«Les pépiniéristes,--les horticulteurs et tous les amateurs des

jardins--trouveront à Paris, rue Laffitte, 40,--une _collection_ de

graines de l’ORGUEIL DE LA CHINE, arbre importé par un planteur de la

Louisiane en France, où il va devenir avant peu l’ornement de tous les

jardins.

«Cet arbre se _reproduit de graines_,--et on le sème d’octobre à

novembre.»

C’était moins bien fait que le chou colossal:--on n’aime pas semer des

arbres qui ont besoin d’une dizaine d’années pour croître;--une seule

chose me parut intelligente,--c’est le soin d’annoncer que _ce chou_ se

semait d’octobre à novembre,--pour brusquer le débit.

Je ne sais si on a acheté beaucoup de ses graines,--mais il paraît qu’il

en reste encore,--car voici le mois d’octobre fini,--et conséquemment

l’époque des semis passée,--selon la note,--et je vois encore l’annonce

à la quatrième page des journaux; seulement on supprime cette

particularité que l’arbre se sème d’octobre à novembre,--et on donne

deux noms à l’arbre: _Orgueil de la Chine_,--_Arbor sancta_.

On ne sait pas encore ce qui lèvera de cette graine,--peut-être des

choux;--toujours est-il que j’estime que, comme l’autre, c’est encore de

la graine de niais,--ce qui n’a peut-être pas empêché d’en acheter

beaucoup.

Pendant que je suis sur l’horticulture--remarquons cette note dans

plusieurs journaux à propos de l’exposition de l’orangerie du Louvre:

«Nous avons remarqué de _jolies_ plantes, telles que le _strelitzia

reginæ_,--le _tillandria pyramidalis_,--le _bursaria spinosa_, qui

_répand une odeur fétide_.

[GU] LE JURY.--Il est arrivé du jury précisément ce que je vous avais

annoncé:--le _National_ avait trois procès.

Pour le premier, il a été acquitté:--le jury s’appelait _juges

citoyens_, _justice du pays_,--et _il donnait une leçon au pouvoir_.

Deuxième procès.--Huit jours après, le _National_ est condamné:--le

jugement s’appelle _une méprise_ et _une de ces erreurs funestes qui

n’accusent rien, si ce n’est l’insuffisance et la faiblesse de la raison

humaine_.

Troisième procès.--Huit jours après, le _National_ est acquitté:--le

jury redevient _juges citoyens_ et _justice du pays_.--Le jugement est

de nouveau _une leçon donnée au pouvoir_.

[GU] LA TOUSSAINT.--A propos du prétexte que donnait la Toussaint

d’économiser un numéro sur les abonnés,--les journaux, même les plus

irréligieux, n’ont pas paru--par scrupule;--ils ont continué, comme de

coutume, à user de l’hypocrite formule que j’ai déjà fait remarquer:

«Demain, jour de la Toussaint, les ateliers étant fermés, le journal ne

paraîtra pas.»

En vain je leur ai dit que c’est un gros mensonge et qu’il serait plus

juste de dire:--Demain, le journal ne paraissant pas, les ateliers

seront fermés.»--Il n’y a que la _Quotidienne_ qui ait adopté une

formule franche: «Les bureaux de la _Quotidienne_ étant fermés, le

journal ne paraîtra pas.»

_Neuvième observation._--IL.

Notre auteur ne s’est pas servi du mot _il_ à la légère; il savait le

parti qu’en avaient tiré nos meilleurs écrivains, qui s’en sont tous

servis;--son _il_ vaut n’importe quel _il_, quel qu’en soit

l’auteur;--je le préfère même à un _il_ de Voltaire qui se trouve

enclavé dans une phrase peu euphonique.

«Non, _il_ n’est rien que _Nanine_ n’honore.»

«_Il_ ne faut pas être timide, de peur de commettre des

fautes.»--VAUVENARGUES.

