»Je suppose que votre départ devant avoir lieu incessamment, et ne

vous comptant plus vous-même comme faisant partie du clergé du

diocèse de Rouen, vous avez déjà cessé toute espèce de fonctions

ecclésiastiques, _même de célébrer les saints mystères. Vous

sentez_ qu’un _certificat aussi extraordinaire_ que celui que vous

sollicitez _vous étant accordé_, S. A. E. ne peut plus que _vous

plaindre_ et vous regarder comme étranger au sacerdoce,--et vous ne

pouvez plus désormais dire la messe dans son diocèse.--Vous

trouverez ci-inclus le certificat, comme j’ai cru devoir le faire

pour suivre vos intentions.

»Recevez l’assurance, etc.

«_Signé_ SURGIS.»

Ces deux pièces sont authentiques,--je les tiens dans les mains et je

les copie.

M. le vicaire général Surgis me permettra de trouver sa lettre beaucoup

plus _extraordinaire_ que le certificat qui lui cause tant d’étonnement.

En effet, quel est ce certificat après lequel celui qui l’obtient ne

peut plus dire la messe--ni faire partie du clergé du diocèse,--et cela

d’une manière si évidente, que M. Surgis ne croit pas avoir à en donner

de raison,--qu’il se contente de dire: «_Vous sentez_ que vous devenez

par ce certificat étranger au sacerdoce?»

Tout ce certificat est incompatible avec la prêtrise; ce certificat est

un certificat de vie honnête et de mœurs décentes.

Savez-vous, monsieur le vicaire général, qu’on pourrait tirer de là de

singulières conséquences pour le clergé;--car enfin, monsieur Surgis,

vous ne pouvez échapper à ce raisonnement: si ce prêtre auquel on

_accorde_ ce _certificat extraordinaire_ (un certificat de bonne vie et

de bonnes mœurs), par cela même devient _étranger au sacerdoce, ne

peut plus célébrer les saints mystères_ (c’est tout simplement une

excommunication), les qualités nécessaires et habituelles pour faire

partie du clergé sont les contraires de celles (énoncées en cet

_extraordinaire_ certificat) et qui entraînent _nécessairement_ et

évidemment l’exclusion, l’anathème et l’excommunication.

[GU] Pendant le carême, les églises de Paris étaient curieuses à

observer;--les jours où un prédicateur plus ou moins célèbre devait

travailler, on disposait les places comme au théâtre.--On se rappelle,

du reste, la fameuse annonce: M. LACORDAIRE PRÊCHERA EN COSTUME DE

DOMINICAN. Il y avait des places où on voyait et où on

entendait,--d’autres où on entendait sans voir,--d’autres où on voyait

sans entendre,--enfin un quatrième ordre de places où on ne voyait ni

n’entendait absolument rien;--pour faire le service de ces diverses

places, il y avait des contrôleurs, des ouvreuses, etc., qui faisaient

valoir les meilleures.

[GU] Les lois sont faites par des avocats;--on ne le saurait pas, qu’on

s’en douterait à la façon dont ils se sont ménagés: ils se sont bien

gardés de se placer dans la catégorie des patentés, dans laquelle ils

ont rangé les médecins;--on serait probablement embarrassé d’en trouver

une bonne raison. Le médecin, avant d’obtenir son diplôme, a à faire

des études bien plus chères, bien plus dangereuses, il gagne beaucoup

moins,--et n’a d’avenir que dans ses économies;--l’avocat, au contraire,

n’est en rapport qu’avec des gens qui ont quelque chose; d’ailleurs ils

se sont prudemment interdit tout recours judiciaire pour leurs

honoraires, pour avoir un prétexte honnête de se faire payer d’avance.

Quand ils vieillissent ils se transforment en ce qu’ils veulent,

magistrats,--députés,--que sais-je? ils ne payent pas patente.

