La presse demande compte de ses actions et de ses pensées au capitaine

comme au législateur, à l’agriculteur comme au marin, à l’artiste comme

au savant.

La presse est donc dirigée par les savants, les artistes, les

agriculteurs, les marins, les capitaines, les législateurs les plus

illustres, les plus infaillibles et reconnus par tout le monde comme les

plus sages et les plus érudits--pour qu’ils osent ainsi parler d’en haut

à tout le monde?

Non, la presse est dirigée par des écrivains--et non pas même par les

écrivains les plus illustres du pays;--il n’y en a pas dix dans tous les

journalistes dont vous sachiez les noms.

Que le plus fort de tous ces autocrates parle dans une assemblée,--on ne

l’écoutera pas;--mais que ses paroles arrivent par la poste, imprimées

sur un carré de papier, on ne s’avisera pas de les révoquer en doute, si

ce n’est sur la foi d’un autre carré de papier.

Contrairement à la religion du Christ, l’esprit est une religion qui

périrait, par l’incarnation; c’est un dieu qui doit ne se manifester que

par le bruit de sa colère et de sa foudre, et qui est perdu quand il se

montre lui-même.

Grand Dieu! toutes les puissances donnent leur démission, parce qu’il

n’y a plus de croyances à une époque où les hommes ont la charmante

naïveté de se laisser gouverner par vingt-quatre morceaux de plomb, du

papier et de l’encre.

[GU] Mais ne faites donc plus de balles. La puissance militaire est

morte comme les autres. Je vous ai dit que la presse l’avait mangée.

Fondez donc toutes vos balles pour en faire des alphabets. Démolissez

vos arsenaux et faites des casses d’imprimerie.

Quoi! il y a une puissance comme celle-là, et ce n’est pas la royauté

qui la tient dans ses mains!--Ah! vous méritez ce qui vous arrive, et,

qui pis est, ce qui vous arrivera.

Cette puissance, vous ne savez pas la prendre; et vous lui donnez de la

force,--vous lui créez des priviléges par vos sottes lois fiscales, par

votre avarice insatiable: ne vous plaignez donc pas d’être fouettés,

puisqu’on vous paye pour cela, puisque vous faites et vendez les verges.

Liberté illimitée à la presse, plus de timbre, plus de cautionnement,

plus de procès,--et elle meurt apoplectique.

[GU] Vous ne savez pas la tuer,--vous ne savez pas la conquérir:--elle

vous tuera,

Puis elle se tuera après; car il faut aussi lui dire la vérité.

Elle peut tout contre les autres,--elle ne peut rien ni pour les autres,

ni pour elle-même.

Elle tue, elle ne crée pas,--elle ne vit pas.

Elle mange tout et elle ne produit rien; quand elle aura tout

dévoré,--elle mourra d’indigestion ou de faim.

[GU] Ainsi donc, monsieur Augustin,--vous savez comment sont les choses,

je crois vous les avoir montrées avec fidélité.

Permettez-moi de vous donner un conseil: tâchez qu’on tue le moins de

monde possible, ne dégradez plus personne; il y a bien assez de gens qui

se dégradent eux-mêmes, vous pouvez bien attendre.

Croyez-moi, restez au café Lyonnais,--ne livrez pas votre modeste

existence à tout ce brouhaha.--Qui sait si votre gloire n’a pas déjà

produit pour vous des fruits amers,--et si on ne dit pas de vous, au

café Lyonnais,--comme du héros d’un des spirituels dessins de

Daumier,--que «vous connaissez le double blanc?»

[GU] L’AUTEUR. Les choses sont _au fond_ comme elles ont toujours

été,--comme elles seront toujours.

Les hommes ne sont pas si frères qu’on le dit; à peine étaient-ils trois

ou quatre au monde, qu’ils ont commencé à s’entre-tuer.

Et La Bruyère l’a dit:

«S’il n’y avait que deux hommes sur la terre, ils ne tarderaient pas à

avoir dispute, quand ce ne serait que pour les limites.»