«Le premier venu peut représenter une muraille: _il_ n’a qu’à se couvrir

d’un enduit de plâtre.»--SHAKSPEARE.

«Pour l’amour, _il_ divise les femmes en deux classes: les belles et les

laides.»--Madame DUBARRY.

Il y a dans des femmes qui ne sont ni si belles ni si agréables que

d’autres un charme invincible qui captive les hommes et étonne et

indigne les autres femmes, qui ne peuvent s’en rendre compte, parce que

ce charme ne s’exerce que sur les hommes. C’est que telle femme est bien

plus femme que telle autre. De même qu’entre deux bouteilles de vin du

même volume il y en a une qui contient bien plus d’arôme et d’essence de

vin que l’autre, de même il y a dans telle femme bien plus de femme que

dans une autre.

Janin a fait sur madame Sand un vers latin:

«Fœmina fronte patet, vir pectore, carmine musa.»

«Femme par la beauté, homme par le cœur, muse par le talent.»

Je dis homme par le cœur, contrairement au sentiment de ***, qui

prétend que _vir pectore_ veut dire qu’elle n’a pas de gorge.

«_Il_ n’en est pas moins vrai que je vous donne un démenti.»--M. COUSIN

à M. Molé en pleine Chambre des pairs.

_Non ponebat enim nummos ante salutem._--«Il ne mettait pas l’argent

au-dessus de la vie.»

En général, on aime trop l’argent et on en dit trop de mal.--Les hommes

en médisent comme d’une maîtresse avec laquelle on est brouillé.

L’argent a son mérite, je ne trouve d’ennuyeux que les moyens de

l’avoir.

Nous ne pouvons nous souvenir sans tressaillement de la première fois

qu’on ouvrit devant nous une _caisse_, une vraie _caisse_ en fer, avec

de gros clous et une serrure à secret; une de ces caisses qui coûtent si

cher, qu’une fois que nous l’aurions payée, nous n’aurions plus rien à

mettre dedans. Il y avait dans cette caisse des billets de banque, de

l’or et de l’argent de toutes sortes. Nous nous rappelons encore

parfaitement les paroles qui retentirent à nos oreilles pendant que le

caissier y fourrait la main et agitait l’or et les billets de banque.

Par moments, c’était un bruit confus de voix claires et aiguës ou

fêlées, et un frottement de papiers; d’autres fois, une seule voix

prenait la parole, puis toutes reprenaient ensemble; et, quand la caisse

fut fermée, nous entendions encore un sourd murmure. Mais voici ce que

nous nous rappelons:

UNE PIÈCE DE DIX SOUS, _d’une petite voix flûtée_. Un bon petit livre

relié en parchemin,--un Horace chez les bouquinistes,--une contre-marque

au théâtre de la Gaîté.

PLUSIEURS PIÈCES DE DEUX SOUS, _d’une voix de cuivre_. Des aumônes aux

pauvres aveugles, des petits cierges à faire brûler devant la chapelle

de la Vierge à l’église.

UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS. Une bouteille de vin d’Aï, une bouteille

d’esprit et de gaieté, une bouteille d’insouciance, une bouteille

d’illusions.

TROIS PIÈCES DE CINQ FRANCS, _à l’unisson_. Un beau bouquet pour la

femme que l’on aime, des camélias rouges comme ses lèvres;--le bouquet,

entre tous ceux qu’on lui a envoyés le matin, sera préféré, soigné,

conservé, et le soir, au bal, on le tiendra à la main: les rivaux seront

furieux. Et, en sortant, au moment où on cachera de belles épaules sous

un manteau de moire grise, on rendra à l’heureux son bouquet, sur lequel

il aura vu, pendant le bal, appuyer une bouche charmante; et le baiser,

il va le chercher toute la nuit sur les pétales de rubis des camélias.

