Il m’apprend à ne pas demander à la vie plus qu’elle ne contient, à ne

pas attendre de l’homme plus qu’il ne possède. Les Samoyèdes, j’en suis

sûr, ne ressentent qu’un médiocre chagrin de ne pas manger d’ananas;--je

n’ai plus sujet d’en vouloir aux hommes de ce qu’ils n’exercent pas à

mon bénéfice une foule de noms de vertus qui, en réalité, ne mûrissent

pas dans leur cœur;--l’homme le plus laid du monde est au même point

que la plus jolie fille du monde;--il suffit de bien établir qu’un

pommier est un pommier pour qu’on renonce à la fantaisie de cueillir

dessus des pêches; on s’arrange des pommes et on n’en veut pas au

pommier.

Ce livre, M. Aimé Martin me l’a gâté.

[GU] M. Aimé Martin a publié une édition de la Rochefoucauld.--La chose

commence par une préface beaucoup plus longue que tout le livre des

_Maximes_,--où ledit M. Aimé Martin établit sa prééminence,

incontestable à lui Aimé Martin, sur Marc-Aurèle et sur la

Rochefoucauld. Puis il s’emporte en une longue diatribe contre son

auteur,--puis il passe à l’examen critique des maximes. C’est, à vrai

dire, une chose curieuse par son excès. Il prend chaque maxime une à

une, et il met au-dessous toutes les vieilles rapsodies, toutes les

inepties, toutes les phrases vides et hypocrites,--tous les grands mots

creux, tous les lieux communs rapiécés, qui traînent depuis des siècles

dans les mauvais livres de cette vieille bavarde, menteuse, cohue de

prétendus moralistes qui n’ont plus aucun prétexte de vivre depuis

l’instant où la Rochefoucauld a taillé sa plume pour écrire le premier

mot de la première phrase de ses _Maximes_, c’est ce qu’il appelle

_réfuter les maximes et leur fausse philosophie_.

Je voudrais vous donner un spécimen de la manière de travailler de M.

Aimé Martin;--mais le choix m’embarrasse, je prends au hasard:

«La constance des sages, dit la Rochefoucauld, n’est que l’art de

renfermer leur agitation dans leur cœur.»

«Ainsi donc, s’écrie M. Aimé Martin, la sagesse n’est que de

l’hypocrisie. Ainsi donc, etc., quelles seraient les conséquences,

etc.?» La valeur de six pages de conséquences.

[GU] «La philosophie, dit la Rochefoucauld, triomphe aisément des maux

passés et des maux à venir, mais les maux présents triomphent d’elle.»

«Anaxarque, répond M. Aimé Martin, Diogène, Épictète, Socrate,

apprirent au monde, etc. La Rochefoucauld prétendrait-t-il nier ces

grands exemples?» (Quatre pages.)

Le tout lardé des termes du plus profond mépris, de la plus vertueuse

horreur pour la Rochefoucauld.--Le volume finit par un _post-scriptum_

deux fois long comme le livre des _Maximes_, où M. Martin s’applaudit

d’avoir écrasé son auteur et de l’avoir réduit à néant.

Certes, l’idée de M. Aimé Martin était dans son origine assez ingénieuse

et assez sensée; il a compris que ce serait une bonne affaire que de

s’accrocher à la Rochefoucauld--comme le gui au chêne,--de s’y

cramponner des ongles et des dents, de telle sorte qu’on ne pût les

séparer,--et d’obliger ainsi les lecteurs et les acheteurs à cette

alternative, ou n’avoir pas la Rochefoucauld ou avoir M. Aimé Martin.

Ce résultat a été ce qu’il devait être,--quelque lourde, creuse,

pommadée, que soit la prose de M. Aimé Martin, on aime encore mieux s’en

charger que d’être privé des _Maximes_, et la spéculation a réussi à un

certain point;--mais peut-être aurait-elle pu le faire également sans

insulter un des plus grands génies que la France ait possédés.

