un nouveau quartier;--des maisons vont remplacer les arbres séculaires,
et des rues pavées les belles pelouses du jardin dirigé par
Schœne.--Je ne sais pourquoi cela m’attriste:--j’y suis allé
plusieurs fois dans ma première jeunesse,--en mon avril,--comme disaient
les vieux poëtes,--et je me rappelle les pensées et les rêves que j’ai
portés dans les silencieuses allées de ce pauvre jardin;--il me semble
que ces souvenirs, ces rêveries,--ces méditations--vont être, avec les
chênes et les acacias,--débités en rondins et en fagots, et vendus au
stère et à la voie.
J’ai prononcé le nom de Schœne,--je vais vous parler un peu de
lui:--c’est un caractère remarquable,--un philosophe pratique,--un homme
simple, bon et fier;--vous le connaîtrez mieux par deux ou trois petites
anecdotes que par les phrases que je pourrais vous faire.
Schœne se lève le matin, revêt une veste de la plus grossière étoffe
qui n’a pas changé de mode depuis vingt ans,--et allume sa pipe;--cette
pipe ne s’éteint que le soir lorsque Schœne s’endort.
Il travaille avec ses garçons jardiniers, et réserve pour lui les
travaux les plus durs, et ceux que l’on donne d’ordinaire au plus
ignorant de ses ouvriers.
Un jour, le roi, visitant Monceaux, lui dit:
--Ah ça! Schœne, quel diable de tabac fumez-vous? les serres en sont
infectées, c’est ce qui fait que la reine n’ose pas y entrer.
--C’est vrai, sire, répondit Schœne, mais cela ne peut pas être
autrement,--_tout le monde sait_ que les plantes de serres sont exposées
à un ennemi dangereux, qui est le puceron vert;--le seul moyen de les
écarter est la fumée du tabac;--or, comme j’aime que mes plantes soient
propres et non pas mangées par les pucerons,--je dois faire, dans les
serres, des fumigations de tabac;--comme d’autre part j’aime beaucoup à
fumer, je fais passer cette fumée par ma bouche,--les plantes ne s’en
trouvent pas plus mal, et moi je m’en trouve mieux;--si cependant Votre
Majesté ne veut pas que je fume dans son domaine de Monceaux, j’irai
tous les jours fumer dehors, mais cela doublera ma dépense en tabac.
Le roi lui dit:
--Fumez où vous voudrez.
[GU] Un autre jour, un chien, ordinairement d’assez mauvais caractère,
brisa sa chaîne et vint auprès de la reine, dont il lécha les
souliers.--Le roi dit à Schœne:
--Votre chien est bien doux pour la reine.
--Oui, sire, répondit le jardinier, qui est Allemand et parle assez
difficilement français; oui, il a des dispositions à la _servilitude_.
[GU] Le roi donna l’ordre de construire un énorme manége; l’architecte
choisit pour cette construction précisément la partie du jardin où
Schœne mettait sa magnifique collection d’œillets allemands et ses
plantes de terre de bruyère, ses rhododendrums, ses magnalia, kalmia,
azalea.
(A propos, on n’a pas encore trouvé l’azalea grimpant de M. de Balzac.)
On vint dire à Schœne,--de la part du roi,--d’arracher toutes ses
plantes de terre de bruyère, de les placer ailleurs et d’en avoir le
plus grand soin.
--Dites _de ma part_ au roi, répondit Schœne indigné, que les soins
que je prendrai ne me fatigueront pas; j’arracherai tout,--et je f.....
tout par-dessus le mur, dans la rue.--Dites encore au roi--que je veux
partir et qu’il me fasse mon compte.
Depuis ce temps on n’a jamais revu à Monceaux d’œillets ni de plantes
de terre de bruyère;--c’est une singularité que bien des promeneurs ont
sans doute remarquée sans en deviner la raison.
Je ne sais si on rendit bien fidèlement au roi la réponse de Schœne;
mais j’ignore si le roi répliqua.
Toujours est-il qu’à quelque temps de là le roi alla voir le manége
qu’il avait fait faire.
Schœne, qui n’était pas consolé du sort de ses plantes, aperçut le
roi et se sauva d’un autre côté. Le roi s’en aperçut et l’appela; mais
Schœne feignit d’être fort occupé et ne répondit pas.--Le roi appela
une seconde fois sans plus de succès; à la troisième il appela si fort,
qu’il n’y avait pas moyen de ne pas entendre.--D’ailleurs Schœne
était attendri de cette persévérance.--Il se retourna et dit
brusquement:
--Qu’est-ce que vous me voulez, sire?
