Duret.--M. Lemaire.--M. Pradier.--Un nouveau métier.--L’arbre de la
rue Laffitte.--Les annonces.--Les réclames.--Un rhume de
cerveau.--Un menu du _Constitutionnel_.--D’un acte de bienfaisance
qui aurait pu être fait.--Les départements vertueux et les
départements corrompus.--M. Ledru-Rollin.--Un nouveau noble.--M.
Ingres et M. le duc d’Orléans.--Les prévenus.--L’opinion
publique.--Suite des commentaires sur l’œuvre du _Courrier
français_.--M. Esquiros.--Le secret de la paresse.
[GU] Quand un journaliste parle de la _presse_ en général,--c’est tout
ce qu’il y a de vertueux, d’honnête, de désintéressé, de respectable.
C’est la seule majesté qu’il soit possible de reconnaître.--Les lois
doivent plier devant elle;--c’est un crime de se défendre contre ses
attaques;--elle a raison sur tout et contre tout.--La presse est
infaillible.
Nous pourrions un peu démêler ce faisceau serré et en examiner chaque
brin et chaque fascine l’un après l’autre,--mais laissons ce soin à la
presse elle-même.
La presse se divise en deux grands partis: 1º ceux qui sont pour le
gouvernement, c’est-à-dire qui veulent obtenir d’_amitié_ les places et
l’argent;
2º Ceux qui sont contre le gouvernement, c’est-à-dire qui veulent
prendre de force l’argent et les places. Chacun de ces deux partis
traite l’autre fort mal.
Prenons un journal ministériel: Les journaux de l’opposition sont des
anarchistes,--des révolutionnaires,--des fauteurs de troubles et de
désordres.
Un journal de l’opposition, parlant des journaux ministériels,--les
appelle des journaux corrompus et vendus au pouvoir,--des oppresseurs du
peuple;--puis, si d’autre part vous recueillez les jugements portés sur
les hommes parvenus de la presse par ceux qui ne sont pas parvenus, si
nous admettons en principe que la presse est infaillible, nous sommes
fort embarrassés quand elle se trouve ainsi divisée. Chacun des deux
partis est de la presse qui est infaillible, il faudrait donc croire et
admettre ce qu’ils disent tous les deux l’un de l’autre.
[GU] Je ne compte pas vous entretenir du tombeau de
Napoléon;--quatre-vingt-trois projets de tombeau! Il n’y avait, selon
moi, qu’un tombeau,--pour l’empereur,--celui que la destinée lui avait
donné dans une île presque déserte, sous un arbre.
Puis ensuite,--comme la pensée semble comme les vents avoir plusieurs
couches à diverses hauteurs; au point de vue de la gloire humaine, de
l’orgueil national,--c’est-à-dire au-dessous du point de vue
poétique,--il fallait l’enterrer à Saint-Denis, là où il avait fait
faire deux portes en bronze pour son tombeau; et enfin, au point de vue
de l’admiration contemporaine de ses soldats, il fallait le mettre sous
la colonne de la place Vendôme.
Je ne parlerai donc pas des quatre-vingt-trois projets qui tous ont la
prétention d’être exécutés aux Invalides; d’ailleurs, qu’est-ce que ces
concours où la plupart des artistes les plus distingués d’un pays ne se
mêlent pas?--Lemaire est à Pétersbourg.--Pradier en Italie.--Duret bien
plus loin, car il est au fond de son atelier, où il boude.--M. Visconti
a conçu un projet qui ne manque pas de grandeur.
M. Marochetti en a présenté un qui paraît réunir plusieurs
suffrages,--mais qui présente en même temps une petite difficulté qui
pourrait bien faire reculer le jury d’examen:--il faudrait commencer par
enlever la voûte et le dôme des Invalides.
[GU] Au commencement de la saison, on a eu à enregistrer cinq ou six
morts funestes de savants,--d’artistes, etc.,--sans compter les
propriétaires et les pauvres diables, victimes de leur propre maladresse
à la chasse, ou de celles de leurs compagnons;--ceci coïncidant avec la
diminution progressive du gibier,--donne pour résultat qu’il se tue
beaucoup moins de perdreaux que de chasseurs.
On lit ceci dans un journal--(_N. B._ C’est un sarcasme):
«Nos escadres de la Méditerranée, qui _offusquaient l’Angleterre_, ont
été dispersées et désunies. Mais le _Moniteur_ s’empressait hier de nous
offrir une _glorieuse compensation_ à cette humiliation maritime: il
résulte d’un rapport du prince de Joinville, daté de Terre-Neuve, que
nous n’avons pas cessé _d’occuper un rang des plus brillants_ sous le
rapport de la pêche de la morue et des harengs.»
