’est la belle saison pour se livrer fructueusement à des actions

recommandables.--En temps ordinaire, les journaux n’en disent mot;--mais

pour le moment, sauvez la vie à une mouche qui se noie;--dites à un

passant: «Monsieur, vous allez perdre votre foulard;»--avertissez une

femme que le cordon de son soulier est dénoué,--vous voyez votre nom en

toutes lettres dans les feuilles publiques avec le récit de votre belle

action et un convenable éloge d’icelle.

Les journaux se sentent pris d’un goût subit pour les sciences,--pour

l’agriculture,--pour tout ce qu’on trouve dans les recueils spéciaux et

qui fournit des lignes.

Voici, par exemple, une histoire qui reparaît tous les ans à la même

époque, c’est-à-dire dans l’intervalle d’une session à l’autre,--en même

temps que les _centenaires_, les veaux à deux têtes,--les détails

circonstanciés d’incendies dans des pays qui n’existent pas, etc.

«Un monsieur qui est en ce moment à Bruxelles, et qui s’appelle le baron

Frédéric d’A..., a l’honneur d’exposer au public qu’étant doué d’un

talent de conversation fort distingué, nourri d’études solides (ce qui

devient de plus en plus rare), ayant recueilli dans ses nombreux voyages

une foule d’observations instructives et intéressantes, il met son temps

au service des maîtres et maîtresses de maison, ainsi que des personnes

qui s’ennuieraient de ne savoir avec qui causer agréablement.

»Le baron Frédéric d’A... fait la conversation en ville et chez lui. Son

salon, ouvert aux abonnés deux fois par jour, est le rendez-vous d’une

société choisie (vingt-cinq francs par mois). Trois heures de ses

journées sont consacrées à une causerie instructive, mais aimable. Les

nouvelles, les sujets littéraires et d’arts, des observations de

mœurs où domine une malice sans aigreur, quelques discussions polies

sur divers sujets, toujours étrangers à la politique, font les frais des

séances du soir.

»Les séances de conversation en ville se règlent à raison de dix francs

l’heure. M. le baron Frédéric d’A... _n’accepte que trois invitations

par semaine_, à vingt francs (sans la soirée). L’esprit de sa causerie

est gradué selon les services. (Les calembourgs et jeux de mots sont

l’objet d’arrangements particuliers.)

»M. le baron Frédéric d’A... se charge de fournir des causeurs

_convenablement_ vêtus pour soutenir et varier la conversation, dans le

cas où les personnes qui l’emploieraient ne voudraient pas avoir

l’embarras des répliques, observations ou réponses. Il les offre

également comme _amis_ aux étrangers et aux particuliers peu répandus

dans la société.»

Cette plaisanterie a été inventée il y a six ans par Gérard, l’auteur de

la traduction de _Faust_,--un jour que nous mangions ensemble du

macaroni fait par Théophile Gautier.

[GU] Je n’ai pas encore vu cette année le _serpent de mer_,--mais il ne

peut tarder à faire son apparition annuelle;--le _serpent de mer_ a été

imaginé par Léon Gozlan, je crois, il y a treize ou quatorze

ans.--Depuis ce temps, les journaux en ont annoncé une nouvelle

apparition chaque année,--toujours entre deux sessions.

Pour en revenir aux élections,--selon les journaux de l’opposition,

toutes les candidatures hostiles au gouvernement sont assurées;--les

amis du ministère n’ont aucune espèce de chance;--d’après les journaux

ministériels, les candidats de l’opposition n’ont aucun succès à

attendre, et ne sont pas même des rivaux sérieux pour les

_conservateurs_.

On appelle _conservateurs_--ceux qui sont aux affaires, qui tiennent les

places et l’argent et voudraient les _conserver_:--cela, dans les

journaux du parti, est représenté comme une vertu civique.

On appelle _indépendants_ ceux qui voudraient les places et

l’argent,--qui attaquent les places, les abus, l’argent, les sinécures,

non pour les détruire, mais pour les conquérir, et qui, à mesure qu’ils

arrivent, deviennent les _conservateurs_ les plus énergiques et les plus

féroces.

Selon les journaux ministériels, tous les candidats de l’opposition sont

des anarchistes, des gens sans portée, des brouillons,--en un mot, tout

ce qu’étaient, sous la Restauration, les gens appelés aujourd’hui

conservateurs.

