de M. Jean-Pierre Lutandu,--qui se sépare en deux personnages,--afin que
l’un, M. Lutandu, ne soit pas gêné dans l’expression de ses sentiments
par l’autre, M. Jean-Pierre.--Cette facétie, imitée de Paul-Louis
Courier,--a plus de piquant pour les habitants de Vendôme que pour
nous,--parce qu’ils savent bien réunir les deux personnages en un seul
et même Jean-Pierre Lutandu.
_Lettre de M. Jean-Pierre Lutandu._--«La lettre suivante n’ayant pu être
insérée au journal le _Loir_, j’ai cru devoir la publier moi-même, et la
faire imprimer à part.»
Remarquons ici en passant la modération peu commune de M. Jean-Pierre;
je sais plus d’un de ces correspondants de journaux qui, voyant leur
épître repoussée, accuseraient immédiatement le carré de papier d’être
vendu au pouvoir. M. Jean-Pierre Lutandu dit simplement: _n’ayant pu
être insérée_.
«Monsieur le rédacteur du journal le _Loir_, j’ai lu, dans votre numéro
du 19 novembre dernier, que madame la baronne X*** n’ira pas au bal
donné par les autorités de Vendôme à S. A. monseigneur le duc de
Nemours, si madame Jean-Pierre _en_ est invitée; que M. Jean-Pierre,
officier de la garde nationale, serait prié personnellement, et que de
dépit et de rage il _en_ donnerait sa démission.»
Hélas, monsieur Jean-Pierre, à dire vrai, il y a fort peu de différences
réelles entre les femmes (on pourrait dire même qu’il n’y en a pas
d’autres que la beauté); aussi, faute de différences, elles mettent des
distances. Les hommes peuvent se mêler, parce qu’un homme de génie, de
talent et d’esprit, ne sera jamais confondu avec un domestique.--Mais
une femme a toujours raison de se défier d’une trop jolie femme de
chambre.--Il est si facile de faire en six mois d’une grisette une
duchesse fort présentable.
«Je connais parfaitement le nommé Jean-Pierre, je suis même un de ses
intimes amis. Je vous avouerai, monsieur le rédacteur, qu’effectivement
rage et dépit se sont emparés de lui. Jean-Pierre a été rudement froissé
par la réalité de votre annonce. En cette circonstance, _son ennemi_
peut donc se flatter doublement d’avoir touché en lui la corde la plus
sensible. Jean-Pierre est vexé, courroucé, indigné, mystifié, mortifié
au delà de toute expression. Si ce camarade, à titre de marchand ou
d’artisan, si vous l’aimez mieux, n’eût pas été invité _du_ bal de la
mairie, _sottise faite maladroitement à tout le commerce et dont nous
devons gracieusement remercier MM. les commissaires_, comme les autres,
il eût subi son mécontentement _sous_ le silence le plus absolu; il se
fût dit: «J’ai des compagnons d’infortune, je suis de ceux qui n’ont pas
eu le bonheur de convenir;» son amour-propre seul en eût été blessé.
Mais c’est bien pis encore, monsieur le rédacteur: Jean-Pierre, officier
de la garde nationale, est le seul de tout le bataillon que l’on invite
personnellement. «Parais au bal, sous-lieutenant, puisque nous n’avons
pas le droit de t’en chasser, mais laisse ta _dame_ à la maison;» tel
est le sens de _cette sotte invitation_; et, je le répète, il reste
seul, accablé sous le poids de cette humiliante assignation. Si, comme
moi, monsieur le journaliste, vous connaissiez Jean-Pierre, vous
prendriez part à sa peine, elle est poignante. Pour vous aider à
compatir à sa douleur, laissez-moi vous tracer un croquis moral de mon
infortuné camarade.»
Une petite observation seulement: M. Jean-Pierre Lutandu a un
ennemi;--il ne nous donne pas de grands détails à ce sujet «_son
ennemi_.» Sans doute, on sait à Vendôme quel est le _guelfe_ du
_gibelin_ Jean-Pierre Lutandu. Passons au croquis moral.
«Jean-Pierre, natif de Vendôme, est âgé de trente-huit ans, issu
d’artisans honnêtes, qui ont emporté dans la tombe les regrets des
Vendômois _de leur classe et de leur âge_; Jean-Pierre en a hérité _la
probité_, _l’honneur_ et quelque peu d’éducation. N’ayant de sa vie
dévié des principes qui lui ont été transmis par _ses ancêtres_, il
croit devoir marcher la tête levée. _Un tel bouclier_, que n’a jamais
_terni la moindre des taches_, espérons-le, saura parer les coups de
_ses ennemis_. A tout prix il demande aujourd’hui une réparation; MM.
les commissaires la lui doivent publiquement.»
