peine de cacher que bien juste ce qu’il faut pour que les _Plougoulm_ ou
les _Partarrieu-Lafosse_ ne trouvent pas à mordre; supposez qu’on
finisse par faire une nouvelle révolution,--il arrivera précisément ce
qui est arrivé de l’autre:--un parti ou quelqu’un s’en emparera,--ce
quelqu’un ou ce parti aura ses amis et sa queue,--et ce sera à
recommencer.--Il y aura toujours--des avides et des envieux.--Les
révolutions sont comme la loterie,--il y a cinq numéros gagnants sur
quatre-vingt-dix,--conséquemment, quatre-vingt-cinq qui veulent
recommencer le coup.
Pour arriver aux mêmes résultats,--il me semble qu’on paye un peu
cher,--qu’on met bien de l’ardeur et qu’on joue gros jeu.--On comprend
l’impétuosité du cheval de course ou du cheval de chasse, mais on ne
comprendrait pas celle que manifesterait un cheval de manège tournant
avec fureur toujours dans le même cercle.
[GU] L’infériorité du gouvernement actuel à l’égard de celui qui l’a
précédé--vient de ce que c’est un nouveau gouvernement,--de ce qu’il
a,--pour nous servir de nos comparaisons de tout à l’heure,--proclamé
cinq numéros sortants de la loterie,--de ce qu’il a laissé passer les
dix premiers de la queue,--et, comme il n’y a pas plus d’ambition que
d’amour sans espoir,--de ce qu’il a montré qu’on pouvait gagner et qu’on
pouvait arriver.
Sous ce rapport, le gouvernement qui lui succéderait serait encore
pire,--attendu que les cinq numéros gagnants qu’il proclamerait, joints
aux cinq de celui-ci, en feraient _dix_;--que les dix qu’il laisserait
approcher du bureau, joints aux dix passés précédemment, en feraient
vingt.
Il est bien facile pour les agitateurs--de critiquer tel ou tel
acte;--mais il le serait moins d’ajouter à leur critique ce qu’ils
feraient à la place du gouvernement,--de prouver qu’ils le pourraient
faire, d’en déduire les conséquences nécessaires, et d’établir sans
réplique qu’elles seraient bonnes.
Cette agitation furieuse contre la royauté et contre le pouvoir, qui
n’aurait, en cas de succès, d’autre résultat que d’amener un autre
pouvoir et une autre royauté absolument semblables, est une
niaiserie.--Prenez votre temps,--ne vous occupez plus de la
royauté;--faites vos plans,--présentez-les,--faites-en signer
l’approbation comme vous faites signer vos projets de réforme
électorale;--puis, quand vous aurez clairement _établi_ que cette fois
vous ne bercez plus les gens de contes de fées,--que vous _pouvez_ faire
le bonheur du peuple,--quand vous l’aurez _prouvé_ d’une manière
incontestable,--quand vous aurez en outre _démontré_ que le seul
obstacle, la seule digue à ces torrents de bonheur qui vont inonder le
pays--est le roi Louis-Philippe ou tout autre,--que tout le monde se
lève en masse,--et qu’on déclare lâches et indignes de la vie et de la
liberté ceux qui ne marcheront pas,--et que le roi Louis-Philippe soit
renversé, s’il ne s’en va pas de son plein gré;--et moi-même, qui ai
caché ma vie dans l’herbe,--qui ai placé mes désirs et mes besoins si
bas--que toutes les avidités de ce temps-ci se battent au-dessus sans
pouvoir rien leur prendre,--moi-même--je saisirai alors mon innocent
fusil de chasse,--et je jure sur l’honneur que je marcherai avec vous.
[GU] Mais jusque-là--il faut penser que la moitié des fautes du
gouvernement viennent des obstacles dont vous jonchez sa route,--que le
meilleur gouvernement du monde, aussi harcelé que celui-ci, ne ferait
pas beaucoup mieux.
Mettez dans un chapeau--les noms que vous voudrez,--M. Fulchiron,
mademoiselle Déjazet,--M. Chambolle, Alcide Tousez, etc., etc., tirez au
hasard,--et ensuite, quel que soit le nom qui sortira de cette
urne,--laissez-vous gouverner et aidez un peu ce monarque improvisé et
provisoire,--je réponds que les affaires iront un peu mieux qu’elles ne
vont,--jusqu’au moment où vous serez convenus de ce que vous voulez.
[GU] UN BAPTÊME. Je suis allé l’autre jour à _Étretat_ pour une
cérémonie religieuse; on bénissait un bateau appartenant à _Césaire
Blanquet_ et à _Martin Glam_:--on l’a appelé la GUÊPE D’ÉTRETAT.
Il y avait là un homme étranger au pays, qui, tandis que je distribuais
aux enfants du pays toutes les dragées de la boutique de _Pierre
Paumel_, me dit:
--Quelle singulière superstition!
--Pas si singulière, monsieur, lui dis-je;--si, comme les marins, vous
vous trouviez sans cesse dans des situations où tous les hommes de toute
la terre, réunissant leurs efforts, ne pourraient rien pour vous,--vous
inventeriez un dieu pour avoir recours à lui, si on ne vous avait pas
appris à le prier.
