proposition Ducos: «Ce n’est pas un besoin réel du pays de se mêler
ainsi aux affaires publiques, c’est une certaine _démangeaison_, une
_maladie de la peau_.» L’histoire naturelle devra à M. Guizot la
découverte de l’_acarus_ de l’ambition,--qu’elle rangera à la suite de
l’_acarus_ de la gale.
M. de Lamartine, qui soutenait l’adjonction des capacités, parce qu’en
effet il n’y a pas, en théorie, d’objection possible,--a trouvé peu
parlementaire cette façon de dire à ses adversaires: Vous êtes des
galeux, grattez-vous les uns les autres et laissez-nous tranquilles;» et
il a dit en parlant de M. Guizot: «Je ne répéterai pas l’expression dont
s’est servi M. le ministre.»
Je répondrai, moi, à M. Guizot: «Monsieur, vous avez parfaitement
raison, c’est une démangeaison qu’ont aujourd’hui toutes les classes de
la société;--mais vous l’avez eue aussi cette démangeaison, et vous vous
êtes fait gratter par ces mêmes gens qui veulent que vous les grattiez
aujourd’hui qu’ils ont gagné votre _acarus_ en vous grattant.»
Sérieusement,--si les gens ont cette démangeaison, c’est vous autres,
aujourd’hui au pouvoir, qui la leur avez donnée en les chatouillant
pendant quinze ans.
[GU] L’élection de M. Ballanche a présenté un singulier hasard; les
candidats étaient M. Ballanche, M. de Vigny, M. Vatout, M. Patin. M. de
Barante a tiré les noms de l’urne, et ils sortis dans l’ordre que voici:
M. Ballanche.
M. de Vigny.
M. Vatout.
M. Patin.
M. Ballanche.
M. Ballanche.
M. de Vigny.
M. de Vigny.
M. Vatout.
M. Vatout.
M. Patin, etc., etc.
[GU] Voici une affaire qui fait bien du bruit à la Chambre et dans les
journaux, et qui me paraît la plus simple du monde.
Il s’agit du droit mutuel que s’accorderaient la France et
l’Angleterre,--pour les croiseurs des deux nations, de visiter les
vaisseaux de l’une et de l’autre.
Cette convention a pour prétexte d’empêcher la traite des nègres.
1º On n’empêchera pas la traite tant qu’on n’aura pas aboli
l’esclavage,--et ceci n’est pas une petite question,--si ce n’est pour
les philanthropes qui ne voient aucune difficulté à affranchir les
nègres _des autres_. Le prix des esclaves augmente au moins à proportion
des risques.
2º Si la France ne fait pas la traite,--c’est qu’elle ne veut pas la
faire;--elle n’a pas besoin que l’Angleterre l’aide à faire la police de
ses vaisseaux.
3º Permettre la visite, c’est admettre que la France ne fait pas la
traite parce que l’Angleterre ne le veut pas.
4º Ce serait tout simplement une lâcheté.
[GU] On lit dans les journaux:
«Le ministre de la marine a alloué aux auteurs de divers faits de
sauvetage, des gratifications montant, _en totalité!_ à _neuf cents_
francs.
Le pouvoir ne veut pas ôter à la vertu et au courage le mérite du
désintéressement.
La totalité de ces récompenses serait loin de satisfaire la plus modérée
des corruptions pendant trois mois.
[GU] Notre âge aura dans l’histoire un éclat tout particulier. A toutes
les époques on a dit et fait des sottises;--mais le temps et l’oubli en
effaçaient le plus grand nombre. Aujourd’hui, on écrit, on imprime, on
enregistre tout, et ceux qui viendront après nous nous prendront pour
une génération d’insensés.
[GU] L’ambassade de M. de Salvandy a duré _une semaine_; à son retour,
il parut à la Chambre.--La première personne qu’il rencontra fut M. de
Lamartine. M. de Lamartine va à lui: «Ah! vous voilà, mon cher Salvandy!
comment allez-vous?»
