[GU] La seconde raison, est que voici cinq autres carrés de

papier:--trois approuvent la mesure et se disent les organes de

l’_opinion publique_;--deux autres,--aussi organes qu’eux de l’_opinion

publique_,--n’en disent pas un mot.

[GU] Il y a donc plusieurs opinions publiques sur le même sujet?

Le résumé de notre discussion--fut qu’il n’y a pas d’opinion

publique;--qu’il n’y a pas assez de bonheur dans le monde pour que tous

en aient une part;--que celui des uns n’existe qu’au détriment des

autres. Que, par cela qu’une mesure nuit à certains intérêts, elle sert

merveilleusement à certains autres.

Que l’_opinion publique_ se fait comme les _émeutes_, comme la _foule_.

Quand les journaux disent qu’il y a une émeute quelque part, les

bourgeois et les ouvriers vont voir l’émeute,--les gendarmes s’y

transportent pour la réprimer; ceux-ci prennent les curieux pour

l’émeute, et les bousculent, les curieux s’irritent et se défendent,--et

l’émeute se constitue.

Les gens qui vont voir une pièce où on leur dit qu’il y a _foule_--ne

s’aperçoivent pas qu’ils forment eux-mêmes cette foule, qu’ils venaient

voir autant que la pièce.

Beaucoup de gens s’empressent de se ranger à ce qu’on leur dit être

l’opinion publique,--surtout quand elle est contraire au gouvernement;

parce que, tout en obéissant à leur instinct de moutons de Panurge, ils

ont un certain air d’audace sans danger qui flatte le bourgeois.--Ils

seraient bien effrayés parfois s’ils savaient qu’ils sont à la tête de

l’opinion dont ils croient suivre la queue,--et qu’ils seraient seuls de

_leur opinion publique_--s’il n’y avait pas d’autres bourgeois pris dans

le même piége.

Une chose tourmentait surtout M...y, c’était de savoir où on _flétrit

les mesures_: car,--disait-il,--si chacun des membres de l’opinion

publique,--qui doivent être nombreux,--se contente de flétrir ladite

mesure chez lui,--comment le journal qui paraît ce matin a-t-il pu

rassembler, dans l’espace de quelques heures, toutes ces flétrissures

éparses d’une mesure prise hier matin,--pour pouvoir en former un total

qui lui permette de présenter le nombre de flétrissures qu’il a réunies

comme équivalant à une opinion publique?

Il doit y avoir un endroit où on flétrit les mesures,--comme il y a une

halle à la viande,--comme il y a une Bourse;--il doit y avoir un endroit

où on flétrit les mesures,--comme il y a un endroit où on en prend,--au

bout du pont Louis XV.

Il faisait beau;--nous nous mîmes en route pour une grande

promenade.--Aux Tuileries, il y avait beaucoup de monde autour d’un

bassin;--M...y s’approcha pour voir si ces gens étaient réunis pour

flétrir la mesure.--Ce n’était pas cela; ils n’avaient pas même l’air de

savoir qu’il y eût une mesure;--ils donnaient des miettes de pain aux

cygnes,--qui livraient leurs ailes entr’ouvertes au vent

printanier,--semblables à de petits navires à la voile.

Dans un autre coin du jardin, beaucoup de gens qui, comme tout le monde,

ont droit de considérer leur opinion comme partie intégrante de

l’opinion publique,--appréciaient, en lisant les journaux, la

mesure--qu’ils étaient censés avoir flétrie la veille.

Nous nous approchâmes d’un groupe fort serré,--à l’endroit appelé la

Petite-Provence,--mais c’étaient des gens qui se chauffaient au

soleil;--personne n’y parlait--de la mesure.

Sur les quais,--quelques Français vendaient des gâteaux de Nanterre,

quelques autres en achetaient;--les uns fouettaient leurs chevaux, les

autres regardaient couler l’eau.

