cela,--une parenthèse indique que c’est le _Journal des Flandres_ qui a
prédit malheureusement,--et que la besogne sérieuse du _Précuaseur_ se
borne jusqu’ici à avoir coupé l’article avec des ciseaux.
«Il paraît que...»
Ceci est pris de la _Tribune de Liége_.
L’article suivant appartient à l’_Écho de la Frontière_.
Septième colonne.
«Le _Courrier des États-Unis_ raconte, etc...» Ceci est de la besogne du
_Courrier des États-Unis_.
Ah! ah!--«_Correspondance._»
«CORRESPONDANCE.--Monsieur le rédacteur, votre empressement à saisir
toutes les occasions d’être utile au commerce de la place m’engage,
comme un de vos abonnés, à vous signaler un fait fort incommode aux
habitués de la Bourse; les annonces d’arrivages se placent à la Bourse
dans un cadre fermé par un grillage en fil de fer; ce grillage étant
déchiré par son milieu, pour qu’on ne puisse enlever ces annonces par
cette déchirure, l’on place à présent ces bulletins dans la partie la
plus élevée du cadre, de manière qu’à moins d’être d’une stature plus
qu’ordinaire, il est impossible de les lire.
«Agréez, monsieur le rédacteur, l’assurance de ma considération.
RIGHT Votre abonné.»
Ceci est utile, philanthropique;--mais, enfin, c’est encore l’abonné en
question qui a fait la besogne. Mais c’est que nous voilà à la huitième
colonne, qui contient le compte rendu d’un procès au tribunal de
commerce et l’annonce d’un concert _au profit de M. Milord, par mesdames
Marneffe,--Espinasse, M. Wanden-Bobogoert_, etc.
Neuvième colonne.--Annonces de marchandises et de prix courants.
Quatrième page,--et dernière.--Annonce du _Poliafiloir_, nouvel
instrument à quatre faces pour l’effilage des rasoirs.
Annonce de la vente, par actions, du palais l’_Hottagenitsckowa_, avec
dépendances;--c’est tout,--et je jure, sur l’honneur, que je n’ai rien
omis.--Et la besogne sérieuse du _Précurseur_?
C’est celle de presque tous ces carrés de papier;--elle consiste à se
découper les uns les autres, au moyen de ciseaux,--avec un sérieux,--une
importance,--une majesté,--qui n’ont pas encore perdu leur comique à mes
yeux,--quoique je les regarde faire depuis bien longtemps.
[GU] M. Scribe a cent mille francs de rente.--Mon ex-ami, M. de Balzac,
gagne quarante mille francs par an,--Janin, à peu près autant.
Je ne pousserai pas plus loin mes citations, parce que j’arriverais à
quelques noms qui ne gagnent pas tout à fait vingt mille francs,--qui
en sont honteux et me sauraient mauvais gré de trahir le secret de leur
pauvreté.
Mettez en regard de ceci la part de Diderot, pour l’_Encyclopédie_, cet
ouvrage dont il a conçu le plan et exécuté une grande partie, et qui
forme à lui seul une bibliothèque;--cet ouvrage, qui a donné aux
libraires associés pour sa publication, outre leurs frais, qui
s’élevaient à neuf cent trente-huit mille deux cent quatre-vingt-onze
livres deux sous six deniers,--un honnête bénéfice de deux millions
quatre cent quarante-quatre mille deux cent quatre livres dix-sept sous
six deniers:
La part de Diderot fut de mille francs de rente sa vie durant.
[GU] Pourquoi,--demandais-je à ***,--presque tous les hommes
deviennent-ils avares en vieillissant?--C’est, me dit-il, que l’égoïsme,
chassé des diverses positions qu’il occupait, se replie sur celle-là--en
désespoir de cause;--jeune, l’homme obtient tout par échange: l’amour
pour de l’amour,--l’amitié pour de l’amitié;--vieux, il faut qu’il
achète ce qu’on lui donnait. D’ailleurs, ne vous trompez pas sur la
générosité des jeunes gens,--l’âge auquel on partage tout est
généralement l’âge où on n’a rien.
Ceci est une exagération.
Pas déjà tant,--vous ne me nierez pas au moins que le jeune homme donne
volontiers, parce qu’il ne considère ce qu’il possède en tout genre--que
comme un léger à-compte sur le trésor qu’il s’imagine que la vie lui
doit;--ce sont des hors-d’œuvre avant le grand festin de joie auquel
il se croit convié.
