académies en province, qui proposent,--pour de magnifiques prix de trois
cents francs,--tant de questions saugrenues à résoudre, devraient bien
encourager à des recherches ayant pour but de fixer l’histoire du
cœur humain sur ce point: «a-t-on cessé de donner des tabatières
après qu’on a cessé de faire des dédicaces, ou a-t-on cessé de faire des
dédicaces aux rois depuis qu’ils ne donnent plus de
tabatières--_enrichies de diamants_?»
»Il ne faut pas croire cependant que la source des faveurs royales soit
tout à fait tarie et desséchée.
»Le public,--le peuple roi,--est jaloux des autres rois;--par ses
trente-trois millions de mains, il donne plus,--chacune ne donnât-elle
qu’un liard,--que ne peut donner le prince le plus magnifique.
»Il n’y a donc plus que quelques poëtes, mal avec ledit public,--qui
risquent de temps en temps la dédicace.
»Non pas au roi,--ce serait trop hardi.
»Autrefois, pour insulter le roi de France, on allait un peu pourrir à
la Bastille;--mais aujourd’hui, pour ne pas l’insulter,--le public vous
condamne à mourir de faim.
»C’est pourquoi les plus audacieux--cherchent des objets pour les
dédicaces à l’ombre du trône;--M. Fouinet a dédié, il y a quelques
années, quelque chose au fils du duc d’Orléans; la duchesse lui a envoyé
un porte-crayon en or.--La portière de la maison qu’habite M. Fouinet, à
laquelle madame Fouinet a montré le porte-crayon, m’a assuré que le
porte-crayon était _contrôlé par la Monnaie_.
»Le porte-crayon est le présent ordinaire de la duchesse d’Orléans.
»La reine de France--donne des épingles.
»La duchesse de Nemours ne donne rien.
»Personne ne donne de tabatière;--la tabatière est une forme réservée à
la munificence personnelle du roi,--lequel n’en donne jamais[K].
»Quelques autres,--comme M. Nisard,--je ne sais, princesse, si vous
connaissez M. Nisard,--dédient leurs ouvrages à des princes étrangers,
au roi Léopold, par exemple, qui leur donne en échange--son innocente
contrefaçon de la croix d’honneur française.
»J’ignore, princesse, quelle forme prendra votre munificence pour
répondre à la dédicace que je lui fais de ce volume in-32;--je n’ose
espérer votre portrait en pied:--c’est une faveur par trop intime, si,
comme l’assurent plusieurs navigateurs, vous ne portez pour vêtement
qu’une paire de boucles d’oreilles.
»Je crois donc devoir avertir Votre Majesté que je serais certainement
flatté d’une décoration--quoique la vôtre se compose d’un clou de
girofle comme on sait:--cela se met dans la sauce, il est vrai, mais
c’est un sort commun avec le laurier des poëtes.
»Je serais donc flatté--d’être grand girofle,--à moins cependant que
vous n’aimiez autant m’envoyer un peu de bon tabac[L].
»_De progrès en progrès, de liberté en liberté_, nous en sommes arrivés
à ce point que le gouvernement ne permet d’acheter ni de vendre du tabac
que dans ses propres boutiques, dans lesquelles il entasse avec soin
toutes sortes d’herbes âcres et nauséabondes qu’il nous vend fort cher.
»Vous voulez, grande reine, donner vous et vos États au roi des Français
et à la nation française[M].--Vous voulez prendre votre part des
bienfaits du régime constitutionnel.--Permettez-moi de vous détailler
quelques-uns de ces bienfaits,--et de vous donner ainsi un avant-goût
des félicités auxquelles vous et vos sujets vous vous dévouez avec tant
d’empressement.
»J’ai l’honneur d’être, madame, de Votre Majesté, etc.
»A. K.»
NOTES SUR LA DÉDICACE.
^1 Il faut dire cependant--que j’ai eu une fois dans ma vie l’occasion
de demander quelque chose à la famille royale,--c’était pour de pauvres
pêcheurs de mes amis,--pour un village entier que le ciel et la mer
avaient ruiné;--deux jours après, j’avais reçu des secours pour mes
amis.
Tandis que plusieurs _amis du peuple_ auxquels je m’étais adressé en
même temps n’avaient pas jugé à propos de me répondre.
^2 Le tabac que vend le gouvernement est tellement mauvais, que les fils
du roi fument du tabac de contrebande, qu’ils achètent pas bien loin de
la rue Vivienne, à Paris.