Selon les journaux de l’opposition, tous les candidats conservateurs

sont des gens gorgés d’or, abreuvés de la sueur du peuple et ignorant

complètement l’orthographe.

Or, conservateurs ou indépendants,--les journaux de toutes les couleurs,

de toutes les nuances, sont d’accord sur ceci: c’est que la _presse_ a

toujours raison.

Il n’y a pas un journal cependant dont un autre journal ne dise,--ou

qu’il est vendu au pouvoir,--ou qu’il veut rétablir la guillotine en

permanence.

La presse en général ne souffre pas d’appel de ses décisions, comment

cependant de tant de journaux vendus, absurdes, féroces (d’après ses

propres paroles), former une presse noble, indépendante,

courageuse,--désintéressée,--amie de la nation, qu’elle prétend

être?--Comment faire un édifice de marbre avec de la boue et du

sable?--C’est une observation que je leur soumets.

[GU] Il se fait en ce moment pour les élections une alliance qu’il m’est

impossible de ne pas trouver singulière:--c’est celle des républicains

et des légitimistes.

C’est une alliance bizarre et fondée sur ceci: le parti qui est le plus

fort est évidemment le parti conservateur.--Le parti légitimiste, livré

à ses propres forces, ne peut espérer le renverser;--le parti

républicain est dans la même situation,--mais tous deux réunis peuvent

l’emporter sur le parti conservateur.--Le parti conservateur une fois

abattu, les deux partis alliés se sépareront, prendront du champ et se

battront entre eux.

Ils ne se réunissent provisoirement que pour conquérir le champ de

bataille où chacun des deux alliés espère écraser l’autre.

Quel que soit le résultat des élections,--tous les candidats, dont les

deux tiers à peu près n’ont pour but que de renverser le roi

Louis-Philippe,--sont prêts à lui prêter le serment de fidélité exigé

par la loi.

[GU] Il n’y a donc d’aucun côté--ni bonne foi, ni probité, ni

convictions sérieuses.

Sans parler des ruses, des perfidies, des intrigues de toutes

sortes,--sans parler de la corruption qu’emploient tous les partis.

C’est la plus sale cuisine qu’on puisse imaginer;--pendant ce temps le

pays est encore plus embarrassé que celui qui tient la queue de la

poêle,--car c’est lui qu’on fait frire.

Et--des gens m’écrivent chaque mois pour me reprocher de ne pas prendre

de _couleur_, de n’appartenir à aucun parti;--montrez-m’en un qui soit

honnête--et nous verrons.

Les couleurs politiques sont comme les couleurs du peintre, elles n’ont

qu’une surface mince, et cachent toutes la même toile.

En peinture,--grattez le rouge,--le blanc,--le vert,--le bleu: vous

trouverez la toile--et la même toile.

En politique,--grattez les rouges,--les verts,--les bleus,--vous

trouverez des ambitieux, des vaniteux, des avides.

Il s’imprime en ce moment--assez et plus qu’assez de _journaux_, de

_brochures_, de _revues_, de _pamphlets_, de _circulaires_, de _comptes

rendus_, de _lettres_, de _professions de foi_, etc., etc.

Tout cela est au service des ambitions, des orgueils, des avidités dont

je vous parle,

Il n’y a que ce petit livre qui vous dise la vérité.

Mais on ne le reconnaîtra que plus tard, quand une autre folie aura

remplacé celle d’aujourd’hui et permettra de la juger.

Continuez,--reine Pomaré,--à demander pour votre peuple et pour

vous--les bienfaits du gouvernement constitutionnel.

Pour moi, je vous ai avertie,--il ne me reste qu’à me dire itérativement

de Votre Majesté le très-humble et très-obéissant serviteur.

[GU] Certes,--on a bien dit des choses contre certains musiciens et

certains instruments,--contre la clarinette, qui rend sourds ceux qui

l’entendent et aveugles ceux qui en jouent, contre les trompes de

chasse--qui se disent de l’une à l’autre,--depuis si longtemps, que le

roi Dagobert a mis sa culotte à l’envers,--ce qui a nécessairement donné

à M. Sudre l’idée première de son télégraphe musical.

