triangle!... charmant triangle! maintenant je me le rappelle
parfaitement,--charmant triangle!
[GU] Les pairs ont rendu leur jugement dans l’affaire du coup de
pistolet tiré sur les princes. L’auteur du crime et deux de ses
complices sont condamnés à mort,--les autres à la détention.--M. Dupoty,
rédacteur du _Journal du Peuple_, a pour sa part cinq ans de prison.--On
a beaucoup parlé, du moins dans les journaux, de cette dernière
condamnation. J’ai à dire aussi mon opinion, que je n’ai exprimée que
très-incomplètement--le mois dernier.
M. Dupoty a été condamné comme complice de l’attentat de Quénisset, qui
a tiré un coup de pistolet sur les princes.--Eh bien! dans mon âme et
conscience,--devant Dieu et devant les hommes,--comme disent les
jurés,--_non_, M. Dupoty n’est pas complice de l’attentat de Quénisset.
La lettre qui lui a été adressée par Launois, dit Chasseur, un des
conjurés, ne prouve absolument rien; il n’est pas un homme dirigeant ou
écrivant quelque chose qui s’imprime et paraît périodiquement qui ne
reçoive une foule de lettres de ce genre, et, si on faisait chez moi une
perquisition, je suis persuadé qu’on y trouverait vingt chiffons de
papier plus compromettants que la lettre adressée par Launois à M.
Dupoty.
Mais à cette première question, que je résous négativement, j’en
ajouterai une seconde:
Oui,--M. Dupoty est coupable d’avoir, par ses écrits, poussé au mépris
des lois et du gouvernement établi,--aux conspirations et aux
émeutes;--_mais_ précisément autant que le _Constitutionnel_, le
_Courrier français_,--le _Temps_, le _Siècle_, en un mot, que tous les
journaux de l’opposition, quelque timide et détournée que soit
l’expression de la guerre qu’ils font au gouvernement existant, les uns
pour le renverser et prendre sa place,--les autres pour l’_obliger à
choisir_ des ministres dans leurs amis.
[GU] Et,--pour dire toute ma pensée,--je trouve,--sinon moins
criminels,--du moins beaucoup moins bêtes,--ceux qui jettent dans le
pays des ferments de discorde avec l’intention de le bouleverser, ceux
qui jettent des torches dans la maison pour la brûler, que ceux qui
agitent tout le pays pour amener un petit revirement entre M. Dufaure et
M. Passy,--que ceux qui mettent le feu à la maison pour y allumer leur
cigare.
M. Dupoty a été pris comme l’on est pris au colin-maillard ou au pied de
bœuf.
[GU] Si l’on veut admettre ce système, il faudra remonter bien haut, et
je ne sais vraiment où on trouvera une complète innocence.
Moi-même, quand j’ai reproché à M. de Strada de laisser le roi sortir
avec des chevaux dont quelques-uns ne valent pas cinquante francs; quand
j’ai, à plusieurs reprises, signalé à M. de Montalivet l’abus qu’on
faisait du potager royal,--ces atteintes légères ont fait admettre plus
facilement des attaques plus fortes, faites par d’autres journaux, et
que l’on eût trouvées de trop haut goût sans cette transition.--Le
_Constitutionnel_ conduit tout doucement les esprits au _Courrier
Français_, le _Courrier Français_ (quand mademoiselle Fitz-James n’est
pas rengagée) les reçoit, leur fait faire un pas et les livre au
_Siècle_, le _Siècle_ les mène au _Temps_, le _Temps_ au _National_, le
_National_ au _Journal du Peuple_, le _Journal du Peuple_ au
_Populaire_, le _Populaire_ au _Moniteur républicain_, le _Moniteur
républicain_ aux discours de cabaret.--Chaque journal, échelonné comme
les cantonniers sur les grandes routes, pave et ferre de ses phrases sa
part d’un chemin qui conduit de la royauté à l’émeute et à la
révolution,--DES TUILERIES A LA PLACE LOUIS XVI.
Il n’y a pas de loi sur la presse qu’on ne puisse éluder.--Chaque loi
répressive est le barreau d’une cage; et, quelque serrés que soient les
barreaux d’une cage, il y a toujours entre eux un espace, et la pensée,
plus mince et plus ténue que la vapeur, passe facilement entre deux.