^3 A dire le vrai, je ne suis pas fâché que le peuple français--se
trouve un peu roi--et roi constitutionnel, je désire qu’il reçoive à son
tour, pendant quelque temps, toutes les avanies qu’il prodigue aux siens
depuis une vingtaine d’années.
Il est bon que les épiciers, bonnetiers, marchands d’allumettes
chimiques, cessent un moment d’être tyrans pour devenir rois
constitutionnels, et trempent un peu leurs grosses lèvres dans les
breuvages amers qu’ils font boire à leurs rois.
Mihi demandatis rationem quare
Opium facit dormire,
A cela respondeo
Quia est in eo
Virtus dormitiva.
MOLIÈRE.
Je commencerai, madame, par vous parler d’une invention qui a produit le
gouvernement constitutionnel.
Vos sujets ont été bien étonnés la première fois qu’ils ont entendu un
coup de fusil et qu’ils en ont vu les résultats.--Leur étonnement n’a
pas diminué--quand ils ont vu que ce bruit et cette mort soudaine--se
produisaient--en mettant dans un tube une ou deux pincées d’une petite
graine noire ressemblant fort à la graine de pavots;--que cette graine,
au lieu de germer et de produire des feuilles et des fleurs,--éclatait
et allait tuer les gens à de grandes distances,--ressemblant encore en
cela à la graine de pavots, qui endort de certaine façon, mais
l’emportant de beaucoup sur les qualités de cette graine, en cela que le
sommeil qu’elle procure est éternel.
Eh bien, l’invention de cette graine noire,--qui a donné au nombre, à la
lâcheté et à l’adresse,--un avantage invincible sur la force et le
courage,--cette invention n’est rien en comparaison de celle dont j’ai à
vous entretenir.
La première se fait avec du charbon et du salpêtre.--Voici comment on
use de la seconde:
Plusieurs milliers d’hommes vont chercher aux coins des bornes, dans les
tas d’ordures,--dans les endroits les plus boueux,--tout ce qu’il y a de
chiffons misérables, de lambeaux infects, de haillons pourris.--On les
entasse dans des caves, on les fait pourrir encore,--puis on en fait une
pâte que l’on étale et que l’on fait sécher en feuilles minces.
[GU] D’un autre côté,--on concasse un poison violent que l’on appelle
noix de galle;--on y mêle un peu d’un autre poison qu’on nomme
vitriol,--et on en fait un liquide d’une couleur triste et funeste, de
la couleur du deuil et de la mort.
D’autre part, on a rassemblé curieusement les plumes d’un animal,
emblème de la sottise, et dont le nom est devenu une injure;--on les
taille en forme de dard.--Quand cela est fait,--des milliers de
gens--s’établissent sur les tables et se livrent au singulier exercice
que voici.
[GU] Cette liqueur noire, composée du mélange de deux poisons, est dans
un petit vase,--devant eux; ils s’arment de leur harpon de plume
d’oie,--et ils se livrent à la pêche de vingt-quatre petits _signes_
qu’ils mettent sécher, à mesure qu’ils les ont pêchés, l’un après
l’autre sur les feuilles minces provenant des pourritures diverses dont
je vous parlais tout à l’heure,--c’est-à-dire, pour parler plus
clairement, que de leur plume d’_oie_, trempée dans ce poison noir,--ils
dessinent sur leur papier vingt-quatre petits dessins, toujours les
mêmes, mais dans un ordre différent,--mettant l’un avant l’autre, ou
celui-ci après celui-là.
C’est par ce moyen qu’on détruit les religions, qu’on renverse les
rois,--qu’on déshonore ou ridiculise les particuliers, qu’on excite les
haines, qu’on allume les guerres, qu’on engendre des flots de bile,--et
qu’on fait répandre des flots de sang.
C’est bien pis que les caractères magiques, que les signes cabalistiques
des sorciers.