Contre l’orgue de Barbarie, dans lequel on a l’air de moudre un

air--comme on moud du café;--mais je ne sais rien de plus terrible

contre les instruments de cuivre que ce qu’on trouve dans un journal

anglais:

«On vient d’imaginer, pour les régiments, un instrument pour la

_marque_.»

Cet instrument, substitué au fer brûlant, est en cuivre, et représente

la lettre D. Cette lettre est percée d’une multitude de trous, à travers

chacun desquels le mouvement d’un ressort fait sortir autant d’aiguilles

acérées.

Après avoir appliqué l’instrument sur le bras ou dans le creux de la

main du déserteur, selon que le porte la sentence, on fait, à l’aide

d’une pression, sortir des pointes qui pénètrent dans l’épidermie à la

profondeur requise, et y tracent l’empreinte sanglante de la lettre D.

Pour rendre la marque indélébile, on frotte la plaie avec une brosse

imbibée d’indigo en poudre et d’encre de la Chine délayée dans une

quantité d’eau suffisante.

D’après le règlement, la marque ne peut être infligée qu’en présence de

la troupe rassemblée sous les armes, et sous les yeux du chirurgien,

_par le trompette-major_ pour la cavalerie, et par le _musicien qui joue

du cor_ dans l’infanterie.

Les joueurs de cor--et de trompette remplacent le _bourreau_!

[GU] Cette année sera tristement célèbre par les grandes catastrophes et

les accidents sans nombre qui ont frappé tous les pays. Mais, au milieu

des massacres, des incendies, des orages, des tempêtes et des

tremblements de terre, les trois derniers jours de la première semaine

du mois de mai doivent marquer parmi les jours néfastes, parce qu’ils

rappellent les trois plus grands malheurs de l’année: 6 mai, l’incendie

de Hambourg laisse sans asile vingt-deux mille habitants; le 7 mai, le

tremblement de Saint-Domingue écrase dans la ville du Cap dix mille

personnes sur une population de quinze mille; et le 8 mai, l’événement

du chemin de fer de Versailles jette dans le deuil deux cents familles,

et porte l’effroi et l’inquiétude dans toutes les provinces. On

trouverait difficilement le triste pendant de ces trois journées.

[GU] Un des prétextes sous lesquels on m’écrit le plus habituellement

des injures,--c’est qu’il m’arrive parfois de parler un peu de moi. J’ai

essayé de prendre ce reproche en considération--et de suivre le conseil

qu’on me donnait en même temps,--c’est-à-dire d’en laisser parler les

autres;--j’avouerai franchement que je ne suis pas parfaitement

satisfait de l’épreuve.

En effet, sans parler de ceux qui ne m’aiment pas--et qui m’appellent

«ami du château,» je n’ai pas fort à me louer de ceux qui n’ont pour moi

que des sentiments de bienveillance.--L’éditeur Souverain--a fait

imprimer une fois à la quatrième page des journaux une annonce dans

laquelle j’étais traité d’arc-en-ciel.

Un autre éditeur--y fait dire (toujours à la quatrième page) que je suis

_médisant_, _cancanier_ et un peu _venimeux_.

Il y a un brave homme qui gagne sa vie à vendre mes petits livres, et

qui fait mieux que cela encore.

Si je suis éloigné de Paris,--si je pêche des maquereaux à Étretat ou

des sardines à Sainte-Adresse, si le volume arrive un peu trop tard,--ce

pauvre homme s’inquiète, conçoit contre moi une vive malveillance,--et

commence à dire à tout venant que les _Guêpes_ ne paraissent plus,--que

l’on ne sait pas où je suis, etc., etc.

Cela ne le console que pendant les deux ou trois premiers jours de

retard;--au quatrième, il dit aux gens qu’il rencontre: «Il paraît que

les _Guêpes_ se sont arrangées avec le ministère.» Le lendemain, il sait

le chiffre de ma honte: «l’auteur reçoit trois mille francs par an.»

--Ah! ah!

--Oui, c’est M. Cavé qui a arrangé l’affaire.

--Mais cependant je ne vois pas qu’il soit bien complaisant pour le

ministère...

--Aussi on a suspendu la pension.

--Alors il s’est vendu pour l’honneur?--c’est singulier!

--Vous savez qu’il est très-bizarre.

Le surlendemain,--ce n’est plus trois mille, mais six mille francs que

je reçois par an.--Ce mois-ci,--diverses circonstances retardent l’envoi

du manuscrit, je suis persuadé que ma subvention, que le prix de mon

infamie, est monté à un chiffre qui pourrait me tenter.

