dimanche des preuves de _sympathie_ à la population toulousaine. Grand
nombre D’HOMMES MARIÉS et une bonne partie de la jeunesse, _à la tête
desquels_ se trouvaient LES CITOYENS LES PLUS HONORABLES, munis de
_cornes et autres instruments_, ont _entonné la Marseillaise devant la
halle_, en face du lieu où étaient placardées les proclamations du
nouveau préfet de la Haute-Garonne.
»Ils ont parcouru la ville, _alternant les couplets de l’hymne
révolutionnaire avec les_ ÉCLATS _d’une musique_ PEU SONORE. _Les cris_:
A bas Mahul! étaient proférés avec force et souvent répétés. Ils sont
revenus plusieurs fois à l’endroit d’où ils étaient partis. Des groupes
attendaient devant les proclamations, COUVERTES D’ORDURES depuis le
moment où on les avait affichées. La soirée a été clôturée par
l’incendie des proclamations, aux applaudissements de la foule.»
[GU] TRISTE SORT D’UN PRIX DE VERTU.--Ceux qui ont inventé les
rosières--ont pensé, à ce qu’il paraît, que la vertu est un fruit
excellent dans sa maturité, mais qui se conserve difficilement après.
Aussi, au prix donne à la sagesse, ont-ils de tous temps, en mariant
immédiatement les rosières, ajouté le moyen le plus honnête de ne pas
avoir à la conserver plus longtemps.
On sait que l’Académie a reçu de M. de Montyon un legs destiné à
récompenser les actes de vertu qui parviendraient à sa
connaissance.--Tous les Français indistinctement sont admis à composer
en vertu, comme on compose en thème au collège,--et l’Académie distribue
les prix.
Il est, à ce sujet, une chose à remarquer, c’est que c’est toujours dans
les classes inférieures que l’Académie exhume les traits d’héroïsme et
de dévouement qu’elle est chargée de découvrir,--en quoi les classes
_inférieures_ me paraissent très-_supérieures_ aux autres.
Mais il y a encore là quelque chose de très-incomplet--une fois un homme
déclaré vertueux,--la société qui est allée le voir couronner et
l’applaudir, ce qui n’est qu’un spectacle de jour, où les femmes qui ont
de la fraîcheur et des chapeaux neufs vont humilier les femmes fatiguées
et les chapeaux passés,--la société ne s’en occupe plus:--voilà donc la
vertu payée!--Le prix est bientôt dépensé;--il ne reste alors qu’une
vertu en jachère qui n’est plus susceptible d’aucun rapport.
Il faudrait faire pour la probité des hommes--ce qu’on fait pour la
vertu des rosières,--ne pas obliger à recommencer sans cesse une course
périlleuse à travers les dangers;--on sait la ballade allemande.
Le roi jette sa coupe dans un gouffre,--un plongeur se précipite,--et la
rapporte: «La coupe est à toi, dit le roi,--mais va la chercher une
seconde fois, et tu auras ma fille.» Le plongeur se jette une seconde
fois,--mais ne revient plus.
Quand on trouve un homme qui est resté vainqueur dans la lutte horrible
de l’honneur et de la pauvreté, il ne faut pas faire recommencer cette
lutte; il ne peut pas se contenter d’un prix qui, une fois dépensé, le
rend encore nécessaire:--il faut lui assurer à jamais un travail
honorable.
C’est ce qu’on ne fait pas;--aussi,--le nommé _Caillet_, qui avait été
déclaré homme vertueux en 1839, et qui avait, en cette qualité, reçu un
prix de cinq cents francs, voyant que tout le produit de la vertu était
mangé,--qu’il n’y avait plus rien à en attendre,--a eu recours au vice
et _a passé à d’autres exercices_.--La cour d’assises de l’Orne vient
d’avoir la douleur, le 8 juillet dernier, de le condamner à huit années
de réclusion pour vol avec circonstances aggravantes.