M. de Salvandy s’apprête à répondre agréablement. M. de Lamartine, qui
est la politesse et l’aménité même, l’interrompt cependant et lui dit
d’un air distrait: «Eh bien! avez-vous fait un bon voyage...
_physiquement_?»
_Physiquement_ voulait si bien dire: Bien entendu, qu’en homme bien
élevé je ne vous parle pas de votre voyage sous le rapport
politique,--que M. de Salvandy en fut un moment embarrassé; et M. de
Lamartine, voyant son embarras,--était prêt d’en avoir plus que lui.
[GU] D’où venez-vous, Grimalkin, et dans quelle fleur déjà ouverte vous
êtes-vous vautrée que vous m’arrivez toute jaune de _pollen_?
Il n’y a au jardin que des primevères,--des violettes et des
perce-neige, et le colicothus.
Ah! je devine;--j’ai vu en me promenant tout à l’heure les noisetiers
qui sont déjà couverts de leurs fleurs mâles et femelles;--les fleurs
femelles sont un petit pinceau du plus beau pourpre, les fleurs mâles
semblent des chenilles couvertes d’une poussière jaune.--Vous venez des
coudriers.--Pourquoi paraissez-vous si pressée?
--Maître,--dit Grimalkin,--c’est que j’ai quelque chose à dire sur les
Tuileries.
Voici ce que m’a rapporté _Grimalkin_:
«Le jardin des Tuileries est un jardin royal; comment se fait-il qu’on y
paye les chaises; ne serait-il pas convenable qu’on pût s’y asseoir
gratuitement?--Est-il royal de donner à bail,--à des vieilles femmes à
châles bruns,--les chaises du jardin des Tuileries,--et le roi doit-il
tirer un bénéfice des gens qu’il laisse entrer chez lui?
«Les bancs de pierre et de bois,--qui du reste sont fort rares,--ne sont
occupés que par les bonnes d’enfants,--parce que s’asseoir sur un banc
gratuit,--quand il y a des chaises qui se payent,--c’est avouer qu’on
n’a pas deux sous ou qu’on les destine à un autre usage.»
--Grimalkin,--vous avez raison;--retournez à vos noisetiers.
[GU] On m’écrit: «Monsieur, je vois, dans vos _Guêpes_ du mois dernier,
que le duc d’Orléans n’a remis que deux cents francs pour être partagés
entre les veuves des malheureux Layec et Hervé, victimes de leur noble
dévouement lors du naufrage dans la Méditerranée du brick la
_Picardie_.--Ajoutez, monsieur, que le roi a envoyé quatre mille cinq
cents francs.»
Allons, allons,--cela me rend un peu plus indulgent pour les chaises du
jardin des Tuileries.--Néanmoins, mon observation subsiste.
[GU] A la bataille de Waterloo, vers la fin de la journée, un régiment
français fut forcé de mettre bas les armes. Un officier, nommé
Bonnardin, fut comme les autres emmené au bivac,--ou plutôt emporté, car
il était grièvement blessé et évanoui.--En reprenant ses sens, il se
trouva comme de raison complètement dépouillé; mais ce qui le mit au
désespoir, ce fut de voir qu’une croix, qui lui avait été donnée par
l’empereur à Wagram, était devenue la proie des lanciers anglais.--Il
s’adressa à un officier, et le supplia, les larmes aux yeux, de la lui
faire restituer. L’officier prit son nom et lui donna sa parole de
gentilhomme qu’il ferait toutes les recherches nécessaires.
Le pauvre Bonnardin alla comme tant d’autres souffrir sur les pontons;
puis, à la paix, il rentra en France.--Mais, quoiqu’il n’eût plus que
quelques années de service à faire pour obtenir sa retraite, il refusa
de prendre du service sous les Bourbons.