[GU] Un pauvre malade demande son admission dans un hôpital,--on lui

dit: «Présentez-vous au bureau central, parvis Notre-Dame.» Comme il ne

peut pas marcher, il prend une voiture. Arrivé, il attend deux heures,

quelquefois quatre heures, son tour de visite,--bien heureux lorsque

l’encombrement de la salle d’attente--ne le force pas de se tenir debout

sur la place, exposé aux injures du temps.

Enfin son tour arrive, et le médecin lui dit qu’il n’y a pas de place ou

qu’il n’est pas assez malade,--ou bien encore, ce qui vous paraîtra plus

singulier, qu’il est trop malade.

En effet, les affections chroniques sont exclues des hôpitaux:--qu’un

pauvre phthisique se présente, aucun hôpital ne s’ouvrira pour lui;--le

malade refusé prend une seconde voiture et rentre dans son triste logis,

plus malade, plus pauvre et surtout plus découragé.

Pendant ce temps-là, vingt sociétés--mangent, boivent, parlent, parlent

surtout, car c’est la manie de ce temps-ci,--tout cela sous prétexte de

philanthropie.

[GU] Les journaux les plus _indépendants_,--_je n’en excepte pas un_, ne

se font aucun scrupule de se rendre complices des mensonges et du

charlatanisme de tous les marchands de n’importe quoi,--complicité

honteuse, puisqu’elle se fait en partageant les bénéfices de ces

industriels.--Un de ces journaux, obligé de faire l’éloge d’un tailleur,

n’a trouvé à dire sur son compte que ceci: «Ses redingotes sont _plus

que jamais_ à deux rangs de boutons.»

[GU] Voici une épigramme échappée à M. Nodier.

Comme il se trouvait l’autre jour avec M. Flourens, son collègue à

l’Académie,--il lui dit:

--Ah ça! M. de Balzac se présente.

--Je ne crois pas, répondit M. Flourens; il n’a pas fait de visites.

--Pardon, il est venu me voir.

--Moi, je ne l’ai pas vu.

--C’est que peut-être il ne vous croit pas de l’Académie.

[GU] Au moment de la saison des bains, il me revient à l’esprit une

anecdote assez édifiante à ce sujet.

L’acteur Perlet était triste et malade;--quelques personnes lui

conseillèrent les eaux d’Enghien. Perlet alla trouver le docteur

Bouland, médecin des eaux, et lui exposa piteusement sa situation en lui

demandant _franchement_ son avis.

--Croyez-vous, lui dit-il, que vos eaux me donneront un peu

d’embonpoint?

--Certainement, monsieur, certainement;--baignez-vous, et vous

engraisserez.

Perlet se baigne, se baigne, et n’engraisse pas; il se plaint au

docteur.

--Oh! mais, monsieur Perlet, il faut de la persévérance, il faut un peu

de temps;--baignez-vous, monsieur, baignez-vous, et vous engraisserez.

Mais un jour que, conformément aux conseils du docteur Bouland, Perlet

était dans sa baignoire,--il entend parler dans le cabinet voisin et

reconnaît la voix du docteur.

--Certainement, monsieur, disait le docteur.

--Mais, répondait l’interlocuteur,--j’ai beau me baigner, je ne maigris

pas.--Je crois que je suis plus énorme encore qu’à mon arrivée.

--Ah! mais, monsieur, il faut de la persévérance, il faut du

temps;--baignez-vous, et vous maigrirez.

Perlet se leva effrayé, jeta un regard sur lui-même.--Il lui sembla

qu’il était maigri.--Il se précipita hors de son bain, et s’enfuit.

[GU] Un ancien administré de M. Romieu est venu le voir un de ces

jours,--et il lui racontait ce qu’il avait vu à Paris.

--A propos, dit-il, j’ai été au Théâtre-Français.

--Et qu’avez-vous vu?

--Ma foi, une fort belle pièce;--ça peut bien durer de cinq quarts

d’heure à une heure et demie.