De l’autre côté du pont, un monsieur lisait un livre mis sur le parapet

à l’étalage d’un bouquiniste, et faisait une corne à la page où il

restait de sa lecture, qu’il comptait continuer le lendemain.

Personne n’avait l’air de flétrir la mesure.--Ah!--voici bien du monde

rassemblé devant l’Institut.--Nous perçons la foule avec

peine;--c’étaient deux cochers qui se battaient. Nous demandâmes

pourquoi c’était,--parce qu’après tout ce pouvait bien être à cause de

la mesure:--l’un des cochers la flétrissant, l’autre ne la flétrissant

pas;--mais ce n’était pas cela: l’un avait pris une demi-botte de foin à

l’autre;--le volé fut rossé.

Nous prîmes alors la rue Guénégaud en suivant trois hommes qui en

entraînaient un autre.

--Qu’a-t-il fait? demanda M...y.

--C’est à cause des mesures, répondit le passant interpellé.

M...y avait un air triomphant:

--Venez, me dit-il, il s’agit cette fois de la mesure.

On fit entrer notre homme au nº 9, sous une porte ronde.

--Le voilà chez David, dit alors l’homme auquel M...y avait adressé sa

première question.

--Et que fait-on chez David? demanda M...y.

--C’est la _fourrière_, répondit l’homme.

--Est-ce là qu’on flétrit les mesures? demanda M...y.

--C’est là qu’on les vérifie.

--Comment?

--Oui, cet homme qu’on emmenait a été surpris par les agents à vendre à

faux poids.--On l’amène chez David.--Si David trouve que ses mesures ne

sont pas justes,--il met en fourrière les poids, les balances et tout le

bataclan.--C’est sans doute ce que vous appelez flétrir les mesures.

Ce n’était pas encore là ce que nous cherchions.--Découragés, nous

montâmes en voiture et nous allâmes à Saint-Ouen, comme nous faisions

souvent.--Là, grand nombre de Parisiens pêchaient à la ligne.--J’appelai

Bourdin, un batelier de mes amis,--qui avait l’obligeance de garder mon

canot.

_N. B._ J’apprends que le gouvernement l’a saisi et confisqué comme

n’ayant pas les dimensions qu’il lui plaît d’exiger par une ordonnance

qu’il aurait dû rendre avant que je fisse faire mon bateau;--et les

journaux disent qu’on désarme et qu’on disloque la flotte,--tandis

qu’au contraire on prend des moyens quelque peu extrêmes pour posséder

un plus grand nombre de bâtiments.--O mon pays! si mon canot peut servir

à ta gloire,--s’il peut surtout augmenter l’effectif de ta

flotte,--faire trembler la perfide Albion--et faire taire les

journaux,--je te l’offre de grand cœur.

Mais réellement,--pour un _ami du château_, ainsi que m’intitulent

certains carrés de papier,--on me traite assez mal;--le roi me donne

douze francs par an--pour son abonnement aux _Guêpes_,--et on prend mon

canot, qui m’a coûté cent écus.

J’appelai donc Bourdin,--Bourdin me mena près de ce pauvre canot, qui

était caché dans les saules;--il était fort joli, ma foi,--tout noir

avec une bordure orange,--et le plus rapide de ces doux parages;--nous

montâmes dedans,--et je laissai dériver jusqu’à Saint-Denis.--Nous

étions heureux comme deux poëtes que nous étions. C’était un spectacle

ravissant;--la rive était bordée de grands peupliers, droits comme des

clochers,--de saules bleuâtres,--de fleurs de toutes sortes, de spirées

avec leurs bouquets blancs, de campanules bleues;--sur l’eau il y avait

des nénufars jaunes et des anémones aquatiques.--Parfois un

martin-pêcheur traversait la rivière droit et rapide comme une flèche en

poussant un cri aigu;--à peine si nous avions le temps de voir son

plumage vert et bleu.--Nous regardions tout cela,--et nous écoutions les

bruits de l’air et de l’eau,--et, à l’heure où le soleil se couchait

derrière l’église Saint-Ouen,--nous arrivions à l’île Saint-Denis, dont

M. le maire,--M. Perrin,--un autre ami à moi qui joint à ses fonctions

municipales celles de restaurateur, et qui cache modestement son écharpe

tricolore sous un tablier de cuisine,--nous donnait un dîner excellent

et un vin de Bordeaux que M...y, qui s’y connaît, déclarait

irréprochable.