Lorsqu’en 1830--il revit le drapeau tricolore, il pensa à gagner sa
retraite;--quelques affaires, un voyage, une maladie, retardèrent ce
projet de plusieurs années; enfin, il y a un an,--il entra comme
capitaine dans un régiment (le 41e, je crois). Il n’y avait que peu
de temps qu’il avait repris son ancien métier, lorsqu’il reçut de
Londres une lettre ainsi conçue:
«Monsieur, il y a vingt-trois ans que j’achète tous les ans et que je
lis avec la plus complète attention l’_Annuaire militaire de
France_--pour y découvrir le nom de Bonnardin.--Êtes-vous le Bonnardin
auquel un officier anglais fit une promesse solennelle après la
bataille de Waterloo? Si c’est vous, faites-le-moi savoir et donnez-m’en
la preuve: il y a vingt-trois ans que je suis en mesure de remplir ma
promesse;--si ce n’est pas vous, je me remettrai à lire l’_Annuaire_.»
Le bon capitaine répond en toute hâte, et quelques jours après reçoit
par l’ambassade anglaise--le don regretté de l’empereur Napoléon.
[GU] LES SAVANTS SOUS LA HAUTE SURVEILLANCE DES GUÊPES.--En général, je
ne suis pas partisan de l’embaumement mis à la portée de tout le
monde.--Si l’on réfléchit que sur la surface de la terre il _meurt un
homme par seconde_, c’est-à-dire à chaque battement de pouls; si l’on
songe que cette terre, sur laquelle nous vivons, est tout entière formée
de la poussière humaine,--il deviendrait vite difficile de savoir où
mettre les morts,--ou du moins où mettre les vivants, qui, eux, ne sont
pas embaumés.
A quoi a-t-il servi à cinq _pharaons_ d’Égypte, un peu avariés, du musée
Charles X, d’avoir été embaumés en leur temps?--Ils ont été jetés sur la
place du Louvre à la révolution de 1830, et ensuite enterrés sous la
colonne comme héros de Juillet.
[GU] Les enfants conserveraient leur père.--Très-bien.--Les
petits-enfants conserveraient leur père et leur grand-père,--mais la
troisième génération serait encombrée.--Les administrations des
cimetières n’accepteraient pas les morts embaumés aux fosses
communes,--parce que le temps pendant lequel ils doivent occuper la
terre,--qui ne leur est que louée, est prévu;--le temps après lequel ils
doivent avoir divisé leurs molécules entre les éléments entre en ligne
de compte:--les cimetières seraient trop petits.
[GU] D’ailleurs, pour les idées pieuses attachées à la mort de ceux que
l’on a aimés,--tant que le corps garde la forme, l’imagination ne voit
qu’un cadavre sous la terre;--quand il n’en reste plus rien,--elle songe
à une âme dans le ciel.
Aussi les anciens avaient-ils bien raison de brûler leurs morts.--Il n’y
avait pas dans un sentiment pieux un mélange de dégoût dont on ne peut
se défendre--pour un mort enterré.
Mais voici quelque chose de plus dangereux.--On lit dans un journal de
Nantes, du 16 février:
»Jeudi dernier, 12 février, M. Cornillier a fait une expérience publique
du procédé Gannal. MM. le commissaire général et le directeur des
subsistances de la marine, le directeur et l’inspecteur des douanes, le
sous-intendant militaire, plusieurs de MM. les membres de la chambre de
commerce et M. Guépin, docteur-médecin, étaient présents.
«M. Cornillier leur a montré du mouton conservé depuis deux mois, qui
avait l’aspect de viande fraîche.»
Je déclare qu’à compter de ce jour--je perds toute confiance à l’égard
de la viande. A quelles côtelettes se fier, bon Dieu!--Un homme de
trente ans ne sera pas assuré contre la chance de manger un bifteck plus
âgé que lui,--ou recevra en héritage un pot-au-feu octogénaire et
patrimonial,--resté de père en fils dans la famille;--les gigots seront
des momies, et nous aurons, au lieu de côtelettes panées, des côtelettes
empaillées.