--Mais quelle pièce?

--Je vous dis... une très-belle pièce, mais je ne sais plus le

nom;--tout ce que je peux vous dire, c’est que mademoiselle Rachel _en_

joue.

--Qu’est-ce qu’on dit dans cette pièce?

--Je ne sais pas trop... je me rappelle seulement qu’il y a un vieux, au

commencement, à qui on donne un soufflet.

--Ah! c’est le _Cid_.

--Oui, ça peut bien être ça... comment dites-vous? le _Cid_!--Pardon,

avez-vous un morceau de papier, que j’écrive ça.--C--i--d--le

_Cid_,--c’est bien ça.

[GU] L’éditeur d’une série d’ouvrages, sur divers sujets, a publié dans

les journaux une annonce dans laquelle il proclame et les titres des

ouvrages qu’il met en vente, et les noms des auteurs qui les ont

composés;--ces noms sont au nombre de vingt ou vingt-cinq, et tous,

moins un, sont écrits sans le M. dont on se sert pour les simples

hommes.--Paul de Kock, Maurice Alhoy, Deyeux, Marco Saint

Hilaire,--_monsieur_ de Balzac,--etc.

M. de Balzac est, du reste, accoutumé à de pareilles distinctions.--Je

me rappelle qu’il y a une huitaine d’années l’éditeur Werdet, avec

lequel je me trouvais en relations,--m’annonça que M. de Balzac lui

faisait l’honneur de dîner chez lui,--et voulut bien m’inviter à prendre

ma part du festin et du spectacle de ce célèbre écrivain;--j’acceptai

volontiers, et je trouvai là, en outre, Jules Sandeau et Michel Masson,

qui étaient de mes amis, et M. Paul de Kock, que je ne connaissais pas

plus que je ne connaissais alors l’auteur de la _Vieille fille_ et

d’_Eugénie Grandet_.

On était tous sur des chaises.--M. de Balzac seul, faute d’un trône, que

probablement M. Werdet ne possédait pas dans son mobilier, était assis

sur un fauteuil élevé--et mangeait dans un couvert de vermeil,--tandis

que les autres n’avaient que des couverts d’argent. M. de Balzac ne

manifesta ni le moindre étonnement ni le moindre embarras.

[GU] On lit dans le _Moniteur_:

«Dans le mois dernier, le ministre de la marine a alloué aux auteurs de

DIVERS _actes de sauvetage_ des _gratifications_, montant en totalité à

DEUX CENT QUARANTE FRANCS.»

Je l’ai déjà remarqué,--les hommes n’ont de respect, de vénération, que

pour ceux qui leur font du mal.--Une croix d’honneur, je parle de celles

qui sont bien gagnées, est le prix de quelques têtes fendues;--on

accorde à celui qui en est porteur toutes sortes d’honneurs et de

considération,--au contraire, celui qui sauve la vie d’un homme au péril

de la sienne est traité avec un remarquable dédain.--On appelle son

action--acte de _sauvetage_.--Cette formule s’applique également à celui

qui repêche des barriques ou des morceaux de bois,--au courant de l’eau.

_Gratification_ est le terme dont on use à l’égard des expéditionnaires

des bureaux dont on veut récompenser l’écriture propre et soignée; du

reste, il en a toujours été ainsi.

Sous Louis XVI,--le pilote Boussard, de Dieppe, sauva seul huit hommes

sur dix, qui périssaient sur un bâtiment naufragé.--On lui donna une

pension de trois cents francs.

[GU] Il a été arrêté à l’Académie qu’on inviterait les académiciens à se

rendre aux séances en costume.--Il y a bien longtemps que les _Guêpes_

ont provoqué cette mesure;--il est douteux qu’elles obtiennent le même

succès auprès des députés.