Vous voyez un homme qui vit calme, heureux, sans désirs, dans la
retraite, à cent lieues de vous;--vous tracez deux ou trois douzaines de
ces signes choisis entre les vingt-quatre:--cet homme pâlit, ses yeux
s’animent d’un feu sombre; il repousse les caresses de ses enfants,--il
cesse d’arroser son jardin, ses fleurs sont flétries,--son dîner est
empoisonné, les mets qu’il aime ne lui inspirent plus que le
dégoût,--son oreiller est rembourré d’épines;--il est sous des arbres
frais, il ne goûte plus la fraîcheur,--il ne sent plus les parfums du
chèvrefeuille,--il n’entend plus la voix de la fauvette cachée dans les
feuilles;--son chien vient le flatter, il repousse le chien d’un coup de
pied;--il n’oserait sortir, tout le monde rirait sur sa route;--il avait
commencé un ouvrage avec ardeur, il y avait déposé ses plus doux
souvenirs, ses plus fraîches sensations, il jette l’ouvrage au
feu;--tout cela parce que vous avez tracé ces maudits signes dans tel ou
tel ordre.
Maintenant, regardez ailleurs, à cent lieues d’un autre côté: un pauvre
jeune homme, dans une mansarde sans meubles, grignotte quelques
mauvaises croûtes de pain;--quelques grosses larmes roulent dans ses
yeux,--rougis par les veilles et par la misère;--il n’oserait sortir de
chez lui,--il est timide,--de cette timidité des orgueilleux;--il lui
semble que tout le monde voit sa misère et y insulte;--d’ailleurs, il
trouve qu’on a raison, il est découragé, il ne se sent ni talent ni
esprit,--il n’est bon à rien, il ne fera rien.
Prenez alors les mêmes signes dont vous vous êtes servis tout à
l’heure:--mettez celui-ci avant celui-là,--bien;--ôtez celui-là d’où il
est, rapportez-le ici,--très-bien;--changez de place ces deux
autres,--c’est bien cela;--mettez au commencement celui-là qui est à la
fin,--mettez à la fin celui-là qui est au milieu,--séparez ces deux-ci
par celui-là, mettez cet autre à côté:--on ne peut mieux,--eh bien!
[GU] Voyez,--il relève la tête;--les couleurs de la santé, de la vie, de
l’espoir, reviennent sur son visage;--il lève les yeux au ciel;--son
sang coule à pleine veine, il se sent fort,--il sait qu’il arrivera à
son but;--toutes les misères du passé et du présent sont effacées, il ne
voit que les gloires et les joies de l’avenir;--son pain dur est plus
savoureux que le meilleur salmis de bécasses;--son lit de
sangle--devient un moelleux divan recouvert des étoffes les plus
riches;--l’eau de sa cruche se change en vin du Rhin;--les belles filles
qu’il n’osait regarder dans la rue sont maintenant à lui;--son ouvrage,
il le continue avec confiance;--il sort pour qu’on le voie, pour qu’on
le salue, pour qu’on l’admire, et il baisse la tête en passant sous la
porte cochère, tant il se sent grandi.--Il se baisserait sous le ciel
pour ne pas décrocher quelques étoiles.
Voilà, madame, avec quoi et comment on gouverne aujourd’hui le pays.--Il
y a beaucoup d’écoles où on apprend aux enfants à tremper des plumes
d’oie dans le poison en question et à tracer les vingt-quatre
signes;--avec ces vingt-quatre signes,--que tous savent tracer,--on
s’attaque, on se fait maigrir, on se blesse les uns les autres,--on
renverse et on détruit tout.
Nous allons parler un peu de l’éducation des enfants.
[GU] On renferme les enfants au nombre de soixante dans une chambre; on
les empêche de jouer à la balle ou à la toupie--jeux de leur âge--pour
leur faire apprendre les _belles-lettres_, qui sont les récréations de
l’âge mûr.
On leur fait passer huit années d’ennui, de chagrin, de pleurs, de
privations,--pour leur apprendre une langue que personne ne parle plus
sur toute la surface de la terre.
De telle sorte que le but de l’éducation, le résultat de ces années de
tristesse et de travail--est de se trouver à vingt ans beaucoup moins
habile que ne l’était un jeune Romain à six ans.
On a trouvé singulier que Caton s’avisât d’apprendre le grec dans un âge
avancé.--Il est, selon moi, bien plus singulier qu’on force de pauvres
petits enfants à apprendre le latin.--Caton apprenait le grec parce
qu’il avait envie de le savoir--et d’ailleurs il y avait encore des
Grecs.
L’éducation consiste tout entière dans le langage;--on récompensera
l’enfant qui dépeindra la débauche en beau style; celui qui exprimerait,
avec des solécismes, les plus nobles et les plus purs sentiments, aurait
nécessairement des pensums et serait mis en retenue.