[GU] Il y a des vertus de peuple que le monde méprise naturellement et
sans affectation,--il n’y prétend pas plus qu’à porter un sac de farine.
Ainsi, les croix d’honneur ont été acquises,--et je parle de celles qui
l’ont été le plus légitimement, pour avoir tué un peu de monde.--Quand
un homme du port, un marin,--un pompier,--expose sa vie pour sauver
celle d’un autre homme,--on lui donne une médaille à laquelle ne sont
attachés aucuns honneurs;--la conséquence morale en est bizarre.--J’ai
reçu, il y a dix ans, une de ces médailles, que je porte quelquefois et
dont je suis plus fier que je ne le serais d’aucune décoration que je
connaisse.--Eh bien! j’ai vu dans le monde bien des gens qui auraient
senti germer en eux une grande estime pour moi, s’ils m’avaient vu
obtenir la croix d’_honneur_,--même par les moyens les moins
_honorables_,--et qui trouvaient ma médaille ridicule.--Les journaux
mêmes s’en sont parfois égayés,--quelques caricatures ont été faites à
ce sujet;--il m’a été impossible de trouver le côté plaisant de cette
affaire.
[GU] DE L’HÉROÏSME.--Soyez donc héros,--faites donc quelque chose de
grand aujourd’hui!--Autrefois, l’histoire vous jugeait de loin,--et ne
voyait des grands hommes que ce qui avait le plus d’éclat et
d’importance.--Aujourd’hui, elle se fait chaque jour, et elle est
hostile et éplucheuse;--les âges à venir nous estimeront _crétins_,--car
il n’y aura pas un seul homme de ce temps-ci, quelque grand et illustre
qu’il puisse être,--dont on ne puisse trouver dans les journaux, qui
seront alors les _Mémoires du temps_, une histoire qui démentira sa
grandeur et détruira sa célébrité.
Un fils du roi revient d’Afrique, où il est allé partager les dangers
des soldats; les journaux annoncent avec empressement qu’il revient
malade de la dyssenterie.--Voilà certes une maladie peu héroïque, et il
est triste, plus qu’on ne le pourrait dire, que le seul endroit où il
soit possible aujourd’hui d’acquérir un peu de gloire militaire soit un
pays où la dyssenterie règne avec une effrayante obstination.
[GU] LA SCIENCE.--LA PHILANTHROPIE.--Depuis quinze ans au moins,--la
philanthropie et la science, réunissant leurs efforts, avaient inventé
la _gélatine_,--c’est-à-dire une nouvelle alimentation, formée d’un
prétendu jus tiré des os de la viande; je me rappelle avoir dénoncé, il
y a une dizaine d’années, cette nourriture fallacieuse sous le nom de
_potage de boutons de guêtres_.
Depuis quinze ans, on nourrissait les malades dans les hospices, les
pauvres dans les établissements de charité,--les prisonniers dans les
maisons de détention,--avec la fameuse gélatine.
On allait appliquer la chose aux casernes,--quelqu’un s’est avisé de
dire: «Pardon, voyons donc un peu si cette nourriture est véritablement
une nourriture.» On s’est ému de cette observation;--la science a haussé
les épaules et a procédé, par une faiblesse qu’elle se reprochait, à de
nouvelles expériences.
Et il résulte d’un rapport signé par MM. _Magendie_, _Chevreul_ et
_Thénard_, que les propriétés nutritives de la gélatine n’existent
pas;--que de deux chiens nourris, l’un avec de la gélatine, l’autre avec
de l’eau claire,--le second a vécu plus longtemps que le premier.
En un mot, que depuis _quinze ans_,--grâce aux efforts réunis de la
science et de la philanthropie,--tous ceux qui, dans les prisons, les
hôpitaux et les hospices,--ont été _nourris_ avec la gélatine, sont
littéralement _morts de faim_!