Pour moi, je cherche en ce moment un exemplaire de la

Rochefoucauld,--sans M. Aimé Martin.

Le résumé du travail susmentionné est que le livre de la Rochefoucauld

est un livre absurde, immoral et ridicule.--J’ai pensé que la

destruction de cet ouvrage laisserait dans les bibliothèques une lacune

fâcheuse:--j’ai songé à la combler.--Il m’a semblé que la place

abandonnée par la Rochefoucauld vaincu revenait de droit à M. Aimé

Martin vainqueur, et j’ai _énucléé_ de ses œuvres quelques maximes

qui remplaceront celles qu’il a détruites d’une manière si

triomphante.--MM. les imprimeurs peuvent affirmer que le manuscrit

desdites pensées est formé de lignes imprimées coupées avec des ciseaux

dans un ouvrage de M. Aimé Martin--et que ces maximes sont

authentiques;--à la première réclamation d’un ayant droit, j’indiquerai

le volume et la page de chacune.

PENSÉES ET MAXIMES

De M. Louis-Aimé Martin.

I. De tous les maux de la vie, l’absence est le plus douloureux.

II. Une jeune fille est une rose encore en bouton.

III. Heureux berger! vous pouvez danser dans la prairie, vous couronner

des épis de Cérès, vous enivrer des dons de Bacchus.

IV. L’amour se plaît quelquefois à unir une timide bergère à un superbe

guerrier.

V. Avant que le souffle de l’amour eût animé le monde, toutes les roses

étaient blanches, et toutes les filles insensibles.

VI. Les personnes dédaigneuses sont pour la plupart exigeantes et peu

aimables.

VII. Une jeune fille loin de sa mère est, au milieu du monde, comme une

rose qui a perdu sa fraîcheur.

VIII. A son aspect (la luzerne), la génisse se réjouit; aimée de la

brebis, elle fait les délices de la chèvre et la joie du cheval.

IX. IL Y A TOUT A GAGNER AVEC LA BONNE COMPAGNIE.

X. Nous quittons trop souvent un bonheur certain pour courir après de

vains plaisirs qui fuient et s’envolent.

XI. Pour orner les leçons de la sagesse, souvent les muses ont emprunté

une rose aux amours.

XII. La faiblesse plaît à la force, et souvent elle lui prête ses

grâces.

XIII. Il faut à l’amour des ailes et un bandeau.

XIV. Il faut que l’amour dérobe tout à l’innocence, il méprise les dons

volontaires.

Ah! mon Dieu! est-ce bien M. Louis-Aimé Martin qui dit cela? mais c’est

horrible,--mais on ferait sur ces maximes un commentaire plus sérieux

que celui qu’il a fait sur les maximes de la Rochefoucauld!--mais ce que

M. Aimé Martin nous conseille là,--ce n’est ni plus ni moins que le

viol!

Est-ce que ces maximes seraient moins innocentes que je ne l’avais cru

d’abord?--je me rappelle le numéro III, qui renferme des tendances un

peu bachiques.

Mais rassurez-vous, mères prudentes, qui songiez à mettre les maximes de

M. Aimé Martin aux mains de vos filles,--ce n’est que par hasard qu’il

s’échappe ainsi en pensées inquiétantes; les idées de M. Aimé Martin sur

l’amour sont tout autres que celles que vous pourriez lui supposer

d’après le numéro XIV.

M. Aimé Martin est partisan de l’amour platonique: «Les autres passions,

dit-il, cherchent leurs jouissances dans les choses de la terre, le

véritable amour ne s’attache qu’aux choses du ciel. Ce n’est pas la

beauté physique qu’_on aime_, mais la douceur, la générosité, etc., ou

quelques autres beautés morales.»

«Ce ne sont pas les plus belles femmes qui inspirent les plus grandes

passions, mais celles qui possèdent les vertus dans un degré éminent,

voilà ce qu’_on aime_.»