La perturbation actuelle vient de ce que le _peuple_ est un peu comme

l’ours du Jardin des Plantes: on lui jette au bout de son arbre un

gâteau au haut d’une ficelle pour le faire monter,--puis, quand il

monte, on retire la ficelle.

On lui a montré depuis onze ans le gâteau de trop près,--et il est

d’autant plus irrité de ne pas le manger.

Que ce soient ceux-ci ou ceux-là,--les plus forts opprimeront toujours

les autres, comme les gros poissons mangent les petits et sont eux-mêmes

mangés par de plus gros.--Que ceux qu’on appelle le _peuple_

aujourd’hui--deviennent ceux qu’on appelle le _pouvoir_,--ceux-ci

joueront à leur tour le rôle du _peuple_,--qui jouera le rôle que joue

le pouvoir aujourd’hui.

C’est pourquoi tout cela--m’est égal.

Novembre 1841.

Les papiers brûlés.--Service rendu à la postérité.--Une phrase du

_Courrier français_.--PREMIÈRE OBSERVATION.--De la rente.--DEUXIÈME

OBSERVATION.--L’infanterie et la cavalerie.--TROISIÈME

OBSERVATION.--Les _que_.--QUATRIÈME OBSERVATION.--Une

épitaphe.--CINQUIÈME OBSERVATION.--Réponse à plusieurs lettres.--M.

de Cassagnac et le mal de mer.--De la solitude.--M.

Lautour-Mézeray.--Abdalonyme.--M. Eugène Sue.--M. Véry.--Louis

XIII.--M. Thiers et M. Boilay.--Deux mots de M. Thiers.--Un

rédacteur entre deux journaux.--Encore le roi et ses

maraîchers.--M. Cuvillier-Fleury.--M. Trognon.--M. de

Latour.--Charlemagne.--La Salpêtrière.--La police et les

cochers.--Les cigares de Manille.--Sagacité d’un carré de

papier.--SIXIÈME OBSERVATION.--SEPTIÈME OBSERVATION.--HUITIÈME

OBSERVATION.--Sur l’égalité.--Un blanc domestique d’un

noir.--Caisse d’Épargne.--Les mendiants.--Aperçu du _Journal des

Débats_.--_Arbor sancta_, nouveau chou colossal.--NEUVIÈME

OBSERVATION.--Jules Janin, poëte latin.--Une caisse.--Éducation des

enfants.--DIXIÈME OBSERVATION.--La vérité sur Anacréon et sur ses

sectateurs.--Une élection.--ONZIÈME OBSERVATION.--DOUZIÈME

OBSERVATION.--Post-scriptum.

[GU] NOVEMBRE.--Je commencerai cette troisième année par rendre un

immense service à la postérité.

Comme hier, à la fin du jour, il s’élevait de la terre un brouillard

froid et épais, je passai la soirée devant le feu à brûler des

papiers;--j’ouvris successivement plusieurs cartons, et je fis un triage

sévère,--en conservant quelques-uns et livrant aux flammes le plus grand

nombre. Toutes ces pensées confiées au papier à diverses époques, par

diverses personnes et dans des intentions différentes, formaient un

pêle-mêle assez bizarre;--il y avait des promesses et des menaces: des

paroles d’amitié, d’amour, de haine, de politesse, enfouies dans ces

cartons comme dans la mémoire. En y plongeant la main et en chiffonnant

et faisant crier le papier, il me semblait entendre s’échapper une

multitude de petites voix qui toutes à la fois me répétaient ce que ces

papiers en leur temps avaient été chargés de m’apprendre.--C’était une

singulière confusion: Merci des belles fleurs que vous m’avez envoyées,

mon ami.--CONTRIBUTIONS DIRECTES. Sommation avec frais.--M*** prie M.

Karr de lui faire le plaisir de passer la soirée chez lui le.....--Je ne

sais, monsieur, à quoi attribuer.....--Eh bien, oui, je vous

crois...--Louis-Philippe, Roi des Français, à tous ceux qui...