Apprécions la modestie avec laquelle M. Jean-Pierre avoue que ses
_ancêtres_ étaient d’honnêtes _artisans_.--Mais il y a dix lignes, M.
Jean-Pierre Lutaundu n’avait qu’un ennemi, voici maintenant qu’il en a
plusieurs.--Il ne nous dit pas combien,--et l’imagination s’effraye du
nombre possible que peut désigner ce pluriel.
«Jean-Pierre est socialement ce qu’on appelle un _bon enfant_; il est de
ces gens qui, pour tout au monde, ne commettraient une action
désobligeante; c’est un homme calme, paisible, _rond en esprit_, rond en
affaires, _qui vit retiré_, trouvant son plaisir, _son unique bonheur,
au sein de sa famille_. Voilà, monsieur le rédacteur, bien exactement
l’esquisse morale de mon frère d’armes, de celui que MM. les
commissaires _vexent_ aujourd’hui _si audacieusement_.
»Votre dévoué serviteur,
LUTANDU.»
Vous vivez _retiré_, monsieur Jean-Pierre, c’est fort bien; vous trouvez
votre _unique bonheur_ au sein de votre famille, c’est encore
mieux;--mais avouez que ces vertus paisibles se sont bien développées
depuis votre mésaventure du bal. Du reste, c’est tant mieux pour vous;
les gens qui se sont servis de la petite bourgeoisie ne lui pardonneront
jamais les égards qu’ils se croient forcés d’avoir pour elle,--et ils ne
négligeront jamais une occasion de saupoudrer d’un peu d’avanie les
gracieusetés qu’ils n’osent pas ne pas lui faire.
«_P. S._ Jean-Pierre étant indigne de paraître avec sa femme au bal que
la mairie offre, etc., prie son commandant, _qui est un des
commissaires_, de le dispenser de service _pendant le séjour du prince à
Vendôme_; voilà le seul motif qui a empêché mon pauvre Jean-Pierre de se
rendre aujourd’hui au corps d’officiers de la garde nationale pour une
visite à laquelle il aurait dû participer. Jean-Pierre ne donnera point
sa démission, il finira tranquillement son triennal pour _rentrer
voltigeur_ dans sa compagnie _qu’il vénère_.
»_Vendôme, ce 1_er _décembre 1841_.»
Dans ce _post-scriptum_ plein de mélancolie,--M. Jean-Pierre Lutandu
nous montre une fatigue du pouvoir et des honneurs--qui n’est pas sans
exemple.--Sylla, Dioclétien,--Christine de Suède,--ont agi, en leur
temps, comme M. Jean-Pierre Lutandu.
Après tout,--je gage tout ce qu’on voudra que M. Lutandu est un
très-brave et très-honnête homme.
[GU] J’ai annoncé, il y a quelques mois, à propos de la découverte faite
par un savant d’une nouvelle pomme de terre, un peu plus mauvaise et
beaucoup plus petite que celles que nous possédons déjà,--que je
surveillerais à l’avenir MM. les savants et mesdames leurs inventions.
En voici une assez curieuse:
La _pyrale_ est un insecte qui fait quelque tort à la vigne dans
certaines localités.--Voici le moyen qu’une réunion d’érudits a trouvé
pour en délivrer les ceps:
«_Il suffit_, disent-ils, d’enduire les treillages et les échalas d’une
certaine quantité d’eau provenant de l’épuration du gaz destiné à
l’éclairage.--SEULEMENT _cette eau peut brûler et faire périr les jeunes
pousses_.
»DE PLUS, _elle agit sur la peau comme des cantharides, et les cloches
qu’elle fait venir sont douloureuses_.»
[GU] On ne saurait trop admirer avec quelle héroïque patience les
Français, qu’on prétend si légers, se résignent à entendre les mêmes
choses rebattues pendant si longtemps.
Quand il se passe quelque chose d’un peu important pendant les vacances
des Chambres, chaque journal rapporte la chose sous forme d’un _on dit_.
Le lendemain, il découpe avec des ciseaux et imprime le _on dit_ de tous
ses confrères sur le même sujet.
Le surlendemain--on recommence avec cette phrase préliminaire: «Nous ne
nous étions pas trompés; il n’est que trop vrai, etc.»