Le roi, qui n’ignorait pas la cause de sa mauvaise humeur,--voulut
essayer de l’adoucir et lui dit:
--Ah ça! qu’est-ce qu’ils m’ont fait là? On dirait une église du temps
de Louis XIII;--ce n’est pas ce que j’avais demandé.
--Si vous ne l’aviez pas ordonné, dit Schœne, on ne l’aurait pas
fait.--Votre Majesté a perdu Monceaux avec cette affreuse baraque; elle
en est bien le _maître_.
(Que dirait donc Schœne, bon Dieu! s’il voyait la galerie de bois
pendue et accrochée comme un garde-manger de bonne femme, contre une
galerie du Louvre?)
Cette fois cependant on causa et on se raccommoda. Lorsque
Louis-Philippe était encore duc d’Orléans, longtemps avant les anecdotes
que je viens de vous raconter, on avait beaucoup tourmenté Schœne
pour qu’il portât la livrée du prince;--il refusa positivement.--Quand
le duc d’Orléans fut roi de France,--un jour qu’il se promenait à
Monceaux, il dit à Schœne:
--Schœne, vous n’avez pas voulu porter la livrée du duc d’Orléans,
porterez-vous celle du roi des Français?
--Pas davantage, sire, je ne suis pas domestique, je suis
jardinier;--_vous seriez empereur_, que ce serait la même chose:--j’aime
mieux m’en aller.
Le roi rend justice à Schœne et l’aime beaucoup;--il a défendu qu’on
lui fît jamais aucune plainte contre son favori.
[GU] J’avertis--M. E. Marco--de Saint-Hilaire--qu’il y a dans la commune
que j’habite un pêcheur qui lui fait une assez sérieuse
concurrence.--Voici un _souvenir intime de l’Empire_--qu’il m’a conté
l’autre jour, et qui ne le cède en rien à ceux de l’_ancien page du
palais_:
--Eh bien, maître Vincent, lui dis-je, avons-nous quelque chose ce
matin?
--Un peu de _bouquet_, me dit-il.
--Le vendez-vous bien?
--Mais, oui;--deux sous chaque.
--C’est bien payé.
--J’en ai vendu plus cher que ça.--C’était du temps de l’empereur;--je
revenais de mon parc,--et l’empereur montait voir les phares avec toute
l’armée et plusieurs officiers.
Comme je passais près de lui avec mes _lanets_ et mes _candelettes_ sur
une épaule et une manne de bouquets sur l’autre,--quelques généraux
s’arrêtèrent pour voir ce que je portais; l’empereur revint au galop
pour voir ce que regardaient ses maréchaux.
--S.... n.. de D....--me dit-il,--qu’est-ce que tu portes là?
--Votre Majesté,--que je lui répondis--en ôtant mon chapeau,--c’est du
_bouquet_ que par le Nord ils appellent _selicoque_.
--S.... n.. de D...,--répliqua l’empereur;--voilà de beau
bouquet,--porte-le à mon hôtel.
Il remit son cheval au galop et alla voir les phares.
Moi, j’allai le soir à l’hôtel,--où l’empereur me fit donner quatre sous
pour chaque _bouquet_, avec beaucoup de viande.
[GU] Le S.... n.. de D...,--que prête maître Vincent à l’empereur,--sera
peut-être révoqué en doute par M. Émile Marco. Je lui avouerai--que ce
pourrait bien être un agrément qu’ajoutent volontiers au récit les gens
de la localité.
Il y a un jardinier que je vais voir quelquefois et qui a de fort belles
plantes; dernièrement,--je lui _marchandais_ un _delphinium azureum_:
--Il est fort beau,--disais-je.
--J’en avais deux pareils,--répondit-il,--mais madame *** (je ne mets
pas le nom, qui est fort connu), madame *** est venue l’autre jour,
et m’a dit:
--Ah, sacredieu!--il faut que vous me vendiez un de vos delphiniums.
[GU] Chapelain était, sous Louis XIV,
Le mieux renté de tous les beaux esprits,
de même le roi Louis-Philippe ne reconnaît d’écrivain moderne que M.
Casimir Delavigne.--Sa Majesté pousse si loin ce dédain pour la
littérature contemporaine, que, dans un dîner où se trouvait invité M.
de Lamartine _comme député de Mâcon_, le roi fit semblant d’ignorer
qu’il eût jamais écrit, lui parla de choses indifférentes,--mais ne
prononça pas un mot qui eût trait à la littérature ni à la poésie.