UN LOUIS D’OR. La discrétion de la femme de chambre de celle que tu

aimes, la femme de chambre elle-même, si tu veux, et si elle est

jolie;--un dîner avec un camarade que l’on n’a pas vu depuis longtemps,

et que l’on rencontre sur le boulevard, marchant dans l’ombre pour que

le soleil ne trahisse pas les coutures blanchies d’un habit trop

vieux;--les souvenirs de l’enfance au dessert, la jeunesse, les

illusions, la gaieté, le souvenir des premières amours.

UN BILLET DE CINQ CENTS FRANCS. Veux-tu ce beau bahut gothique, à

figures de bois richement sculptées?

TROIS BILLETS DE MILLE FRANCS, _d’une petite voix grêle et chiffonnée_.

Veux-tu, dis-moi, ce beau cheval aux jarrets d’acier, que tu admirais

l’autre jour, et qui donnait tant de noblesse au cavalier qui le

montait, sous les fenêtres de la femme que tu aimes?

Veux-tu ce châle de cachemire vert, qu’un autre va donner demain, et qui

sera le prix de bien douces faveurs?

BILLETS DE MILLE FRANCS, _dont nous ne dirons pas le nombre, attendu que

les uns trouveraient que nous n’en mettons pas assez,--les autres que

nous en mettons trop_. Veux-tu une femme vertueuse, veux-tu des vierges

au boisseau, veux-tu des myriades d’épouses invincibles? Ne souris pas

avec cet air d’incrédulité: celles qui refuseraient de l’argent

accepteront des fleurs, des plaisirs, des sérénades, des fêtes; elles

accepteront l’admiration de ton luxe et la beauté qu’il te donnera.

Veux-tu des princesses?

Veux-tu des reines?

Veux-tu des impératrices?

UNE CENTAINE DE BILLETS DE MILLE FRANCS, _mis en paquet_. Veux-tu des

prairies à toi, des arbres à toi, de l’ombre à toi; des oiseaux, de

l’air, des étoiles à toi; veux-tu la terre, veux-tu le ciel?

BEAUCOUP MOINS DE BILLETS. Veux-tu des consciences d’hommes

incorruptibles; veux-tu, veux-tu de la gloire, des honneurs, des croix;

veux-tu être grand homme, veux-tu être homme incorruptible; veux-tu être

demi-dieu, dieu, dieu et demi?

_Suite de la neuvième observation._--«_Il_ a l’oreille rouge et le teint

fleuri.»--MOLIÈRE.

«_Il_ ne mérite aucune indulgence.»--M. DESMORTIERS, procureur du roi.

(Note mise de sa main au bas d’une condamnation à la prison de la garde

nationale contre votre serviteur.)

«Jean s’en alla comme _il_ était venu.»--LA FONTAINE.

Les enfants prononcent I.

Disons à ce propos que voici en quoi consiste la première éducation des

enfants.

1º--On lui apprend une langue entière qu’il oublie à six ans pour en

apprendre une autre.--Avec le même soin et le même temps on aurait pu

lui en apprendre deux dont il pourrait se souvenir.--Cette première

langue, cette langue provisoire, nous l’avons tous parlée.

_Nanan_,--_tonton_,--_dada_,--_toutou_,--_tété_,--_tuture_,--_memère_,

--_sesœur_,--_dodo_,--_faire dodo_,--_coco_,--_tata_.

Qu’il faut remplacer par

_viande_,--_oncle_,--_cheval_,--_chien_,--_sein_,--_confiture_,--_mère_,

--_sœur_,--_lit_,--_dormir_,--_soulier_,--_tante_.

2º--Quand l’enfant, qui a deux mains, veut se servir de la main gauche,

on le gronde et on le bat s’il se défend contre l’infirmité qu’on veut

lui infliger; cette sottise énorme équivaut à l’amputation d’un membre.

A force de ne se servir que de la main droite, on a arrangé tous les

exercices et fabriqué tous les instruments pour cette main: de sorte que

la main gauche, dont on ne se sert pas, finit par être réellement plus

faible et plus maladroite que l’autre.