De même qu’en fait de modes d’habits on voit succéder les gilets trop
longs aux gilets trop courts;--de même, en fait de mode de langage, au
chauvinisme qui, sous la Restauration, montrait toujours un soldat
français triomphant des armées coalisées de l’Europe,--a succédé,
aujourd’hui, un autre ridicule qui consiste, de la part des journaux, à
montrer toujours la France humiliée et foulée aux pieds. Un journal un
peu répandu doit au moins deux fois la semaine raconter qu’un Français a
reçu des coups de pieds à Pétersbourg, qu’un autre a été empalé à
Constantinople, et un troisième mangé quelque autre part; tant ces
honnêtes journaux se complaisent dans une humiliation que le plus
souvent ils inventent. Mais ici, on peut voir d’une manière manifeste ce
que c’est que la politique de ces pauvres carrés de papier.
Ils seraient fort étonnés si on leur disait: «Mais cette pêche du hareng
et de la morue est une des branches de commerce les plus importantes;
mais c’est la vie de populations entières; mais il y avait plus de vingt
ans qu’on n’avait pas fait une bonne pêche: il y avait plus de vingt ans
qu’un nombre prodigieux de familles vivaient dans la misère et dans les
privations.
Oui, certes, c’est une belle compensation à une diminution d’appareil
militaire, et de fanfaronnades inutiles.
Mais on dit que je fais des paradoxes quand je crie, comme je le fais
depuis trois ans, que le premier besoin du peuple, c’est de manger.
[GU] Ah! si vous voyiez, comme moi, ces pauvres pêcheurs de la Normandie
et de la Bretagne;--leurs durs travaux,--leurs journées et leurs nuits
de fatigues avec la mort sous les pieds;--si vous voyiez, comme moi,
toutes ces blondes familles de dix enfants, à peine vêtus, à peine
nourris, quand leur père revient sans rapporter de quoi souper,
remerciant Dieu de ce qu’il n’a pas permis qu’il fût englouti dans les
vagues de l’Océan; vous ne trouveriez pas que ce soit une nouvelle si
peu importante, si ridicule même, celle qui vient vous dire que cette
année la pêche du hareng a été favorable, et que tous ces gens-là
mangeront.
[GU] Je me rappelle un temps où Henry Monnier n’avait pas de plus grand
plaisir que de chercher les métiers bizarres et inconnus auxquels se
livrent certaines gens. Il a fait ainsi de singulières découvertes. En
voici un qu’il n’a pas trouvé, et que ni lui ni moi n’aurions inventé.
Les habitants de la campagne ne sont guère exposés, en fait de maladies,
qu’à des pleurésies et des fluxions de poitrine,--on leur ordonne des
sangsues.--Le village d’Augerville-Bayeul est situé à cinq lieues de
Havre,--d’où il tire ses sangsues. Au Havre chaque sangsue coûte sept
sous. C’est fort cher. Une brave femme du pays a imaginé de louer des
sangsues,--elle en a acheté une vingtaine et elle s’est faite bergère de
ce noir troupeau,--elle les soigne et les entretient; quand un malade a
besoin de sangsues, elle en loue la quantité demandée à l’heure ou à la
saignée;--l’opération faite, on lui rapporte ses sangsues.--Si
quelqu’une de ses sangsues meurt ou fait une maladie entraînant
incapacité de travail, elle se fait payer la valeur de la morte,--ou
convenablement indemniser de la perte qui résulte de l’indisposition de
son animal.
[GU] Le monsieur qui annonçait dans les journaux--_des graines de
l’orgueil de la Chine_ à vendre,--rue Laffitte, 40,--a profité de l’avis
que je lui ai donné dans le volume du mois dernier.
Je faisais remarquer que les annonces publiées pendant le mois
d’octobre--portaient que cet arbre--se semait d’_octobre à
novembre_,--et que les annonces insérées dans les journaux--omettaient
cette particularité.
Qu’a fait le monsieur,--le planteur de la Louisiane?--Il a continué à
publier des annonces à la quatrième page des journaux;--seulement dans
ces dernières annonces publiées tout le long du mois de
novembre,--l’orgueil de la Chine--(en chinois _arbor sancta_) ne se sème
plus du tout d’_octobre à novembre_,--il se sème maintenant de la
_mi-octobre jusqu’à la mi-mars_.