[GU] On cite un mot assez singulier de la reine Christine.--Quelques-uns
disent que c’est fort spirituel; d’autres, que c’est fort naïf.--M. Aimé
Martin, admis à la faveur de lui être présenté, lui offrit obligeamment
ses ouvrages: «Merci, monsieur, dit-elle; je ne veux pas vous en
priver.»
[GU] A propos des phares--dont je parlais tout à l’heure,--quelqu’un que
je ne nommerai pas, mais qui ne demeure pas loin de là, avait pris à la
fois un cheval et un domestique.--Il s’ensuivait que le domestique avait
un cheval, et que le cheval avait un domestique; mais lui n’avait ni
domestique ni cheval.
Un jour, le cheval et le domestique disparurent pendant quatre heures.
Au retour, le maître, fâché, demanda au domestique:
--Ah ça! qu’as-tu fait et d’où viens-tu?
--Monsieur, répondit tranquillement celui-ci, cette pauvre bête... je
l’ai menée voir les phares.
[GU] Voici un résumé plus curieux qu’il n’en a l’air:
Sous le règne de Henri IV, le sucre se vendait à l’once chez les
apothicaires. En 1700, la consommation du sucre s’éleva, en France, à un
million de kilogrammes.--La population était alors de seize millions
d’hommes.--Cela faisait pour l’année, par personne, à peu près deux
onces.--En 1815, on en consomma seize millions de kilogrammes.--Et, en
1841, cette consommation s’est élevée à plus de cent millions de
kilogrammes.
Ceci peut donner le secret des embarras de la position actuelle.--Le
sucre n’est pas la seule friandise dont l’usage se soit ainsi
répandu.--Tout le monde veut être quelque chose dans l’État, comme tout
le monde veut manger du sucre.
Il faut, à chaque période politique, trouver moyen de multiplier les
parts de bonbons;--les anciennes grosses parts en sont fort
diminuées.--Ceux qui les possédaient autrefois se contentent aujourd’hui
d’avoir de gros cornets dans lesquels il n’y a presque rien; on les a
vidés pour faire de petites parts à presque tout le monde.
En effet, il n’est aujourd’hui presque personne qui n’ait, sous un titre
quelconque,--un petit morceau du sucre du
pouvoir,--député,--électeur,--juré,--garde national,--membre de tel ou
tel conseil,--de tel ou tel comité,--rédacteur de tel ou tel journal,
etc.
Eh bien! il y a encore des gens qui n’ont pas leur part et qui
crient,--qui demandent une réforme électorale;--ceux qui ont les grosses
parts, tirées du cornet de la puissance royale,--ont peur qu’on ne tire
de leur cornet pour faire de nouvelles petites parts:--comment faire?
On a déjà usé, en fait de pouvoir, de tous les expédients dont on a usé
en fait de sucre pour égaliser la production et la consommation;--on a
imaginé des équivalents au sucre de betteraves, au sucre brut,--à la
cassonade et à la mélasse.
Mais tout le monde veut du sucre blanc;--mais tout le monde en veut
beaucoup:--les nouveaux cornets se ferment avec frénésie, le cornet
royal est vide ou peu s’en faut.
Comment faire?
[GU] J’avais remarqué déjà la négligence de l’autorité qui permet au
monsieur chargé d’inscrire les noms des rues de Paris aux coins
d’icelles, de retrancher certains _de_ au bénéfice probablement des
opinions politiques dudit monsieur peintre en lettres;--j’ai cité, je
crois, la _rue Rohan_, la _rue Grammont_ et quelques autres;--mais on
m’a fait observer que cette suppression, loin d’être blâmable, provenait
au contraire d’un louable sentiment d’économie de la part des
administrateurs des deniers publics.--On sait, en effet, que ces
inscriptions se payent à tant la lettre,--et que toutes celles qu’on
peut retrancher sont un bénéfice net pour l’État.
Je m’étais expliqué de même la désignation d’_avenue Gabrielle_ donnée à
cette allée des Champs-Élysées, dédiée jadis par la duchesse de Berry à
la belle Gabrielle d’Estrées,--qui, certes, n’avait rien en son temps de
l’existence incorporelle des archanges.
Mais je ne peux plus appliquer la même excuse à une transposition de
lettres sans bénéfice, comme celle qu’on a fait subir sur l’arc de
l’Étoile au glorieux nom d’Eckmuhl,--que l’on a écrit _Eckmulh_,--mais
heureusement à une hauteur inaccessible à l’œil nu.