...J’oubliais la mesure..., personne ne la flétrissait, personne ne la

connaissait.

Je voulais seulement vous dire ce qu’il faut croire de ces phrases

stéréotypées dont les journaux sont si prodigues.

[GU] SUITE DES COMMENTAIRES SUR L’ŒUVRE DU COURRIER FRANÇAIS.--Il

faut que je termine mes commentaires sur l’œuvre du _Courrier

Français_.

Nous en étions à:

LES.

_Douzième observation_:--LES.

_Les_, article pluriel,--

«_Je_ n’est qu’un singulier, _vous_ est un _pluriel_.»--MOLIÈRE.

«_Pluriel_, terme de grammaire qui s’emploie pour caractériser un des

nombres destinés à marquer la quotité.»

GIRAULT DUVIVIER.

Je trouve la définition un peu moins claire que la chose définie, mais

c’est ainsi que procèdent tous les grammairiens;--Vaugelas est le

premier qui ait écrit _pluriel_, avant lui on disait et on écrivait

_plurier_.

On trouvera sans peine des exemples d’articles s’accordant aussi bien

avec leurs substantifs,--mais je ne pense pas qu’on en puisse trouver

qui s’accordent mieux. Comparez et jugez.

«_Le_ larcin,--_l_’inceste,--_le_ meurtre _des_ enfants et _des_

pères,--tout a eu sa place entre _les_ actions vertueuses.»

«Ta lyre, qui ravit par de si doux accords,

Te donne _les_ esprits dont je n’ai que _les_ corps.»

CHARLES IX à RONSARD.

«_La_ belle serviette et _le_ torchon doré.»

Poëme de la _Madeleine_.

«Il s’agit des cheveux blonds de la pécheresse dont elle essuya les

pieds du Christ.

«Je hais _le_ philosophe qui n’est pas sage pour lui-même: Μισω

σοφιστην, etc.»--EURIPIDE.

[GU] _Treizième observation._--FLOTS.

«L’auteur n’a pas répété _Océan_,--il n’a pas mis _vagues_ ni _lames_,

il a parfaitement distingué les nuances qui existent entre ces

mots.--_Flots_ est, des trois synonymes, celui qui engage le moins; les

autres ont un sens plus précis. Il a pour autorités plusieurs bons

écrivains.

«Quel respect ces _flots_ mugissants ont-ils pour le nom du

roi?»--SHAKSPEARE, la _Tempête_.

«Le _flot_ qui l’apporta...»--RACINE.

«Fendant le flot ému sous la brise qui passe.»

Alphonse ESQUIROS.

M. Alphonse Esquiros est un bon jeune homme,--autrefois poëte rêveur, ne

manquant pas d’une sorte de naïveté un peu affectée, mais assez

gracieuse;--c’est une de ces natures simples, semblables au fleuve

limpide d’Horace:

«Liquidus puroque simillimus amni,»

qui reflète dans son cours tout ce qu’il voit sur ses bords,--les grands

peupliers et les petites herbes, le soleil et les étoiles,--la barque

qui glisse et l’oiseau qui passe.

La poésie d’Alphonse Esquiros avait des qualités naturelles,--mais elle

manquait d’originalité,--elle reflétait trop ses lectures du moment;--je

l’ai vu, tour à tour, sans cependant copier servilement, imiter la

manière de M. Hugo,--celle de M. de Lamartine et celle de cent autres.

Il y a quelques mois, il publia une nouvelle fantastique inspirée de la

_Larme du diable_, de M. Th. Gautier, charmante création inspirée par le

_Faust_ de Goëthe.