[GU] Il y a à Paris, sur le boulevard, un petit théâtre qui fait

d’excellentes affaires, sous la direction de M. Mourier: c’est le

théâtre des Folies-Dramatiques.--Voici une économie que l’on n’aurait

pas imaginée.--Les contrôleurs qui reçoivent les billets au commencement

du spectacle sont des acteurs dont la présence est nécessaire ensuite

sur ce théâtre.

L’autre jour,--M. Roger de Beauvoir--s’avisa de se présenter vers neuf

heures;--il prit un billet au bureau et se présenta au contrôle, où il

ne trouva qu’un énorme chien qui voulut le manger.

[GU] Le vieux prince T***, usé, contrefait, et ayant l’air d’être

tombé sur la tête d’un troisième étage,--se promenait à pieds dans les

Champs-Élysées, péniblement soutenu par un domestique;--il rencontra un

de ses amis qui lui dit:

--Eh bien! que faites-vous de G***?

(Madame G*** est une maîtresse fort connue du prince en question.)

--Ma foi, mon cher, répond le prince en toussant,--son règne est passé,

le cœur n’y est plus pour rien, il n’y a plus entre nous que l’amour

physique.

[GU] On a essayé dernièrement de répandre le bruit que M. Victor Hugo

avait éprouvé une attaque de folie.--Ce n’est pas la première édition de

cette plaisanterie.

On se rappelle encore le bruit qui avait eu lieu à la première

représentation du _Roi s’amuse_: on chanta la _Marseillaise_,--on hurla

le _Chant du Départ_, on demanda deux ou trois têtes et plusieurs

perruques.--Le lendemain, la pièce fut _défendue_.--M. Hugo fit un

procès, et, dans le cours de ce procès, fut peu bienveillant pour M.

d’Argout, qui n’a laissé au ministère d’autre souvenir que celui de son

nez plus qu’humain, ce dont M. d’Argout conserve encore un vif

ressentiment.

Plus tard, on représenta _Lucrèce Borgia_.--Le lendemain de la

représentation, un grand nombre d’amis de M. Hugo vinrent le féliciter

de son succès.--Au nombre des visiteurs était un jeune poëte,--fils d’un

imprimeur et compositeur dans l’imprimerie de son père;--ledit père, qui

est mort aujourd’hui, imprimait un journal ayant pour titre: le

_Télégraphe des départements_.

Après être resté une heure chez M. Hugo, le jeune homme le quitta pour

aller _composer_ le journal;--il se met à l’ouvrage; mais quel est son

étonnement lorsque, dans la part de manuscrit qui lui est échue, il voit

cette phrase:

«M. Victor Hugo vient d’être attaqué d’une folie furieuse; sa famille a

dû le faire transporter à Charenton.»

Il laissa cette phrase sans la composer, et chargea le prote de

l’avertir quand M. ***, rédacteur du journal et secrétaire de M.

d’Argout, viendrait ce qu’on appelle corriger les épreuves.

En effet, ce monsieur arrive, il va le trouver et lui dit qu’il n’avait

pas composé la phrase parce que le renseignement était faux, qu’il

quittait M. Hugo à l’instant même, etc., etc.

M. *** lui répondit qu’il eût à garder ses avis pour quand on les lui

demanderait, qu’il s’occupât de son ouvrage, et eût la bonté de ne pas

se mêler du reste.

Le jeune homme s’y refuse et va trouver son père.

Le père répond majestueusement que cela ne le regarde pas; que, s’il lui

fallait s’assurer de la vérité de ce que les journaux lui donnaient à

imprimer, le papier sortirait souvent de chez lui plus blanc qu’il n’y

était entré.

Enfin la nouvelle fut insérée et copiée les jours suivants par tous les

journaux de départements.