Mais comment expliquer surtout qu’on ait fait présent d’une lettre à
l’historique famille de Beauvau, et que l’on ait écrit place
_Beauveau_;--passe encore si l’on avait écrit _Bovo_,--l’économie
justifiait la hardiesse;--mais _Beauveau_,--cette lettre n’a rien
d’agréable et coûte de l’argent.
Je soumets cette nouvelle observation comme la première, et avec le même
respect, à l’autorité compétente.
[GU] Le mois d’avril, qui vient de finir, a vu mourir M. le ministre des
finances Humann; M. le maréchal Moncey; M. le maréchal Clauzel; M. le
général Castex; M. le général Heymès; M. Bertin de Vaux, pair de France;
M. de Rigny, conseiller d’État; M. le comte de Mesnard, premier écuyer
de la duchesse de Berry; M. Bouilly, doyen des auteurs dramatiques; M.
l’abbé Boyer, directeur du séminaire Saint-Sulpice; M. Aguado, marquis
de las Marismas, M. Boursault, membre de la Convention; M. le comte de
Sesmaisons; madame la baronne Virginie de Gazan, fille de Bernardin de
Saint-Pierre; madame la comtesse de Balby; madame la marquise de
Boisgelin; madame la comtesse de Sallaberry; madame Wanlerberghe, mère
de madame Jacqueminot et grand’mère de madame Duchâtel; M. de Lur
Saluces, ancien député; M. Beaupré, ancien danseur de l’Opéra; M.
Wilhem, inspecteur des écoles de chant; Antonio Espartero, frère du
régent d’Espagne, etc., etc.
Je ne cite que les personnages très-connus.
En général, on ne se rend pas bien compte de la mort même ou plutôt
surtout de la sienne.--J’ai vu mourir, ces jours derniers, une pauvre
fille qui souffrait beaucoup et qui disait: _je serai bien contente_
quand ça sera fini.»
Je lis en même temps,--dans le testament du roi Gústave de Suède, mort
il y a cinquante ans: «Si quelque auteur veut écrire des anecdotes
concernant l’histoire de mon règne, _je le verrai avec plaisir_.»
[GU] Un jour du printemps dernier, comme j’allais à Versailles déjeuner
avec quelques amis, je pris place dans un waggon du chemin de
fer.--Assis à côté de moi, se trouvait un vieillard d’une belle figure
avec de longs cheveux blancs,--coiffé d’une toque de velours noir et
vêtu d’une douillette violette,--un domestique était en face de nous et
tenait sur ses genoux une petite plante que mon voisin ne quittait pas
des yeux;--bientôt même, craignant quelque maladresse, il la prit et la
garda entre ses mains.
--Vous avez là, lui dis-je, un rhododendron qui n’est pas encore dans le
commerce.
--C’est vrai, me répondit le vieillard; est-ce que vous êtes jardinier?
--Un peu, lui dis-je.
Notre connaissance se trouva faite.--Nous regardâmes ensemble les
cerisiers qui étaient encore en fleurs sur la route. Comme nous étions
près d’arriver, il me dit:
--J’ai de beaux rhododendrons en fleurs,--voulez-vous les venir voir?
--Volontiers, repris-je?
Je lui offris le bras pour descendre du waggon.
--Je vous remercie de votre politesse, me dit-il, mais je n’en ai pas
encore besoin.
En effet, il était leste et dispos;--il remit le petit rhododendron au
domestique, nous prîmes une sorte de fiacre dont le cocher le
connaissait sans doute, car il ne demanda pas où il fallait le
conduire.--Au bout d’un quart d’heure, on nous descendit devant une fort
jolie maison;--je dis au cocher de m’attendre, et j’entrai avec
l’inconnu dans un magnifique jardin.--Nous nous mîmes alors à parcourir
de grandes et nombreuses serres remplies de plantes précieuses et
parfaitement soignées;--chemin faisant, nous parlions de
fleurs;--quelquefois il me racontait une anecdote curieuse de la
Révolution.--Toujours est-il qu’il vint un moment où il me dit:
--Il est tard, voulez-vous déjeuner avec moi?
--Non,--répondis-je,--car vous me rappelez en ce moment--que l’on
m’attend pour déjeuner depuis plus de deux heures--et que je suis sans
doute l’homme le plus maudit du monde.