Horace dit à Mécènes: «Nous boirons d’un vin mis en pot--le jour où le
peuple salua par trois fois Mécènes, chevalier, à son entrée au
théâtre.»
Dans vingt ans d’ici, un poëte de ceux qui _tettent_ aujourd’hui,
écrira, non pas à M. Mécènes,--les Mécènes aujourd’hui coûtent trop cher
et minent les poëtes,--mais à un simple ami: «Viens manger des
côtelettes d’un mouton tué le jour où M. Pasquier fut élu membre de
l’Académie française.»
[GU] Je m’élève contre l’embaumement de la viande de la boucherie.--Les
bœufs de Poissy ne doivent pas être traités comme le bœuf _Apis_,
parce que celui-là on ne le mangeait pas. Et puis, à force d’embaumer
et d’empailler tout le monde,--les pharaons, les doyens, les bourgeois,
les moutons, les gardes nationaux,--il se mettra dans la boucherie une
confusion fâcheuse.--Je ne veux pas être exposé à manger un jour, au
café de Paris, M. Gannal au beurre d’anchois.
[GU] J’ai donné place de si bonne grâce aux réclamations, qu’on ne me
saura pas mauvais gré d’en faire une moi-même,--et je l’adresse à M.
Émile de Girardin, qui, j’en suis convaincu, aura la loyauté de la
mettre dans la _Presse_,--autrement ce serait imiter ce prédicateur,
qui, voulant réfuter les doctrines de Rousseau, adressait ses objections
foudroyantes à son propre bonnet placé sur le bord de sa
chaire,--sommait ledit bonnet de répondre;--et après quelques instants,
disait: «Tu ne réponds pas, philosophe de Genève, donc tu es convaincu
sur ce point.--Passons à un autre.»
«Monsieur, je lis dans un des derniers numéros de la _Presse_, après
quelques lignes où il est question de moi:
«Si nous citons ici le nom de M. Alphonse Karr, c’est que,
contrairement, cette fois, à son habitude, il a insisté avec plus
d’esprit que de bon sens, dans plusieurs numéros des _Guêpes_, sur la
nécessité d’obliger les auteurs à signer leurs articles, comme la
_meilleure base_ qu’on pût donner à une nouvelle loi sur la presse.»
«Je vous remercie d’abord, monsieur, d’avoir bien voulu mentionner mon
opinion dans un article où vous passez en revue celle des publicistes
les plus distingués,--même quand vous ne faites paraître la mienne que
pour déclarer qu’elle n’a pas le sens commun.
»Je n’appellerais pas de ce jugement, monsieur, car je sais que, pour
les hommes même les plus sincères, «il a tort,» veut dire «il ne pense
pas comme moi;»--«il a raison» signifie «il est de mon avis;»--nous
sommes les antipodes des Chinois comme ils sont les nôtres.
»Mais l’opinion que vous me prêtez n’est nullement exprimée dans les
_Guêpes_;--voici le résumé de celle que j’y ai émise en diverses
circonstances.
»J’ai dit aux hommes du pouvoir:
»Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder et qu’on
n’élude.--Chaque loi répressive est le barreau d’une cage; quelque
serrés que soient les barreaux, il y a toujours un espace entre eux, et
la pensée, plus mince et plus ténue que la vapeur, passe aisément entre
deux.--Osez-vous supprimer la liberté de la presse? c’est-à-dire fermer
la cage par un mur au lieu de la fermer par des barreaux; c’est un coup
qui peut se jouer, mais l’enjeu en est cher,--et d’ailleurs, il ne faut
pas oublier votre origine.--Quand on veut opposer une digue à un
torrent, il faut la construire sur un terrain sec que les eaux n’ont pas
encore envahi;--et vous, vous êtes le premier flot du torrent.