Plus tard, quand il s’aperçoit que l’héritage est moins opulent,--que le
festin est moins splendide,--quand il croit avoir sa part, il compte
pour voir s’il aura assez, et il ménage parce qu’il n’attend plus rien
au delà de ce qu’il a.
Mais de toutes les choses c’est l’argent auquel l’homme est le plus
attaché;--il n’est presque aucun homme qui ose prendre la fuite s’il
voit son ami attaqué par des gens qui en veulent à sa vie,--et qui ne
reste avec lui pour partager le danger;--il en est encore moins qui
exposent leur argent.
Aussi, j’ai imaginé un puissant moyen d’influence sur mes amis;--il
n’est aucun homme, peut-être, qui les ait à sa disposition comme
moi,--et je dois cette puissance peu commune à la simple observation du
fait que je viens de vous signaler; à quelque ennuyeuse corvée que je
destine un ami, à quelque démarche que je l’aie condamné, à quelque réel
danger que j’aie besoin de l’exposer; je suis sûr de lui trouver le plus
grand empressement.
Je l’aborde d’un air piteux et flatteur,--d’un ton humble et
patelin,--je mets tout en œuvre pour lui faire croire que je viens
pour lui emprunter de l’argent,--je vois son embarras,--je me plais à
l’accroître;--à mesure que je vois qu’il a trouvé une excuse et qu’il la
tient prête pour le moment où je m’expliquerai clairement,--je la
détruis à l’avance et je l’oblige à en chercher une autre,--je le
presse, je l’entoure, je le harcèle;--enfin, quand je vois son anxiété
au plus haut degré,--par un revirement soudain, je dévoile en peu de
mots le but réel de ma visite et la véritable corvée que j’ai à lui
imposer;--quelle que soit cette corvée,--je n’ai jamais vu une fois mon
homme--manquer de respirer à l’aise, comme délivré d’un poids qui
l’oppressait, il est si heureux d’avoir échappé au danger qu’il
redoutait, que tout autre lui paraît un jeu.
[GU] Les écoles gratuites de dessin ne sont pas une invention tout à
fait récente.--La première a été ouverte à Paris par M. de Sartines, en
1766 ou 1767.--On voit même dans les journaux d’alors que le sieur
Lecomte, vinaigrier ordinaire du roi, donna en 1769 trois mille livres
aux écoles gratuites de dessin.
Il y a aujourd’hui à Paris deux écoles gratuites de dessin;--dans nos
mœurs vaniteuses, il n’y a que les enfants des pauvres qui vont aux
écoles gratuites,--c’est-à-dire les enfants destinés à être
ouvriers.--Le dessin est utile dans tous les états et aiderait
singulièrement à y apporter des perfectionnements; nous n’en serions pas
plus malheureux--si, par suite de ce supplément d’éducation donné aux
ouvriers, les objets qui nous entourent et qui servent aux usages
journaliers avaient du style et de la forme.
Les réchauds et les trois-pieds, tous les ustensiles de cuisine trouvés
à Herculanum, ne ressemblent guère aux choses hideuses auxquelles nous
sommes arrivés, de progrès en progrès. Les bijoux et les vêtements
antiques avaient un style et une beauté que les bijoux et les vêtements
modernes n’imitent que de bien loin.--Il n’y a de sots métiers que parce
qu’il y a de sottes gens. Nos tailleurs s’occupent trop de
politique.--En effet, dans les deux écoles de dessin de Paris on ne
montre aux élèves qu’à faire des têtes et des dessins ombrés, d’après la
_Transfiguration_ de Raphaël, ce qui ne peut les mener qu’à devenir de
mauvais et de malheureux peintres,--comme l’éducation des colléges à
devenir de mauvais et malheureux poëtes.
Au contraire, des écoles gratuites de dessin bien
dirigées,--c’est-à-dire applicables aux états divers que les élèves ont
à exercer, seraient un grand bienfait.
Des deux écoles gratuites, l’une devrait être consacrée aux enfants des
ouvriers destinés à être ouvriers,--et l’on y apprendrait le dessin
applicable aux arts et métiers;--l’autre serait comme les colléges
royaux:--les riches y payeraient, les enfants d’artistes distingués y
auraient des bourses ou des demi-bourses, d’après la fortune de leurs
parents;--cette faveur, devenant aussi une récompense au talent, serait
acceptée avec empressement.
Nous aurions ainsi moins de mauvais peintres,--et moins de mauvais
tailleurs.