«Un demi-aveu enchante bien plus qu’une certitude entière.»

Il est évident que M. Aimé Martin parle de l’amour comme les anciens

acteurs tyrannisés par l’Opéra,--qui récitaient leurs rôles dans la

coulisse et laissaient faire les gestes à d’autres.

Voici ce que m’a fait M. Aimé Martin relativement à la Rochefoucauld. Je

vous dirai une autre fois ce qu’il m’a fait relativement aux fleurs.

M. Louis-Aimé Martin se présente pour un des fauteuils vacants à

l’Académie française.

Mars 1842.

Les bals de l’Opéra.--Une rupture.--M. Thiers et les _Guêpes_.--Le

bal du duc d’Orléans.--Plusieurs adultères.--Grosse scélérate.--Une

gamine.--Sur quelques Nisards (suite).--Les capacités.--M.

Ducos.--M. Pelletier-Dulas.--A. M. Guizot.--L’_acarus du

pouvoir_.--Grattez-vous.--M. Ballanche.--M. de Vigny.--M.

Vatout.--M. Patin.--Le droit de visite.--M. de Salvandy et M. de

Lamartine.--Les chaises du jardin des Tuileries.--Une prompte fuite

à Waterloo.--Le capitaine Bonardin.--M. Gannal au beurre

d’anchois.--A. M. E. de Girardin.--M. Dumas.--M. Ballanche.--M.

Pasquier.--M. Dubignac.

[GU] Les bals de l’Opéra ont fini par se moraliser, et cela d’une

singulière manière;--ils sont arrivés à un point de sans-façon tel,

qu’une femme comme il faut ne peut plus trouver aucun prétexte pour s’y

faire conduire.

C’est du reste une époque qui sert de raison à bien des brouilles.--Nous

avons parlé l’année dernière d’une femme qui avait chassé son amant

pendant le carême, et en avait repris un autre pour obéir à cet usage

populaire qui veut qu’on _ait_ quelque chose de neuf à Pâques.--Cette

année, madame *** a écrit au sien, qu’elle soupçonnait d’une

infidélité:

«Certainement ce n’est pas contre vous que je suis irritée, mais bien

contre celle qui a accepté votre hommage: vous n’avez ni figure ni

esprit, et la femme qui vous prend pour amant ne peut avoir eu pour but

que de me contrarier.»

[GU] M. THIERS ET LES GUÊPES.--Le dernier numéro des _Guêpes_ a paru le

1er février; le 5 du même mois, M. Thiers portait au bal de M. le duc

d’Orléans l’habit de membre de l’Institut,--absolument _comme le général

Bonaparte à son retour d’Égypte_. On ne saurait mieux ni plus vite

profiter d’un bon avis.

Tous les morceaux de papier imprimé ont donné, sous le bon plaisir de

leurs imprimeurs respectifs, des détails plus ou moins circonstanciés,

plus ou moins apocryphes, sur le bal des Tuileries;--l’ensemble était

riche et piquant;--on a critiqué avec raison le quadrille des

bergères;--toutes les bergères étaient vêtues en rose et tous les

bergers en bleu, je crois. Il eût été bien plus vrai et bien plus

charmant de donner à chaque couple une couleur particulière,--ainsi

qu’on le voit dans les bons Vatteau. Chaque bergère doit avoir son

berger vêtu de _sa couleur_.--Il aurait dû y avoir un couple rose, un

autre tourterelle, un autre gris-de-la-reine, etc., etc.

[GU] M. Hugo avait le costume de membre de l’Institut,--habit aussi

glorieux pour les combats qu’il a livrés pour l’obtenir que par la

grandeur de la chose elle-même,--habit qui faisait allusion à la peau du

lion dont se couvrait Alcide;--il causait fort galamment avec la belle

madame de ***, il se livrait aux madrigaux et aux concettis les plus

_rocailles_.