Et que l’armée l’a échappé belle!
[GU] LES MÉDAILLES DES PEINTRES.--Qu’y a-t-il de plus singulier que de
voir donner clandestinement des récompenses disputées en public?
Autrefois,--le roi distribuait lui-même les médailles aux peintres après
l’exposition du Louvre;--maintenant on apprend par M. de Cayeux que l’on
a une médaille, et il faut aller la chercher chez lui.
Cette récompense n’a de publicité que celle que peut lui faire donner le
peintre qui a des amis dans les journaux.
La clandestinité a un inconvénient,--outre celui de distribuer à huis
clos la gloire qui n’existe que par la publicité,--c’est qu’on en abuse
singulièrement.--Ainsi, j’ai là toutes les médailles dénoncées par les
journaux,--et je n’ai pas retrouvé _un seul_ des noms dont les ouvrages
avaient attiré au Louvre l’attention et les éloges.
Cela a presque l’air d’une gageure,--à moins que les médailles ne soient
aujourd’hui une consolation.
[GU] LES ORDONNANCES DE M. HUMANN.--En arrivant dernièrement à Paris,
j’ai levé les yeux sur une petite fenêtre située sur un des toits qui
avoisinent mon logis,--et je l’ai vue fort changée.--A mon dernier
voyage, elle était riante et fraîche,--les capucines s’y mêlaient aux
volubilis et lui faisaient un charmant cadre de verdure et de fleurs.
Quelquefois, au milieu de ce cadre, se montrait une jolie figure, avec
des bandeaux de cheveux noirs comme deux ailes de corbeau, qui
travaillait là tout le jour sans lever les yeux une seule fois, si ce
n’est sur ses fleurs,--ou sur quelque flatteur de papillon qui, arrivé
au milieu de Paris, je ne sais comment,--traitait la fenêtre en
véritable jardin,--et faisait semblant de humer, en déroulant sa trompe,
un miel que n’ont pas ces pauvres fleurs, sans air, sans terre et sans
soleil.
Mais alors--les fleurs étaient séchées,--la verdure était jaunie,--on
voyait que depuis longtemps elles n’avaient pas été soignées.
Je rencontrai dans la rue--la Sémiramis de ce jardin suspendu.
--Ma jolie voisine,--lui dis-je,--pourquoi négligez-vous votre
jardin?--Quelle passion a donc détruit celle que vous aviez pour les
fleurs?
--Hélas! me dit-elle,--je ne demeure plus là-haut,--mon propriétaire
_m’a augmentée_, parce qu’on a augmenté les impôts de sa maison,--et je
n’ai pu rester.
Et alors, j’ai découvert le mauvais côté de l’ordonnance de M. Humann.
On a crié à l’illégalité, et on a eu tort,--et tout le bruit qu’on fait
en France à ce sujet, en ce moment, n’est absolument que pour faire du
bruit.
Dès l’instant que les Chambres ont voté un impôt, il faut qu’il soit
perçu,--et tout ce qui peut en assurer la perception n’est point
illégal, mais cela peut être injuste et cruel.--Le ministère prétend
qu’il y a en France cent vingt-neuf mille quatre cent quatre-vingt-six
maisons qui ne sont pas imposées;--il y a là une grosse erreur
volontaire.--Une vieille loi ne soumet à l’impôt les maisons
nouvellement construites que la troisième année de leur construction, et
ces maisons exceptées sont comptées dans les cent vingt-neuf mille
quatre cent quatre-vingt-six.
C’est le droit du ministère de percevoir l’impôt voté et de découvrir
les maisons et les chambres qui ont échappé jusqu’ici; c’est même un
devoir à certains égards, car par ce moyen on pourra faire une
répartition plus égale.--S’il y en a qui ne payent pas, il y en a qui
payent trop;--mais le fisc a peu l’habitude de rendre.