Les gens qui ont lu les différentes sottises que quelques journaux ont

écrites contre moi--seraient bien désappointés si, par hasard, ils me

rencontraient.

Comment reconnaître en effet un _ami du château_,--un _familier du duc

d’Orléans_,--un écrivain _vendu_ au pouvoir, dans un homme qui vit seul

au bord de la mer,--qui a le visage brûlé par le soleil, les mains

durcies par la bêche et par la rame,--que l’on trouverait mêlé avec les

autres pêcheurs,--vêtu comme eux,--les aidant à mettre les bateaux à la

mer,--ou à _virer au cabestan_--pour les monter sur la terre,--quand la

mer est en colère.

Dans le plus _dur_ pêcheur de _crevettes_ de la commune.

Dans un homme qui, si on lui demandait _ses papiers_,--n’aurait à

présenter que celui dont voici la copie exacte:

FRANCE.

POLICE DE NAVIGATION.

_Nom du navire_, _n._ 7.

L’ARSELIN. _Tonnage_,

_Nom du patron_, »95/100.

ALPHONSE KARR.

Congé valable pour un an.

LOUIS-PHILIPPE, ROI DES FRANÇAIS, à tous ceux qui les présentes verront,

salut.

«Vu les articles 2-4-5-11 et 22 de la loi du 27 vendémiaire an XI,--et

l’article 5 de l’ordonnance du 23 juillet 1838;

»Nous déclarons qu’il est donné congé au sieur _Alphonse Karr_ de sortir

du port avec le bateau nommé l’_Arselin_,--à charge par ledit sieur de

se conformer aux lois et règlements de l’État;--ledit navire a été

reconnu du tonnage de--»tonneaux--quatre-vingt-quinze centièmes,--non

ponté,--deux mâts,--et il est actuellement attaché au port de Fécamp.

»_Prions_ et _requérons_ tous souverains, États, amis et alliés de la

France et leurs subordonnés, mandons à tous fonctionnaires publics, aux

commandants des bâtiments de l’État, et à tous autres qu’il

appartiendra,--de le laisser sûrement et librement passer avec son

bâtiment,--sans lui faire ni souffrir qu’il lui soit fait aucun trouble

ni empêchement quelconque,--mais, au contraire, de lui donner toute

faveur, secours et assistance partout où besoin sera.

»Reçu soixante-quinze centimes.»

Certes, voilà qui n’est pas cher! protégé par tant d’États, de

souverains, d’officiers publics, de fonctionnaires--et vaisseaux de

l’État pour soixante-quinze centimes.

Je donnerais volontiers soixante-quinze autres centimes pour être

protégé comme écrivain aussi bien que je le suis comme

pêcheur;--malheureusement il n’en est pas ainsi,--j’en raconterai une

autre fois--une preuve convaincante.

[GU] AM RAUCHEN.--L’amour est comme ces arbres à l’ombre desquels meurt

toute végétation.--L’homme qui aime une femme, non-seulement n’aime rien

autre chose, mais finit par ne rien haïr non plus; c’est en vain qu’il

cherche dans les replis de son cœur toutes les préférences, toutes

les sympathies, toutes les répugnances, tout cela est mort, mort

d’indifférence.

[GU] Il faut qu’un jeune homme--jette ses gourmes,--qu’il fasse un poëme

épique en _seconde_.