Février 1842.
Les fleurs de M. de Balzac.--Mémoires de deux jeunes mariées.--Les
Ananas.--La balançoire des tours Notre-Dame.--A monseigneur
l’archevêque de Paris.--Un mot de M. Villemain.--Un conseil à M.
Thiers, relativement à l’habit noir de l’ancien ministre.--Une
annonce.--Un député justifié.--Sur quelques Nisards.--M. Michelet
et Jeanne d’Arc.--M. Victor Hugo archevêque.--M. Boilay à
Charenton.--Une lettre de M. Jean-Pierre Lutandu.--Une nouvelle
invention.--Seulement...--Une croix d’honneur et une rose
jaune.--Les Glanes de mademoiselle Bertin.--MM. Ancelot, Pasquier,
Ballanche, de Vigny, Sainte-Beuve, A. Dumas, Vatout, Patin, de
Balzac, l’évêque de Maroc.--Question d’Orient.--Le roi de
Bohême.--M. Nodier.--M. Jaubert.--M. Liadières.--M. Joly.--M.
Duvergier de Hauranne _Grand-Orient_.--Le général Hugo.--Naïveté de
deux ministres.--M. Aimé Martin et la Rochefoucauld.--Pensées et
maximes de M. Aimé Martin.--Éloge de M. Aimé Martin.--Au revoir.
[GU] J’ai déjà eu occasion de parler des fleurs de quelques romanciers.
Quelque magnificence que déploie la nature dans ses productions,--ils ne
peuvent prendre sur eux de s’en contenter. Les fleurs des prairies et
celles des jardins sont si nombreuses, que la vie d’un homme serait de
beaucoup trop courte pour les regarder toutes l’une après l’autre.--Il y
en a, dans la neige éternelle des Alpes et au fond des mers, des
milliers que personne n’a jamais vues. Il y en a de toutes les
formes,--de toutes les nuances;--leurs parfums sont variés comme leurs
couleurs;--eh bien! nos romanciers n’en ont pas encore assez pour leur
consommation, ils ne peuvent s’empêcher d’en inventer quelqu’une de
temps à autre. Les fleurs du bon Dieu ne sont pas assez belles pour
leurs livres;--celles qui naissent sous la rosée du mois de mai leur
semblent trop communes; ils en tirent de leur encrier, qu’on ne voit
nulle part que là.
M. de Balzac, entre autres, si exact pour décrire les meubles,--est loin
d’apporter la même sévérité dans la description des fleurs qu’il daigne
mettre en scène;--il ne croit rien pouvoir ajouter à l’art du tapissier,
mais il n’a pas le même respect pour les œuvres de Dieu.
Dans un roman publié dans le journal la _Presse_, roman qui, au milieu
de certaines incohérences, renferme des passages de la plus haute
beauté,--des pages d’une simplicité pleine de noblesse,--d’une vérité
poignante,--dans les _Mémoires de deux jeunes mariées_, il s’est passé
la fantaisie d’inventer une nouvelle variété d’_azalea_: il nous peint
«une maison,--_empaillée_ de _plantes grimpantes_, de houblon, de
clématite, de jasmin, d’_azalea_, de cobæa, etc.»
On ne connaît pas d’_azalea_ grimpante.--L’_azalea_ est un petit
arbrisseau dont quelques espèces viennent de l’Amérique,--et quelques
autres de l’Inde;--mais elles ne grimpent ni dans l’Inde, ni dans
l’Amérique; elles ne se livrent à ce libertinage que dans les _Mémoires
de deux jeunes mariées_.
M. de Balzac aura trouvé le mot joli, et s’en sera servi à tout hasard,
en mêlant son _azalea_ à d’autres plantes nullement grimpantes: il a
compté sur l’exemple.--Si M. de Balzac venait encore me voir, il verrait
autour de ma maison des plantes grimpantes dont le nom n’est pas moins
harmonieux que celui de l’_azalea_;--il y verrait la _glycine_ de la
Chine, qui couvre une des façades, au printemps, de ses longues grappes
de fleurs bleues,--et la _passiflore_,--cette fleur qui ornait
d’habitude la boutonnière de M. Lautour-Mézeray, aujourd’hui sous-préfet
à Bellac,--et qui, de loin, ressemble à une plaque d’ordre
militaire;--il verrait encore un _bignonia radicans_, aux grandes fleurs
rouges,--et les deux _roses banks_, la blanche et la jaune, qui
tapissent le mur de leur feuillage luisant et de leurs roses doubles,
grandes comme des pièces de dix sous.