--Vraiment, lui dit madame de ***, votre esprit complète pour moi

l’illusion, il semble que nous soyons à une des belles nuits de

Versailles.

--Madame, répondit l’académicien, il me manque pour cela bien des

choses:--tenez, par exemple,--un costume d’abbé,--la poudre, le petit

collet, le rabat et une rose à la main.

[GU] QUE LE VRAI N’EST PRESQUE JAMAIS VRAISEMBLABLE.--Quand un pauvre

romancier veut mettre en scène une femme adultère, il se creuse la

cervelle pour orner de fleurs,--adoucir et rendre insensible la pente

qui conduit une femme, une épouse, une mère, du milieu des vertus

domestiques--_à l’oubli de tous ses devoirs_.

_Le vrai_, _le réel_, ne se donnent pas tant de peine;--il semble que la

plupart des femmes qui trompent leur mari ne sont nullement abusées,

aveuglées, etc., etc.;--qu’elles trahissent la foi conjugale, tout

simplement parce qu’il leur plaît de trahir la foi conjugale;--car les

amants que la vengeance des maris produit au grand jour de la police

correctionnelle ne paraissent d’ordinaire, ni par les agréments de leur

personne, ni par l’astuce de leurs _moyens_, justifier ni même expliquer

ce qu’on appelle un _entraînement_.

Il y a dans un adultère beaucoup plus de haine contre le mari que

d’amour pour l’amant,--qui n’est, le plus souvent, qu’un élément

désagréable, mais malheureusement nécessaire d’un crime qu’on est décidé

à commettre.

Quelques procès récents viennent à l’appui de ce que nous avançons.

Le jeune Charles *** est _traîné_ devant les juges par un _époux_

justement irrité;--ledit époux a des preuves accablantes,--il a trouvé

la _correspondance_.

(Les amoureux sont comme les conspirateurs, ils se donnent une peine

incroyable pour _fabriquer_ des preuves contre eux. Dans tous les procès

en adultère,--on trouve des correspondances. Dernièrement, M. D***,

ancien notaire, qui, surprenant sa femme en flagrant délit, s’est

contenté de faire signer au docteur R..., son complice, une lettre de

change de soixante mille francs,--avait _découvert_ la

correspondance,--où?--sur le parquet de son salon.)

Dans l’affaire du jeune Charles ***, le ministère public s’est élevé

avec force contre le _séducteur_ qui, par des _manœuvres_ coupables,

un _art perfide_, avait détourné de ses devoirs les plus sacrés une

femme jusque-là pure et innocente:--à l’appui de sa vertueuse

indignation, il lisait une lettre où on remarquait ce passage:

«Penses-tu un peu à moi? Combien fais-tu de toilettes par jour? Mais

écris-moi donc tout cela, GROSSE SCÉLÉRATE.»

En effet, comme dit M. le procureur du roi, résistez donc à cela;--on

comprend qu’une mère de famille, une femme honnête et distinguée, risque

tout et perde tout--pour recevoir de semblables lettres.

Nous appelons sur ce sujet l’attention des femmes adultères ou sur le

point de le devenir.--Certes, pour un semblable usage,--pour s’entendre

appeler _grosse scélérate_, un mari est bien suffisant, et on peut se

dispenser de prendre un amant.

Voici un autre exemple que nous tirons des mœurs de magasin:

Un marchand aime la femme d’un autre marchand, son voisin, le sieur

D***.

Une première fois, M. D*** surprend une correspondance coupable,--il

pardonne.

Mais, une seconde fois, il s’irrite, fait incarcérer sa femme et son

complice, et demande judiciairement à ce dernier quarante mille francs

de dommages-intérêts, somme à laquelle il évalue les avaries et dégâts

causés dans son honneur.--Débat devant la... je ne sais combienme

chambre,--comme d’usage, M. D*** produit les lettres.