Et on rit beaucoup des sauvages qui se mettent des anneaux au nez!

_Dixième observation._--FAUT.

L’auteur aurait pu, comme bien d’autres, remplacer _il faut_ par _il est

nécessaire_;--mais on a déjà pu apprécier son énergique concision:--il a

craint de mériter le reproche que _Brutus_ faisait à _Cicéron_, dont il

appelait l’éloquence--_fractam et elumbem_,--_cassée et éreintée_. Il a

pensé à _Montaigne_, qui dit, en parlant des longues phrases de certains

orateurs ou écrivains: «Ce qu’il y a de vie et de moelle est estouffé

par ces longueries.»

Et il a mis _il faut_--qui est, de toutes les façons que possède la

langue française, le tour le plus vif et le plus concis pour exprimer

son idée.

Cherchons quelques exemples d’un choix d’expression aussi heureux.

«_Il faut_ qu’un seul commande.»--HOMÈRE.

«Aux écus et aux armoiries des gentilshommes, il ne serait pas

convenable de voir une poule, une oie, un canard, un veau, une

brebis,--ou autre animal bénin et utile à la vie: _il faut_ que les

marques et enseignes de la noblesse tiennent de quelque bête féroce et

carnassière.»

UN ANCIEN--_de Vanitate scientiarum_.

Δεἱ πινειν μετριως, «_il faut_ boire avec mesure.»--ANACRÉON.

Parbleu! je profiterai de la circonstance--pour parler un peu

d’Anacréon. Beaucoup trop de gens ont été trouvés la nuit au coin des

bornes, qui s’en consolaient et n’en avaient nulle honte,--prétendant

leur cas un simple ébat _anacréontique_.

Or, les trois mots que je viens de vous citer sont le titre d’une petite

pièce d’Anacréon:--ces trois mots sont déjà assez

significatifs;--voyons, cependant, de quelle mesure entendait parler

_Anacréon_.

«Esclave, dit-il, mets dans ma coupe cinq mesures de vin et dix mesures

d’eau.»

Δἑχ ἑγχεἁς

ὑδατος, τἁ πἑντε δ’οἱνου

boisson qui me paraît être assez voisine de l’eau rougie.

J’aimais encore mieux, à vous dire franchement mon avis, les soupers où

on se grisait et où on chantait--que les banquets politiques où on ne se

grise pas moins et où on traite des intérêts sérieux, où l’on improvise

des constitutions et des grands hommes; j’aimais mieux de bonnes grosses

figures rouges, réjouies, débraillées, que des figures grimaçant la

dignité et faisant de longs discours ennuyeux, empruntés à un journal,

qui les reproduira le lendemain.

Hélas!--la pauvre chanson,--cette création des Français,--elle est

devenue une _ode_, et elle en est morte;--toutes ces sociétés

chantantes--_des enfants du délire, des fils anacréontiques d’Apollon_,

qui n’étaient que ridicules, qui s’amusaient et qui n’ennuyaient

personne, ont été remplacées par les gueuletons, où on parle, où on ne

s’amuse pas, où on ennuie les autres, et d’où il sort des phrases

boursouflées pour lesquelles nous sommes depuis onze ans en pleine

guerre civile.

Le hasard m’a fait apprendre où en est réduit le _Caveau_, cette espèce

d’académie plus buvante et chantante et souvent plus spirituelle que

l’autre.

_Le Français né malin a créé_ l’un après l’autre le _vaudeville_ et la

guillotine--et _les cultive_ simultanément, pour me servir de

l’expression d’un avocat cité par les _Guêpes_: «C’est en Italie qu’on

_cultive_ le poignard, mais en France jamais.»

Observation pleine de justesse.--Rappelez les grands crimes:--vous y

verrez employer--le marteau,--le compas,--le couteau,--l’alène;--mais

jamais le poignard.

C’est un bienfait que nous devons à la police, qui défend de tuer......

avec un poignard,--sous peine de quinze francs d’amende en sus de la

mort.