Le jour d’après,--opinions des confrères coupées aux ciseaux.
Le jour d’après,--réponse des journaux ministériels.
Le jour d’après,--réponse aux journaux ministériels.
Le jour d’après,--les journaux ministériels répliquent.
Le jour d’après,--les journaux dits indépendants répliquent à leur
tour.--Ce n’est qu’au bout de quinze jours qu’on laisse la chose en
repos--et qu’on commence à retrouver des _araignées dilettantes_, des
_médailles de Tetricus_.--des _mâchoires de dynotherium giganteum_.--Les
enfants tombent d’un sixième étage dans une voiture de poussier de
mottes à brûler, et leur mère les remonte sans accident avec le boisseau
qu’elle marchandait.--Les chiens se signalent par des actions
vertueuses.--Le grand serpent de mer est rencontré par un navire
hollandais.--Des bûcherons coupent un arbre et trouvent dedans--une
croix peinte en bleu, etc., etc.
A ces signes, on se rassure, on se dit: «Allons! c’en est fini de telle
ou telle question.»
Pas le moins du monde.
La session s’ouvre,--les députés récitent à la tribune les articles des
journaux sur la chose que vous espériez oubliée:--les journaux impriment
les discours des députés, et on recommence tout.
[GU] Quelques jeunes gens des écoles sont allés visiter M. de
Lamennais,--et lui ont tenu ce langage:
«Citoyen, il y a un an, votre condamnation marquait d’un sceau
indélébile les tendances réactionnaires d’un pouvoir oppresseur. Ce
pouvoir avait démontré depuis longtemps ses vues antipopulaires,
antinationales; mais il nous a appris, depuis votre captivité, qu’il
n’avait pas achevé son œuvre; lâcheté au dehors, corruption et
arbitraire au dedans, déchaînement de la force contre la presse,
construction de bastilles, aversion pour l’organisation du travail: tout
nous dit assez haut qu’il veut renverser l’édifice révolutionnaire de
1830.
«Mais sait-il bien, ce pouvoir, que son audace peut le perdre? Sait-il
bien que les victimes qu’il atteint viennent réchauffer le zèle des
patriotes, et grandir leur cause?... Il ne l’ignore pas, sans doute, et
d’ailleurs nous sommes moins jaloux de le lui apprendre que de venir ici
vous témoigner, citoyen, quel est l’esprit de réprobation que ce système
inspire généralement.»
Il est difficile de trouver une plus grande preuve d’une liberté
illimitée--que cette façon de se plaindre de n’en pas avoir.
[GU] Depuis quelques mois, mes amis se plaisent à orner les collets de
leurs habits de toutes sortes de couleurs:--M. Hugo a mis du vert à son
habit sous forme de petites palmes d’académicien;--voici que M.
Théophile Gautier met au sien un peu de rouge, sous prétexte de croix
d’honneur;--j’ai un jeune camarade qu’on avait obligé, lui, de revêtir
un collet entièrement rouge,--mais c’était le plus mécontent des trois;
il s’est fait réformer et est rentré avec joie dans la vie civile et
dans sa redingote noire.
M. Théophile Gautier est un jeune poëte qui a fait d’abord de fort beaux
vers:--on ne lui a pas donné la croix pour cela;--il s’est mis à faire
dans les journaux de la prose spirituelle. C’était aux yeux des gens
déjà un peu mieux, en cela que c’était déjà moins; mais on ne pouvait
pas encore lui donner la croix.--Il la désirait, cependant, parce qu’il
aime le rouge, et que c’était, disait-il, un moyen légal d’en porter sur
ses habits.--Il avait une fois, dans sa jeunesse, essayé d’un gilet de
soie ponceau, mais cela avait mis ses voisins dans une telle fureur,
qu’il avait été obligé d’y renoncer.
On lui fit faire alors un long dithyrambe sur la naissance d’un fils du
prince royal:--cela commençait à aller assez bien;--on avait promis la
croix, et je crus même alors qu’on l’avait donnée.--Malheureusement, par
suite d’une fâcheuse habitude dès longtemps contractée, il avait par
mégarde laissé tomber encore quelques beaux vers dans son ode; cela fit
peur aux gens, et on vit qu’il n’était pas encore mûr pour les
récompenses du pouvoir.
On attendit une meilleure occasion.
Elle se présenta à propos du concours pour le tombeau de l’empereur
Napoléon.--M. Gautier fut chargé de rédiger le rapport de la commission,
et, sur cette pièce d’écriture, où on lui a donné plusieurs
collaborateurs pour qu’il ne s’échappât pas trop en esprit, on lui a
donné enfin le ruban rouge.