»Laissez-le passer libre;--il se divisera en une multitude de petits
filets d’eau et de ruisseaux murmurants.
«Loin de là;--par vos lois fiscales,--par le timbre, par le
cautionnement, vous mettez la presse aux mains des marchands, et vous
créez pour elle des priviléges qui font sa puissance.--Vous vendez les
verges cher, mais vous les vendez pour vous fouetter.--La presse
libre,--chaque nuance, quelque bizarre qu’elle soit, aurait son
organe--et son petit pavillon.--La presse, sous les lois fiscales, est
obligée, pour vivre, de réunir douze ou quinze nuances sur un gros
drapeau d’une couleur fausse.
»Vous lui donnez, malgré elle, l’unité qui vous tue et la fait vivre.
»Vous réunissez les ruisseaux en un lit profond entre des berges de
lois,--et cela devient un torrent.
»Laissez la presse sans timbre, sans procès pendant un an, et elle sera
morte ou réformée.»
«Voilà ce que je dis depuis trois ans dans les _Guêpes_, monsieur, je
n’ai jamais donné _l’obligation de signer les articles comme la
meilleure base_ à une nouvelle loi sur la presse.
»J’en ai parlé comme d’un des moyens de la moraliser et de la réduire en
même temps à son importance réelle--en lui ôtant le prisme des royautés
anciennes dont on ne voyait jamais le visage,--et vous savez par quelles
transitions,--du jour où les rois se sont laissé voir, on est arrivé,
par une pente lente, mais continue, à les guillotiner ou à leur tirer
des coups de fusil.
»Un article signé n’aura plus que l’influence qui lui est due,
c’est-à-dire celle du raisonnement et de l’esprit.--Une opinion mise en
avant ne sera plus l’opinion de la _presse_, mais l’opinion de monsieur
un tel.--Un livre est amèrement déchiré,--dans un article anonyme,--le
public dit: «La critique est défavorable à l’ouvrage,» et il passe
condamnation.--Si l’article est signé, le public dit: «Ah! ah!--c’est ce
monsieur,--un petit,--très-frisé.--Ah! très-bien!--c’est son idée à
lui,--eh bien! je vais lire pour avoir la mienne.»
«Tout journaliste qui signe n’a plus de pouvoir que celui qu’il se donne
par son talent et par son bon droit.--Ses opinions sont celles de
monsieur un tel;--on les discute et on les repousse si elles ne sont pas
bonnes.--Mais un article non signé,--c’est l’opinion de la _presse_,--du
_boulevard de nos droits_, de la _plus vivace de nos libertés_.--(Dieu
sait toutes les phrases emphatiques imaginées à ce sujet.)--On accepte
l’opinion toute faite,--comme article de foi.
»D’ailleurs, pour un écrivain, signer un écrit politique ou littéraire,
c’est dire:
Me me adsum qui feci.
»C’est moi,--me voilà,--ce que je vous reproche de faire, vous pouvez
chercher si je l’ai fait.--Je loue tel homme, vous pouvez dire s’il m’a
donné quelque chose,--j’attaque tel autre, dites s’il m’a refusé.
»Signer un article, c’est sortir des remparts d’où la presse tire depuis
longtemps contre les _autres pouvoirs_ combattant en rase campagne.
»C’est renoncer au bénéfice des cavernes sombres d’où elle exerce une
inquisition si sévère dans les maisons de verre qu’elle a faites à tous
ceux qui ne sont pas avec elle.
»Voilà mes raisons pour que les articles soient signés, monsieur, vous
en avez donné de meilleures, vous prouvez qu’il est plus commode de ne
pas signer.
»Au fond, monsieur, vous savez bien que l’autre parti est plus loyal, et
vous signez les vôtres.
»Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.
Alph. KARR.»