Une de ces lettres, que nous allons citer _textuellement_,--est écrite

par le marchand amoureux à l’objet criminel de sa flamme adultère,--tout

simplement sur une de ses _factures_, laquelle porte au tiers de la page

son nom, sa profession, son adresse.

N*** TIENT MAGASIN ET ASSORTIMENT

DE COUVERTURES

_de laines de toutes qualités_,

MÉRINOS, SOLOGNE _et_ AUTRES;

_Il remet les vieilles à neuf_,

Rue ***, nº ***, Paris.

_N. B._ Autrefois les amoureux appelaient leur maîtresse _leur dame_ ou

_leur souveraine_,--et s’intitulaient leur _chevalier_ ou leur

_esclave_.

M. N*** appelle celle qu’il aime _sa gamine_, et se donne à lui-même

le titre de _gamin_.--Mais quels sont les amoureux qui seraient charmés

de voir imprimés les _jolis_ noms qu’ils ont donnés et reçus?

L’_individu_, c’est le mari.

Voici la lettre.

«A ma meilleure amie, mon ange idolâtré du plus sincère des amis

jusqu’au tombeau, plutôt mourir que de vivre sans Éléonore. Jurement

indissoluble, _ton gamin_ ne peut vivre plus longtemps sans te voir; je

suis _bani_ de ta maison. J’ai reçu une lettre de l’_individu_. Je lui

ai répondu. Mais, comme je mettais bien des civilités respectueuses pour

toi, il n’aura pas manqué de déchirer la lettre en _fronsant_ le

sourcil. Ah! ma pauvre _gamine_, _supportent_ avec courage tes

N*** TIENT MAGASIN ET ASSORTIMENT

DE COUVERTURES

_de laines de toutes qualités_,

MÉRINOS, SOLOGNE _et_ AUTRES;

_Il remet les vieilles à neuf_,

Rue ***, nº ***, Paris.

maux, ayant devant nous un chemin qui nous conduira où nos cœurs

_haspirent_. Ah! mon idole, quand tu entends monter des sabots, c’est

dit, il n’y a pas moyen de presser la main de ma _gamine_ sur mon

cœur, car _c’est_ les sabots de l’_individu_. Je _redoulte

l’individu_. Tâche, lorsque je passerai et que je pourrai monter, de ne

faire qu’un signe de tête en la baissant pour le _oui_, et en la

tournant pour le _non_. Quand nous sommes ensemble, c’est _tant_ de pris

sur l’ennemi. Mais, comme dit le proverbe, un bon os tombe toujours à un

mauvais chien. O bonne amie! nos cœurs ne demandent qu’à prendre leur

_volé_, il y a des hommes comme le _tient_, par exemple, qui regardent

leur femme comme leur _pissalé_.

«Adieu, _chère trésore_, reçois les _serment_ inextinguibles à la vie à

la mort de ton ami. J’ai tant lu et baisé ma lettre, qu’elle est

_salle_. Reçois-la avec ton indulgence et ta bonté _accoutumez_. Vaincre

ou mourir!»

[GU] SUR QUELQUES NISARDS[C] (_suite_).--Voici une note qui a paru ces

jours-ci dans les journaux:

«M. CHARLES _Nisard_, auteur des traductions de, etc., etc., et

particulièrement des discours de Cicéron qu’il a _épurés_ d’après _une

méthode nouvelle_, vient de traduire en dernier, et a eu l’honneur de

présenter à S. A. R. le duc d’Aumale, les _Histoires philippiques de

Justin_. Son Altesse Royale a bien voulu encourager le traducteur dans

l’étude de ces écrivains sérieux qui seront toujours les _éternels

modèles_ de tous les littérateurs.»

Il faut savoir gré au jeune prince, qui, ayant sans doute remarqué que

M. Désiré Nisard et M. Auguste Nisard se sont donné la mission de

dépecer les vivants, a pensé à garantir les contemporains de ce

troisième Nisard, et tâché de l’amener par des gracieusetés à se

contenter d’écorcher les morts; mais les critiques sont comme les

médecins, leur travail sur le _cadavre_ n’est qu’une étude préparatoire.