A cette époque parut je ne sais quel livre de M. de Lamennais,--Esquiros

le lut, et fit l’_Évangile du peuple_;--le parquet se saisit de

l’affaire, et on mit Esquiros en prison,--comme M. de

Lamennais;--c’était pour Esquiros pousser l’imitation plus loin qu’il ne

l’avait cru.

S’il y avait en France un ministre de l’instruction publique,--il aurait

connu Esquiros,--il l’aurait fait venir et lui aurait dit: «Vous faites

de jolis vers aux arbres et à la lune, ne vous mêlez pas à ces choses;

quand vous imitez, n’imitez pas les gens que l’on met en prison.»

C’est ce qu’on ne fit pas, et on prit le crime d’Esquiros au

sérieux,--et on le mit à Sainte-Pélagie.

Qu’arriva-t-il de là? qu’il prit à son tour au sérieux le martyre et la

persécution; que les journaux, qui n’avaient jamais parlé de lui tant

qu’il n’avait eu que son talent, le louèrent beaucoup quand il fut mis

en prison,--ce qui prouva pour la millième fois que ce n’est pas du

talent, mais de la prison, qu’ils font cas.

Et encore que ce pauvre enfant innocent et doux comme une

fille--s’ennuie,--s’attriste, pleure,--réclame le soleil et l’air,--fait

de jolis vers là-dessus en retour desquels, comme martyr, persécuté

_pour le peuple_, il reçoit de mauvais lieux communs emphatiques.

[GU] _Quatorzième observation._--REMONTENT.

Il n’y a ici qu’un petit défaut,--c’est que, pour que sa phrase eût un

sens, l’auteur aurait dû dire _descendent_; cependant le mot est

correctement orthographié.

_Quinzième observation._--GRADUELLEMENT.

Je n’ai trouvé ce mot employé qu’autour des mirlitons.

«Je sens que _graduellement_

«Mon amour est plus violent.»

[GU] _Seizième observation._--ET.

Il y a plusieurs façons d’écrire ce mot: est,--haie,--hé,--hait.--Notre

auteur ne s’y est pas trompé, et a parfaitement choisi celui de ces mots

qui convenait à sa phrase.

[GU] _Dix-septième observation._--LENTEMENT.

«Il faut aller _lentement_ à accuser ses amis.»

SAINT-ÉVREMONT.

Ces deux adverbes,--graduellement et lentement,--sont peu agréables à

l’oreille;--mais des écrivains fort châtiés n’ont pas cru devoir éviter

des consonnances semblables.

«Elle se tenait à cheval _dextrement_ et _dispostement_.»

BRANTÔME.

«_Conséquemment_ il perd la somme, ou il est _incontestablement_ déchu

de son droit.» LA BRUYÈRE.

Certes, commettre une faute avec La Bruyère,--ce n’est plus une faute,

c’est une beauté.

Qu’est-ce que les puristes d’ailleurs,--et qu’est-ce que la langue?

L’académie-dictionnaire 1798--ne veut-elle pas qu’on prononce

_quatre-z-yeux_?

PASCAL ne dit-il pas--«elle a couru de _grandes risques_

Et l’ACADÉMIE,--en faisant remarquer que _risque_ est

masculin,--n’excepte-t-elle pas--cette locution: A _toute_ risque?

Et MOLIÈRE, dans le _Florentin_,--_rebarbaratif_?

Et VAUGELAS, _sens_ dessus dessous?

Et M. DE PONGERVILLE, de l’Académie,--dans le dialogue familier,--sens

_sus_ dessus?

Et BOSSUET: C’est là que règne _un pleur_ éternel?

Je termine ce travail--en constatant que l’œuvre que nous venons

d’examiner est un des morceaux les plus remarquables sous les deux

rapports de la pensée et du style--qu’ait produits jusqu’ici la

littérature politique des carrés de papier se disant _organes de

l’opinion publique_ ou _boulevard des libertés_.