Vous ne tiendrez pas la presse avec des lois.--Il n’y a que l’arbitraire
qui ait quelques chances d’en venir à bout, et encore l’arbitraire ne
peut que remplacer les barreaux de la cage par les murs de la prison. Si
la pensée est ténue comme la vapeur, la compression la rend terrible
comme elle, et elle risque fort de faire éclater vos murs.
D’ailleurs, il ne faut pas que les gens, au pouvoir aujourd’hui,
oublient leur origine. Quand on veut opposer une digue à un torrent, il
faut la construire sur un terrain sec, que n’aient pas encore envahi les
eaux: et vous, vous êtes le premier flot du torrent, c’est lui qui vous
a poussés, qui vous a portés où vous êtes,--et qui est arrivé en même
temps que vous. Vous ne pouvez l’arrêter. Peut-être, si vous l’aviez
laissé passer, se fût-il divisé en une multitude de petits filets d’eau
et de ruisseaux murmurants. Mais, par vos lois absurdes, vous avez forcé
fleuves et ruisseaux de couler ensemble et d’accroître sans cesse, la
force invincible de leurs flots.
Le réquisitoire de M. Hébert est composé précisément des mêmes arguments
que les considérations qui précèdent les ordonnances de juillet 1830.
[GU] Il faut que je vous le dise encore une fois,--il fallait laisser
la presse libre--sans cautionnement--sans timbre--sans procès,--vous
auriez cinq cents journaux, dont chacun aurait de cent à cent cinquante
abonnés.--Je crois l’avoir suffisamment prouvé dans le numéro d’octobre.
Il fallait d’autre part, inventer pour la littérature ce qu’on a inventé
pour l’armée;--il fallait, c’est-à-dire, le bâton de maréchal dans la
giberne du soldat,--c’est-à-dire un espoir fondé d’arriver par le
talent, et par le talent seul, aux hautes positions du pays.
Vous avez précisément--fait le contraire;--un écrivain, quel que soit
son génie, n’existe pas à vos yeux s’il n’écrit pas dans les
journaux,--et s’il n’écrit pas contre vous.
Vous n’avez rien que pour deux classes d’écrivains,--et ces deux classes
sont renfermées dans une seule: les journalistes.--A ceux qui vous
harcèlent et vous menacent, vous jetez les gros morceaux,--puis aux
pauvres diables qui se rangent tristement, et faute de mieux, sous votre
bannière, vous donnez à ronger les os que laissent vos adversaires
repus.
[GU] Depuis longtemps on méditait la nomination d’une vingtaine de
nouveaux pairs.
On avait murmuré les noms de MM. Hugo,--Casimir Delavigne,--Horace
Vernet.
Les nominations ont paru,--il n’y a rien pour les arts ni pour la
littérature. Pourquoi? c’était montrer aux jeunes écrivains une voie
autre que celle du journalisme,--c’était séparer la presse de la
littérature,--c’était abaisser la première de toute l’estime que vous
montriez pour la seconde.
Mais non: vous aimez mieux dire, par vos actes, que les écrivains
n’auront rien que par la violence et par le désordre.
Vous refusez de leur donner dans la société un intérêt qui les porte à
combattre pour elle;--vous voulez qu’ils défendent la place et vous les
tenez hors des murailles.
[GU] On lit dans le dernier ouvrage de M. de Balzac:
«Il a demandé pour son gendre le grade d’officier de la Légion
d’honneur; fais-moi le plaisir d’aller voir le mamamouchi quelconque que
cette nomination regarde, et de veiller à _cette petite chose_.»
Pourquoi M. de Balzac n’a-t-il pas la croix depuis longtemps? Il ne
l’appellerait pas une petite chose;--un homme du talent de M. de Balzac
fabrique des pensées pour bien des gens; il ne fallait que lui rendre
justice, et vous ne le verriez pas, pour sa part, discréditer un de vos
moyens d’action et de gouvernement. Vous n’en avez cependant pas trop,
et ceux que vous avez ne sont pas si peu usés qu’ils n’aient besoin de
quelques ménagements.
[GU] Vous ne lutterez contre la presse qu’avec la presse.
Vous n’avez dans la presse que des ennemis et des domestiques.
Vous n’y avez ni alliés ni amis.
[GU] J’ai souvent querellé les journaux sur leur quatrième page; il
serait injuste de ne pas signaler une industrie identique qu’exerce le
gouvernement: je veux parler des _brevets_.
Il n’y a pas d’invention saugrenue,--de préparation honteuse,--qui se
fasse faute d’un _brevet du roi_.