--Eh bien! me dit-il, venez me voir rue Blanche, à Paris,--nous
reparlerons des fleurs, et, puisque vous avez un jardin,--je vous ferai
quelques cadeaux;--je m’appelle Boursault.
Je le saluai et lui donnai ma carte.
--Oh bien! dit-il en la lisant, cela se trouve bien, je suis abonné aux
_Guêpes_ et j’avais envie de vous connaître.
Je ne l’ai jamais revu--depuis ce temps. J’ai si peu resté en place, que
je n’ai pas trouvé le moment de lui faire ma visite. Il est au nombre
des morts du mois d’avril.
[GU] Lors d’un des derniers retours du duc de Joinville,--sa sœur, la
princesse Clémentine, lui fit de vifs reproches de n’avoir pas rapporté
quelque costume de femme des pays qu’il avait visités.
--J’aurais aimé,--dit-elle,--à en essayer un.
--Rien n’est plus facile,--ma sœur,--répondit le jeune prince,--car
vos reproches sont injustes, et j’ai précisément acheté le costume
_complet_ d’une reine sauvage,--qui était à peu près de votre taille.
--Voyons-le.
--Je vous le ferai apporter demain.
Le lendemain,--le prince arrive et dit à sa sœur:
--Je n’ai pas oublié ma promesse,--me voici!
--Et le costume?
Le duc de Joinville, sans répondre,--tire de sa poche un collier fort
bizarre formé d’un rang de graines rouges mêlées de morceaux de verre
bleu.
La princesse Clémentine le regarde avec attention, le trouve assez joli
malgré sa simplicité,--puis le place sur un meuble et attend.
Mais le prince s’occupe à regarder un tableau.
--Mais, Joinville, lui dit-elle,--à quoi pensez-vous?
--Pourquoi cette question, ma sœur?
--C’est parce que vous savez bien que j’attends.
--Et qu’attendez-vous?
--Le costume.
--Est-ce que je ne vous ai pas donné...
--Un collier.
--Eh bien?
--Eh bien! j’attends le reste.
--Mais il n’y a pas de reste.
--Comment?
--Je vous jure que c’est le costume complet,--et que la reine dont je
vous parle ne portait rien de plus.
[GU] M. Humann--mort, on a mis à sa place M. Lacave-Laplagne.--M.
Royer-Collard, en apprenant cette nomination,--a parodié un mot connu,
et a dit: «Il n’y a rien de changé, ce n’est qu’un gascon de plus.»
[GU] Je vous ai quelquefois parlé de la quatrième page des
journaux,--vous savez, celle où on met tout ce qu’on veut, cette sorte
de mur où on affiche librement--et contre lequel il n’est défendu de
déposer quoi que ce soit.--Eh bien!--le _Journal des Débats_ a, le 10
avril dernier, admis,--en gros caractères,--une annonce dont je
n’oserais à aucun prix écrire ici le premier mot. (Voir le _Journal des
Débats_ dudit jour.)
[GU] Un autre journal a imaginé une forme assez heureuse de critique
pour les ouvrages modernes.
«AVIS IMPORTANT.--Au milieu de cette inondation de livres de tous
genres, dont beaucoup sont inutiles ou dangereux, il est de la dernière
importance d’en signaler un qui mérite les plus grands éloges et qui
intéresse au plus haut degré une immense quantité de personnes.
»Les auteurs, hommes du métier, sans aucun charlatanisme, avec une
conscience et une modestie qui _devraient faire la règle de tous les
écrivains_, enseignent dans cet ouvrage si éminemment utile:
»A obtenir à la fonte du suif en rame une plus grande quantité de suif
que par l’ancien procédé.»
En effet, qu’apprend-on dans nos romans?--lisez-en tant que vous
voudrez,--Balzac, Hugo, Dumas, madame Sand,--que saurez-vous après cela?
vous y brûlerez quelques bougies,--mais vous n’en ferez pas mieux une
chandelle.
[GU] On lit dans un nouveau roman de M. d’Arlincourt, un roman inutile
comme nous disions tout à l’heure,--un dialogue qui rappelle celui de
l’ancien mélodrame dans ses beaux jours.
--Un meurtre!!!
--Il a été mérité!
--Un prêtre!!
--Il n’en avait que l’habit.
--Lui! pas plus ministre du ciel...
--Que je ne suis religieux.
Dans ce genre de dialogue, il faut qu’il y ait eu plusieurs répétitions
et que celui qui parle le premier sache parfaitement ce que lui répondra
son interlocuteur.