Je l’ai déjà fait remarquer,--si on vous dit: «L’épicier du coin a battu

sa femme,» vous direz: «En êtes-vous bien sûr?» Mais si l’on vous dit

qu’un homme célèbre par son talent est devenu enragé et a mordu trois

personnes, vous dites: «_Il paraît_ que le grand poëte un tel a mangé

beaucoup de monde dans un accès d’hydrophobie.»--Il est si doux pour les

envieux de rabaisser par quelque côté celui qui s’élève au-dessus

d’eux,--qu’ils ne s’avisent jamais de prendre la moindre information: la

chose n’aurait qu’à ne pas être vraie!

[GU] L’autre jour il me tomba sous les yeux un article de M. Delecluse,

qui est chargé dans le _Journal des Débats_ de la critique d’art.

Je parcourus cet article et je vis avec chagrin que je ne me trouvais

d’accord presque en rien dans mes jugements sur le Salon de cette année

avec le révérend M. Delecluse.

L’article commençait par un grand éloge de M. Bidault, dont je vous ai

signalé le tableau à propos de l’exposition de peinture,--et par une

attaque violente contre la nature.

En effet, selon M. Delecluse, le plus grand tort des paysagistes, c’est

de s’_asservir_ à l’imitation _servile_ de la nature;--ceux qui font le

contraire et qui ne se _préoccupent_ pas trop de ladite nature ont, aux

yeux de M. Delecluse, par cela même un _avantage unique_ et _un mérite

inestimable_.

En effet--et je suis honteux de mon erreur,--il n’y a pas trop de dédain

possible pour ces peintures timides et sans génie--qui s’asservissent

ainsi à l’imitation de la nature au lieu de lutter avec elle, et

d’inventer un autre soleil.--M. Delecluse n’est pas content de la

nature: je ne sais s’il a à se plaindre d’elle, je n’ai jamais vu cet

écrivain;--toujours est-il qu’il veut qu’on lui fasse mieux que cela.

[GU] Parlez-moi de M. Bidault--à la bonne heure--et de M. Victor Bertin,

et de M. Édouard Bertin, et de M. Aligny.--Voilà des hommes! Croyez-vous

qu’ils s’amusent à copier servilement un arbre--un de ces mauvais vieux

arbres communs comme la nature, cette vieille radoteuse, en met

partout?--Regardez les paysages de ces messieurs,--je veux mourir si

j’ai jamais vu d’arbres comme les leurs--et les montagnes--et les

hommes--et les chevaux--et la lumière,--voilà qui n’est pas copié

servilement!--voilà qui est une création!--voilà qui n’appartient qu’à

ces grands peintres! voilà où la nature n’a rien à réclamer!--Vous ne

verrez pas là de ces chevaux vivants, souples, bondissant dans les

prairies--de ces chevaux comme on en voit partout.--Fi donc!

Vous ne verrez pas des hommes ayant les bras attachés aux épaules--et la

tête sur le cou.--C’est trop commun.

Vous ne verrez pas là de ces arbres qui balancent dans l’air leurs beaux

panaches pleins d’oiseaux, pleins de chants et pleins d’amours--allons

donc!--on ne voit que ça au mois de mai.

Vous ne verrez pas dans les tableaux de ces grands peintres selon le

cœur de M. Delecluse cette lumière commune qui donne aux objets leurs

couleurs diverses--fi donc! la lumière de M. Bidault est grise;--celle

de M. E. Bertin est brune, chacun a la sienne.

Parlez-moi donc auprès de cela de rapins comme Brascassat, qui vous fait

honteusement de l’herbe qu’un mouton viendrait brouter, et des moutons

sur lesquels se jetterait un loup.

Parlez-moi de malheureux comme M. Wickemberg qui vous fait de la glace

devant laquelle on a froid--et de vrais enfants comme vous en avez vu

sur la place du Louvre avant d’entrer.

Et ce pauvre M. Béranger avec son lièvre et sa perdrix,--quelle

misérable et servile imitation de la nature!--c’est à s’y méprendre;--et

cet autre,--j’ose à peine le nommer, Meissonnier--avec son fumeur!

Comment le jury admet-il de semblables choses au Salon?