Pas avant,--pas après.
Mais que feront ces braves gens qui, sur la foi de la première
annonce,--ont acheté et semé de la graine de l’orgueil de la Chine?
Ces gens-là, dites-vous?
Oui.
Eh bien,--ils en achèteront d’autre, qu’ils sèmeront maintenant de la
mi-octobre à la mi-mars.
Parbleu! l’ami Mars est venu là fort à propos et s’est montré un
véritable ami pour prolonger le délai pendant lequel le planteur de la
Louisiane--espère duper le public,--avec l’assistance des carrés de
papier de toutes les couleurs et de toutes les opinions,--un franc la
ligne.
Sérieusement,--carrés de papier,--croyez-vous jouer là un rôle bien
honorable,--que d’être ainsi complices de toutes les friponneries
contemporaines,--de tous les charlatanismes,--de vous établir compère de
tous les marchands d’orviétans?
[GU] Vous répondez: «_On_ sait bien que la quatrième page des journaux
est livrée aux annonces--et que nous ne sommes pas responsables de ce
qu’elles disent.»
On? qui est-ce que ce _on_?--vous,--moi..., et ce n’est pas ici le lieu
de dire que je m’y suis laissé prendre plus d’une fois.
«Et, d’ailleurs, ajoutez-vous en général, la signature des gérants
précède les annonces, ce qui explique, clair comme le jour, que nous ne
garantissons pas au public la vérité des annonces que nous insérons.»
Très bien;--mais alors, gens si vertueux pendant trois pages, pourquoi
cette facilité de mœurs à la quatrième page? pourquoi ne pas mettre
en gros caractères en haut de votre quatrième page:
«Ceci est un mur public--où on affiche ce qu’on veut,--moyennant la
somme de...--Nous ne garantissons pas ce qu’il plaît aux marchands d’y
mettre;--ce sont eux qui parlent--et qui crient ainsi leur
marchandise--à une distance où leur voix ne parviendrait pas.»
Vous ne l’avez jamais fait, carrés de papier, vous ne le ferez pas; bien
plus, quand vous avez pensé qu’_on_ commençait à soupçonner que ce
pouvait bien être cela, vous avez imaginé la _réclame_; la réclame est
une annonce mieux déguisée, là le journal ne se contente pas de ne pas
dire qu’il ne garantit pas le vérité de ce qu’il publie.
Là, il assume toute la responsabilité de la chose; là, il prend la
parole, il se fait crieur public, il annonce lui même les marchandises
plus ou moins honteuses, et il donne son opinion à lui, il dit _je_; par
exemple, c’est dix sous de plus.
Il dit: «_Nous_ ne saurions trop recommander la pommade de M. un tel.
«_Nous_ avons vu des effets surprenants de la poudre de madame de
Trois-Étoiles.»
Le tout signé du nom de chaque rédacteur ou gérant responsable.
[GU] Pendant que nous parlons des annonces,--disons que le _Journal des
Débats_, ce rigoriste--qui prêche la morale, publie à sa quatrième page
des annonces dont je ne puis pas imprimer ici le contenu,--et une
gravure--représentant une femme qui se livre à des danses prohibées par
la police, et qui, tout en dansant, appuie son pouce sur son nez et fait
tourner sa main sur ce pivot pour narguer un garde municipal qui la
regarde.
[GU] Il est un mal horrible,--un mal qui, en quelques instants, fait de
l’homme le plus spirituel une buse et un idiot;--je veux parler du rhume
de cerveau. Un rhume de cerveau fait horriblement souffrir, et rend en
même temps parfaitement ridicule.--Un jeune homme est obligé d’attendre
la nuit, dans un jardin, un entretien longtemps désiré et demandé.--Tout
ce qui l’entoure invite à la plus douce et à la plus poétique
rêverie;--la lune monte à travers les arbres,--les clématites exhalent
de suaves odeurs.--Il entend des pas légers et le frôlement d’une
robe,--c’est elle!--son cœur bat si fort, qu’il semble qu’il va
rompre sa poitrine pour s’échapper.--Enfin, il pourra donc lui dire tout
ce qu’elle lui a inspiré depuis qu’il la connaît;--il va lui révéler
tout ce trésor d’amour qu’il a amassé dans son âme,--et les premiers
mots qu’il prononce sont ceux-ci: «Ah! badabe, cobe je vous aibe!»