Pour en revenir à la guillotine, les partisans de la gaieté

française--prétendent que le Français l’a inventée, il est vrai, mais

pour faire des chansons sur ce sujet nouveau,--le _vin_, les _belles_,

l’_amour_, commençant à s’user; ainsi qu’en peuvent faire foi un grand

nombre de couplets badins de ce temps-là,--et que ce n’est que par cas

fortuit que l’invention a été un peu détournée de son but primitif.

Quoi qu’il en soit,--il y a eu des phrases où la gaieté française a paru

éprouver du malaise et a subi des interruptions qui ont fait craindre à

quelques _joyeux drilles_ qu’elle ne disparût tout à fait.--Ils ont

pensé qu’il convenait de lui créer un temple et un asile où elle pût se

retirer dans les moments difficiles.--Ils se sont nommés _vestales_ de

ce feu sacré,--et, sous le titre bien connu de _membres du Caveau_, ils

se sont réunis à jour fixe pour l’empêcher de s’éteindre et faire des

libations.

Il n’y a pas bien longtemps, j’entrais pour dîner dans un cabaret;--je

ne tardai pas à m’impatienter de la lenteur qu’on mettait à me servir.

Je m’en plaignis au garçon.

--Voilà dix fois que je vous appelle,--vous avez l’air tout

effaré,--vous allez, vous venez.--Que se passe-t-il donc dans cette

maison?

--Monsieur, c’est que c’est le dîner du Caveau.

--Comment! le Caveau existe encore?

--Oui, monsieur, et il dîne;--vous ne tarderez pas à entendre ces

messieurs.

--Entendre? est-ce que réellement ils chantent?

--Certainement.

--Peut-on voir la salle?

--Oui,--il n’y aura personne avant un quart d’heure.

Je suis le garçon et j’entre dans la salle du banquet.

Il y avait une vingtaine de couverts. Sur la table, en forme de surtout,

étaient les vases de porcelaine avec des pyramides de fruits

magnifiques,--des temples de carton doré portant des pastilles, etc.,

etc.--Je me récriai sur la beauté des fruits:--il y avait des oranges

monstrueuses, des grenades,--des ananas.

--Je le crois bien, monsieur, que vous les admirez, me dit le garçon;

c’est qu’ils sont beaux aussi,--et chacune de ces corbeilles sera

comptée soixante-dix francs sur la carte _de demain_.

--Comment! demain?--Vous me disiez que le banquet était pour

aujourd’hui.

--Oui, le banquet du Caveau;--mais il y a une noce demain:--les convives

d’aujourd’hui n’y toucheront pas,--c’est seulement pour le coup

d’œil;--ces fruits ont été achetés pour la noce de

demain,--aujourd’hui c’est un décor.

Je détournai les yeux de ces fruits: semblables aux fruits de carton des

dîners de théâtre,--ou plutôt semblables aux fruits de Gomorrhe, qui

remplissaient la bouche de cendre,--ceux-ci eussent vidé la poche de

trop d’écus et trop _enflé_ la carte.

--Au moins, dis-je,--je vois que ces messieurs ne négligent pas le vin.

--C’est à la forme des bouteilles que monsieur voit cela?

--Oui, certes.

--Ce sont bien des bouteilles à vin de Bordeaux, monsieur a

raison,--mais on a mis dedans du piqueton à quinze sous.

--Comment! brigand...

--Il n’y a pas de brigand,--c’est convenu avec eux,--ce sont eux qui le

veulent. Ils ne donnent que cent sous par tête, _vin compris_;--et ils

sont contents, pourvu que le festin _ait l’air_ somptueux: aussi voyez

ce poisson.

--Il est magnifique.

--On l’a servi hier à une _société_,--la _société_ en a mangé la

moitié:--aujourd’hui on l’a retourné, et on le sert à ces messieurs du

Caveau.

--C’est un profil de poisson.