Il est triste seulement de penser que ce nouveau recensement dénonce aux
loups du fisc une foule de pauvres mansardes dont les habitants auraient
plus besoin de recevoir qu’ils ne peuvent donner;--pauvres gens qui
auront à économiser sur le pain qu’ils ont tant de peine à gagner--de
quoi payer l’air qu’on découvre aujourd’hui qu’ils respirent
clandestinement et illégalement.
Et puis ensuite, après avoir fait _rendre à l’impôt tout ce qu’il peut
rendre_, image qui fait ressembler le pays à un citron entre deux
grosses mains,--on ne manquera pas de trouver qu’il ne _rend_ pas assez.
C’est ainsi qu’autrefois on permettait de passer aux barrières de Paris
de petites quantités de vin et de viande;--on a supprimé cette
tolerance, qui ne s’appliquait qu’aux plus pauvres.
Cela est légal comme l’ordonnance de M. Humann, mais cela est
injuste,--mais cela est triste,--et ce n’était pas à un gouvernement qui
a pris les affaires _au rabais_,--qu’il convenait de râcler ainsi le
fond des pauvres écuelles.
[GU] Décidément le ministère Thiers coûte cher;--c’est à cause du
déficit qu’on m’a fait timbrer les _Guêpes_--et donner chaque mois
quelques centaines de francs au gouvernement.
Voici maintenant qu’on cherche de nouveaux expédients; un ministère
Thiers est une jolie chose,--mais une chose de luxe dont il ne faut pas
se passer trop souvent la fantaisie.
Voilà la vérité sur l’ordonnance Humann,--comme je vous la dis sur les
autres choses de ce temps.
[GU] DE L’HOMICIDE LÉGAL.--Il existe à Paris une compagnie d’assurance
contre les amendes et les dommages-intérêts que peuvent encourir les
conducteurs de voitures lorsqu’ils écrasent quelqu’un,--c’est-à-dire
que, moyennant une prime payée annuellement, on peut se livrer à cœur
joie à l’_homicide par imprudence_,--crime prévu, qualifié et puni par
tous les codes.--De là à une compagnie d’assurance contre les mauvaises
chances que MM. les voleurs peuvent rencontrer dans l’exercice de leur
profession, il n’y a qu’un pas, et un pas et demi à l’assurance contre
le chagrin que la justice voudrait faire à MM. les assassins.
Il faut dire que cette compagnie est autorisée par le gouvernement.
Septembre 1841.
Diverses réponses.--L’auteur rassure plusieurs personnes.--M. Molé.--M.
Guizot.--M. Doublet de Bois-Thibault.--La vérité sur plusieurs
choses.--Les protestations.--Les adresses.--Les troubles.--Ce que c’est
qu’une foule et une masse.--Le peuple des théâtres et le peuple des
journaux.--L’évêque d’Évreux et l’archevêque de Paris.--Dénonciation
contre les savants.--M. Montain.--En quoi M. Duchâtel ressemble à
Chilpéric.--Le suffrage universel.--Naïveté.--La pudeur d’eau douce et
la pudeur d’eau salée.--Les fêtes de Juillet.--Apparition de plusieurs
phénomènes.--Toujours la même chose.--Les banquets.--M. Duteil et M.
Champollion.--Voyage du duc d’Aumale.--Est-ce une pipe ou un
cigare?--Histoire d’un député.--Sur quelques noms.--Les bureaux de
tabac.--A M. Villemain.--A M. Rossi.--En faveur de M. Ledru-Rollin.--Les
Parias.--Madame O’Donnell.
[GU] SEPTEMBRE.--Il faut que je réponde à des lettres que je reçois de
divers côtés:
_On dit partout_, m’écrit-on, _que ce n’est plus vous qui faites les_
GUÊPES.
RÉPONSE.--Et qui donc alors?--Est-ce vous, mon bon monsieur!--Est-ce
celui qui vous le dit? Est-ce quelque autre? Nommez-moi, désignez-moi
l’auteur des _Guêpes_,--que je le connaisse.--Jusque-là, ayez la bonté
de croire ceci:--_que je n’ai jamais écrit une ligne sans la signer, et
que je n’ai jamais signé une ligne sans l’avoir écrite_.
Je continue _à faire les_ GUÊPES,--je les _fais seul_.--_Personne autre
que moi n’y a jamais écrit une ligne;--personne n’y écrira jamais une
ligne._
Quand il m’arrivera de ne plus vouloir _faire les_ GUÊPES,--et nous n’en
sommes pas là,--les _Guêpes_ finiront.--Mon essaim restera avec moi;--je
ne le vendrai, je ne le louerai, je ne le donnerai à personne.--S’il
arrive que je n’aie plus le courage de rire de ce qui se passe,--si de
dégoût j’en détourne les yeux et les oreilles, mes _Guêpes_ resteront à
butiner dans la pourpre de mes roses;--elles prendront leurs invalides
avec moi, dans mon jardin;--mais jamais leur escadron aux cuirasses d’or
n’obéira à un autre maître.
Ceci est clair,--n’est-ce pas?
[GU] _Un monsieur voyage dans le Midi,--sous votre nom,--et accepte
beaucoup de dîners._
RÉPONSE.--1º Je ne suis jamais allé dans le Midi.--Une seule fois, en
allant en Suisse,--comme j’arrivais à Lyon au mois de mai, et que je
voyais le printemps à gauche et l’hiver à droite,--j’eus fort envie de
descendre le Rhône au lieu de me diriger vers Genève;--mais je me
rappelai à temps que j’étais attendu.
2º Je ne dîne jamais en ville.
Néanmoins,--je remercie ledit monsieur--de me mettre à même de connaître
d’aussi bonnes dispositions à mon égard de la part de quelques habitants
du Midi,--et je compatis d’avance au chagrin qu’il aura quelque jour
d’être reconnu par quelqu’un et chassé à coups de bâton,--comme il le
mérite.
[GU] _Votre absence de Paris vous fait le plus grand tort._
RÉPONSE.--Qu’appelez-vous mon absence de Paris?--Mon absence de Paris;
mais voici une lettre de M. _Léon Gozlan_ qui m’écrit: «J’ai vu hier
votre barbe aux Variétés.»
En voici une de M. _d’Épagny_,--qui a la bonté de m’inviter à faire
partie du comité de lecture du théâtre de l’Odéon.
Je ne suis pas toujours à Paris,--mais je ne suis pas toujours
ailleurs.--On va vite à Paris à vol de guêpes, quand on n’en est qu’à
seize heures par les messageries.--J’y suis aujourd’hui, plus près de
vous que vous ne le croyez, que vous ne le voulez, peut-être. Je n’y
serai pas demain;--mais savez-vous si je n’y serai pas
après-demain?--m’avez-vous jamais connu autrement que libre et
vagabond?--Croyez-vous que j’aie envie, comme une partie des bons
Parisiens, de passer mon été à aller voir un dimanche les fortifications
de Vincennes, un autre où en sont les fortifications de Belleville?
Suis-je donc un forçat? pensez-vous que j’aie rompu mon ban parce que
quelqu’un m’a vu pêcher des _crevettes_ et des _équilles_ sur les côtes
de Normandie,--et croyez-vous que je ne sais plus ce qui se passe?
[GU] Est-ce vous,--messieurs Soult, Humann,--monsieur Martin (du Nord),
etc., etc.; est-ce vous, messieurs, qui avez la bonté de craindre que
mon absence de Paris ne m’empêche de savoir ce que vous
faites?--Tranquillisez-vous, bonnes âmes,--je sais que vous êtes décidés
à passer la session qui vient,--que vous n’êtes pas sûrs de la Chambre,
et que, si l’adresse n’est pas favorable, vous êtes déterminés à la
dissoudre et à faire des élections.