J’approuve, on ne saurait davantage, qu’on ait accordé cette
distinction à un jeune homme d’esprit et de talent,--mais je demande
pourquoi on la lui a donnée après le rapport de la commission sur le
concours pour le tombeau de Napoléon, au lieu de la lui donner après la
publication de la _Comédie de la Mort_, volume plein de charmantes
fantaisies et de vers du plus grand mérite.
Et je me réponds: C’est que le pouvoir a toujours un peu peur des
supériorités.--Tant qu’on les tient au pied de l’échelle, on paraît
toujours plus grand qu’elles, parce qu’on est plus élevé, et, pour le
public, c’est la même chose.--Mais, si une fois on les laisse se hisser
sur les mêmes tréteaux, alors les médiocrités qui les y ont précédées,
réduites à leur taille réelle, risquent fort de ne pas conserver leur
avantage.--C’est pourquoi on exige des gens de talent une foule de
conditions préalables relatives au niveau.--On ne les laisse entrer dans
les faveurs du pouvoir--que comme les chevaux de remonte entrent dans
les régiments; il faut qu’ils prouvent par des papiers bien en règle
qu’ils sont hongres comme tout le monde.
Pour cette fois, cependant, je ne leur conseille pas de s’y fier.
Je suis sûr, néanmoins, mon cher Théophile, que vous ne vous êtes pas, à
beaucoup près, donné tant de mal pour obtenir la croix--que j’en ai
depuis huit jours à décider mon voisin à me vendre un rosier à fleurs
jaunes qu’il avait dans sa haie.--Je n’ose repasser dans ma
mémoire--tout ce que j’ai fait de bassesses, ce que j’ai commis de
fourberies, pour décider mon homme; et j’ose moins penser à ce que j’en
aurais fait de plus s’il n’avait pas cédé aussitôt. Il faut dire que
c’est la grosse rose jaune double,--et que le rosier a sept pieds de
haut.
[GU] On vient de publier, sous le titre de _Glanes_, un volume de
mademoiselle Louise Bertin.
En voici huit vers pleins d’une exquise délicatesse:
«Si la mort est le but,--pourquoi donc, sur les routes,
Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?
Et, lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes,
Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs?
Si la vie est le but,--pourquoi donc, sur les routes,
Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs!
Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes
Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?»
[GU] L’Académie, la vieille coquette, semble ne vouloir céder qu’à un de
ces _beaux feux_, qu’à une de ces longues passions sur lesquelles
mademoiselle de Scudéri faisait dix volumes. Il faut lui faire longtemps
la cour pour obtenir ses faveurs.--On trouve, dans le _Journal des
Débats_ de 1824, la candidature de M. Ancelot officiellement
annoncée.--Cette candidature a duré quinze ans. M. le chancelier
Pasquier date de plus de vingt ans. Il y a vingt ans, du moins, que,
sans se présenter tout à fait, il tâte le terrain et attend le moment.
D’après toutes les probabilités, M. Pasquier succédera à M. de Cessac,
et M. Ballanche à M. Duval.
Les autres candidats, fruits secs, sont: MM. de
Vigny,--Sainte-Beuve,--Alexandre Dumas,--Casimir
Bonjour,--Vatout,--l’évêque de Maroc,--Patin,--M. de Balzac et M. Aimé
Martin.--L’Académie est le prix de l’obstination; elle n’est pas pour
celui qui arrive le premier, mais pour celui qui court le plus
longtemps. Tous les concurrents y arriveront.
[GU] Les trois ou quatre académiciens qui ont assisté à l’enterrement de
M. Duval ont fait une assez bonne journée: il y a des jetons de présence
pour ces cérémonies, comme pour les séances; c’est-à-dire deux cent
quarante francs à partager entre les assistants. Les jeunes s’occupent
de vivre, les vieux ont peur de mourir; de sorte qu’on ne va aux
enterrements qu’en petit nombre.
Autrefois, pour les séances, on fermait la porte à trois heures. On
raconte qu’un jour l’abbé Delille, se trouvant seul à cette séance, et
entendant des pas, ferma promptement la porte, empocha les jetons, et
s’en alla.
[GU] QUESTION D’ORIENT.--Relire ici les différentes sorties auxquelles
je me suis laissé aller à diverses reprises contre la tribune.