Le malheureux s’est enrhumé à attendre sous les arbres. Un autre a à
prononcer un discours en public,--un toast à porter dans un gueuleton
patriotique;--il répète son toast d’avance et s’entend avec effroi dire:
«Bessieurs, dous dous sobes réudis dans ude intention purebent
patriotique,--ou: «Je debande la bort des tyrans.»
Comment faire? Son discours lui a coûté bien du mal--et ferait tant
d’effet!--à coup sûr on le mettrait dans le journal.--Il va trouver un
médecin.
--Bossieur, il faut que vous me rendiez un grand service.
--Volontiers, monsieur, si cela dépend de moi.
--J’aibe à le croire, bossieur;--j’ai ud’affreux _rhube de cerbeau_.
--Ah! ah! un coryza?
--Un rhube de cerbeau!
--Oui,--j’entends bien,--c’est ce que nous appelons un coryza.
Le malade est flatté de voir que la science s’est occupée assez
spécialement de son mal pour lui donner un nom inconnu du vulgaire;--il
se voit d’avance guéri.
--Bossieur,--c’est que, pour ud’ adiversaire, je suis bembe d’un dîder,
et il d’y a pas boyen d’y banquer.
--Cela n’empêche pas de manger,--seulement les aliments vous paraîtront
moins savoureux.
--Bossieur, s’il s’agissait seulebent de banger... ça de be ferait
rien,--je be boque des alibents,--mais c’est que j’ai un discours à
prodoncer,--et vous compredez qu’avec bon rhube de cerbeau,--on
d’entendra pas le boindre bot.
--Alors, c’est fort désagréable.
--Qu’est-ce qu’il faut faire, bossieur, pour bon rhube de cerbeau?
--Pour votre coryza?
--Oui,--bossieur,--on b’avait dit de redifler de l’eau de Cologne.
--Ça n’est pas mauvais.
--Ça n’est pas bauvais, bais j’en d’ai rediflé trois verres et ça de va
pas bieux.--On m’avait dit également de be bettre du suif de chandelle
autour du dez.
--On en a vu de bons effets.
--Je be suis bis deux chandelles entières sur la figure et ça de va pas
bieux.--Qu’est-ce qu’il faut faire, bossieur?
--Il faut essayer d’une fumigation.
--Et ça be guérira-t-il?
--C’est possible.
--Cobent! ça d’est pas sûr!
--Non, monsieur.
--Et vous d’avez pas d’autre boyen?
--Des bains de pieds.
--Ah! et ça be guérira-t-il?
--Peut-être,--d’ailleurs, ça n’est jamais bien long, attendez que ça se
passe.
Et le malade s’en va persuadé que les médecins, comme certains parrains
de complaisance, se sont contentés de donner un nom au rhume de
cerveau,--sans se soucier de ce qu’il deviendrait à l’avenir;
Qu’ils sont très-forts sur la lèpre qu’on n’a plus, et sur la peste
qu’on n’a pas;--mais qu’ils ne savent rien sur les rhumes de cerveau et
sur les cors aux pieds.
[GU] Le _Constitutionnel_, en parlant d’un repas donné par M. O’Connell,
a fait une énumération qui a lieu d’étonner de la part d’un journal qui
compte au nombre de ses fondateurs des hommes qui passent pour savoir
manger.
On lit dans le menu du _Constitutionnel_: «Cent pommes de pin» (_pine
apple_, que le _Constitutionnel_ traduit par _pommes de pin_--veut dire
_ananas_. Il y a de quoi rompre la bonne harmonie qui existe, d’après
certains journaux, ou qui n’existe pas, d’après certains autres, entre
la France et l’Angleterre, en prêtant de semblables nourritures à nos
voisins). Le _Constitutionnel_ ajoute: «Trente plats d’orange et _autres
tourtes_.»
Ce mot me rappelle une locution semblable d’un portier que j’ai eu et
qu’on appelait M. Gorrain. «Monsieur, disait-il, malgré les crimes des
jésuites, il ne faut pas oublier que c’est à eux que nous devons
l’importation des abricotiers, des dindons et d’une multitude d’autres
fruits à noyau.»
[GU] L’autre jour,--dans une maison--où on lisait le journal à haute
voix, le lecteur arriva à cette anecdote:
«Le roi était attendu hier, vers une heure, au château des
Tuileries.--Tout à coup des cris: Au secours! un homme se noie! se font
entendre,--dix batelets se détachent de la rive,--on saisit un homme qui
allait disparaître,--on le porte au bureau de secours,--puis chez le
commissaire de police,--où cet homme déclare que c’est la misère qui l’a
poussé à cet acte de désespoir.»