Est-ce bien cela, messieurs?
Ai-je besoin d’être à Paris pour savoir que M. Guizot n’a, à ce sujet,
qu’une seule inquiétude,--à savoir que le roi ne consente à des
élections qu’autant qu’elles seraient faites par M. Molé?
Ai-je besoin d’être à Paris pour savoir que M. Molé et M. Guizot sont
parfaitement d’accord sur ce point qu’ils ne peuvent s’accorder
ensemble?
C’est comme si j’avais besoin d’être à Chartres pour savoir que M.
Doublet de Boisthibaut, avocat du barreau de cette ville,--homme
très-érudit et facétieux,--auteur d’un ouvrage estimé sur le système
pénitentiaire--et de plusieurs Mémoires couronnés par des académies de
province, etc., vient de mettre le comble à sa gloire en faisant
distribuer à ses amis un distique latin,--commençant par ces mots:
Clam contra tabulas.....
distique que je ne puis citer, par la raison pour laquelle la _Gazette
des Tribunaux_, dont M. Doublet est le correspondant ordinaire, n’a pu
l’insérer.
[GU] _Les chiens lâches et hargneux aboient après vous quand vous n’êtes
pas là._
RÉPONSE.--Je me suis quelquefois efforcé de me mettre en colère dans de
semblables circonstances, je n’ai jamais pu y réussir.--D’ailleurs, je
ne puis rien infliger de pis à ces gens-là que leur propre lâcheté.
[GU] LA VÉRITÉ SUR PLUSIEURS CHOSES.--L’autre jour, la mer commençait à
remonter, et le soleil achevait de se coucher derrière de gros nuages
gris;--entre les nuages et la mer il restait un espace où le ciel pur
était d’un bleu pâle, avec lequel se fondaient harmonieusement des
teintes jaunes et orangées.--A l’horizon, au-dessous de ces couleurs
brillantes, la mer était d’un bleu sombre presque noir.
Plus près de moi, éclairée obliquement par les derniers rayons du soleil
affaibli,--elle était d’un azur pâle et mal glacé par grandes
taches--comme de grands miroirs;--ici d’une belle couleur d’algue
marine,--là d’un jaune peu lumineux.
Je revenais de pêcher des plies et des crevettes,--et, arrivé sur le
sommet d’une petite colline qui conduit à ma demeure, je me retournai
pour voir le beau spectacle de toutes ces belles couleurs enchâssées
dans l’ombre et la nuit.
Quelqu’un me dit: «Bonsoir, voisin,» et je reconnus un habitant de la
commune que j’habite,--un ancien militaire qui vit au bord de la mer
avec sa petite retraite--et venait jouir comme moi de ce spectacle
_gratis_, proportionné à ses moyens.--Nous prîmes deux _stalles_
voisines sur le thym sauvage qui tapisse cette colline,--et nous
regardâmes le ciel et la mer, puis nous parlâmes de choses et d’autres.
--Il paraît, voisin, que les choses vont bien mal là-bas, me dit-il en
me désignant de la main la route que suivaient de gros nuages qui
portaient de la pluie aux Parisiens.
Et, comme je ne répondis pas,--il continua:
J’ai lu LE _journal_ ce matin,--tout va mal;--la France entière est en
combustion.--Le journal était tout rempli de protestations de diverses
_villes_ et _cités_ contre l’ordonnance de M. Humann,--et ces
protestations, signées des _citoyens les plus honorables_, à ce que dit
LE _journal_,--étaient faites plus contre le gouvernement actuel et
contre ses allures--que contre l’ordonnance de recensement, qui n’est
qu’un prétexte.--Il en arrive de tous les coins de la France.
D’autre part, les gardes nationales de _partout_--envoient des adresses
emphatiques à la garde nationale de Toulouse, et ces adresses servent
encore de cadre à des paroles de haine contre le gouvernement de
Louis-Philippe.