[GU] M. Alexandre Dumas, voyant que ce n’était pas encore son tour
d’être de l’Académie, a dit en s’en retournant à Florence, où il demeure
depuis quelque temps: «Je demande a être le quarantième,--mais il paraît
qu’on veut me faire faire quarantaine.»
On a nommé,--comme nous l’avions annoncé à l’avance,--M. Pasquier et M.
Ballanche.--Je me rends d’ordinaire peu volontiers complice des
criailleries vulgaires;--mais, cette fois, je dois dire que je ne
comprends pas l’étrange aplomb avec lequel l’Académie ouvre de si bonne
grâce les bras d’un de ses fauteuils à un homme qui n’a jamais rien
écrit; le pauvre M. Cuvillier-Fleury, obligé de faire, dans le _Journal
des Débats_, l’éloge de M. Pasquier, s’est avisé de faire remonter sa
gloire littéraire à _Étienne Pasquier_,--il ne nous dit pas qu’Étienne
Pasquier, né à Paris en 1529, y est mort le 31 août 1615. Gloire, dit M.
Cuvillier, _discrettement_ cultivée par M. Pasquier le président.
La candidature de M. Pasquier a dû singulièrement encourager, sinon
faire naître celle de M. Dubignac, qui a envoyé à chacun des membres de
l’Institut les deux pièces authentiques et imprimées que voici:
«Monsieur, désireux d’avoir l’honneur de devenir membre de l’Académie
française _ou_ de l’Institut, et voulant vous _épargner_ une visite _de
moins_, que je regarde comme importune ou peu agréable, j’ai l’honneur
de vous écrire et de vous adresser _ci-joint_ l’analyse de mes ouvrages;
daignez avoir la bonté de la lire, vous jugerez de leur utilité _pour ma
patrie_; c’est pour éclairer votre religion et impartialité pour le
choix d’un membre digne de l’Institut.
»Daignez agréer l’hommage de ma considération distinguée.
DUB.»
[GU] M. Dubignac, qui ne garde dans sa lettre que le tiers de l’anonyme,
est agronome--comme M. Pasquier est président de la Chambre des pairs;
ces deux positions, qui ont peu de rapports entre elles, au premier
abord, en ont cependant un qui va jusqu’à la plus parfaite ressemblance,
c’est leur égale et commune et complète absence de rapports avec
l’Académie française.--M. Dubignac n’écrit pas bien, il serait naturel
qu’on lui préférât un homme qui écrit mieux,--mais non un homme qui
n’écrit pas. Voici les documents destinés à _éclairer la religion et
impartialité_ de MM. les trente-huit (qu’ils étaient
alors);--j’élaguerai les passages les moins importants.
ANALYSE DE L’AGRONOME DUBIGNAC.--«Cet ouvrage se composera de deux
volumes in-12.
»_Son_ style est _simple_, tout naturel, à la portée de tout le monde,
notamment des _communes rurales_, pour lesquelles il a été fait.
»Méthode pour la composition des différentes espèces de fumiers,
engrais, terreaux, et les moyens de leur conservation d’un an à l’autre
en étant meilleurs. C’est l’_âme_ de toute ferme.
»Très-bonne méthode pour donner une excellente éducation aux chevaux, _à
qui il ne manquait que la parole_; et notion sur la parfaite
connaissance de leurs défauts, vices, comme de leurs bonnes qualités et
de leurs âges, qu’on connaît jusqu’à dix ans.
»Notion sur la vraie et bonne position d’un jardin, sur sa fermeture, sa
distribution, plantation; car, _quoi de plus agréable qu’un joli jardin
à la campagne_; mais sa culture, d’un jardinier, talents, expérience,
soin, travail, comme une surveillance de tout propriétaire.
»Notion très-étendue sur la _vraie_ culture de tout légume, fèves, pois,
_nantilles_, notamment des haricots à donner _cent pour cent_, comme sur
la conservation de la plupart en verdure d’un an à l’autre.