Le lecteur s’arrêta.
--Continuez donc, lui dit la maîtresse de la maison.
--Mais c’est tout; il y a un point.
--Mais non;--il est impossible que le roi n’ait pas fait donner des
secours... Tournez la page.
--Je la tourne, et je lis: «Nous ne saurions trop recommander à nos
lecteurs le mou de veau...»
--Assez... Comment, le roi?
--Il ne passait peut-être pas précisément à ce moment-là;--et puis, on
peut ne pas lui avoir dit la chose.
--C’est égal, il n’a pas eu de bonheur cette fois-là.
[GU] Il est évident que la presse est l’origine de l’horrible désordre
qui mine la société.--Quelques niais demandent à ce sujet des lois
répressives.--Je l’ai dit vingt fois,--c’est, au contraire, le moment de
lui mettre la bride sur le cou.--Laissez la presse libre,--sans
cautionnement,--sans timbre,--sans procès,--dans deux ans la presse sera
morte ou réformée et moralisée.--C’est une gageure que je tiendrais en
mettant ma tête pour enjeu.
Toutes ces sociétés secrètes sont comme les _mans_ qu’on trouve dans la
terre, où ils rongent les racines; le soleil, le jour et l’air les font
mourir.
[GU] Si la presse était libre,--les communistes, les égalitaires, qui
sais-je, moi, chacune des trente ou quarante républiques dont se compose
le parti républicain aurait son journal et développerait ses idées.--Vos
lois répressives de la presse donnent à tous les journaux de toutes les
opinions des limites égales dans l’expression de leurs opinions,--qui
rendent leur langage presque identique, de telle sorte qu’ils se
trouvent combattre ensemble,--et dans les mêmes rangs contre vous,--pour
des causes toutes différentes, ou ennemies.
Laissez chacun arborer l’étendard qui lui plaît,--et vous verrez cette
grande armée de l’opposition que, par vos sottes lois répressives, vous
réunissez malgré elle sous un seul et même drapeau d’une couleur bizarre
formée du mélange de tant de nuances,--vous la verrez se diviser en
petites cohortes, chacune sous son véritable étendard, avec ses
couleurs, combattant pour son compte,--et contre ses alliées
d’aujourd’hui.
Le procès fait à Me Ledru-Rollin, et qui se termine par la
condamnation de cet avocat,--est encore une sottise.--Votre gouvernement
représentatif est un mensonge--si un candidat ne peut exprimer sa
véritable opinion.--J’admets ici que Me Ledru, ou tout autre avocat,
ait une véritable opinion.
Ne comprenez-vous pas, d’ailleurs, que Me Ledru ou tout autre, forcé
par vos lois à l’hypocrisie,--réunira les suffrages de toutes les
nuances qui avoisinent la sienne,--au lieu d’être réduit à ses
véritables sectaires?
[GU] Le _National_ a eu un nouveau procès;--cette fois il a été
acquitté.--Il a appelé encore ce jugement une leçon donnée au pouvoir.
M. Ledru-Rollin a été condamné.--On a dit que c’était une erreur du
jury.
M. Quesnaut, candidat ministériel, échoue à Cherbourg.--Gloire aux
électeurs,--leur bon sens et leur patriotisme sauvent la France.
M. Hébert, autre candidat ministériel, est nommé à Pont-Audemer à une
grande majorité.--On crie à la corruption,--à la vénalité,--à
l’ignorance.
Ainsi, il y a des départements entiers corrompus et des départements
vertueux;--cela vient de l’eau ou de l’air:--on n’en sait rien.
Cela est décidément par trop leste,--et le gouvernement maintient des
lois répressives contre les journaux!--Mais laissez-les donc faire,--je
vous le répète,--laissez-les deux ans,--laissez-les un an,--et la presse
sera morte ou réformée.
[GU] Un M. Doyen, âgé de quatre-vingt-six ans, vient de faire entériner
par la cour royale des lettres patentes qui lui confèrent le titre de
baron;--ces lettres ne sont que la confirmation d’un titre qui remonte à
1628.--C’est s’aviser un peu sur le tard, et cela ressemble un peu à ce
que faisaient les seigneurs qui voulaient mourir dans un habit de moine
de quelque ordre religieux,--supposant sans doute qu’ainsi déguisés ils
ne seraient pas reconnus à la porte du paradis et y entreraient plus
sûrement;--pour ce qui est de M. Doyen, le lendemain de l’entérinement
de ses lettres patentes, il était déjà, et pour ce fait, exposé aux
avanies de quelques journaux.