Connaissez-vous l’_Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux_,
par M. Nodier? A la première page du volume, qui est fort gros, le roi
de Bohême part pour visiter tous ses châteaux, et à la dernière page il
n’est pas encore arrivé au premier.
C’est absolument ce qui s’est passé à la Chambre des députés dans les
séances consacrées à ce qu’on a appelé la question d’Orient. Voici une
partie du programme:
QUESTION D’ORIENT.--M. Jaubert--parle du recensement de Toulouse.
M. Liadières--reproche à M. Joly d’avoir parlé des canons de Brunehaut.
M. Jaubert--remonte à la tribune et parle légèrement des tragédies de M.
Liadières.
SUITE DE LA QUESTION D’ORIENT.--M. Joly monte à la tribune et explique
les canons de Brunehaut.
M. Liadières--monte à la tribune et se déclare satisfait de
l’explication;--il répond aux critiques de M. Jaubert sur ses tragédies.
M. Jaubert--monte à la tribune et menace M. Liadières de le faire
chasser de la Chambre, attendu qu’il y a incompatibilité entre son
service auprès du roi et ses fonctions de député.
(Ce qui est une niaiserie, attendu que les électeurs qui ont envoyé M.
Liadières à la Chambre l’ont accepté et choisi comme cela, et que M.
Jaubert n’a rien à y voir.)
M. Liadières--remonte à la tribune, et dit qu’il donnera, si cela est
nécessaire, sa démission au roi, mais qu’il restera député.
M. Joly--donne de nouvelles explications; il n’a pas dit précisément
qu’il y eût des canons dans l’armée de Brunehaut.
M. Jaubert--se plaint de M. Guizot.
Pendant que ces choses se passent--la Chambre n’écoute pas par
discrétion les conversations particulières de ces trois messieurs qui
occupent la tribune, se livre à des dialogues variés,--on devise sur la
rareté du gibier,--des actions du chemin de fer de Rouen,--du pavage en
bois, et on échange quelques prises de tabac, on raconte l’aventure de
l’honorable M. D*** de seize manières différentes.
FIN DE LA QUESTION D’ORIENT.--A ce propos, disons que M. Duvergier de
Hauranne colporte partout ses paperasseries fastidieuses, sous prétexte
de la question d’Orient.--A la Chambre, on ne l’appelle plus, dans les
couloirs et dans la salle des conférences, que le _Grand-Orient_.
[GU] M. LE GÉNÉRAL COMTE HUGO.--Lorsqu’il fut question d’inscrire sur
l’arc de triomphe de l’Étoile les noms des gloires de l’Empire,--on
avait lieu de croire que la chose se ferait sans étourderie, et que la
liste des noms à graver serait la suite d’un mûr examen.
Pas le moins du monde:--on a écrit des noms d’abondance et au fil de la
mémoire,--de telle sorte que les réclamations sur de graves oublis se
sont fait entendre de tous côtés.
D’une lettre adressée à la postérité, on n’aurait pas dû écrire le
brouillon sur la pierre.--C’est élever à l’état de monument et la gloire
d’une génération et la saugrenuité d’une autre. Toujours est-il que cela
fut fait ainsi.
Une réclamation surtout fit beaucoup d’effet: c’était celle de M. Victor
Hugo, au nom de son père.
Il y a un des plus nobles et des plus honorables généraux de la
République et de l’Empire, que l’ancien roi de Naples et d’Espagne, le
frère de l’empereur, le roi Joseph, appelle encore dans ses
correspondances particulières _son meilleur ami_; un homme qui se
distingua brillamment au siége de Gaëte, qui organisa le royaume de
Naples de concert avec Joseph Bonaparte; qui, gouverneur de la province
d’Avellino, chassa, battit et saisit au corps le fameux Fra Diavolo, qui
le jugea l’homme _le plus tenace_ et le plus redoutable auquel il ait
jamais eu affaire; un homme que le roi Joseph Bonaparte, fait par son
frère roi des Espagnes et des Indes, crut indispensable à
l’affermissement de la domination française en Espagne, et qu’il appela
à Madrid en qualité de majordome du palais, d’abord, et ensuite en
qualité de gouverneur des provinces d’Avila et de Guadalajara; un homme
qui donna à son pays, son sang, ses jours, ses nuits, sa vie entière;
qui se montra avec éclat à Cifuentes, à Siguenza, à Valdajos, à Hita, à
Caldiero; un de ces fiers et intègres généraux de la République, qui
refusa avec indignation, plusieurs fois et au vu de ses soldats, des
millions que lui fit offrir l’ennemi pour livrer le drapeau de la
France; qui ne reçut ses grades que un à un, qui ne se laissa qu’à son
corps défendant créer par le roi d’Espagne comte de Cifuentes et marquis
de Siguenza; un homme, enfin, auquel l’empereur, à deux reprises
différentes, confia, comme au seul capable de la bien défendre,
Thionville, un des boulevards de la frontière, en 1814 et en 1815; qui
s’y immortalisa deux fois, qui y soutint un bombardement, et se défendit
jusqu’à la dernière heure avec un courage héroïque, après avoir fait
dire aux parlementaires ennemis: «Qu’il s’ensevelirait sous les ruines
de Thionville plutôt que de livrer la place aux généraux
prussiens.»--Cet homme, ce noble et modeste soldat, c’est M. le général
comte Hugo.