[GU] Le jury se montre cependant tous les ans bien digne de comprendre

et d’appliquer la théorie de M. Delecluse, belle et ravissante théorie!

En effet, qu’est-ce que l’imitation de la nature dans le paysage?--c’est

aussi méprisable que la ressemblance dans un portrait.

Ah! monsieur Delecluse,--vous venez de publier un roman qui s’appelle

_Olympia_,--vite qu’on m’envoie _Olympia_,--que je lise _Olympia_!

j’espère bien ne pas trouver là de ces serviles imitations de la

nature,--de ces communes études du cœur humain;--au nom du ciel, que

l’on m’envoie bien vite _Olympia_!

[GU] M. R*** vient, dit-on, de faire un riche héritage; sur ce, il a

invité un certain nombre de ses anciens amis à un dîner au _Rocher de

Cancale_.--Le choix du lieu,--la renommée gastronomique de l’amphitryon,

sa nouvelle position financière,--tout avait alléché les amis;--mais

quel ne fut pas leur triste étonnement quand ils virent que le festin se

composait d’une soupe à l’oignon,--de veau aux carottes! Les figures se

sont allongées,--et même, à un des bouts de la table, un des amis

désappointés se mit à dire: «R*** a passé la première moitié de sa

vie à cacher sa misère; il va passer la seconde moitié à cacher sa

fortune.»--Heureusement que le vin de Champagne, qui fut servi à

profusion, vint égayer la fin du dîner.

[GU] Quand on lit l’histoire avec un peu d’attention, on voit qu’elle se

compose en général d’événements imprévus et impossibles,--que le plus

hardi romancier n’oserait admettre dans ses livres.

S. M. Louis-Philippe est aujourd’hui roi des Français;--voici une petite

anecdote que je trouve dans un bouquin de 1780, et qui constate à quel

point cela paraissait impossible alors: «M. le duc de Chartres[D] étant

allé, suivant l’usage, prendre les ordres du roi[E] au sujet de son

intention d’instituer gouverneur de ses enfants[F] madame la comtesse

de Genlis,--Sa Majesté a fait un moment de réflexion, puis a dit: «J’ai

un dauphin[G]; Madame[H] pourrait être grosse.--Le comte d’Artois[I] a

plusieurs princes[J], vous pouvez faire ce que vous voudrez.»

[GU] Voici, dans le même bouquin,--des phrases assez singulières:

«Les Parisiens, qui devraient s’indigner de se voir insensiblement

constitués prisonniers et renverser cette muraille extravagante, ne font

qu’en rire; elle leur sert de spectacle et de but de promenade; ils

s’amusent à la voir croître par degrés.»

Remarquez qu’il ne s’agit ni des forts, ni de l’enceinte continue,--on

veut parler de la muraille et des barrières de Paris, construites en

1780.

[GU] Le droit de visite, dont abuse si étrangement l’Angleterre et que

tolère plus étrangement encore le gouvernement français,--est une

question plus sérieuse qu’on ne pense.

J’ai été le premier à attaquer par le ridicule--les besoins que les

journaux prêtaient au peuple,--la réforme électorale,--et autres marrons

qu’on voulait lui faire tirer du feu;--mais ici ce n’est plus le cas de

plaisanter:--le peuple français est orgueilleux,--cet orgueil est un

arbre dont sortent deux branches:--l’une produit les vaudevilles,--où il

écoute et applaudit avec fureur l’éloge de sa propre bravoure;--elle

produit le rappel à l’ordre d’un député qui ose dire à la Chambre que

les Français ont quelquefois été vaincus.

Mais l’autre donne pour fruits les traits d’héroïsme et de dévouement

des guerres de la Révolution et de l’Empire,--et les belles actions

qu’on a admirées dans les récentes campagnes d’Afrique.

C’est un arbre qu’il faut laisser debout.

Il ne faut pas attaquer les Français dans leur vanité.