Le public prend ledit brevet pour une approbation spéciale de Sa
Majesté, et tombe dans le panneau.--On ne sait pas assez qu’un brevet du
roi n’est qu’un reçu de huit ou quinze cents francs, selon la durée que
l’exploitant veut donner à son affaire;--qu’on ne demande à quiconque
sollicite un brevet d’autre condition que de verser la somme ci-dessus
mentionnée.
Ceci n’est qu’un guet-apens dont le gouvernement est aussi complice
qu’on peut l’être; il ne peut ignorer la fausse idée qu’ont les gens
d’un brevet,--et il la laisse s’accréditer:--il n’a jamais dit, par
l’organe de ses journaux ni autrement, ce que c’était réellement qu’un
brevet.--C’est pourquoi je le dis aujourd’hui.
J’ai déterré un bouquin que je destine en présent à mon ami le docteur
Alph... L.--Ce bouquin a été imprimé avec brevet et privilége du roi,
donné le quatrième jour de novembre 1668, _signé par le roi et son
conseil_.
Il a pour titre:
_Remèdes souverains et secrets expérimentés_, de M. le chevalier
Digby.--Paris, chez Guillaume Cavelier, au quatrième pilier de la grande
salle du Palais.--MDCLXXXIV. Avec brevet et privilége du roi.
Je transcris littéralement une des recettes que j’y ai trouvées
préconisées, toujours avec privilége du roi.
Remède infaillible pour arrêter le sang d’une plaie ou un saignement de
nez,--éprouvé par la comtesse d’Ormont.
«Prenez deux parts de mousse qui vient sur les têtes des morts, et que
ce soit une tête humaine;--tirez-la en la séparant et la rendez plus
menue que pourrez avec les doigts;--mêlez-la avec une part de mastic en
poudre,--puis, réduisez tout en onguent avec de la gomme tragogante
trempée en eau de plaintain et eau de rose,--ensuite l’étendez sur du
cuir de la longueur du pouce et non si large, et le mettrez sur la veine
du front descendant sur le nez.»
On ne se figure pas comme le chevalier Digby, auteur de ce livre, et M.
le docteur Jean Molbec de Tresfel, médecin auquel le privilége est
accordé,--usaient, dans divers cas, de la tête de mort, apprêtée de
façons variées.--Dans un article fort curieux où ils parlent légèrement
de la thériaque, _panacée longtemps en faveur_, ils donnent la véritable
recette de l’orviétan.
L’orviétan se compose de cinquante et une drogues différentes, entre
lesquelles on trouve:
«De l’os du cœur de cerf pilé, un dragme.
»De fenouil, une demi-once.
»Un cœur de lièvre séché au four.
»Gentiane, une once.
»Crâne humain, une demi-once, etc.»
Ce que je trouve le plus curieux, c’est qu’après le remède indiqué
contre le saignement de nez que je viens de rapporter--les auteurs en
donnent un autre _également bon_, et que je considère comme beaucoup
plus simple.
«Prenez de l’herbe nommée _bursapastoris_,--flairez dessus et la tenez
dans la main. _Il suffira de la porter sur soi en la poche._»
S’il suffit de la porter en la poche, pourquoi alors se donnerait-on la
peine de la flairer?--et, à plus forte raison, pourquoi irait-on
s’amuser à gratter des têtes de morts?--Je vous livre les deux recettes
comme je les trouve,--avec brevet et privilége du roi;--elles sont
_également_ bonnes,--vous pouvez choisir,--je ne vous donne pas de
conseil;--mais, _si j’étais que vous_, je préférerais la seconde.
[GU] M. Lebœuf était à dîner dans une maison;--il voit un vieillard à
l’air refrogné, à côté du maître de la maison.--Il demande à son voisin
de droite:
--Qui est ce monsieur?
--Cherubini,--répond le voisin en mangeant et la bouche pleine.
M. Lebœuf entend: _C’est Rubini_.
Après dîner, il s’approche de M. Cherubini, l’homme le plus _féroce_ de
France, et lui dit gentiment:
--Il faut avouer, monsieur, que vous ne paraissiez pas votre âge à la
scène.--Est-ce que vous n’allez pas nous chanter quelque chose tout à
l’heure?
M. Cherubini lui lance un regard froid et mortel comme une pointe
d’acier,--lui tourne le dos, et s’en va au maître de la maison, auquel
il dit presque haut, en lui montrant M. Lebœuf:
--Quel est, etc.