Et je les jetais au feu par poignées; puis je vins à rencontrer une

liasse énorme de journaux, et je les brûlai tous sans examen.

Et je pensai que, sans doute, je n’étais pas le seul qui profitât des

premiers jours où le foyer se rallume pour débarrasser sa maison de

l’encombrement des journaux; je me rappelai aussi à combien d’usages

domestiques on les consacre d’ordinaire,--et je me dis: «Il viendra un

jour où il ne restera plus aucun de ces carrés de papier si puissants

aujourd’hui,--un jour où les savants d’une autre époque tâcheront

inutilement d’en recomposer un de fragments déshonorés et de cornets

épars, comme CUVIER a fait pour les animaux antédiluviens, tels que les

_dinotherium giganteum_.»--Et, dans cette triste pensée, je résolus de

laisser à mes arrière-neveux, dans mes petits volumes, qui vivront

éternellement, ainsi que vous l’a appris leur éditeur dans son avis du

mois dernier,--un fragment important d’un des plus redoutables de ces

tyrans de notre époque, en l’ornant d’un commentaire destiné à en faire

ressortir les beautés, et à fixer le sens des passages qui pourraient

présenter quelque obscurité à une époque plus avancée, ainsi qu’on l’a

fait à l’égard de Virgile et d’Homère, qui certes n’ont jamais exercé

sur leurs contemporains une puissance égale à celle du moindre des

susdits carrés de papier. Ce passage ne peut être long; on sait ce que

c’est qu’un commentaire. Il y a tel hémistiche de Virgile sur lequel un

seul commentateur a fait trente pages d’explications.

Je prendrai donc une phrase très-courte et très-récente du _Courrier

français_.

«Pour que cet océan reprenne son niveau, il faut que les flots montent

graduellement et lentement.»

Écoutez donc, mes guêpes, la voix de votre maître qui vous rappelle des

jardins.--Voici la belle saison finie:--les feuilles des arbres roulent

par les chemins,--la vigne marchande au vent ses feuilles jaunes,--le

cerisier ses dernières feuilles orange.--La feuille de la ronce a pris

dans les bois de riches teintes de pourpre. La séve paresseuse ne monte

plus jusqu’au sommet des rameaux.--Les dahlias sont décolorés et

presque simples,--les astres seuls et les chrysanthèmes de l’Inde

montrent encore leurs fleurs:--les premières, étoiles inodores d’un

violet triste;--les secondes, houppes échevelées, exhalant une odeur qui

semble appartenir à la boutique d’un parfumeur.

Une pluie froide appesantit vos ailes;--rentrez, mes guêpes, et cette

fois cherchez votre butin dans la poussière des vieux livres.

[GU] _Première observation._--«Pour que cet océan reprenne son niveau,

il faut que les flots montent graduellement et lentement.»

C’est de la _rente_ qu’entend ici parler l’écrivain.--La rente est de

nos jours une chose assez importante pour qu’il n’ait pas hésité à

employer, à propos d’elle, une figure hardie et neuve, non pas

précisément en elle-même, mais par son application.--Nous ne voyons pas,

en effet, qu’aucun poëte ancien ait jamais comparé l’Océan au _cinq_ ni

au _trois pour cent_; et cependant on ne peut pas leur reprocher d’avoir

été trop sobres de comparaisons océaniennes.

Quelques personnes demanderont quel est le célèbre financier qui traite

de la rente dans les colonnes du _Courrier français_. Nous sommes fâché

d’avoir à dire pour la centième fois à nos lecteurs que ce n’est pas un

financier; on pourra m’opposer ces deux vers d’_Andrieux_:

«..... Retenez de moi ce salutaire avis:

Pour savoir quelque chose, il faut l’avoir appris.»

Cette maxime spécieuse n’a aucun sens quand il s’agit des journaux. On

est pour ou contre le pouvoir; si on est pour, tout ce qu’il fait est

bien fait;--si on est contre, tout ce qu’il fait est mal fait:--il n’y a

pas besoin d’être financier pour cela,--ce serait même une gêne.