Qu’il porte des souliers lacés, dissimulés par des sous-pieds

très-tirés, des éperons si longs qu’on devrait, pour la sûreté des

passants, y attacher de petites lanternes et crier: «Gare!»--qu’il

s’écrive à lui-même des lettres de _comtesse_ et se les envoie par la

poste;--qu’il ait pour ami un acteur de mélodrame et le tutoie très-haut

dans la rue;--qu’il mette un œillet rouge à sa boutonnière pour

simuler à vingt pas le ruban de la croix d’honneur; qu’il parle de

créanciers et de dettes qu’il n’a pas; qu’il plaisante beaucoup sur les

femmes et sur l’amour, tandis que le moindre geste de la femme de

chambre de sa mère le fait pâlir ou devenir cramoisi, et que le son de

sa voix le fait frissonner;--qu’il appelle, en parlant d’eux, tous les

hommes remarquables de l’époque simplement par leur nom sans y joindre

le monsieur;--qu’il se dise désillusionné quand il n’a encore rien vu de

la vie;--qu’il parle avec dédain de l’amour, de l’amitié, de la vertu, à

cette riche époque de l’existence où le cœur, gonflé de bienveillance

et d’exaltation, laisse déborder toutes les tendresses et tous les

beaux sentiments;--qu’il prétende fumer avec le glus grand plaisir des

cigares violents qui lui font vomir, dans une allée écartée du jardin,

jusqu’aux clous de ses souliers;--qu’il parle avec un enthousiasme

grotesque des choses à la mode qu’il ne sent pas, et cache avec soin les

beaux et vertueux enthousiasmes de son âge;--qu’il vole dans les maisons

des cartes de visite de personnages qu’il n’a jamais vus--et les

accroche à sa propre glace, pour donner à son portier et à sa femme de

ménage--une haute opinion de ses relations;--qu’il parle tout haut avec

un ami qu’il rencontre au théâtre ou à la promenade,--et ne lui dise

rien qui l’intéresse,--toute la conversation n’ayant d’autre but que

d’être entendu des promeneurs et des spectateurs sur lesquels on veut

_faire de l’effet_;--qu’il porte un lorgnon avec des yeux

excellents;--qu’en parlant de ses parents, il les appelle _ganaches_,

quand, le matin même, trouvant dans la chambre de sa mère un de ses

vêtements tombé sur un tapis, il l’a baisé en le ramassant

précieusement;

Toutes choses dont les gens les plus sensés, les meilleurs, les plus

spirituels, trouveront quelques-unes dans leurs souvenirs.

Je ne parle pas de ceux qui recommencent ces sottises toute leur

vie;--ce ne sont plus des gourmes: c’est la teigne.

[GU] Il n’y a rien d’égal à la petitesse de l’homme, si ce n’est sa

vanité.--Il a jugé à propos de se créer un Dieu;--de lui imposer ses

passions,--de le mêler à ses querelles,--de lui donner sa sotte

figure,--de l’affubler de vêtements roses et bleus;--il existe des

discussions écrites où deux auteurs soutiennent deux opinions touchant

la chevelure de Dieu.--L’un, dont j’ai oublié le nom, prétend qu’elle

est rousse;--l’autre, l’historien Josèphe, soutient qu’elle est couleur

noisette.

Il y a des hommes qui ont _protégé_ Dieu--contre d’autres hommes,--et

qui les ont brûlés pour les forcer de croire.

Mais ce qui me semble le plus singulier, c’est quand un homme croit

avoir _offensé_ Dieu.

L’homme qui ne peut anéantir ni une goutte d’eau ni un grain de

poussière,--lui, toujours enfermé dans les mêmes passions, dans les

mêmes joies, dans les mêmes douleurs.

O homme! mon pauvre ami, avec quelles armes penses-tu offenser Dieu,--et

quelle est donc sa partie vulnérable? a-t-il, comme Achille, quelque

bout de talon qu’il ait négligé de rendre éternel?

O homme! Dieu est tout ce qui est; Dieu est la mer, le ciel, et les

étoiles;--Dieu est la terre et l’herbe qui la couvre;--Dieu est à la

fois les forêts et le feu qui dévore les forêts;--Dieu est l’amour qui

rend les tigres caressants, et qui force les papillons à se poursuivre

dans les luzernes,--et l’amour des fleurs qui se fécondent en mêlant

leurs parfums;--Dieu est les hommes qui pourrissent dans la terre et les

violettes qui tirent leurs couleurs et leurs parfums de la putréfaction

des hommes;--Dieu est l’air bleu, les nuages, le soleil,--les hautes

montagnes--et les insectes qui vivent huit cents dans une goutte d’eau.

Et tu crois offenser Dieu! tu crois offenser Dieu! mais regarde celui

qui, selon toi, a le plus offensé Dieu,--le soleil cesse-t-il de

caresser son front?--les parfums des fleurs deviennent-ils fétides pour

lui?--l’eau des fleuves recule-t-elle devant ses lèvres sèches?--les

fruits deviennent-ils de la cendre dans sa bouche?--l’herbe jaunit-elle

sous ses pieds? Non, pas que je sache.