»Notion sur la culture des pommes de terre, sur _sa_ grande utilité pour
les bestiaux et volailles, comme pour les hommes.
»Il en est de même du blé de Turquie, dont la culture est la même, qui
également est d’une très-grande ressource pour les gens de la campagne,
_dont la nourriture est un régal pour eux_.
»Notion sur le chanvre, denrée très-précieuse par sa grande utilité,
_dont_ le commerce _en_ est très-grand,--ainsi que sa graine très-bonne
pour la volaille, _dont_ la farine est utilisée dans le commerce.
»Il en est de même du lin, dont la graine est très-précieuse pour
l’_espèce humaine_; _l’un et l’autre_ exigent que la terre soit bonne,
bien amendée, bien préparée,
»Notion sur une excellente méthode pour conserver le blé au moins d’une
année à l’autre, au moyen des appareils lithographiés joints à
l’ouvrage, _qui_, une fois encaissé, ne donne _aucuns soucis_ pour sa
conservation.
»Notion sur la vigne et le vin, qui est une branche de commerce et
d’industrie _la_ plus étendue par sa grande utilité; nécessaire à
l’homme pour la conservation de sa santé, _préférable à tout_, et lui
procurant _plaisir_, _jouissance_, _joie_, _gaieté_.
»Excellente méthode pour avoir du beau fruit et améliorer l’espèce et
qualité, comme d’en varier, multiplier les espèces sur le même arbre, et
de préférence sur l’_amandier_, qu’on doit regarder comme la _mère_ de
tous les arbres fruitiers à noyaux.
»Grand nombre d’autres expériences curieuses; enfin, le _joli_ tableau
de la France et de sa belle capitale _couronne_ le premier volume en
disant:
«Qui mon Tableau de Paris lira,
Paris très-beau, tel qu’il est, trouvera
De la France admirable, son organisation,
De l’Europe digne de grande admiration.
Qui mon tableau lira connaîtra Paris.
Plus d’envie et désir n’aura de voir Paris,
Et, après l’avoir lu, l’on jugera
Si de le louer il ne mérite pas.
»Dans le second volume, deuxième édition, corrigée, augmentée, le _Vrai
Guide de la Santé_, dédié à l’humanité, dont le but de l’auteur a été de
faire connaître combien est grand le malheur de perdre la santé, si
difficile à rétablir, et à, etc., etc.
»Résultat d’une expérience pratique pendant les _dix-huit ans_ qu’il a
été maire de _sa commune_, où il avait de grandes propriétés, _dont_
tous les habitants le regardaient _comme leur père_ et lui _comme ses
enfants_.
»Amateur de la médecine, il s’occupait à en lire les meilleurs ouvrages
sur _le_ botanique, herborisant dans _ses_ bois et champs, _il se
familiarisait avec les simples_, dont il parvint à _en_ connaître les
propriétés; il était _leur médecin_, pharmacien, _avocat_, aussi n’y
avait-il jamais de procès; il se faisait un vrai plaisir de _leur_
donner des soins, et avait-il la bien grande jouissance de les
soulager, et bien souvent la douce consolation de les guérir, et par des
moyens _consistant en infusions, en décoctions_ de quelques simples dont
il connaissait les propriétés et vertus (les remèdes les plus simples
sont souvent les meilleurs), des nombreuses maladies qui les
affligeaient, plus exposés que les habitants des villes par leurs
travaux ou par leurs imprudences.
»L’auteur, dans cet ouvrage, s’est regardé comme un vrai père de
famille, aimant tous ses enfants, voulant, désirant leurs prospérités,
bonheurs, félicité, et leur procurer cette chère santé sans laquelle on
ne peut être heureux, et qui, à cet effet, l’a écrit et fait d’après la
théorie-pratique la mieux suivie, et des expériences très-réfléchies et
avec soin; aussi peut-on dire: