[GU] M. THIERS ET M. BOILAY.--Je sais encore que M. Thiers, qui, avant

et pendant son ministère, avait accaparé presque tous les

journaux,--les perd, en ce moment, peu à peu.--Le désintéressement

n’aime pas attendre;--il vient de subir une défection douloureuse.--M.

_Boilay_, qu’il avait inventé, passe à l’ennemi avec armes et bagages.

M. _Boilay_ était celui de tous les écrivains de la presse qui convenait

le mieux à M. Thiers;--il allait, tous les matins, _causer_ place

Saint-Georges, et, le soir, il sténographiait, de mémoire, la pensée

exacte du maître. M. _Boilay_ a quitté le _Constitutionnel_ pour le

_Messager_, où il reçoit mille francs par mois. On parle d’arrhes, que

les uns portent à vingt mille francs, les autres seulement à dix mille.

M. Thiers était obligé de _faire un mot_ sur cette trahison,--on lui en

prête deux. Quelques personnes prétendent qu’il a répété le mot de

César: «_Tu quoque, Brute!_» C’est un mot dont on a usé et

abusé.--J’aime mieux l’autre.--M. _Boilay_,--dit l’ex-ministre, «a fait

comme font les cuisinières: aussitôt qu’il a su faire la cuisine, il a

changé de maître.»

Je sais encore que S. M. Louis-Philippe continue à faire aux

cultivateurs de Versailles une concurrence ruineuse pour ces derniers.

Dans le volume du mois de mars 1841, j’avais raconté à M. _de

Montalivet_ ce qui se passait. Je lui avais dit les noms des jardiniers

de Sa Majesté qui font ce trafic,--et les noms et les adresses des

fruitiers et des marchands de comestibles auxquels ils vendent (détails

que vous trouverez au susdit volume).

J’ajoutais qu’_Abdalonyme_ avait été jardinier avant d’être roi;--que

_Dioclétien_ le fut après avoir été maître du monde;--mais que je ne

voyais aucun prince qui eût cumulé les deux professions de roi et de

maraîcher et qui les eût exercées simultanément. J’expliquais comment

les jardiniers du roi, auxquels les fruits et les légumes de primeur ne

coûtent rien, les donnent au commerce à un prix bien inférieur à celui

que leur culture coûte aux cultivateurs, et que ceux-ci, par conséquent,

ou ne peuvent plus placer leurs produits, ou sont obligés de les donner

à perte.

Ma dénonciation eut d’abord d’heureux résultats: la vente ostensible des

produits du potager royal cessa tout à coup.

Malheureusement, M. _Cuvillier-Fleury_,--ou M. _Trognon_,--ou M.

_Delatour_,--auront trouvé un exemple pour justifier le commerce qu’on

faisait faire au roi;--et, en effet,--j’ai moi-même découvert que

_Charlemagne_,--dans un de ses _Capitulaires_, ordonne de vendre les

poulets des basses-cours de ses domaines et les légumes de ses jardins.

Et le potager a continué d’envoyer aux Tuileries vingt fois plus de

fruits et de légumes de primeur qu’on ne peut y en consommer;--et les

jardiniers sont fondés à croire que, si on ne fait plus vendre, du moins

on laisse vendre le surplus;--car, de même qu’avant la défense qui a été

faite les jardiniers trouvent chez les fruitiers, crémiers et marchands

de comestibles une grande quantité de fruits et de légumes de primeur

qu’on leur offre à un prix auquel ils ne peuvent, eux, les donner sans

subir une perte énorme,--les marchands ont ordre de dire que tout cela

leur vient de la Belgique; mais les cultivateurs demandent par où cela

leur arrive.--Les diligences de Bruxelles n’ont pu le leur dire.

[GU] Je sais aussi,--Parisiens,--qu’il se fait au milieu de vous une

belle et noble chose sans que vous en sachiez rien.

La Salpétrière est un hospice où on reçoit les vieilles femmes et les

folles.

Il faudrait deux millions aux directeurs pour faire seulement les

améliorations nécessaires.--C’est un établissement grand comme une ville

et qui fait vivre six mille personnes,--et où sont les deux plus grandes

misères de la vie humaine: la vieillesse et la folie.

Ces pauvres créatures,--secourues par une chanté impuissante,--sont mal

vêtues,--mal couchées;--la maison n’est pas assez riche.