Mais je ne puis répéter ce que dit en cette circonstance M. Cherubini.
[GU] Quand M. Bugeaud a été envoyé en Afrique, les _Guêpes_ seules, au
milieu de l’indignation des journaux, ont osé prédire les succès qu’il y
obtiendrait. Dernièrement, M. Bugeaud avait, dit-on, demandé un congé
pour assister au commencement de la session.--On l’a cru en disgrâce, et
les journaux, qui avaient tant blâmé son départ, ont alors commencé à
crier contre son retour.--Il n’y avait pas assez d’éloges pour M.
Bugeaud, brouillé avec le château:--il allait passer à l’état de héros
invincible.--Quand on a su qu’il ne revenait pas, et qu’il n’était
nullement en disgrâce,--l’enthousiasme s’est refroidi aussi subitement
qu’il s’était allumé.
Puisque nous parlons des affaires d’Alger, disons un mot de ce gouffre
d’hommes et d’argent:--la Chambre des députés aime mieux faire à
perpétuité à la terre d’Afrique une rente de six mille cadavres
français--que d’accorder une fois le nombre d’hommes suffisant pour en
finir.
La situation des Français en Afrique est précisément celle d’un joueur
qui a deux dames quand son adversaire n’en a qu’une;--celui qui a deux
dames a évidemment l’avantage,--mais il ne pourra, faute d’un pion,
prendre la dame que son adversaire promène sur la grande ligne du
damier;--il aura toujours l’avantage, mais il ne gagnera jamais la
partie.
Le caractère et le goût des peuples changent avec l’âge.--La France a
aimé longtemps la gloire militaire,--aujourd’hui elle aime l’argent, et
elle veut de l’économie; la gloire est chère, on n’en a pas au rabais;
il n’y a pas moyen d’allier ces deux passions.
[GU] Dans le golfe de Lyon, deux braves marins, Layec et Hervé, du
navire la _Marianne_,--ont péri en sauvant l’équipage de la _Picardie_.
M. le duc d’Orléans a fait remettre à M. Achille Vigier, député du
Morbihan, une somme de deux cents francs destinée aux veuves de ces deux
héros.
Deux cents francs!--C’est de quoi retarder la mendicité de quelques
mois pour les veuves de deux hommes qui sont morts de la mort la plus
belle et la plus héroïque.
Il faut savoir gré à M. le duc d’Orléans de sa pensée, et le plaindre de
n’avoir pas près de lui des personnes qui puissent en diriger
l’application.
Mais,--voyez-vous,--jamais les hommes n’accorderont autant d’admiration
et de respect à l’homme qui sauve son semblable qu’à celui qui le tue.
Le vieux proverbe «qui aime bien châtie bien» doit être retourné, et n’a
été imaginé que pour donner un air vertueux de reconnaissance à
l’affection naturelle qu’ont les hommes pour ceux qui leur font du
mal;--il faut dire «aime bien qui est bien châtié.»
On n’aime que les gens et les choses dont on souffre,--il n’y a d’amour
réel que l’amour malheureux,--il n’y a de patrie que pour les exilés.
Entre deux amants,--s’il y en a un--(et il en est toujours ainsi,
ajoutons: _presque_, pour ne pas trop faire crier) qui accable l’autre
de douleurs et de tortures, c’est celui-là qui est aimé et
adoré;--l’autre, pour prix du dévouement et du sacrifice de toute la
vie, consent tout au plus à se laisser aimer.
[GU] Voici la session ouverte,--_le besoin s’en faisait sentir_ pour les
journaux;--le procès de la Chambre des pairs était terminé,--ils ne
savaient plus comment remplir leurs colonnes;--quelques centenaires
commençaient à poindre;--un veau à deux têtes était né dans le
département de l’Ardèche;--j’attendais à chaque instant _le grand
serpent de mer_ qui, depuis treize ans qu’un petit journal l’a inventé,
ne manque jamais de faire une apparition chaque année dans les journaux,
dans l’intervalle d’une session à l’autre. Quelques feuilles
commençaient à se livrer à de bizarres excès: un journal auquel il
manque cinq lignes est capable de tout; il n’y a ni parents ni amis qui
soient à l’abri de ses attaques: il fera cinq lignes contre lui-même
s’il le faut.
Un de ces carrés de papier s’est mis à raconter que le neveu de
Colombier,--l’un des condamnés dans l’affaire Quénisset--apprenant qu’il
allait être condamné comme complice de l’attentat du 13
septembre,--s’était noyé de désespoir;--les autres feuilles se sont
emparées des cinq lignes que cela produisait.
Le lendemain,--le jeune homme s’est présenté au premier carré de papier,
et a demandé une rectification;--on l’a ressuscité le troisième jour
avec d’autant plus d’empressement, que cela faisait cinq autres lignes.
[GU] Cette session qui s’ouvre est la dernière de la législature
actuelle.--Espérons que les membres qui la composent vont en finir avec
les niaiseries qui sont, depuis l’invention du gouvernement dit
représentatif,--décorées du nom de politique,--qu’on s’occupera pour la
dernière fois de l’_amoindrissement_ du pouvoir de M. Passy et de M.
Dufaure, de la réforme électorale, etc., etc., et de toutes ces choses
qui produisent tant de phrases et ne produisent que cela.
Espérons que les départements se lasseront de vivre sous le despotisme
des estaminets de Paris,--les seules localités qui aient un intérêt
sérieux aux discussions oiseuses qui remplissent les sessions;--qu’ils
cesseront d’envoyer à la Chambre des prétendus représentants qui ne
s’occupent que de tripotages de ministères,--et, sous prétexte
d’_intérêts_ généraux, ne tiennent aucun compte des intérêts
particuliers, qui sont néanmoins nécessaires pour former un _intérêt
général_ quel qu’il soit.--Ceci est aussi absurde que si on contestait
cette formule à la _Cuisinière bourgeoise_: «Pour faire du café à la
crème, ayez de la crème et du café.»
Espérons que chaque département comprendra qu’il est temps de donner à
ses représentants des mandats circonstanciés, c’est-à-dire de rogner un
peu un libre arbitre que n’a jamais un ambassadeur, et d’imposer à tout
député ses conditions; par ce moyen, on arrivera à des sessions
sérieuses où on fera les affaires réelles du pays;--car on doit
commencer à comprendre que cet hypocrite dédain pour les intérêts
matériels ne s’applique qu’aux _intérêts matériels des autres_, et cache
plus ou moins adroitement le soin qu’on prend de ses intérêts matériels
à soi.
Mais je ne commencerai à prendre au sérieux la Chambre des députés que
lorsqu’on aura brûlé publiquement la tribune;--tant qu’elle existera, il
n’y aura que les avocats qui feront et qui mèneront les affaires, et
voilà trois ans que je vous explique comment ils les font et comment ils
les mènent.
[GU] Madame *** a perdu son mari;--madame ***, célèbre par les
ridicules du sien, a cru devoir lui envoyer une lettre de condoléance
qui se termine ainsi: «Permettez-moi de vous féliciter, ma chère amie,
de ce que vous portez le nom d’un homme qui ne peut plus faire de
sottises.»
[GU] Ah ça!--je faisais réellement là un joli métier. Les lecteurs de
nos petits livres savent avec quel touchant désintéressement j’ai
annoncé, il y a longtemps déjà, que je ne faisais pas partie de la
Société des gens de lettres, et que je ne prétendais recevoir aucun
argent pour la reproduction des morceaux qu’il conviendrait aux journaux
de me prendre.
Cette déclaration, qui me paraissait franche et sans arrière-pensée, a
eu,--à ce que j’apprends,--de déplorables résultats pour quelques
journaux innocents qui en avaient profité pour faire quelques citations
qu’ils croyaient gratuites.
Il n’en est pas ainsi.
Je reçois de M. Pommier, agent central de la Société des gens de
lettres, une épître ainsi conçue:
«Monsieur, je viens d’établir le compte des droits de reproduction que
j’ai touchés pour vous, et je tiens à votre disposition la somme de cent
soixante-cinq francs soixante-seize centimes qui vous est due.--Agréez,
etc.»
D’où il ressort qu’à mesure qu’une honnête feuille, trompée par nos
protestations, avait l’imprudence de copier quelques pages des _Guêpes_,
M. Pommier arrivait avec sa quittance et la faisait financer.
Cette manœuvre, que M. Pommier et moi nous avons pratiquée jusqu’ici
fort innocemment, est connue parmi les voleurs de Paris sous le nom de
_chaulage_.
Je crois que nous devons y mettre un terme.