On vous fait traduire toutes les vertus républicaines;--on ne vous parle
pendant huit ans que de république;--on vous fait admirer Mucius
Scævola. D’autre part--on ne vous apprend qu’à écrire de belle prose et
à faire des vers.
Après quoi, ceux qui sont trop poëtes meurent de faim dans les greniers;
ceux qui sont trop républicains meurent dans les rues--en prison ou au
bagne:--aussi, parmi ces enfants devenus hommes,--tout ne consiste-t-il
qu’en paroles.
Qu’un procureur du roi passe dix ans--à envoyer le plus possible les
gens au bagne ou à l’échafaud, que pendant dix ans il s’efforce de faire
condamner trois innocents contre deux coupables, et cela avec la même
ardeur,--il n’en sera pas moins considéré;--mais qu’il s’avise d’écrire
_homme_ sans _h_--_omme_,--il est perdu, il ne peut plus se montrer,--on
le désigne du doigt,--il faut qu’il change de nom et qu’il quitte la
ville;--il vaut mieux, pour sa fortune et sa considération, qu’il fasse
couper la tête à un homme sur l’échafaud--que de lui retrancher une
lettre sur le papier.
[GU] Parlons un peu, madame, du gouvernement.
Un droguiste qui voudrait se faire bonnetier ferait hausser les épaules
à tous les bonnetiers de son quartier. «Eh? s’écrierait-on de toutes
parts, où a-t-il appris notre état? quand s’en est-il occupé,--et
comment veut-il le faire s’il ne l’a pas appris?»
Mais qu’un droguiste ou qu’un bonnetier ait amassé une fortune
suffisante--dans les raccourcissantes préoccupations du commerce qui
consistent à payer les choses au-dessous de leur valeur et à les
revendre au-dessus,--il aspire à gouverner son pays, et personne ne le
trouve mauvais.
Notez qu’il ne s’avise de cela qu’à l’âge où ses facultés s’effacent au
point qu’il n’est plus capable de tenir sa maison comme par le
passé.--Ses enfants alors et ses gendres craignent qu’il ne patauge
d’une manière désastreuse dans ses affaires, et ils lui font venir
l’idée d’être député.--Peu leur importe qu’il aille porter sa part de
sottises dans l’administration du pays,--pourvu qu’il ne fasse plus de
fautes dans l’achat et la vente du coton.
Certes, si un homme de cinquante ans était venu trouver M. Ganneron ou
M. Cunin-Gridaine--et avait dit à l’un: «Je veux être épicier,»--ou à
l’autre: «Je me destine à la fabrication des draps,»--M. Ganneron ou M.
Gridaine aurait dit à cet homme:
--Mon bon ami, vous êtes-vous occupé de la partie?
--Non, monsieur, aurait-il répondu.
--Alors, mon bon ami, vous êtes fou.
[GU] Eh bien, M. Ganneron et M. Cunin ont passé leur jeunesse et une
bonne moitié de leur âge mûr dans les préoccupations de l’épicerie et de
la fabrication des draps.--Après quoi un jour ils se sont mis dans le
gouvernement,--l’un comme député, l’autre comme ministre.
Il n’y a pas un seul métier pour lequel on n’exige un apprentissage:--un
maçon,--un coiffeur,--un cordonnier,--apprennent leur état.--Mais le
Français qui, autrefois, se contentait de naître malin,--naît
aujourd’hui profond politique et parfaitement capable de gouverner son
pays,--ce talent lui vient si bien tout seul, qu’en attendant les
occasions de l’exercer il fait comme les chevaux qu’on va lancer sur
l’hippodrome, il s’amuse à galoper en sens contraire du chemin qu’il a à
parcourir.
Il s’occupe en attendant l’âge ou le cens,--de toutes les choses qui
n’ont aucun rapport avec la politique.
On ne tient aucun compte des connaissances spéciales, tel ministre passe
de l’intérieur aux affaires étrangères ou aux finances.--M. Thiers n’a
pas été bien loin de prendre le portefeuille de la guerre, et c’est
parce qu’on n’a pas voulu le lui confier qu’il n’a pas eu celui des
finances.
La Chambre des députés--c’est-à-dire le véritable gouvernement du
pays--se compose donc, pour les deux tiers, d’épiciers retirés, de
bonnetiers fatigués, de rôtisseurs fourbus, d’étuvistes édentés, de
marchands de vin usés;--l’autre tiers, à très-peu d’exceptions près,
est formé d’avocats--accoutumés à plaider sur tous les sujets le pour ou
le contre, souvent même le pour et le contre.