Jusqu’au fond des boutiques et des campagnes, on voit des épiciers et

des paysans humiliés, tristes, furieux,--des affaires du _Marabout_ et

de la _Sénégambie_.

L’opposition au recensement était une sottise,--c’était du bruit pour du

bruit;--mais dans l’affaire du droit de visite, l’orgueil national est

blessé,--car, il faut le redire, c’est une lâcheté.

[GU] Je dénonce à l’admiration des contemporains une nouvelle femme de

lettres, mademoiselle Godin. Cette muse annonce à la fois une épître en

vers et du chocolat.--On trouve les deux objets à la même

adresse.--L’épître se vend à la livre, et le chocolat au

cent.--Peut-être, cependant, est-ce le chocolat qui se vend à la

livre.--Du reste, voici l’annonce telle qu’elle est faite:

«Demoiselle GODIN, rue..... CORRESPONDANCE AMOUREUSE, en vers, d’un

Pêcheur picard avec une cuisinière de la rue Saint-Honoré; 25 c. Par la

poste, 30 c.; le cent 15 fr.--CHOCOLAT fin, 1 fr.; surfin, 2 fr. 40 c.;

Caraque, 3 fr.; praliné, le plus exquis des bonbons, 4 fr.»

[GU] Une académie propose un prix pour la destruction de la pyrale,

insecte qui attaque la vigne, au vigneron qui aura découvert le meilleur

moyen.

Or, quel est ce prix? Un ouvrage du savant M. Audoin sur la pyrale.

Si l’ouvrage est bon, pourquoi mettre au concours des moyens préférables

à ceux qu’il indique?

Si l’on a besoin d’autres moyens, si ceux donnés par M. Audoin sont

insuffisants--que sera-ce pour le vigneron qu’un prix consistant en un

ouvrage inférieur à celui qu’on demande de lui sur le même sujet?

Est-ce que par hasard cela ne serait pas absurde?

[GU] Voici un exemple frappant des excès auxquels peut se porter un

homme qui a de l’huile à vendre.--La plupart des journaux ont reproduit

(un franc la ligne) l’annonce que voici.

L’homme qui a de l’huile à vendre commence par des conseils sévères et

d’amers reproches au gouvernement de son pays. Il met son huile dans

l’opposition; je copie textuellement:

«La tolérance du gouvernement, qui après avoir reconnu que la religion

catholique était celle de la majorité des Français, et qui néanmoins par

son indifférence et surtout par son exemple, en faisant travailler aux

édifices publics les dimanches et les fêtes solennelles de l’année, est

cause que cette interdiction est sur ce point généralement transgressée;

cette infraction au troisième commandement de Dieu, loin d’ébranler nos

croyances, les raffermit plus que jamais. Comme il ne suffit pas de

rendre à César ce qui appartient à César, et qu’il faut aussi rendre à

Dieu ce qui est à Dieu, nous sommes fier de résister à un entraînement

qui n’est imité par aucun autre gouvernement, attendu qu’ils savent tous

très-bien que, quand Dieu n’a plus d’empire sur les hommes, les

gouvernements n’ont plus d’action sur les esprits.

«Pour nous, ajoute l’homme qui a de l’huile à vendre, conséquent avec

nos croyances, fidèle à la ligne que nos pères nous ont tracée, nous

nous interdisons toute œuvre servile le dimanche.

«Nous sommes resté stationnaire malgré l’entraînement des siècles.»

L’homme qui a de l’huile à vendre se jette dans d’amers regrets du

passé. «Les usages du bon vieux temps, dit-il, étaient en harmonie avec

les usages de nos pères, qui, plus sages que nous, apportaient dans

leurs relations, intimes ou commerciales, une franchise et une urbanité,

qui malheureusement se sont éloignées de nos mœurs.--Mais le goût

ancien reprend dans les objets matériels, dans les ameublements, les

constructions et les édifices publics.»

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 22 / 47 段