Ce monsieur n’est pas non plus un marin; autrement il aurait remarqué

que, lorsque l’Océan n’a plus son niveau, ce n’est pas par l’abaissement

des flots, mais bien au contraire par leur élévation,--et que les flots,

remontant graduellement ou autrement, ne peuvent lui rendre ce niveau.

L’écrivain a écrit cela comme _madame de Pompadour_ traçait à sa

toilette sur la carte et envoyait à l’armée au _maréchal d’Estrées_ des

plans de campagne marqués avec des _mouches_.--Mais, comme l’a dit

Voltaire, il vaut mieux frapper fort que frapper juste.

Passons aux remarques de détail.

_Deuxième observation._--POUR.

Nous retrouvons ce mot dans plusieurs écrivains.--Mais nous ne pensons

pas qu’aucun s’en soit servi aussi à propos que notre auteur. Donnons

quelques exemples:

«Qu’on a de maux _pour_ servir sainte Église[B]!»--MAROT.

«Il faut que l’homme, dans sa lutte avec la vie hostile, combatte _pour_

arriver au bonheur.»--SCHILLER.

«Lorsque je cherche des noms _pour_ les sentiments nouveaux que

j’éprouve...»--GOETHE, _Faust_.

«Messieurs, je suis _pour_ les pauvres. Tous les habitants de Paris sont

mes enfants; _c’est_ les pauvres _qu’est_ les aînés.»

M. DE RAMBUTEAU, préfet de la Seine.

Cherchez dans RACINE la scène entre _Achille_ et _Agamemnon_, vous

verrez _pour_ répété quatre ou cinq fois en sept ou huit vers.--C’est un

défaut que notre auteur a sagement évité: lisez et relisez sa phrase,

vous n’y verrez _pour_ qu’une seule fois.

Le capitaine D*** me disait: «Voici un des mille avantages du

cavalier sur le fantassin:--si, après dîner, le fantassin prend un

morceau de sucre et un morceau de pain pour son déjeuner du

lendemain,--il a l’air d’un grigou et d’un meurt-de-faim; le cavalier

dit: C’est _pour_ ma jument,--et personne ne le trouve mauvais.»

_Troisième observation._--QUE.

«Ma chambre, ou plutôt une armoire _qu_’on a faite pour me

serrer.»--CHAPELLE.

Κρεἱσσσν τὁ μη ξην εστιν, ἡ ξἡν ἁθλιως

«Il vaut mieux ne pas vivre _que_ vivre misérablement.»

PLUTARQUE.

«Attendez _que_ je chausse mes lunettes.»--RABELAIS.

«Notre envie dure plus longtemps _que_ le bonheur de ceux que nous

envions.»--LA ROCHEFOUCAULD.

«Et vous n’aimez _que_ vous quand vous croyez l’aimer.»

CORNEILLE, _Bérénice_.

«C’est à M. Rousselot, mon prédécesseur à la cour, _que_ le public est

redevable des premiers éléments de l’art de soigner les pieds.»--M.

LAFOREST, pédicure du roi et de Monsieur, frère du roi. 1781.

«Pour être heureux, _qu_’est-ce donc qu’il en coûte?»--VOLTAIRE.

De ce temps-ci le _que_ est tombé dans une sorte de discrédit à cause

des discours de _S. M. Louis-Philippe_, où les journalistes ont cru en

remarquer plus qu’il n’est rigoureusement nécessaire. Il n’en est pas

moins vrai que tous nos bons auteurs s’en sont servis, et que le

rédacteur du _Courrier français_, est suffisamment autorisé par leur

exemple. La malveillance lui reprochera peut-être de l’avoir employé

deux fois dans cette phrase. Je citerai, pour le justifier, un exemple

également applicable aux discours du roi:

«Ce _qu_’on nomme libéralité n’est le plus souvent _que_ la vanité de

donner, _que_ nous aimons mieux _que_ ce _que_ nous donnons.»--LA

ROCHEFOUCAULD.