[GU] LE SECRET DE LA PARESSE.--Il y a deux ennemis irréconciliables,

acharnés, mortels,--comme le sont les gens forcés de vivre ensemble:--ce

sont le corps et la pensée,--la partie matérielle et la partie

intellectuelle de notre être.

Tout le monde a éprouvé, au moment de se mettre au travail,--une sourde

hésitation, suite d’une lutte entre l’esprit qui veut et le corps qui ne

veut pas:--tous les poëtes anciens en ont parlé;--quel est l’homme

d’ailleurs qui n’a pas entendu mille fois au dedans de lui le dialogue

suivant:

LA PENSÉE. Les formes incomplètes et sans contours qui passent devant

moi avec des nuances douteuses et changeantes--semblent prendre un corps

et une couleur,--le nuage se dissipe, le chaos a cessé de s’agiter, tout

se met en ordre; travaillons.

LE CORPS. Il fait un beau soleil,--peut-être le dernier de l’année,--on

trouverait, j’en suis sûr, encore une violette en fleur sous les

feuilles sèches;--nous devrions aller nous promener dans le jardin.

Cette proposition maladroite, sans précautions oratoires, n’obtient

d’ordinaire aucun succès; c’est comme si l’on disait à un homme qui a

soif: «Voilà un excellent morceau de pâté.» La pensée ne daigne pas

seulement répondre,--elle s’obstine à vouloir travailler et à

contraindre le corps à prendre la plume.

Celui-ci, qui est paresseux, comme vous savez,--comprend alors qu’il ne

faut pas heurter de front cette fantaisie de travail,--mais qu’il faut,

au contraire, y rattacher d’une manière indirecte la distraction qui

doit plus tard la détruire.

LE CORPS. Le grand air rafraîchit la tête et fait du bien à

l’imagination, et puis, il y a tant de souvenirs pour vous, ma belle,

dans ces fleurs que vous m’avez fait planter,--et que vous me faites

arroser l’été,--que vous serez d’autant mieux disposée au travail quand

vous les aurez revues quelques instants.

LA PENSÉE (_à part_). Peut-être ce butor a-t-il raison.--Allons au

jardin.

Dès lors la pensée est perdue! Une fois au jardin, la malheureuse se

divise à l’infini:--elle suit la feuille qui s’envole; ce rosier

dépouillé lui rappelle un bouquet qu’elle a donné il y a

longtemps;--chaque arbre, chaque plante, est habité par un souvenir

comme les hamadryades de la poésie antique.

Tous l’entourent, la caressent, l’occupent, et le travail est oublié.

C’est ce qui arrive chaque fois qu’elle essaye une bataille en plaine

avec le corps, qui a pour lui la paresse,--la plus puissante de toutes

les passions,--celle qui triomphe de toutes les autres et les anéantit.

La pensée ne l’emporte pas; elle peut s’élever à son insu à une hauteur

où il ne puisse plus l’atteindre.--Il faut qu’elle ruse,--qu’elle le

trompe, pour le jeter dans une de ces occupations d’habitude, auxquelles

il peut se livrer seul sans son concours à elle.

LA PENSÉE. Or ça, mon bon ami, voyons donc si vous saurez bien me

tailler cinq ou six plumes?

Tailler des plumes est une chose que la main fait d’elle-même.

Pendant que le corps taille des plumes, la pensée s’échappe furtivement;

mais quelquefois le corps saisit le premier prétexte venu pour ne pas

tailler de plumes.

LE CORPS. Vous en aurez six toutes neuves, ma mie.--J’aime mieux faire

des armes.

LA PENSÉE. Y pensez-vous, mon bon ami? vous exténuer comme hier! j’en

suis encore malade,--ou prendre un rhume de cerveau,--et j’en

mourrai.--Je ne vous cache pas même que je vous trouve un peu pâle

aujourd’hui;--et, puisque vous ne pouvez pas rester en

place,--promenez-vous dans la chambre en long et en large.