Dieu t’a jeté dans la vie et t’a renfermé dans des limites

infranchissables;--ta chaîne te permet de cueillir quelques fleurs à

droite et à gauche et de te piquer les doigts à leurs épines, mais il ne

t’en faut pas moins parcourir la même route que ceux qui t’ont précédé

et ceux qui te suivront;--il te faut mettre tes pieds dans l’empreinte

de leurs pieds.

Toi-même tu es en Dieu,--mais tu es moins que n’est un grain de sable

dans la mer.

Et cependant te figures-tu ce que serait la révolte d’un grain de

sable--dans les profondeurs de l’Océan?

[GU] Les femmes n’aiment réellement que les hommes qui sont plus forts

qu’elles.

Car, si _leur plaisir_ le plus vif est de _plaire_ et de

_commander_,--leur bonheur est d’_aimer_ et d’_obéir_.

En général, les rêveries des femmes ne sortent guère des espaces

réels;--il faut que toute idée puisse se traduire à leurs yeux par une

forme visible.--Pour les conduire au ciel, Dieu doit faire la moitié du

chemin;--leur religion est l’amour pour un Dieu fait homme.

Il ne faut croire l’indulgence des gens que lorsqu’elle s’exerce dans

les choses qui leur sont personnelles.--Tel homme se prend de pitié pour

un empoisonneur,--pour un assassin,--vous le croyez indulgent;--attendez

pour le juger qu’on lui marche sur le pied dans une foule,--ou qu’on

casse par maladresse--une de ses tasses du Japon.

[GU] La lune montait au ciel derrière les peupliers,--un rossignol fit

entendre ces trois sons graves et pleins sur la même note,--prélude

ordinaire de son hymne à la nuit et à l’amour.

LE ROSSIGNOL. La lune monte au ciel en silence,--le

travail,--l’ambition,--l’avidité, sont endormis,--ne les réveillons

pas;--ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous.

Beaux acacias dont les panaches verts s’étendent sur nos têtes, secouez

vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs.

Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépensiez le

jour qu’avec avarice,--exhalez-le de vos corolles, comme les âmes

exhalent leur parfum, qui est l’amour.

Les lucioles se cherchent dans l’herbe, ils semblent voir des amours

d’étoiles tombées du ciel.

LA CHOUETTE. Il n’y a dans l’année que quelques nuits comme celle-ci. Il

n’y a que quelques étés dans la jeunesse. Il n’y a qu’un amour dans le

cœur.

Tout est envieux de l’amour, et le ciel lui-même, car il n’a pas de

félicités égales à donner à ses élus.

Le malheur veille et cherche;--cachez votre bonheur, soyez heureux tout

bas.

Tout bonheur se compose de deux sensations tristes: le souvenir de la

privation dans le passé, et la crainte de perdre dans l’avenir.

LE ROSSIGNOL. Beaux acacias, dont les panaches verts s’étendent sur nos

têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos

douces odeurs.

Chèvrefeuilles, jasmins, cachez sous vos enlacements les amants qui vous

ont demandé asile. Faites-leur des nids de fleurs et de parfums.

LA CHOUETTE. Le malheur veille et cherche, cachez votre bonheur, soyez

heureux tout bas.

Et toi, l’amoureux, tes yeux auront perdu leur éclat.

Soyez heureux bien vite, car toi, la belle fille, bientôt le duvet de

pêche de tes joues sera remplacé par des rides.

LE ROSSIGNOL. Qu’est-ce que le passé, qu’est-ce que l’avenir? les rudes

épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d’amour.

Mille ans de supplice pour un baiser,

LA CHOUETTE. Cette existence qui déborde de vos âmes, vous en deviendrez

avares,--et vous la cacherez dans votre cœur comme si vous

enfouissiez de l’or.

Vos mains sèches se toucheront, sans faire tressaillir votre

cœur,--vous ne vous rappellerez cette nuit d’aujourd’hui, si vous

vous la rappelez jamais, que comme une folie, une imprudence, et vous

frémirez de l’idée que vous auriez pu vous enrhumer,--puis vous mourrez.

LE ROSSIGNOL. Oui, nous mourrons, mais la mort n’est qu’une

transformation.

Nous ressortirons de la terre fécondée par nos corps--tubéreuses, roses,

jasmins--et nous exhalerons nos parfums toujours dans de belles nuits

comme celle-ci.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 26 / 47 段