Les élèves des écoles sont allés porter des compliments à M. de
Lamennais--et faire assaut de phrases menaçantes et républicaines avec
M. Ledru-Rollin, le nouveau député de la Sarthe.
D’après cela, voisin, il est évident que les citoyens les plus
honorables de toutes les villes de France,--toutes les gardes nationales
et toute la jeunesse,--en un mot que la France entière ne veut plus de
Louis-Philippe.
Les Français sont braves, voisin; et, puisque _le pays tout entier_ est
si parfaitement d’accord, à ce que dit LE _journal_, et contre le
gouvernement de Juillet et pour la République,--on ne s’en tiendra pas à
envoyer des phrases boursouflées aux journaux.--J’en suis encore à
comprendre comment, après une manifestation aussi universelle, on n’a
pas renvoyé, hier soir, Louis-Philippe des Tuileries et proclamé la
République ce matin.--Après cela, comme nous n’avons les nouvelles que
de deux jours, nous ne savons pas bien ce qui en est à l’heure qu’il
est,--et pour moi, quand je suis arrivé sur la côte,--comme il faisait
encore jour, j’ai porté les yeux sur la jetée du Havre, où nous ne
voyons plus maintenant que la lueur rouge du phare, pour voir si c’était
toujours le drapeau tricolore qui y flottait.
--Rassurez-vous, mon voisin, lui dis-je,--les choses ne vont pas tout à
fait aussi mal que vous le pensez.--Quel journal lisez-vous?
--Un journal que me prête un de mes voisins,--le _National_.
--Eh bien! si vous lisiez le _Journal des Débats_,--que ceux qui le
lisent d’habitude appellent aussi «LE _journal_»,--vous verriez que tout
est parfaitement tranquille,--que la garde nationale, les populations et
les écoles, sont animées du meilleur esprit.
--Vous me rassurez.
--Je ne vous ai pas dit, mon voisin,--que cela fût non plus la vérité.
--Que voulez-vous que je croie alors?
--Ni l’un ni l’autre;--mais raisonnons un moment: la déduction que vous
tirez de tout ce que vous avez vu dans le journal est parfaitement
juste;--si le pays est si parfaitement d’accord, rien ne peut s’opposer
à sa volonté;--je puis vous affirmer qu’on n’a, cependant, jusqu’à
présent, prononcé ni la déchéance de Louis-Philippe, ni l’installation
de la République;--il faut donc penser que le journal se trompe ou vous
trompe;--c’est ce que nous allons examiner si vous voulez me donner du
feu pour allumer ma pipe.
--Je fumerais volontiers aussi, me dit le voisin, donnez-moi du tabac.
--Tenez, en voici que je vous recommande;--il me vient d’un marchand de
tabac de contrebande, fournisseur du duc d’Orléans et du duc de
Nemours.--Le tabac que vend la régie, avec privilége du roi, est si
mauvais, que les princes, qui devraient l’exemple de la soumission aux
lois,--protégent la contrebande et fument un tabac prohibé.
Revenons aux protestations, aux lettres, aux adresses, etc.
Tantôt _le_ journal vous dit: «Cette protestation est signée de _plus de
cent cinquante noms_.»
Tantôt elle est revêtue de la signature des _citoyens les plus
honorables_.
Tantôt, après la lettre, vous lisez: «Suit _une foule_ ou _une masse_ de
signatures,» etc.
Dans une adhésion quelconque à quoi que ce soit, il faut examiner deux
choses:--le nombre et la valeur des adhérents;--en effet, vous admettez
que, sur dix hommes, il puisse arriver que l’opinion de quatre vaille
mieux que celle des six autres--si vous composez ce nombre de dix de
quatre hommes distingués par leurs connaissances, leur esprit et leur
désintéressement,--et de six choisis parmi des ignorants, des avides et
des fous.