M. de Balzac, du reste, a, de tout temps, voulu faire entrer les
végétaux dans la voie de la rébellion contre les décrets de la nature.
--Je me rappelle que, il y a quelques années, M. de Balzac songea à
cultiver des _ananas_ dans une propriété qu’il avait achetée près de
Ville-d’Avray.--Il fit part de ses projets à un de ses amis.
--Je veux, disait l’auteur de la _Vieille Fille_, que le peuple mange
des ananas. Pour cela, il faut qu’on puisse avoir des ananas à cinq
francs.
--Mais, lui répondit l’ami, les jardiniers qui les vendent vingt francs
n’y font guère de bénéfices, et quelque-uns s’y ruinent: on cite le
descendant d’une grande famille de l’Empire qui n’y fait guère
d’affaires.
--Laisse-moi donc tranquille, reprit M. de Balzac, il serait bien
singulier qu’un homme d’intelligence, se livrant à la culture de
l’ananas, ne réussît pas à le produire à meilleur marché.--J’ai une
boutique en vue sur le boulevard des Italiens.--Je vais aller à Paris
tantôt, et la louer.
--_Mais_,--interrompit l’ami,--où sont tes ananas?
--Mes ananas? je n’en ai pas encore; je vais faire construire des
serres.
--_Mais_, dit l’ami, l’ananas ne rapporte qu’au bout de trois ans et ta
boutique restera vide jusque-là.
--Ah! bah! tu vois toujours des difficultés; il est impossible que je ne
trouve pas un moyen de les faire produire la première année.
Heureusement que deux jours après M. de Balzac avait oublié entièrement
son projet de faire manger des ananas au peuple.
[GU] C’est une chose réellement curieuse que l’aspect de fourmilière que
présente Paris vu du haut des tours de Notre-Dame:--tous ces petits
hommes allant à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs,--se
pressant, se heurtant, se coudoyant presque uniquement pour s’enlever
les uns aux autres de petits ronds de métal dont le plus gros ne
pourrait de cette hauteur être distingué par l’œil le plus perçant.
Il y a dans la cage de charpente d’une des cloches une curiosité dont M.
Victor Hugo n’a pas parlé, je crois, dans _Notre-Dame de Paris_,--c’est
une balançoire très-suivie par les enfants du quartier.--On a vu plus
d’une fois le poëte assister à cet exercice avec complaisance.--La
balançoire a été récemment supprimée; on assure que M. Hugo a fait
notifier à monseigneur Affre, archevêque de Paris, qui se met sur les
rangs pour l’Académie, qu’il lui refuserait opiniâtrément sa voix tant
qu’il n’aurait pas fait rétablir la balançoire.
[GU] M. Thiers joue en ce moment l’austérité. Il affecte de venir seul
chez le duc d’Orléans en habit noir,--lorsque tout le monde y est en
habit habillé.
M. Thiers laisse fréquemment percer la prétention assez saugrenue de
contrefaire l’empereur Napoléon,--il refait quelques-uns de ses mots.
Il devrait bien alors l’imiter en ce point.
S’il est décidé à n’avoir pas la politesse de se faire faire un habit
habillé pour aller chez le prince royal,--ou si son intégrité comme
ministre ne lui a pas laissé les moyens de subvenir à cette dépense,--il
pourrait se présenter en costume de membre de l’Institut, c’est l’habit
que portait le général Bonaparte à son retour d’Égypte.
[GU] Voici l’annonce arrivée, je crois, au plus haut degré de
l’inconvenance.--M. Gannal obtient des carrés de papier, même les plus
vertueux, l’insertion de l’article nécrologique que voici:--et cela non
pas à la quatrième page, à la page vénale, mais à la deuxième,
c’est-à-dire à une des pages indépendantes et incorruptibles:
«Madame la comtesse de la Roche-Lambert vient de mourir en son hôtel à
Paris. Sa famille a bien voulu confier le soin de son embaumement à
l’habile chimiste, M. Gannal.»
Encore un peu, et M. Gannal fera mettre sur les monuments funèbres:
_Embaumé par M. Gannal_.
Cette inscription même sur un corbillard serait d’un assez bon effet
dans une cérémonie.
[GU] Encore un mot relativement à cette annonce:--il n’est pas probable
que ce soit la famille qui ait songé à faire faire cette annonce à M.