Si le corps est assez sot pour se laisser prendre à cette fausse

sollicitude,--pendant qu’il s’agite machinalement dans cet étroit

espace,--la pensée, qui n’a que faire à cela, s’envole et lui échappe.

Il y a, il est vrai, des corps innocents et niais qu’on peut occuper et

distraire avec la moindre des choses: ils se laissent prendre à jouer du

piano sur leur table;--un poëte de mes amis a un corps qui s’amuse à

s’arracher un à un les cils des yeux.

Mais il en est de plus récalcitrants,--ceux-là se défient de toute

occupation qui leur est indiquée par la pensée, il faut qu’elle ne

compte que sur un hasard extérieur,--sur un de ces bruits monotones

qu’on entend sans l’écouter; le vent qui souffle dans les feuilles,--une

cloche qui tinte,--la pluie qui bat les vitres,--la mer qui gronde au

loin.

Ces bruits le bercent, et il s’endort comme Argus aux sons de la flûte

de Mercure;--puis tout à coup il se réveille en sursaut,--et il

s’aperçoit que la pensée l’a laissé là,--il la regarde,--il la suit d’un

œil hébété,--comme l’enfant entre les mains duquel vient de glisser

une fauvette,--il la voit sur la plus haute branche d’un acacia secouer

ses plumes au soleil,--il l’entend chanter librement.

Et le pauvre corps, qui s’ennuie alors de n’avoir plus l’esclave

intelligente qui lui invente des plaisirs et l’aide à les conquérir,

passe par les conditions qu’elle veut lui imposer pour la faire

redescendre,--octroie une charte,--et consent à écrire sous sa dictée.

Janvier 1842.

Règlement de comptes.--Un pèlerinage.--M. Aimé Martin.--M.

Lebœuf et une trompette.--Un colonel et un triangle.--Jugement

d’un jugement.--Le colin-maillard.--Les cantonniers des Tuileries à

la place Louis XVI.--Les nouveaux pairs.--M. de Balzac et une

petite chose.--La quatrième page des journaux et les brevets du

roi.--M. Cherubini.--Le général Bugeaud.--A quoi ressemble la

guerre d’Afrique.--Une bonne intention du duc d’Orléans.--La

Chambre des députés.--Consolations à une veuve.--Un joli

métier.--Aménités d’un carré de papier.--Une besogne

sérieuse.--Correspondance.--Un secret d’influence.--Les écoles

gratuites de dessin.

[GU] A la fin de l’année,--il faut, quand on le peut,--régler ses

comptes.

Je trouve deux notes sur mon agenda:

La première contient ces mots: «Pèlerinage annuel à Honfleur;»

La seconde: «Ne pas oublier de faire un peu de chagrin à M. Aimé

Martin.»

Le pèlerinage à Honfleur ne me prendra que deux heures avant de

retourner à Paris.

Il s’explique par un beau distique que je fis autrefois,--et dont je

n’ai gardé que le premier vers, parce que le second renfermait des

longueurs:

«Des malheurs évités le bonheur se compose!»

L’homme le plus ennuyeux que j’aie jamais rencontré est un certain***,

aubergiste à Honfleur;--j’ai eu à supporter ses familiarités et sa

conversation opiniâtre pendant vingt-quatre heures que j’ai passées

chez lui;--mais qu’est-ce que la familiarité avec un homme qui est là et

qui s’efforce d’y mettre quelques bornes,--en comparaison de celle qu’il

étale à l’égard des absents qui ne peuvent se défendre?

--Goûtez-moi ce vin,--mon cher ami,--me disait-il,--Méry n’en voulait

pas d’autre quand il venait ici;--ah! ah!--vous ne voulez pas qu’on

détache les huîtres,--c’est absolument comme Eugène Sue;--le

connaissez-vous?--c’est un de mes bons amis;--et Hugo--donc!--c’est ici

qu’il a fait le _Gamin de Paris_, son dernier

vaudeville;--connaissez-vous Bérat? c’est un charmant sculpteur, vous

n’êtes pas sans avoir vu son lion de marbre aux Tuileries?