[GU] _Quatrième observation._--CET.

Notre auteur s’est bien gardé de commettre ici une de ces grossières

erreurs si fréquentes dans la bouche ou sous la plume des hommes

illettrés. Il a fait accorder le pronom _cet_ en genre et en nombre avec

le substantif auquel il se rapporte. Il n’a pas imité M. de B***, qui

écrivait _cette_ exemple,--_cette_ horoscope.

Il a suivi, pour l’emploi de ce mot, _Ovide_, qui dit:

«Ablatum mediis opus in cudibus _istud_.»

«On m’enlève _cet_ ouvrage encore sur le métier.»

Nous retrouvons ce pronom dans plusieurs écrivains, qui l’ont employé

absolument dans le même sens.

Une femme priait _Scarron_ de faire son épitaphe; c’était un compliment

qu’elle voulait obtenir, et _Scarron_ n’était pas disposé à le donner.

«Eh bien! dit-il après s’en être défendu longtemps,--mettez-vous

derrière cette porte;--il m’est impossible de faire l’épitaphe d’une

personne que je vois vivante sous mes yeux.»--Elle obéit, et, après

avoir rêvé un moment, il dit:

ÉPITAPHE;

«Ci-gît, derrière _cette_ porte,

Une femme qui n’est pas morte.»

«_Cet_ aigle en _cette_ cage.»--VICTOR HUGO.

_Cinquième observation._--OCÉAN.

L’avocat MICHEL (_de Bourges_) a dit, en pleine Chambre des

députés:--«Un _océan_ inextricable.»--C’est une métaphore qui équivaut

absolument à celle qui nous peindrait un _écheveau de fil en fureur_.

Me Michel n’est pas le seul avocat qui s’exprime ainsi. Consolons-le

par l’exemple de deux hommes d’un grand talent.

Me BERRYER a à se reprocher:--«C’est _proscrire_ les _bases_ du

_lien_ social.»

Et M. le vicomte DE CORMENIN a écrit:--«Le budget est un livre qui _tord

les larmes_ et _la sueur_ du peuple pour en tirer de l’or.»

Ajoutons, pour consoler à leur tour ces deux messieurs, que MALHERBE a

dit:

«Prends ta _foudre_, Louis, et va comme un _lion_.»

M. DE CASSAGNAC a dernièrement raconté, avec beaucoup d’esprit et je

dirai d’éloquence, les effets du mal de mer;--seulement il se trompe

quand il dit que les anciens n’en ont pas dit un mot. PLUTARQUE, cité

par MONTAIGNE, en parle dans le _Traité des causes naturelles_, et

SÉNÈQUE a écrit à ce sujet:

_Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret._ «Je souffrais trop

pour penser au danger.»

Plus je multiplierais les exemples,--plus je prouverais que l’emploi que

notre auteur a fait du mot _océan_ est neuf et hardi.

[GU] _Réponse à plusieurs lettres._--Beaucoup de gens me blâment de

passer la plus grande partie de ma vie au bord de la mer. C’est

incroyable tout ce qu’on a de sagesse pour les autres,--et comme on voit

clair dans leurs affaires et dans leurs intérêts.

Quelqu’un m’écrivait dernièrement: «Vous n’êtes pas à Paris, vous

n’allez pas dans le monde,--vous ne savez pas ce qui se passe.»--Et ce

quelqu’un terminait sa lettre par me _faire part_ de cinq ou six choses

dont j’avais parlé un mois auparavant dans les _Guêpes_; choses qu’il

n’avait apprises que de gens qui les tenaient de mes petits soldats

ailés.

J’ai souvent cherché la cause qui fait qu’on est si fort irrité contre

quelqu’un qui vit dans la solitude. Est-ce donc que les gens ont besoin

de tant de spectateurs pour les belles choses qu’ils disent et qu’ils

font, qu’ils ne vous permettent de vous absenter que pendant leurs

entr’actes d’héroïsme et de grandeur?