Les folles incurables ont depuis peu pour médecin M. _Trélat_:--c’est

un homme doux et persévérant, prenant en pitié ces malheureuses et

cherchant ce qu’il pourrait donner de distractions à leurs

maux,--puisqu’il ne peut les guérir.--Il a imaginé de les faire

chanter;--elles y ont pris goût, et s’en sont bien trouvées; aujourd’hui

elles apprennent à lire.

Cette pensée, conçue par la bonté du médecin, est exécutée par deux

hommes qui accomplissent gratuitement une tâche d’une difficulté qu’on

se représente facilement,--et s’astreignent au spectacle le plus

attristant.

Ces pauvres folles aiment leurs professeurs et leurs leçons;--elles

accourent en classe dès qu’elles les voient entrer;--celles qui n’y sont

pas admises encore--n’ont d’autre ambition que d’y entrer.

Quelques-unes déjà lisent couramment et déchiffrent un peu la musique.

La musique est montrée par le collaborateur de M. Wilhem.

La lecture, par un instituteur, M. Teste,--le frère du ministre.

C’est un homme de soixante ans,--qui gagne sa vie par son travail,--n’a

jamais rien voulu accepter de son frère,--et, n’ayant rien à

donner,--trouve moyen encore d’être généreux en donnant son temps et son

travail.

D’autre part, on les fait travailler à l’aiguille, ainsi que les

aveugles et les sourdes-muettes. L’ouvrage que font ces malheureuses est

fait parfaitement,--plus promptement que par les ouvrières de la ville;

mais _il manque des acheteurs_.

Voilà les annonces que j’aime à faire et que je ferai tant qu’on voudra.

[GU] LA POLICE ET LES COCHERS. La police--continue à justifier les

reproches que je lui ai faits déjà bien des fois.

Elle rend une ordonnance sur un abus--et tout est fait.

Mais--Voltaire l’a dit: «Un abus est toujours le patrimoine d’une partie

de la nation.»

L’abus ne dit rien,--laisse passer l’ordonnance comme une pluie de

printemps,--et reparaît huit jours après;--pour l’ordonnance, il n’en

est plus question.

Il y a six mois environ, on a enjoint à tout coche de place de présenter

à chaque personne qui monterait dans sa voiture une carte contenant le

numéro sous lequel cette voiture est inscrite à la police.

D’abord quelques-uns se soumirent à cette formalité, puis ensuite ils se

contentèrent de laisser dans un coin de leur voiture un paquet de ces

cartes. Maintenant on s’épargne même ce dernier soin. Disons encore à M.

Gabriel Delessert que ses devoirs consistent non-seulement à prendre des

mesures utiles dans l’intérêt des habitants de Paris, mais encore à en

surveiller l’exécution.

[GU] DEUX NOUVEAUX PARTIS. Les nouveaux cigares de Manille de la régie

ne valent pas grand’chose;--ils n’ont d’autre intérêt que les deux

partis qu’ils ont fait naître en France.--Absolument comme à Lilliput

pour les œufs,--il y a les gros boutiens et les petits boutiens.

La régie a fait publier dans les journaux qu’on devait fumer les cigares

de Manille par le gros bout.

Le Français, fier et indépendant, s’est révolté contre cette atteinte à

sa liberté.--Beaucoup s’obstinent, pour vexer le pouvoir, à fumer les

cigares de Manille par le petit bout. Il serait dangereux, dans certains

estaminets, de faire autrement;--on passerait pour un courtisan et pour

un agent de police.

Je connaissais depuis longtemps les cigares de Manille, qui sont

bons,--forts et capiteux.--L. Corbière, mon ami, m’en faisait fumer

depuis bien des années, quand je passais par le Havre.--C’est la régie

qui a raison. On doit les fumer par le gros bout.--Je le dis hautement,

quand je devrais me faire appeler encore _ami du château_.

Mais ceux de la régie ne valent rien;--et, si on me demande: «Êtes-vous

gros boutien ou petit boutien; fumez-vous les cigares de Manille par le

gros bout?»--je suis obligé de répondre, comme à l’égard des autres

partis politiques: «Je ne les fume par aucun bout.»

[GU] SAGACITÉ D’UN CARRÉ DE PAPIER. A propos--d’un article sur la

presse, où je demande qu’on supprime le _timbre_ et le _cautionnement_,

et qu’on laisse tout journal dire,--sans exception,--tout ce qu’il

veut,--sans jamais lui faire un procès sous aucun prétexte,--un journal

de province qui s’appelle le _Patriote de Saône-et-Loire_,--tire la

conséquence que «_je demande la censure_.»

[GU] _Sixième observation._--REPRISE.

«A ton collet je vois une reprise,

Et c’est encore un souvenir.»

M. DE BÉRANGER, _le Vieil habit_.

«Je n’ai pas encore dit une parole devant vous sans être

reprise.»--_Comédie de_ CATHERINE II.

_Septième observation._--SON.

«Trois fois le hérisson a fait entendre _son_ cri plaintif.»

SHAKSPEARE, _Macbeth_.

«Il orna de rayons _sa_ blonde chevelure.»--LE TASSE.

«Quand nous résistons à une passion, c’est plus par _sa_ faiblesse que

par notre force.»--LA ROCHEFOUCAULD.

_Huitième observation._--NIVEAU.

«Oui, Philippe-Égalité, songe bien que, si tu avais l’audace de t’élever

au-dessus du reste des Français, songe que la faux de l’égalité est là

pour rétablir le _niveau_.»--FAYE, _Discours à la Convention_.

Félicitons notre auteur de ne s’être pas servi du mot _niveau_ pour

faire une phrase aussi sauvage que celle de l’orateur de la

Convention:--rien ne l’en empêchait; cela même eût eu une sorte de

succès;--et il ne l’a pas fait,--il a employé le mot _niveau_ dans son

acception la plus innocente.

Vous voyez bien que je sais encore à peu près ce qui se passe,--pour un

homme qui a, ce matin, pêché à la mer des morues et des limandes.

Comme l’autre jour j’allais à Paris,--il me revint à l’esprit tout ce

qui se dit et s’écrit sous prétexte de l’_égalité_, et je me suis mis à

regarder autour de moi pour vérifier certains soupçons sur ce que c’est

que cette égalité et sur le besoin qu’en ont tous les hommes.

Nous étions cinq dans le milieu de la voiture, et je remarquai avec quel

soin et quelle hauteur réclamèrent leurs droits ceux qui, étant venus

les premiers, avaient retenu les quatre coins, et voyageaient ainsi

mieux appuyés et d’une manière moins fatigante; et, entre ces quatre

privilégiés, il y avait cette remarque à faire que les deux qui avaient

les deux premières places ne les auraient pas laissé prendre pour les

deux autres qui étaient traînés en arrière.

Je ne vis là de partisan de l’égalité que moi, qui me trouvais avoir la

plus mauvaise place;--ceux qui allaient en arrière l’auraient de bonne

grâce acceptée aussi, mais avec ceux qui tenaient les deux meilleurs

coins et nullement avec moi;--pour moi, j’aurais volontiers consenti à

avoir une place égale à une des leurs; mais j’aurais refusé une des

places de la rotonde où étaient encaqués huit voyageurs,--qui auraient

bien aimé, sans doute, à être aussi bien placés que moi.

Vers minuit nous descendîmes à _Rouen_,--où on prit un bouillon;--nous

remarquâmes à l’unanimité que les voyageurs du coupé s’étaient mis à

table assez loin de nous avec une sorte de dédain;--nous trouvâmes cet

air parfaitement ridicule,--laissant aux voyageurs de la rotonde le soin

de remarquer que nous avions vis-à-vis d’eux précisément le même air

qu’avaient vis-à-vis de nous les gens du coupé.

On remonta en voiture,--et chacun s’arrangea pour dormir.--Comme nous

arrivions à _Magny_,--le conducteur ouvrit la portière pour introduire

un nouveau compagnon de voyage:--c’était une femme;--alors nous nous

empressâmes d’arracher les foulards dont nous avions couvert nos têtes

pour la nuit,--de passer la main dans nos cheveux,--de resserrer nos

cravates;--en un mot,--chacun de nous sembla ne rien négliger pour

rehausser ses avantages naturels et éclipser ses compagnons aux yeux de

la nouvelle arrivée.

Notre compagne était jolie,--elle aurait pu s’en dispenser; car en

voyage c’est déjà être assez jolie que d’être femme;--elle semblait fort

réservée,--elle répondit poliment à quelques questions permises, mais

assez froidement pour qu’on cessât de lui parler.--Les hommes alors

causèrent entre eux,--non pour causer, mais pour être entendus

d’elle,--chacun s’efforçant d’obliger son interlocuteur à lui servir de

compère,--ou de confident de tragédie classique,--pour faire une plus

éclatante exhibition de lui-même,

L’un tira une fort belle montre d’or.

Un autre dit:

--Je suis arrivé trop tard au bureau,--et je n’ai pu avoir de place de

coupé.

--Monsieur, dit un troisième,--M. ***, député,--me disait

dernièrement...

--Savez-vous,--répliqua le premier,--si _Dumas_ est de retour?--Il doit

être furieux contre moi:--il y a un siècle que je ne suis allé le voir.

--Parlez-moi d’une route comme celle-ci.--L’année dernière je voyageais

_en poste_,--_en Suisse_:--il n’y avait pas moyen de faire plus de deux

lieues à l’heure,--malgré les _pourboires_.

--J’espère trouver _mon cabriolet_ au bureau.--_Mon domestique_ est

prévenu de mon retour.

Etc., etc., etc.

Pour moi, je m’aperçus, en examinant bien, que le silence majestueux

dans lequel je m’enveloppais n’était qu’une autre manière de jouer le

même rôle que mes compagnons,--et que j’espérais tout bas--que la

voyageuse--remarquerait combien de sottises je m’abstenais de dire.

Au relais de Poissy, plusieurs mendiants entourèrent la voiture.

--Mon bon monsieur, disait l’un, je suis estropié d’une main.

--Moi des deux,--disait un autre.

--Et moi,--je suis épileptique, disait un troisième.

--Il n’est pas si épileptique que moi,--reprenait le premier.

La voiture partit au galop, et je me dis: «Ceux-ci ne veulent même pas

de l’égalité d’infirmités.»

Je vous dirai tout à l’heure à quoi je pensai pendant le reste du

voyage.

J’ai eu autrefois un domestique noir,--qui se plaignait sans cesse de ne

pouvoir tout faire à la maison,--petite maison cependant.--Un jour,

impatienté de ses jérémiades,--je crus devoir lui dire avec le ton le

plus épigrammatique:

--Eh bien, prends un domestique.

Deux jours après il me dit:

--Monsieur, j’ai trouvé mon affaire.

--Et quelle affaire?--demandai-je,--car j’avais oublié mon sarcasme.

--Eh! le domestique que monsieur m’a dit de louer.

J’étais pris; je voulus faire les choses de bonne grâce.--D’ailleurs, si

le drôle m’avait joué un tour, je pensais le déconcerter en n’ayant pas

l’air de m’en apercevoir.

Je répondis que c’était bien,--et le jour même le domestique d’_Apollon

Varaï_ entra en fonctions.--Au bout de huit jours nous y étions

parfaitement habitués l’un et l’autre;--et quand je disais: «_Varaï_,

envoie _ton domestique_ porter cette lettre,» ce n’était plus une

plaisanterie ni pour lui, ni pour moi.--Quant à lui, du reste, il avait

le sérieux imperturbable d’un singe, auquel il ressemblait sous beaucoup

de rapports. Une chose m’intéressait singulièrement dans leurs

relations,--c’est la rigueur extrême avec laquelle le noir traitait son

domestique.--J’étais souvent obligé d’intercéder pour le pauvre

blanc,--et _Varaï_ me disait:

--Monsieur, si vous l’écoutez, il ne fera rien, il est très-paresseux.

_Varaï_, cependant, s’était débarrassé sur lui de toutes les corvées.

C’était le blanc qui cirait et mes bottes et celles du noir

quelquefois.--Je disais à Varaï:

--Ton domestique a mal ciré mes bottes.--On a été trop longtemps dehors.

Et Varaï descendait faire un bruit affreux.

Un jour,--je sonnai Varaï,--et je lui dis:

--Donne cette lettre à porter à ton domestique.

--Monsieur,--me répondit Varaï,--je la porterai moi-même.

--Et pourquoi cela? demandai-je.

--Monsieur,--c’est que je l’ai chassé ce matin.

--Ah! diable!--Et en as-tu un autre?

--Non, monsieur, celui-là m’a trop ennuyé; j’aime mieux n’en plus avoir.

[GU] RÉSUMÉ.--On demande l’égalité,--comme on promet aux femmes de se

contenter d’une tendresse platonique.

Si nous voulons arriver sur un échelon où sont ceux avec lesquels nous

réclamons l’égalité, ce n’est pas pour y être à côté d’eux, mais pour

les pousser et pour les rejeter à l’échelon inférieur que nous

occupions.

L’égalité ne peut pas plus exister dans les positions et dans les

fortunes qu’elle n’existe dans les forces du corps et dans les forces de

l’esprit.