Gannal,--et d’ailleurs, elle n’eût pas mis, le «_a bien voulu_» qui
dévoile la modestie de M. Gannal;--mais alors pourquoi, après cette
louable humilité, M. Gannal s’intitule-t-il lui-même _habile chimiste_?
[GU] Un ami de M. D*** avait répandu le bruit que ce député est
impuissant.--Ceci aurait été un texte admirable pour je ne sais plus
quel carré de papier, qui s’écriait lors de l’élection de M. Fould: «Il
faut bien que les Juifs soient représentés!»
M. D***, décidé à arrêter ce bruit, fait écrire à un homme de sa
connaissance une lettre anonyme, par laquelle on lui apprend que M.
D*** est l’amant de sa femme.--L’époux outragé accourt chez M.
D***, le trouve au lit, le roue de coups, et s’en va.
M. D*** s’habille, et va disant partout dans la ville: «Je ne suis
pas impuissant, demandez plutôt à M***, qui m’a battu ce matin.»
[GU] SUR QUELQUES NISARDS.--M. Nisard aîné avait naturellement toutes
les proportions d’un professeur de quatrième peu distingué. Il chercha
une autre voie, il imagina d’insulter, sous forme de critique, les deux
plus grandes gloires poétiques de ce temps-ci, M. Hugo et M. de
Lamartine. La chose faite, il se croisa les bras et attendit. Il
n’attendit pas longtemps: on le nomma chevalier de la Légion d’honneur,
maître des requêtes au conseil d’État, maître de conférences à l’école
normale, chef de division au ministère de l’instruction publique.
En ce moment, il veut être député comme tout le monde.--C’est sur
l’arrondissement de Châtillon que M. Nisard a jeté les yeux.--Il remplit
les bibliothèques communales de ses futurs commettants avec les
souscriptions du ministère.--Tous les gamins de Châtillon ont des
bourses dans les colléges de Paris.--M. Villemain laisse faire.--Sans
doute M. le ministre pense qu’il faut que les professeurs de quatrième
soient représentés à la Chambre.
Dernièrement, M. Nisard aîné a envoyé au roi des Belges deux volumes de
sa composition, intitulés: _Mélanges littéraires_. S. M. Léopold, qui
est un homme poli, a compris tout de suite que M. Nisard aîné en voulait
à sa petite croix inoffensive, et la lui a envoyée.
Le hasard fit que le roi envoya en même temps la même croix au célèbre
chimiste allemand, Berzelius.--M. Nisard aîné explique ainsi cette
coïncidence: «Le roi Léopold, en jetant les yeux sur l’Europe--a voulu
récompenser en même temps et le représentant de la science et celui de
la haute critique littéraire.--Ier Nisard.»
M. Nisard cadet n’a pas eu beaucoup de peine à trouver la voie ouverte
par monsieur son frère. Mais il s’est trouvé dans la situation
d’Alexandre,--qui pleurait à chaque victoire de son père Philippe,--en
disant: «Il ne me laissera rien à faire.»
Les pères Philippe en général aiment assez à tout faire eux-mêmes.
M. Nisard cadet--passa en revue les hommes de génie de l’époque;--le
compte n’en est pas plus long qu’il ne faut. «Il n’y a rien à faire là,
se dit-il, mon frère _me_ les a insultés.»--Il lui fallut se rabattre
sur un homme de beaucoup de mérite,--et il s’est lancé sur M. Michelet.
M. Michelet a eu la bonté de m’envoyer son livre,--qui m’a fait
plaisir.--M. Nisard cadet pense autrement: «_Ce livre_,
dit-il,--_échappe à une analyse un peu forte_, à cause de _l’érudition
extravagante de l’auteur_.--_De graves facéties, des peintures
renforcées et graveleuses_, etc.--_A quoi sert_, s’écrie M. Nisard
cadet, _cette curiosité qui se met sur la trace des moindres détails du
passé_?--_Il n’y a qu’une manière d’écrire l’histoire de la
Pucelle_,--dit M. Nisard cadet, _c’est que l’écrivain se laisse emporter
lui et toute sa science archéologique au cours impétueux de la tradition
populaire_.» En un mot, l’opinion longuement exprimée par M. Nisard
cadet est que l’érudition est au moins inutile pour écrire. Cela serait
de l’histoire--à peu près comme en font les journaux pour la politique
et les portières pour les mœurs.
L’histoire n’est déjà pas trop vraie, et l’on doit savoir gré aux
savants qui s’efforcent de l’empêcher de devenir tout à fait un recueil
de contes de ma mère l’Oie.