[GU] SUR LES CAPACITÉS.--M. Ducos a présenté à la Chambre une

proposition ayant pour but d’admettre les _capacités_ dans son sein.

Les discours qui ont été prononcés en faveur de la proposition ne

pouvaient être agréables à la Chambre;--en effet, ils peuvent tous se

résumer par cette phrase:

«Il est temps d’_appeler_ l’intelligence au pouvoir. Je demande à MM.

les députés qu’ils reconnaissent et certifient par un vote solennel, que

le système électoral actuel n’envoie à la Chambre que des buses et des

oisons.»

Le plus grand nombre des députés a refusé de faire cette profession de

foi humiliante.

Je dois dire à mes lecteurs ce que ce serait que l’adjonction des

_capacités_.

Au premier abord et en théorie, il n’y a pas un seul argument

raisonnable contre cette proposition: appeler au pouvoir les hommes

d’intelligence! Qui osera faire une objection? Il faudra seulement, pour

l’honneur de la France,--faire un carton au _Moniteur_,--antidater et

intercaler cette loi pour la mettre au premier jour du gouvernement

représentatif,--afin que la postérité ne croie pas que la France a

hésité vingt-cinq ans sur ce sujet; je dirai plus,--toujours en théorie

et au premier abord,--ce n’est pas assez d’admettre le _sens_ à partager

les honneurs du _cens_,--il faut se dépêcher de substituer entièrement

le premier au second.

Quelles seront vos bases pour reconnaître l’intelligence et la capacité?

Quels seront les juges et les électeurs? Pourrez-vous garder encore pour

électeurs des gens qui ne seront pas éligibles? Puisque tout homme

intelligent et capable sera éligible, les électeurs, c’est-à-dire ceux

qui ne seront ni capables ni intelligents, seront des juges médiocres

pour apprécier l’intelligence et la capacité des autres. Il faudra

abolir l’élection de bas en haut.

Si vous lui substituez l’élection de haut en bas,--quels seront alors

les juges? C’est un sentier qui vous conduit à l’arbitraire ou

gouvernement absolu et nullement représentatif.

On peut prouver qu’on paye le cens d’éligibilité;--mais il est difficile

de prouver sans réplique qu’on est un homme capable.

Vous pouvez dire à un homme: «Monsieur, vous ne payez pas cinq cents

francs de contributions.»

Ou bien, comme on a dit dans le temps à M. Pelletier-Dulas: «Monsieur,

il s’en faut de trente-quatre sous que vous payiez le cens.»

Et M. Lepelletier ou Pelletier-Dulas s’en est retourné avec ses

pareils,--c’est-à-dire avec ceux qui payent trente-quatre sous de moins

que M. Ganneron.

Et, s’il a tenu à faire des discours,--il n’a eu d’autres

ressources,--ainsi que je le lui ai conseillé dans le temps,--que de se

faire philanthrope,--agronome, membre d’une Académie pour l’éducation

des vers à soie, ou du comité des prisons, etc.,--toutes ces choses qui,

sous divers prétextes, n’ont qu’un seul et même but, qui est de monter

sur quelque chose et de faire des discours sur n’importe quoi!

Mais prenez dans l’intelligence de M. Ganneron une fraction équivalente

à trente-quatre sous dans le cens d’éligibilité, et osez dire à M.

Pelletier-Dulas: «Monsieur, vous êtes moins intelligent de _cela_ que M.

Ganneron.»

Qui est-ce qui se chargera de cette commission?--Ce n’est pas moi,--car

le M. Pelletier-Dulas, auquel on adresserait ce compliment, pourrait le

trouver mauvais et me faire un mauvais parti.