J’avertis donc mes contemporains qu’il est parfaitement bête de se faire

tuer pour l’égalité, et parfaitement féroce de tuer les autres sous le

même prétexte,--attendu que l’égalité n’existe pas et ne peut

exister,--et que, si elle existait, vous n’en voudriez à aucun prix.

Je leur dirai encore qu’il est dangereux de donner des noms honnêtes aux

passions honteuses,--ou de les leur laisser donner par des gens qui

comptent les exploiter:--l’avidité et l’envie ne pourraient paraître

sous leur nom véritable;--le nom d’égalité les met parfaitement à

l’aise.

C’est ainsi que ce qu’on appelait autrefois _faire danser l’anse du

panier_--s’appelle aujourd’hui _mettre à la caisse d’épargne_. Le _vol_

se cachait, la _prévoyance_ se montre avec orgueil.

[GU] SUR LES MENDIANTS.--Voici les réflexions qui m’occupèrent de Poissy

à Paris.--Je ne veux pas vous parler des mendiants politiques et

littéraires:--grâce à la lâcheté des hommes en place,--il n’y a plus de

mendiants que sur le patron de celui de _Gil Blas_,--c’est-à-dire

appuyant leur humble requête d’une escopette chargée et amorcée. La

plupart des positions secondaires et beaucoup des autres ont été

accordées à des menaces et à des attaques conditionnelles dans les

journaux.--J’ai eu occasion d’en citer bien des exemples, depuis deux

ans que paraît mon volume mensuel.

Je veux parler des mendiants des rues.

On a défendu la mendicité à Paris.

On a eu raison,--il n’y a que deux sortes de mendiants:

1º Ceux qui ne peuvent pas ou ne peuvent plus travailler, la société

doit y pourvoir:--ce n’est pas seulement une justice, c’est une

économie.--Un vieillard ou un infirme qui vit en communauté coûte

quinze sous par jour;--l’aveugle isolé donne vingt sous par jour à la

femme qui le conduit,--il faut donc que sa journée lui rapporte au moins

quarante sous.--Qui les donne? Vous et moi.

2º Celui qui ne veut pas travailler,--qui existe d’une perpétuelle

souscription nationale,--semblable à celles que l’on fait de temps à

autre pour élever des tombeaux de marbre aux grands hommes,--ou réputés

tels, que l’on a laissés mourir de faim.

Au milieu de cette agitation continuelle, de ce mouvement de

fourmilière, que chacun se donne pour _gagner_ sa vie,--vie de luttes,

d’incertitudes, d’anxiétés.--lui seul ne fait rien,--reste tranquille au

coin de sa borne, au soleil;--tous ces gens qui remuent,--qui se

hâtent,--sont ses esclaves et ses tributaires,--ils travaillent pour lui

et lui payent une dîme.

Ceux-là sont une lèpre,--et la prison où on les contraint au travail est

une léproserie où on met la lèpre sans le lépreux.

Mais.....--diable de mot qui vient presque toujours après

l’éloge,--comme l’insulteur après le triomphe des généraux

romains;--mais,--pourquoi des priviléges,--pourquoi, tandis que la

police correctionnelle envoie tous les jours vingt mendiants pris sur le

fait à la maison de refuge de Saint-Denis,--pourquoi certains mendiants

exploitent-ils seuls,--avec privilége et sans concurrence,--la charité

et le dégoût publics?

Pourquoi un tronc d’homme,--traîné sur une charrette par un

cheval,--jouant de l’orgue et promenant sur la foule de gros yeux

effrontés, se promène-t-il publiquement dans Paris, et mendiant depuis

plus de dix ans? Pourquoi était-il encore, il y a quelques jours, dans

la rue Vivienne?

Pourquoi un petit homme, déguisé en paysan breton, avec un chapeau

semblable à celui des charbonniers et une large ceinture

rouge,--aborde-t-il, depuis quinze ans, les passants dans la rue,--sous

prétexte de leur demander la lecture d’une adresse ou d’un papier,--et

en réalité pour demander l’aumône?

Pourquoi, depuis sept ou huit ans,--une femme, couverte d’un vieux châle

brun, accoste-t-elle les gens le soir, entre onze heures et minuit, sur

le boulevard,--non loin du passage des Variétés,--en disant:

--Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne

puis plus donner le sein faute de nourriture.

Une première fois,--cette requête me toucha,--je lui donnai quelques

secours.--Trois ans après, me trouvant au même endroit, à la même

heure,--je la rencontrai encore;--elle avait son même châle brun,--et me

dit:

--Monsieur, quelque chose pour mon pauvre petit enfant, auquel je ne

puis plus donner le sein faute de nourriture.