Cela fait,--M. Nisard cadet--se croise les bras et attend.--IIe
Nisard.
[GU] ***, qui a eu une vie fort dissipée, vient de se marier;--comme
il sortait de la mairie, après avoir prononcé le serment d’usage, sa
belle-mère le prend à part et lui dit:
--Voilà qui est fini; j’espère que vous ne ferez plus de sottises?
--Non, ma belle-maman, répond ***; je vous promets que celle-ci est
la dernière.
[GU] C’était à l’époque d’une des candidatures de M. Victor Hugo à
l’Académie.--M. Hugo s’est présenté cinq ou six fois, et cinq ou six
fois ses collègues d’aujourd’hui l’ont déclaré indigne d’entrer dans
leur compagnie.--M. Hugo se présentait cette fois pour succéder à M. de
Quélen, et il avait de grandes chances de succès.--Deux ou trois jours
avant l’élection, les journaux du soir contenaient une note conçue en
ces termes: «Il paraît à peu près certain que c’est M. Victor Hugo qui
succédera à monseigneur l’archevêque de Paris.» Cette phrase tomba, par
hasard, sous les yeux de mademoiselle Dupont, l’ancienne soubrette de la
Comédie-Française, qui lisait le journal dans sa loge, tandis qu’on la
coiffait;--elle lut la phrase,--la relut,--se frotta les yeux,--la relut
encore, puis tout à coup, elle entra, le journal à la main, où se
trouvaient dix ou douze de ses camarades.
--Par exemple, voilà qui est trop fort! s’écria-t-elle, je vous annonce
une drôle de nouvelle.--Certes, M. Hugo a du talent, je ne dis pas le
contraire; mais c’est égal,--je n’aurais jamais cru cela.--Allons, il ne
faut plus s’étonner de rien maintenant.--Ne voilà-t-il pas M. Victor
Hugo qui va être nommé archevêque de Paris!
[GU] M. Boilay, inventé et décoré par M. Thiers.--a, comme je vous l’ai
raconté, passé dernièrement avec armes et bagages dans le camp de M.
Guizot.
C’est là un de ces actes qui ont besoin d’être payés magnifiquement pour
cacher ce qui leur manque du côté de la noblesse et du désintéressement.
M. Boilay a la prétention d’être fait conseiller référendaire à la cour
des comptes.
(C’est étonnant combien il y a de gens qui usent leur vie, et commettent
une foule de choses pour arriver à des buts dont je connais à peine les
noms, et dont l’éclat m’échappe tout à fait.)
Le ministère fait la sourde oreille.--M. Boilay valait à ses yeux la
peine d’être acheté.--Mais, une fois acheté, un homme ne peut plus vous
faire du mal, et conséquemment ne vaut guère la peine qu’on le paye. On
l’a nommé directeur de la prison de Charenton.
M. Boilay se débat autant pour ne pas diriger la maison de Charenton que
s’il s’agissait de ne pas y être dirigé.--Peut-être craint-il que ce ne
soit une de ces ruses employées par les familles pour faire entrer de
bonne volonté un parent dans ces maisons.--Cependant la place est bonne;
il s’agit de dix mille francs par an, avec un logement. Mais M. Boilay
aime mieux être le dernier à la cour des comptes que le premier à
Charenton.--D’ailleurs, il prend cette proposition pour une épigramme;
le ministère, de son côté, paraît tenir à la plaisanterie.
[GU] Lors du passage de M. le duc de Nemours à Vendôme,--M. Jean-Pierre
Lutandu, officier de la garde nationale, fut invité à orner de sa
présence le bal que les _autorités_ donnaient à Son Altesse Royale; il
tomba dans la même erreur qu’un maire de la banlieue de Paris, dont j’ai
raconté l’histoire, qui avait amené _son épouse_ au bal des Tuileries,
et qui fut obligé de la laisser en dépôt chez le portier. M. Lutandu,
heureusement, apprit à temps que ce n’était pas précisément M. Lutandu,
mais l’officier de la garde nationale qu’on invitait, et que les _dames_
avaient besoin d’invitations spéciales.
M. Jean-Pierre Lutandu crut devoir en écrire au journal le _Loir_; le
journal le _Loir_ n’accepta pas la collaboration de M. Jean-Pierre
Lutandu,--en quoi je le trouve bien dégoûté.--M. Jean-Pierre fit
imprimer sa lettre et la distribua. La voici.