Au premier abord, on pourrait s’étonner de voir à la même époque tant de
manifestations de mépris pour les titres et les honneurs,--et tant
d’avidité pour s’en affubler;--c’est que les gens qui crient le plus ont
moins de haine pour les dignités que pour ceux qui les possèdent; que ce
mépris est tout en paroles et n’est qu’une façon de dire de l’envie.
[GU] Quand Jésus-Christ chassa les marchands du temple,--c’était avec
une corde;--on a employé des moyens plus doux pour M. Ollivier, qu’on a
fait évêque.--On assure que c’est sur les instances réitérées du
directeur de l’Opéra, qui voulait se débarrasser d’une dangereuse
concurrence:--Saint-Roch, succursale de l’Académie royale de musique
sous M. Ollivier, est redevenu une église sous M. l’abbé Fayet.
[GU] M. Ingres, un peu enflé des éloges qu’on lui a récemment donnés
avec une sorte de frénésie,--s’est laissé longtemps supplier par M. le
duc d’Orléans de faire son portrait;--il a fini par céder aux instances
du prince royal, à trois conditions: 1º que M. le duc d’Orléans poserait
chez lui, M. Ingres;--2º qu’il revêtirait tous les jours l’uniforme
adopté et qu’il poserait au moins cent cinquante fois;--3º que le
portrait ne lui serait payé que trois mille francs.--M. le duc d’Orléans
a accepté toutes ces conditions, et même la dernière.
[GU] On doit s’élever avec indignation contre le système appliqué en
France aux _prévenus_.
D’après les statistiques des tribunaux, sur cinq accusés il n’y a pas
deux condamnations;--donc, un prévenu a trois chances contre deux pour
être dans quinze jours:--un homme que la société a injustement
arrêté,--emprisonné,--flétri aux yeux de bien des gens,--gêné et
peut-être ruiné dans ses affaires,--humilié et désespéré,--un homme pour
lequel il n’est pas de réparations trop grandes.
Le prévenu doit être traité avec tous les égards possibles;--s’il est
plus tard reconnu coupable,--la loi le punira;--mais, s’il est déclaré
innocent,--comment réparerez-vous votre erreur? tâchez donc du moins
qu’elle ait les conséquences les moins fâcheuses qu’il vous sera
possible.
Personne n’a le droit d’infliger un mauvais traitement à un
prévenu,--quelque léger qu’il soit;--un prévenu doit être
transporté,--s’il y a lieu,--avec toutes les aises imaginables et aux
frais de la société.
Que le prévenu soit homme de la presse ou cordonnier,--c’est tout
un;--tant qu’il n’est pas condamné, il est innocent, il a droit à tous
les égards qu’on aurait pour un innocent, bien plus: à ceux qu’on aurait
pour un innocent injustement accusé.
D’ailleurs, s’il est coupable, son châtiment, sous quelque forme que ce
soit, ne doit pas commencer avant que la loi l’ait prononcé.
C’est une chose qu’on ne saurait trop rappeler à messieurs de la justice
dans tous les degrés de la hiérarchie,--c’est une honte pour un pays
tout entier qu’il n’y ait pas de lois qui puissent préserver un innocent
des ignobles traitements qu’on fait subir aux prévenus.
[GU] Un matin que j’étais avec M...y,--il lui prit une sainte colère
contre la phraséologie des journaux et contre la crédulité de ceux qui
les lisent. Il nous en tomba un sous la main qui parlait de je ne sais
plus quelle _mesure_ que l’_opinion publique flétrissait_.
Nous nous demandons d’abord:--Qu’est-ce que l’opinion publique? et
qu’est-ce que le carré de papier que voici? Qu’entend-on par ces
paroles, «l’opinion publique,» l’opinion publique veut-elle dire
l’opinion de _tout le monde_?
Non, par deux raisons: la première, c’est qu’une mesure ou n’importe
quoi qui serait blâmé par _tout le monde_ ne pourrait pas subsister un
instant; il faut donc excepter au moins de _tout le monde_: 1º ceux qui
prennent la mesure; 2º ceux qui la soutiennent; 3º ceux qui en
profitent.