Voulez-vous seulement (et c’était ce qu’on demandait) admettre les

_capacités_ et l’_intelligence_ parmi les électeurs? Quel sera le rôle

des éligibles? Dans quelle position secondaire les placez-vous?

L’intelligence par votre vote sera déclarée valoir deux cents

francs,--mais pas un sou de plus.

Et puis encore le même inconvénient: comment dresserez-vous vos listes?

Quand on dit à un commis: «Monsieur, d’où vient que je ne suis pas sur

la liste électorale?» il vous répond: «Monsieur, c’est que vous ne payez

pas le cens.»

Vous n’avez pas le moindre prétexte de vous fâcher,--et d’ailleurs, vous

avez, pour consolation, des phrases toutes faites contre l’argent et les

richesses,--et vous dites: «J.-J. Rousseau n’aurait pas été

électeur,--je suis comme J.-J. Rousseau.»

Mais, si vous admettez le _sens_ au lieu du _cens_, ou si vous admettez

l’un avec l’autre, la chose change de face.

Le commis vous répond d’abord: «Monsieur, c’est que vous ne payez pas le

cens.»

Vous répliquez: «Parbleu, monsieur,--mais ce n’est pas à ce titre.

--Monsieur, répond alors le commis, c’est que...»

De quelque euphémisme que s’avise le commis pour dire: «Vous n’êtes pas

électeur,» il est impossible qu’on ne lui réponde pas: «Imbécile

vous-même,» car sa réponse négative ne veut pas dire autre chose.

Et, c’est alors que vous verriez bien d’autres réclamations encore dans

les journaux.

C’est alors qu’on lirait:--«Notre grand Aristide Bachault n’a pas été

inscrit sur les listes électorales,--c’est ainsi que les gens qui nous

gouvernent répudient toutes nos gloires! etc., etc.»

On constate facilement qu’un homme a cessé de payer le _cens_; mais

comment constater d’une année à l’autre qu’il est devenu un peu plus

bête, et comment surtout le lui faire comprendre et admettre?

«Mais, dit M. Ducos en m’interrompant, j’ai prévu toutes ces

objections,--je fais représenter l’intelligence par la seconde liste du

jury,--par les médecins, les avocats, etc., etc.»

Oh! oh! monsieur Ducos, les médecins! votre proposition est donc bien

malade! les avocats,--n’en avez-vous donc pas assez à la Chambre, bon

Dieu! et qu’en voulez-vous faire? ou plutôt, que voulez-vous qu’ils

fassent de vous et de nous?

M. Ducos ne fait pas semblant d’entendre ce lazzi d’un goût médiocre, et

il continue:

«Les citoyens qui ont assez de lumières pour décider, comme jurés, de la

vie, de la fortune et de l’honneur de leurs compatriotes, n’en ont-ils

pas assez?.....»

Pardon, monsieur Ducos, et qui vous dit qu’ils en ont assez pour décider

de l’honneur et de la vie de leurs compatriotes?

Et d’ailleurs, l’intelligence, reconnue seulement dans certaines

professions, n’est-ce pas encore un mensonge, et un faux semblant, et un

privilége absurde?

Prenez garde à votre édifice de gouvernement représentatif; il

est,--comme disent les maçons, _soufflé_;--n’y mettez pas trop la

truelle pour le réparer, parce qu’il tombera sur vous.

Les institutions politiques sont comme les vieux chênes,--elles se

creusent au dedans, et il vient un moment où elles ont encore la forme,

l’écorce et l’apparence, un moment où elles sont debout,--et où il ne

faut pas grand’chose pour les abattre.

[GU] Si vous vouliez appeler réellement l’intelligence au pouvoir,--il

ne faudrait pas seulement que les hommes intelligents fussent électeurs,

il faudrait qu’ils fussent _éligibles_, et qu’ils le fussent seuls.--Je

viens de vous dire ce que vous auriez d’impossibilités dans

l’application.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 17 / 47 段