Le second fils du général, M. V. Hugo,--vit avec tristesse que le nom de
son père n’était pas inscrit entre les généraux de l’empereur
Napoléon.--Il publia un volume de poésies,--les _Voix intérieures_, et
le dédia _à son père, Joseph-Léopold-Sigisbert, comte Hugo, oublié sur
l’arc de triomphe de l’Étoile_.
[GU] Le volume paraît le 24 juin 1837.
Le 27 juin, M. Victor Hugo, en rentrant chez lui, trouve dans son salon
un tableau que M. le duc et madame la duchesse d’Orléans lui envoient en
signe d’admiration et de sympathie.
On s’occupe beaucoup de cette dédicace.--Peu de temps après, le
gouvernement se voit forcé de faire un erratum,--un post-scriptum de
pierre à son monument; il compulse ses états de service, s’agite, se
remue, creuse ses archives, recueille ça et là les réclamations, et
finit par inscrire _soixante_ nouveaux noms sur l’arc de triomphe de
l’Étoile. Il n’en oublie qu’un seul, le nom du général Hugo.
M. le maréchal Soult, président du conseil, a pourtant été le compagnon
d’armes de M. le général Hugo!
Un ancien ministre reprochait à l’un des ministres actuels cette
incroyable légèreté, et cette grave maladresse. «Que
voulez-vous?--répondit le ministre en question, M. Victor Hugo n’a pas
réclamé.»
Il est inutile de dire que le ministre capable d’une pareille réponse
n’est ni M. Guizot, ni M. Villemain, qui sont les amis particuliers de
M. Victor Hugo.
[GU] De notre temps se sont réalisées ces paroles de l’Écriture: «Les
premiers seront les derniers.» Il y a une haine insatiable contre tout
ce qui est grand;--c’est de cette haine que se forme la ridicule et
fausse admiration pour tout ce qui est petit. Mais une chose doit
consoler les bons esprits,--c’est qu’à force d’élever les petites
choses,--on finira par les croire grandes, on les haïra comme telles, et
on les renversera pour remettre en place les grandes choses, si basses
aujourd’hui.
[GU] A nous deux, monsieur Aimé Martin!
D’abord, monsieur Aimé Martin, ne me prenez pas pour un homme méchant et
hargneux, et ne croyez pas que je déchaîne sur vous mes guêpes--au
hasard et par malice. Vous m’avez attaqué et blessé, monsieur, dans un
des livres que j’aime et dans les fleurs, que j’aime toutes. J’ai retenu
si peu de choses pour ma part de celles qu’on se dispute dans la vie,
que j’en suis horriblement avare,--et que je deviens féroce quand on y
touche.
Un des plus beaux livres qui soient sortis de la cervelle humaine--est
le livre des _Maximes_ de la Rochefoucauld. Ce livre se compose d’une
trentaine de pages;--c’est, sans contredit, celui de tous les livres qui
renferme le moins de mots, mais c’est aussi celui de tous les livres qui
renferme le plus de choses, c’est un livre qui dit la vérité sur tout.
Certes, si Dieu,--en un jour de colère, ou plutôt, de bonté, avait mis
tous les livres et toutes les actions des hommes dans une immense
cornue, et qu’il eût fait évaporer par la distillation tous les
mensonges, tous les semblants, toutes les hypocrisies--on n’eût trouvé
pour résidu au fond de l’alambic que les trente pages de la
Rochefoucauld.
Le livre de la Rochefoucauld me raconte l’histoire publique et secrète
de tous les temps et de tous les siècles,--l’histoire du passé et
l’histoire de l’avenir.--Loin de m’irriter contre l’homme en me le
dévoilant, il me rend au contraire bon et indulgent.