Est-ce que l’homme qui vit seul semble dire aux autres un peu trop

orgueilleusement qu’il n’a pas besoin d’eux?

Est-ce que l’homme qui vit seul est pour les autres un ami de moins à

duper, à exploiter, à trahir, une victime dont on fait tort à leur

avidité?

Est-ce que l’homme qui vit seul paraît dire, en se retirant du

_commerce_ des hommes: Je ne veux plus vous donner mon amitié pour votre

amitié,--mon esprit pour votre esprit,--mon dévouement pour votre

dévouement,--ma bonne foi pour votre bonne foi,--parce que je vois que

c’est un marché dans lequel je suis toujours dupe et toujours volé?

Je me suis souvent demandé: Que cherche-t-on dans la société des hommes?

Est-ce un échange de services? Vous savez bien que chacun ne fait ces

échanges qu’avec l’espoir de gagner et de recevoir plus qu’il ne donne.

Est-ce la conversation? Mais combien de choses vous dit-on qui vous

intéressent?--et, si vous avez le bonheur de rencontrer par hasard un

mot qui vous soit agréable, par combien de phrases creuses vous faut-il

l’acheter!--D’ailleurs, n’avez-vous pas les livres, qui vous parlent

quand vous voulez,--qui se taisent quand vous voulez,--qui vous parlent

de ce que vous voulez, puisque vous pouvez en quitter un pour en prendre

un autre, aussi brusquement que bon vous semble? Il ne vous reste à

regretter de la conversation que le bruit de la voix: n’avez-vous pas le

souvenir qui vous raconte des histoires et l’imagination qui vous

raconte des romans?

Regretterai-je les insipides représentations des théâtres,--quand je

vois le ciel et la mer,--et l’herbe et les fleurs, et les

insectes;--quand je suis entouré de miracles sans cesse

renaissants;--quand mes journées se passent douces et calmes,--sans

craintes, sans désirs?

Tenez,--rappelez vos souvenirs,--souvenez-vous des bonheurs réels que

vous avez rencontrés:--n’avez-vous pas songé alors à les aller cacher

dans la solitude, par un instinct secret qui vous disait que l’homme

heureux est un ennemi public et un voleur, et qu’il est prudent d’être

heureux tout bas?

J’ai fait avec la société--comme les marchands avec les affaires:--quand

ils ont fait fortune, _ils se retirent_. La fortune que j’ai faite se

compose de l’indifférence et du dédain de tout ce qu’on se dispute, de

tout ce qui est le but de votre vie, et la cause de tous vos chagrins et

de toutes vos joies, de tous vos combats, de toutes vos défaites, de

tous vos triomphes.

Je ne veux rien,--je ne désire rien:--combien y a-t-il d’hommes aussi

riches que moi?

[GU] Pour en revenir aux _Guêpes_,--mes fidèles lecteurs n’ont pas

besoin de savoir comment je sais les choses, pourvu que je les leur

dise.--Il leur est égal que mes _Guêpes_ traversent la Seine à

Quillebeuf ou sur le pont des Arts,--qu’elles se reposent dans les

fleurs sans parfum des terrasses parisiennes ou dans les ajoncs dorés

des côtes de Bretagne et de Normandie.--Ma vie et mes goûts leur sont un

garant de plus que je n’ai aucune raison ni aucun intérêt pour ne pas

leur dire vrai dans les conversations que j’ai avec eux chaque mois.

Écoutez bien--et vous allez voir si je sais ce qui se passe au milieu de

vous.

[GU] M. LAUTOUR-MÉZERAY.--Les journaux vous disent tous, les uns après

les autres, que M. _Lautour-Mézeray_ vient d’être nommé sous-préfet à

BELLAC.

Rendez-moi grâces, habitants de Bellac, je vais vous parler de votre

sous-préfet,--je vais vous donner des sujets de conversation pour quinze

jours;--je vais vous dire--sa taille, ses habitudes et ses goûts.