Mais en ce moment, madame, la France vous présente un aspect assez
curieux:--on prépare des élections générales;--il s’agit, pour les uns,
de se faire réélire; pour les autres, d’arriver à la députation.
Certes, à voir la quatrième page de tous les journaux sans cesse remplie
de remèdes pour les maladies les plus horribles,--on pourrait croire que
la France est un pays particulièrement malsain, qui ne produit que des
êtres chétifs et livrés aux maux les plus variés, aux affections les
plus déplorables et les plus dégoûtantes.--Mais, quand on lit les autres
pages, on est bien consolé, en voyant les professions de foi des
candidats,--de quel fervent amour de la patrie tout le monde est ici
possédé,--avec quel désintéressement, quelle abnégation--on se résigne à
la députation!
C’est partout le même langage et les mêmes vertus,--à proprement parler,
il n’y a, pour tous les candidats, qu’une seule et même profession de
foi.
C’est celle exactement--que font sur les places publiques les arracheurs
de dents,--les extirpateurs de cors, les destructeurs de punaises.
«Ce n’est pas leur intérêt particulier qui les attire sur cette place;
non, messieurs, c’est l’amour de l’humanité, c’est l’amour de la
patrie!--c’est pour faire profiter leurs compatriotes de ce précieux
citoyen,--qui va ramener l’âge d’or, proscrire les abus,--diminuer les
impôts, etc.
«Et combien le vends-tu?--Je ne le vends pas vingt sous--je ne le vends
pas dix sous, messieurs,--je ne le vends pas, je le donne.»
Que l’antiquité vienne donc encore nous parler de son Décius,--qui se
jette à cheval dans un gouffre pour sauver la république;--nous avons
en ce moment sept ou huit cents Décius--qui, pour sauver la France,--se
pressent, se bousculent, se battent comme des crocheteurs aux bords du
gouffre--où leur patriotisme et leur dévouement les précipitent;--mais
l’ardeur de tous est la même,--et comme le gouffre ne peut contenir
qu’un nombre fixe de victimes,--il n’est pas de moyen qu’on n’emploie
pour supplanter les autres qui veulent aussi se dévouer,--les
crocs-en-jambe,--les coups portés par derrière,--etc.--Heureuse France!
[GU] Je me rappelle un bal masqué où il se trouva vingt-deux
polichinelles;--c’est un peu l’aspect que présentent les candidats;--ils
ont tous pris le même costume,--la robe blanche et sans tache des
candidats de l’antiquité;--les mêmes paroles,--le même masque;--tous les
intérêts particuliers se transforment en _intérêts du pays_;--c’est bien
l’histoire de mes vingt-deux polichinelles. Celui-ci, cependant, veut
être député pour quitter sa province et son ménage;--celui-là veut avoir
la croix;--cet autre une place:--tout cela s’appelle, pour l’instant,
_dévouement_ et _intérêt du pays_. Vingt-deux polichinelles!
Les électeurs sont comme le public des théâtres;--il leur faut du
commun;--il faut que le candidat ressemble à un type de candidat qu’ils
ont dans la tête.
Quelque chose d’indépendant en paroles,--quelque chose qui fasse de
l’opposition,--mais sans succès,--parce que l’électeur ne veut pas de
révolution ni d’émeute.--Il aime la provocation, mais il n’aime pas le
combat.
Aussi les républicains, dans leurs professions de foi, se font doux
comme des moutons;--leur drapeau n’est plus rouge, il est rose.
Les candidats du ministère mettent au contraire leur chapeau sur
l’oreille et font les crânes et les tapageurs;--ils ont de grandes
cannes--et font la grosse voix.
Le ministère a permis à ses candidats de s’élever _contre le droit de
visite_;--l’opposition a autorisé les siens à ne pas s’élever contre le
_recensement_, dont elle a tant fait de bruit.