--Comme vous dites.--Mais, j’entends du monde.

[GU] Sous la Restauration, les gens qui, aujourd’hui au pouvoir, jouent

le rôle que jouait la Restauration,--jouaient alors précisément le rôle

que joue aujourd’hui l’opposition.

Aux époques d’élections,--on envoyait des commis voyageurs politiques

courir les campagnes--et endoctriner les fermiers.--Trois jeunes gens,

entre lesquels était D***, fondateur de la _Gazette des Tribunaux_,

aujourd’hui mort,--allaient en Normandie appuyer l’élection de je ne

sais qui;--on les reçut à ravir chez un gros fermier; on les fit chasser

le matin;--ces messieurs n’y étaient pas habitués, ils rentrèrent à deux

heures pour le dîner, complétement harassés.--On commença alors un de

ces dîners normands, qui laissent loin derrière eux les festins décrits

par Homère.--Celui-ci dura six heures,--c’est un repas moyen; j’en ai

fait de huit heures.--On but, Dieu sait combien: nos trois amis étaient

morts de fatigue et d’eau-de-vie.--D***, qui était chargé de porter

la parole, avait prononcé un discours suffisamment subversif, et s’était

endormi.

Le second, qui devait chanter une chanson patriotique, s’était assoupi

pendant le discours de son collègue;--D*** seul veillait, mais il se

sentait la tête lourde et du sable dans les yeux. Cependant il s’aperçut

que les Normands avaient gardé toutes leurs forces,--et n’étaient gris

qu’au point bien juste où on traite, dans les banquets, les affaires de

l’État.--Il poussa du coude le chanteur,--mais l’autre ne dormit que de

plus belle.--D*** ne savait pas une seule chanson du genre

exigé;--cependant, quand vint son tour,--il vit qu’il fallait

s’exécuter, et, après s’être recueilli, il chanta:

Le général Kléber,

A la porte d’Enfer,

Aperçut un Prussien

Qui passait son chemin.

Ceci, messieurs, est une allusion à l’invasion et au gouvernement qui

nous a été imposé par les baïonnettes étrangères.

REFAIN.

Larifla, flafla, larifla.

DEUXIÈME COUPLET.

Le général Marceau,

Qui n’était pas manchot,

Dit: «C’est pas étonnant,

J’en ferais bien autant.»

Oui, messieurs, s’écria D***, Marceau ne disait pas assez:--la France

est la première des nations, elle doit avoir le sceptre du monde.

REFRAIN.

Larifla, flafla, larifla.

Il y a une vingtaine de couplets.--A chaque couplet, le refrain se

répétait en chœur, et on buvait un verre d’eau-de-vie de

cidre;--l’enthousiasme allait croissant, comme vous pouvez le supposer.

On arrive au dernier.

Le général Vendamme...

D*** s’arrêta et dit au maître de la maison: «Faites retirer les

domestiques.»

Sur un signe du fermier, les domestiques sortirent;--D*** se leva et

regarda derrière les portes s’il n’en était pas resté quelqu’un; assuré

sur ce point, il revient à sa place et dit son couplet en baissant la

voix:

Le général Vendamme,

Ayant perdu sa femme,

Dit: C’est bien malheureux

De les pleurer tous deux.

Ceci, messieurs, est un regret de la mort de l’empereur,--oui,

messieurs, la gloire de l’Empire n’est pas encore éteinte, elle n’est

qu’éclipsée par une dynastie qui pèse sur le pays.

--L’empereur n’est pas mort,--dit un des fermiers.

--Vive l’empereur!--crièrent les autres.

REFRAIN.

Larifla, flafla, larifla.

_Onzième observation_.--QUE.

Ceci est le second QUE _que_ nous avons déjà reproché à notre

auteur;--il est souvent bien difficile d’éviter le _que_,--nous venons

nous-mêmes d’en placer un immédiatement après un autre (QUE _que_), que

l’oreille ne peut... bien! en voici un troisième à présent.