Dans l’origine de la Société des gens de lettres,--cédant à quelques
amitiés et à quelques sollicitations, j’avais acquiescé aux statuts de
ladite Société, mais je me suis abstenu de paraître à aucune séance,--et
j’ai adressé à M. Pommier une lettre qu’il a oubliée ou qu’il n’a pas
reçue, dans laquelle je lui signifiais ma décision négative.
Je pense que M. Pommier pensera,--comme moi,--que nous n’avons qu’un
parti à prendre pour tâcher de reconquérir l’estime de nos
contemporains, c’est de restituer aux feuilles victimes les sommes
indûment perçues, en joignant à la somme indiquée dans la lettre de M.
Pommier celle qui, probablement, aura été retenue pour ma part de
contributions aux frais et dépenses de la Société.
Je prie les susdites feuilles victimes d’adresser à M. Pommier des
réclamations que, sans aucun doute, il ne leur laissera pas le temps de
faire.
Si parmi les journaux il en est à la reconnaissance plus ou moins
volontaire desquels je dois mettre des bornes,--il en est d’autres qui
me traitent tout différemment.
J’ai eu l’honneur d’être dernièrement le sujet d’une polémique assez
vive entre deux journaux belges.
L’un, le _Précurseur_, qui donne tous les mois un extrait des
_Guêpes_,--croyait devoir accompagner cet emprunt d’une note où il
affirmait à ses lecteurs--qu’attendu que je ne suis pas un écrivain
sérieux,--un écrivain politique, ce que j’écris ne doit être pris que
comme une charade, une énigme, un rébus, ou tout autre hors-d’œuvre
innocent que certaines feuilles donnent à leurs abonnés, et que mes
idées et mes opinions ne peuvent être considérées que comme non avenues.
Le _Fanal_, que je remercie beaucoup de sa bienveillance, a bien voulu
me défendre un peu.--Le _Précurseur_ a répondu en ces termes:
«Nous reproduisons, il est vrai, _chaque mois_, quelques passages des
_Guêpes_, mais le succès de cette production est _notre excuse_.--Les
lecteurs de journaux aiment quelquefois à se dérider, et les piqûres de
ces guêpes qui volent _à l’aventure_, atteignent _au hasard_,
s’acquittent de ce devoir avec beaucoup de succès.--Il ne s’agit pas ici
de la _justesse des pensées_, ni de la _solidité des principes_, ni de
l’_exactitude de l’observation_.--M. A. Karr est un _faiseur_ de
nouvelles et de _petits romans_.
_Quant à nous_, qui avons chaque jour une _besogne sérieuse_ à faire,
etc.»
Ah! ah!--voyons donc la besogne sérieuse.
J’occupe la première colonne.--Les deux suivantes sont consacrées à une
correspondance particulière, à une lettre adressée au _Précurseur_.--Ce
n’est donc pas encore cela la besogne sérieuse en question.
Quatrième colonne,--extraits des journaux anglais,--du _Morning
Chronicle_,--du _Times_,--du _Morning Post_,--du _Standart_,--ce n’est
pas encore là la besogne sérieuse du _Précurseur_,--ce n’est pas même la
besogne.--Continuons:
«_Nouvelles d’Espagne._--Lettre du chargé d’affaires, etc.;»--ce n’est
pas cela.
«La _Sentinelle des Pyrénées_ contient...»
«Proclamation de _Fernando Cadoz_.»--Jusqu’ici, il n’y a pas une ligne
appartenant à la rédaction du _Précurseur_.--Cherchons toujours.
Cinquième colonne.
«France.--Un journal prétend que...»--Ce ne peut être la besogne
sérieuse du _Précurseur_ qu’un autre journal prétende.
Allons toujours:
«_Extraits des journaux français._»
«Hollande.--On lit dans le _Noord-Brabander_...»--Ceci est de la besogne
du _Noord-Brabander_.
«_On_ écrit de Maestricht...»--Est-ce le _Précurseur_? non, c’est AU
_Precurseur_,--ce n’est pas encore cela.
Sixième colonne.
«Belgique.--On lit dans le _Moniteur_...» Qui cela, on?--ah! peut-être
bien le _Précurseur_;--c’est une besogne,--mais ce ne peut être cette
besogne si sérieuse.
«L’_Éclair_ publie...» Besogne de l’_Éclair_.
Où est donc la besogne sérieuse du _Précurseur_?
«Anvers.--Comme nous ne l’avions que trop malheureusement prédit...»