Une de mes _Guêpes_ (Grimalkin) arrive de _Paris_, de la _rue Pigale_,

nº 19 _bis_,--c’est là que demeure encore votre sous-préfet au moment où

je vous écris,--dans un joli appartement au rez-de-chaussée, donnant sur

un jardin, qui est à lui, et qu’il cultive de ses mains,--comme faisait

_Abdalonyme_ quand Alexandre le Grand le choisit pour roi.

M. _Lautour-Mézeray_,--il y a une dizaine d’années, a créé le _Journal

des enfants_. Cette entreprise, qui a eu entre ses mains un immense

succès,--l’a fait passer pour un digne successeur de Berquin. M.

Lautour, qui a aujourd’hui trente-six ou trente-huit ans, était alors

fort jeune. Les pères de province lui écrivaient pour lui demander des

avis particuliers pour l’éducation de leurs garçons;--les mères venaient

le consulter pour leurs filles.

Pendant ce temps, il prenait sa place à l’Opéra, dans la loge dite des

_lions_--et il allait dîner au Café de Paris, dans une calèche traînée

par deux chevaux bais.--A quelque temps de là, il créa le _Journal

d’horticulture_. Il ne faut pas jouer avec l’horticulture:--M. Mézeray

fut mordu; il vendit sa calèche et ses chevaux, et acheta pour une

calèche et deux chevaux des rosiers et des tulipes--qu’il se mit à

cultiver avec amour.

Il n’abandonna pas pour cela sa place dans la loge des _lions_, ni ses

dîners au Café de Paris;--il n’était jardinier que le matin.--Seulement,

comme il avait changé de luxe, et que le luxe aime à se montrer, au lieu

d’être porté à l’Opéra par ses chevaux,--qu’au bout du compte on est

forcé de laisser à la porte, il y portait une fleur rare à la

boutonnière de son habit.

On commença par en rire, puis on l’imita; et c’est aujourd’hui une mode

presque générale parmi les jeunes élégants. Seulement, comme il est

fâcheux d’être éclipsé par ses imitateurs, M. Lautour s’est vu forcé de

mettre des fleurs de plus en plus éclatantes. Mais à peine avait-il

imaginé un nouveau bouquet, qu’un plagiaire effronté l’obligeait à en

chercher un autre; il affectionnait surtout les _passiflores_.

M. Lautour-Mézeray est généreux de ses fleurs: plus d’une élégante

perdra, à son éloignement de Paris, des parures complètes de camélias

naturels, qui, placés dans les cheveux, sur les épaules et sur la robe,

faisaient un effet ravissant.

Les dames de Bellac sont appelées à hériter.

M. Lautour-Mézeray a fait des prosélytes. Mordu par le démon de

l’horticulture, il a mordu, à son tour: 1º M. _Eugène Sue_, qui a fait

construire une serre dans sa retraite de la rue de la Pépinière, et qui

portait, l’hiver dernier, un camélia par-dessus les deux ou trois croix

qui décorent sa boutonnière; 2º M. _Véry_, un riche Parisien, qui a

dépensé de grosses sommes à Montmorency.

Je suis fâché,--réellement,--habitants de Bellac, de n’avoir pas plus de

mal à vous dire de votre sous-préfet:--cela vous amuserait

davantage;--mais voilà tout ce que j’en sais,--et j’ai la douleur de

dire encore que c’est un homme d’un grand bon sens.

Je ne puis qu’ajouter, pour vous consoler, que la nature lui ayant

refusé le don de l’improvisation, il ne vous ferait pas de longs

discours,--quand même son bon sens ne l’en rendrait pas ennemi;--ce qui

fait que l’heureuse ville de Bellac se trouve seule sous le parapluie,

pendant cette averse de discours, de paroles creuses et harangues

saugrenues qui inondent la France, depuis que nous avons pour maîtres

les avocats et les rhéteurs.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 9 / 47 段