_Douzième observation._--LES. (_Au numéro prochain._)

[GU] POST-SCRIPTUM.--En général, on gourmande beaucoup un auteur qui

parle de lui-même;--il semble, au premier abord, difficile d’accorder ce

blâme avec la curiosité qu’ont les gens de savoir les plus petits et les

plus intimes détails de la vie et les habitudes des hommes qui

s’élèvent... tant soit peu au-dessus de la foule par le hasard ou par le

talent. Ces deux choses cependant proviennent de la même cause. On aime

à trouver dans les hommes auxquels survient la célébrité des coins par

lesquels ils rentrent dans les proportions communes,--des côtés par

lesquels on reprend sur eux l’avantage qu’ils ont pris d’autres côtés.

La curiosité qu’on a pour eux n’est donc nullement bienveillante,--et

elle ne peut être satisfaite par les indications qu’ils donneraient

eux-mêmes;--il vaut mieux que les renseignements soient moins certains,

pourvu qu’ils soient plus fâcheux. Il n’est fable si grotesque sur un

homme en vue qui ne soit accueillie par le public, et avec une confiance

sans bornes.

Aussi, dans mes premières observations sur l’œuvre du _Courrier

Français_, ai-je un regret très-vif de ne pouvoir parler que de

l’ouvrage, faute de connaître l’auteur: il vous eût été agréable de

savoir, par exemple, s’il a le nez trop long ou trop court, s’il a une

épaule un peu haute, ou une jambe un peu courte; vous aimeriez que son

père fût portier et qu’il eût des dettes.

Je sais bien que, si je vous le disais, vous le croiriez sans scrupule

et que vous n’admettriez aucune preuve du contraire, quelque

convaincante qu’elle pût paraître; ces renseignements qui ravalent les

gens sont suffisamment prouvés par le désir qu’ont ceux à qui on les

donne qu’ils soient véritables.

J’aurais voulu, au moins, vous dire quel tic l’auteur a eu en écrivant;

car les uns tambourinent sur la table, les autres roulent du tabac dans

leurs doigts;--celui-ci siffle entre ses dents;--celui-là se gratte le

front. M. Victor Hugo marche en faisant ses vers;--M. A. de Musset

fume;--M. Antony Deschamps s’enfonce les poings dans les yeux;--M. Janin

parle d’autre chose avec les gens qui sont autour de lui;--M. de Balzac

boit des soupières de café;--M. Gautier joue avec ses chats;--M. de

Vigny passe ses doigts dans ses cheveux;--M. Paul de Kock renifle du

tabac;--pour votre serviteur, il tourmente ses moustaches et les tire

jusqu’à se faire mal.

Malheureusement,--je n’ai aucun moyen de vous donner des renseignements

de ce genre sur notre auteur,--et je comprends tout ce que mon travail à

d’incomplet.--En effet, comme je vous le disais tout à l’heure, on aime

à tempérer l’admiration qu’on croit ne pouvoir refuser à un homme par

quelque chose d’horrible ou de ridicule qu’on sait de lui, ce qui

rétablit l’équilibre; et, tout en nous le montrant supérieur par un

côté, nous rend cette supériorité d’un autre côté. Il n’est pas un seul

homme, si élevé qu’il soit au-dessus des autres, que nous ne nous

croyions supérieur à lui en quelque point.

N’ai-je pas moi-même, tout à l’heure, dans ma première observation sur

le fragment que je commente, abusé de mes habitudes sur les côtes de

Normandie pour chicaner mon auteur sur une petite erreur au sujet des

causes qui agitent ou qui calment la mer, et n’avais-je pas, il faut

l’avouer, pour but, beaucoup moins de vous éclairer que de prendre

moi-même un avantage sur cet écrivain, et de me venger des éloges que je

suis forcé de lui donner, en le rabaissant sur un point où j’ai une

supériorité du moins apparente?

Décembre 1841.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 11 / 47 段