La profession de foi est ce qui se crie sur les toits, ce qui
s’imprime;--mais les candidats sont loin de se fier à ce programme de
leurs vertus,--ils ont soin de caresser tout bas les vices de leurs
commettants.--Ils achètent les voix une à une, l’opposition par des
promesses et des menaces,--le ministère par des promesses et des
à-compte. Une fois ces marchés passés à voix basse,--on met tout haut la
chose aux enchères;--les professions de foi servent alors de
prétexte;--celui qui a obtenu une bourse dans un collége pour son fils,
ou un bureau de tabac pour lui-même, ne peut pas dire que c’est pour
cela qu’il vote de telle ou telle manière. Il choisit dans la profession
de foi de son candidat la phrase la plus ronflante--et il dit «Voilà
pourquoi je vote pour lui.»
[GU] Un spectacle qui ne manque pas non plus de gaieté, c’est l’attitude
des journaux au moment des élections.
Les professions de foi de tous les candidats sont identiquement les
mêmes.
UN JOURNAL DE L’OPPOSITIONS:
«Voici, vous dit-il,--la profession de foi du candidat de l’opposition,
de M. Évariste Bavoux:
«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,--le règne des
lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»Ces nobles paroles, ajoute le journal, sont une garantie plus que
suffisante,--tous les patriotes doivent voter pour M. Bavoux.»--Voici
maintenant ce que dit M. Chevalier;--comparez et jugez:
«Nous voulons au dedans la sage répartition des impôts,--le règne des
lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
«Certes, si c’est avec de telles paroles, respirant le servilisme et le
dévouement au ministère, que M. Michel Chevalier croit abuser les
électeurs, il est dans une erreur dont nous devons l’avertir.--Les
électeurs comprennent à demi-mot et traduisent la profession de foi de
M. Michel Chevalier par soutenir le ministère de l’étranger,--l’aider à
augmenter encore les impôts--et voter pour le droit de visite.
»M. Chevalier n’est pas pour M. Bavoux un concurrent sérieux.»
UN JOURNAL MINISTÉRIEL:
«Nous donnons la profession de foi de M. Michel Chevalier;--ce sont de
nobles paroles.--L’élection de M. Chevalier est certaine.
«Nous voulons, dit M. Michel Chevalier,--au dedans, la sage répartition
des impôts,--le règne des lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»On s’expliquera facilement l’échec assuré de M. Bavoux en comparant sa
profession de foi à celle de M. Michel Chevalier.
»La voici:
«Nous voulons, au dedans, la sage répartition des impôts,--le règne des
lois et le progrès.
»Au dehors, la force et la dignité.»
»C’est le langage audacieux du désordre et de l’anarchie.--Les électeurs
en feront justice.»
Quelques personnes désœuvrées se rassemblent dans diverses salles de
concert,--chez M. Herz, chez M. Érard,--non pour y entendre ou y faire
de la musique,--mais pour y proposer divers _rébus_ aux
candidats.--C’est, pour le candidat, une situation analogue à celle
d’Œdipe devant l’énigme du sphinx; s’il ne devine pas, il est mis en
pièces.
[GU] Cependant, les phénomènes que j’ai déjà signalés reparaissent dans
les journaux--qui ont à remplir à quelque prix que ce soit--la place
réservée d’ordinaire aux débats des Chambres.--On attribue à divers
cochers de fiacre contemporains certaines actions que nous avons
autrefois vues en thème attribuées à Épaminondas ou à Périclès.
On rend compte de livres envoyés au journal il y a sept ou huit mois.
On _annonce_ un concert qui a eu lieu l’hiver dernier--et dont le
bénéficiaire n’a jamais pu obtenir une mention en _temps utile_, comme
on dit au Palais.
Voici encore deux de ces histoires qu’on peut retrouver tous les ans
dans les journaux à la même époque:
«Une femme de trente-huit ans est accouchée à Caen, le 14 mai, de son
vingtième enfant, en second mariage. Sa fille aînée a épousé le frère de
son second mari; elle se trouve donc la belle-sœur de sa fille, qui a
un enfant de trois ans; l’accouchée est la grand’mère et la tante de
l’enfant, sa fille devient la tante de son frère, et le nouveau-né
devient oncle de sa tante et frère de son cousin germain.»
«EURE.--Dernièrement, un enfant de trois ans est tombé dans l’Avre,
éloigné de tout secours. Fort heureusement, un chien qui était avec lui
se précipite à l’eau et ramène sur la rive ce pauvre enfant. L’animal
avait mis une telle prudence dans cet acte instinctif, qu’on n’a pas
même retrouvé l’indice de ses crocs sur le bras de l’enfant, qu’il avait
saisi pour le retirer de la rivière.»