Et, quand je sortais, il me suivait--et ne me quittait qu’avec peine

pour dormir, de telle sorte que mon voyage avait un but qui fut tout à

fait manqué.

Depuis ce temps, je vais tous les ans à Honfleur _ne pas voir_***.

Je m’embarque au Havre,--j’arrive à Honfleur,--je suis tout près de

lui,--je me rappelle bien l’ennui qu’il m’a causé dans ses moindres

circonstances, et je savoure avec friandise la joie d’en être

débarrassé;--il est là,--à vingt pas de moi,--je pourrais le voir et je

ne le vois pas,--je pourrais l’entendre et je ne l’entends pas.

Je ressens ce bien-être du convalescent qui vient de se raccrocher aux

branches de la vie,--je regarde de loin la maison de *** comme le

naufragé regarde la mer, aux fureurs de laquelle il vient

d’échapper,--et moi qui ai si peur de l’ennui!--moi qui ne peux le

supporter un instant!

Ailleurs,--à Paris,--ne pas voir ***, c’est un plaisir émoussé,--on

ne le sent pas plus que la joie de la santé quand on se porte

bien;--c’est au château de Chilon,--en sortant de ce souterrain plus bas

que le lac qui baigne ses murs,--que j’ai savouré la joie de la

liberté;--c’est après avoir vu le roc usé par les pas des

prisonniers--que j’ai senti ma poitrine se dilater à la pensée que

j’étais libre!

C’est à Honfleur--qu’on peut apprécier tout le plaisir de ne pas voir

***;--c’est dans ces rues, où il a passé peut-être un moment avant

vous,--que vous comprendrez ce qu’il y a d’heureux à ne pas le

rencontrer;--c’est une sorte d’assaisonnement qui ajoute à tout une

saveur inusitée.

Gravissez la côte de Grâce,--jetez les yeux sur la mer,--et, si vous

connaissez ***, après vous être dit: «Je vois la mer!»--dites-vous:

«Et je ne vois pas ***!--et vous sentirez tout ce que le second

plaisir ajoute au premier.

Pour moi, le souvenir de l’ennui que m’a causé cet homme n’a rien perdu

de son âcreté:--je hais la couleur de la chambre que j’ai habitée chez

lui,--je hais ce que j’y ai mangé;--j’aimais autrefois les

éperlans,--maintenant je les trouve ennuyeux,--parce que j’en ai mangé

avec lui,--et je n’en mange jamais.

Ç’a été pour moi une consolation dans une infinité de traverses et de

tourments.--Oui, disais-je--au milieu des plus grands ennuis;--_mais_ je

suis à cinquante lieues de ***.

Pour M. Aimé Martin,--nous en parlerons une autre fois.

M. Lebœuf, député,--recevant l’autre jour la lettre de convocation

pour l’ouverture de la Chambre,--dit à son domestique:

--Qu’est-ce qui apporte ça... _une trompette_?

--Oui, monsieur.

--Faites-_la_ asseoir et rafraîchir.

[GU] Un autre de nos honorables est colonel de la garde nationale;--un

monsieur, électeur, lui recommandait, pour obtenir je ne sais quoi, son

fils, qui fait partie de la musique dans la légion que commande le

député;--le pauvre colonel ne connaissait pas plus le fils qu’il ne

connaissait le père,--il savait seulement qu’il était électeur.

--Et comment se nomme M. votre fils, demanda-t-il (moyen adroit pour

savoir en même temps le nom du père).

--Il s’appelle Gobinard.

--Gobinard?

--Oui... Gobinard.

--Ah! oui, Gobinard... j’y suis... Gobinard... très-bien!... Gobinard...

je me rappelle parfaitement... Gobinard... Et qu’est-ce qu’il est, M.

votre fils,--monsieur Gobinard?

--Il est triangle.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 13 / 47 段