Car jamais un homme ne s’aviserait de dire: «Lui! pas plus ministre du
ciel...» si on ne lui a promis par les plus grands serments et sous les
plus certaines garanties d’ajouter immédiatement: «Que je ne suis
religieux;» sans cela la phrase serait absurde.
[GU] L’autre jour, dans un procès en adultère, deux avocats dont je
regrette de ne pas savoir le nom, ont donné un nouvel exemple de
l’audace de ces messieurs.
Il s’agissait d’un escalier et du nombre de marches dont il est
composé:--l’un l’évaluait à trente et l’autre à quatre-vingt-deux.--Tous
deux ont affirmé les avoir comptées.
[GU] Il existe dans la hiérarchie ecclésiastique de grands abus à
l’encontre des _petits_, c’est-à-dire des curés et des pauvres
desservants de campagne,--de la part de messeigneurs les évêques, et
surtout,--comme cela ne manque jamais,--de la part des grandeurs
subalternes, c’est-à-dire de M.M les vicaires généraux;--une guêpe est
spécialement chargée en ce moment--de recueillir sur les tracasseries
subies par ces pauvres curés, sur ces fleurs amères de leur
vie,--quelque chose qui ressemblera moins au miel qu’à l’absinthe.
En attendant mieux, voici un fait récent--qui ne manque pas d’une
certaine bouffonnerie.
Le desservant d’une pauvre commune qui ressort de l’archevêché de
Rouen--s’est vu brusquement suspendu de ses fonctions,--sans qu’on lui
en fît connaître la cause.
Les interprétations n’ont pas manqué,--et naturellement on n’a examiné
les versions diverses que strictement le temps nécessaire pour adopter
exclusivement les plus fâcheuses,--en quoi les gens se sont montrés fort
ignorants de la discipline ecclésiastique.
Car ce n’est pas l’oubli des devoirs ni des serments que l’Église punit
le plus sévèrement dans ses ministres, c’est l’indiscipline,--tout autre
péché, quelque gros qu’il soit,--n’est qu’un péché véniel.
Les commandements de Dieu passent après les ordres de l’Église.
Il n’y a rien dans ce que je dis ici qui ait la moindre
exagération;--ceux qui ont lu les _Guêpes_ depuis bientôt trois ans,--et
mes autres écrits depuis douze ans, savent que je n’ai jamais mêlé ma
voix aux criailleries si à la mode contre les prêtres.
Notre desservant donc, lassé de voir son malheur aggravé de toutes
sortes d’interprétations peu bienveillantes, s’est avisé de demander à
l’archevêché une sorte de certificat de _bonnes vie et mœurs_;--il a
paru désagréable et embarrassant aux vicaires de monseigneur de Croy
d’avoir à donner un certificat favorable;--ils n’ont pas répondu;--le
curé a insisté pour que son certificat lui fût envoyé ou pour qu’on lui
_accordât_ un refus motivé.
Enfin on s’est décidé, et voilà ce qu’il a reçu.
«Nous, soussigné, prêtre vicaire général de S. A. E. le cardinal
prince de Croy, archevêque de Rouen, certifions que M*** a
exercé pendant à peu près l’espace de douze ans les fonctions du
ministère ecclésiastique en différents endroits et en différentes
qualités, et que, pendant ce temps, il n’a jamais été _accusé_ de
mauvaises mœurs, ni connu pour avoir une conduite scandaleuse;
le présent certificat lui a été accordé conforme à sa demande--pour
lui servir et valoir ce que de droit.
«Rouen..... 1842.
«Signé SURGIS, vic. génér.»
Le desservant était après cette lettre plus blanc que neige,--il n’avait
pas même été _accusé_; c’était la vertu poussée au degré que César
exigeait de sa femme.
Mais le malheureux curé, innocent aux yeux du monde, devenait par cela
même coupable aux yeux de ses supérieurs--qui considèrent comme une
rébellion ouverte son audace de demander un certificat d’innocence
précisément au moment où on le punissait;--aussi M. Surgis, le même
vicaire général, joignit-il au certificat la lettre que voici:
«Monsieur, le temps jusqu’à ce moment m’a _à peu près_ manqué pour
vous envoyer la pièce que vous avez demandée à S. A. E.; j’éprouve
aussi quelque embarras, ne sachant trop comment formuler le
certificat objet de vos désirs. Enfin, je vous l’envoie aujourd’hui
et je souhaite qu’il remplisse vos vues.