--Comment! dis-je dans un accès de naïf étonnement,--il tette encore?

Elle me quitta en murmurant.

A propos de pauvres plus intéressants,

A propos des ouvriers et de leur misère, le _Journal des Débats_ a

trouvé un remède:--c’est qu’ils mettent à la caisse d’épargne.

Cet aperçu rappelle le mot vrai ou faux qu’on rapporte de

Marie-Antoinette: «S’il n’y a pas de pain, on mangera de la brioche.»

L’autorité a du reste fréquemment des aperçus aussi heureux.

A l’époque du choléra,--le préfet de police fit afficher UN AVIS _au

peuple_; dans cet avis il _conseillait_ au peuple--d’éviter la mauvaise

nourriture et de boire du vin de Bordeaux.

Les journaux populaires et amis du peuple ne sont pas plus heureux:--ils

ne trouvent de remède à la faim que dans la réforme électorale, et un

peu aussi dans l’émeute.--Ce dernier procédé est encore le plus

puissant:--les pauvres diables qui s’y font tuer n’ont plus besoin de

rien,--et ceux qu’on met en prison sont nourris aux frais de l’État.

On s’étonne souvent de voir les gens qui exploitent le peuple--le

prendre juste aux mêmes appeaux par lesquels ses pères ont été

attrapés:--c’est que l’expérience d’autrui ne sert pas du tout, et que

l’expérience personnelle ne sert guère:--un aveugle qui a perdu son

bâton fait une chute,--cela ne l’empêche pas d’en faire une seconde au

premier trou qu’il rencontre.

D’ailleurs, qu’est-ce que l’expérience?

Le vieillard n’a pas plus d’expérience pour la vieillesse que n’en a

pour la jeunesse l’homme qui entre dans la vie;--le vieillard n’a

d’expérience que celle qui ne peut plus lui servir;--la plus grande

sagesse à laquelle l’homme puisse arriver ne peut s’appliquer qu’à un

temps qui ne lui appartient plus.

On s’occupe, du reste, d’une réorganisation des ouvriers par

l’institution de prud’hommes.--C’est une mesure qu’il faut louer.

[GU] ARBOR SANCTA.--Comme le mois dernier--je vous parlais--de vos

_croyances_--à cette époque d’_incrédulité_,--je vous rappelais le _chou

colossal_.--Savez-vous ce qu’a produit ce souvenir?--une grande défiance

des annonces des journaux? Nullement: l’idée à un monsieur de renouveler

la plaisanterie.

Il y a deux ou trois ans,--on vit, à la quatrième page de tous les

journaux de toutes les couleurs, un éloge pompeux d’un nouveau

_chou_.--Je vous ai souvent fait remarquer la touchante unanimité des

organes de l’opinion publique quand il s’agit de choses se payant _un

franc_ la ligne.

Ce chou était le vrai chou:--les choux qu’on avait vus jusque-là

n’étaient que des ébauches, des embryons de choux,--_le chou colossale

de la Nouvelle-Zélande_--servait à la fois à la nourriture des hommes et

des bestiaux, et donnait un ombrage agréable pendant l’été;--c’était un

peu moins grand qu’un chêne,--mais un peu plus grand qu’un prunier.--On

vendait chaque graine un franc.

On en achetait de tous les coins de la France.--Je me permis quelques

plaisanteries à ce sujet.--«Ah! le voilà encore,--dit-on,--il ne veut

croire à rien.»

Je croyais, au contraire, beaucoup à la crédulité d’une partie de mes

contemporains, et à l’effronterie de l’autre partie.

Au bout de quelques mois,--les graines du chou colossal de la

Nouvelle-Zélande avaient produit deux ou trois variétés de choux connues

et dédaignées depuis longtemps;--la justice s’en mêla,--je ne sais trop

pourquoi,--car c’est ainsi à peu près que _travaille_ le commerce.--Le

vendeur voulut soutenir que ses graines étaient réellement les graines

du _chou colossal de la Nouvelle-Zélande_,--mais que le terrain de ce

pays ne leur convenait pas,--ou qu’on les avait changées en nourrice.

Toujours est-il qu’à peine avais-je rappelé cette mystification,--on vit

paraître dans les journaux,--quatrième page,--une gravure représentant

un chêne--et une note ainsi conçue:

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 10 / 47 段