Ce qui obtient de coutume votre vénération,--on n’a guère ici le loisir
d’y penser;--tous les monarques du monde ne pourraient réussir à faire
tourner à l’_est_ ce vent d’_ouest_ maudit qui empêche les bateaux de
sortir et d’aller à la pêche.
Quand vous êtes dans une ville,--tout ce qui vous entoure a été
construit de la main des hommes,--tous les accidents qui peuvent vous
arriver, il dépend de vous ou du préfet de police et de ses agents de
vous les faire éviter;--mais ici tout ce que nous voyons était là avant
nous et durera après nous;--ces arbres ont abrité de leur ombre épaisse
bien des générations et en abriteront d’autres encore après que nous
serons morts, tous tant que nous sommes ici.--Quand la mer gronde et se
livre à ses colères, vos quatre cent cinquante députés ne peuvent
décréter qu’elle se calmera.
Tout ce qui a du pouvoir ailleurs,--on n’a ici aucune raison de s’en
occuper.--Au-dessus de la mer il n’y a que le ciel--sans intermédiaire.
[GU] CORRESPONDANCE.--M. Dugabé--me fait l’honneur de m’écrire pour
protester contre les renseignements qui m’ont été donnés à son sujet.
(Numéro de juin.)
«S’il faut tout dire,--me dit M. Dugabé,--j’ai été l’adversaire constant
du projet qui sert de base à des attaques que votre loyauté regrettera,
j’en suis certain... Il y a trois ans que j’attaque la censure, et je
suis décidé à la poursuivre de mes plaintes jusqu’à ce qu’elle soit
digne, élevée, morale... Vous voyez, monsieur, que mes discours ne sont
pas près de finir.
»J’ai appelé l’attention du gouvernement sur l’emploi des fonds destinés
aux monuments publics, et, si l’engagement pris par deux ministres
devant la Chambre demeure sans résultats, je reproduirai des faits qui
prouvent avec quel soin on ménage l’argent des contribuables.
»Il est bien, monsieur, de poursuivre sans trêve ni merci la corruption
et ses adeptes; mais prenez garde de vous tromper d’adresse en acceptant
des renseignements qui détournent vos piqûres de ceux qui ont le plus à
les redouter.
»J’oublie, monsieur, les droits que la loi me donne, et je demande à
votre loyauté bien connue l’insertion de ma lettre dans votre première
livraison.
»Recevez, monsieur, l’assurance, etc.
»DUGABÉ, _député_.»
Je mets donc la dénégation de _M. Dugabé_ en présence du renseignement
qui m’avait été donné.--C’est un devoir de la presse dont j’ai parlé
dans mon dernier volume.--Lorsqu’il m’est arrivé de refuser de pareilles
rectifications, c’est que les personnes qui les demandaient
manifestaient des exigences exagérées--ou formulaient leur demande avec
un accompagnement de menaces et d’airs terribles qui ne me permettaient
pas d’y faire droit.
[GU] LE BERCEAU DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF.--A la bonne heure,--voilà
qui est clair, sans circonlocutions et sans ambages;--voilà le
gouvernement représentatif tel que je l’aime, c’est-à-dire dans toute sa
naïveté, dans toute sa pureté et dans tout son éclat.
[GU] EXTRAITS DES JOURNAUX ANGLAIS.--Un tourneur d’Huddersfield est
occupé à confectionner quatre cents bâtons ferrés qui lui ont été
commandés par les wighs libéraux, pour être employés contre leurs
adversaires politiques aux élections de Wakefield.
A Harwick,--où deux candidats fort riches étaient en présence,--les
votes se sont payés de sept à huit mille francs; les dix derniers qui
devaient décider la question ont monté à cent mille francs.
A Carlow, les tories ont tiré des coups de fusil sur leurs adversaires.
A Bath, les radicaux ont traîné les officiers de police dans la
boue.--Lord Duncan et M. Roebuck ont été élus, lord Powescourt et M.
Bruges _n’ayant pu se présenter sur les hustings, où leur vie eût été
compromise_. Une seule élection a coûté au candidat élu un million deux
cent cinquante mille francs.
Nous n’en sommes pas encore là sous quelques rapports;--mais, sous
quelques autres, nous avons de beaucoup dépassé nos voisins d’Angleterre
(berceau du gouvernement représentatif).
Nous avons laissé bien loin derrière nous ce procédé naïf et vulgaire
d’acheter de sa propre fortune les suffrages éclairés de ses
concitoyens.--Nos candidats ne procèdent pas comme les candidats
anglais, dont les amis vont grossièrement dans la foule mettre de
l’argent dans la main des électeurs.--Cela est honteux et humilierait
nos électeurs.
Le candidat français ne donne rien, il promet,--non pas son argent à
lui,--mais à celui-ci la gloire de nos armées et un bureau de tabac;--à
celui-là les frontières du Rhin et une bourse pour son fils;--à tel
autre la reprise du rang que doit tenir la France dans le congrès
européen et une permission de chasse dans une forêt de l’État qui
avoisine sa demeure;--à M. *** la conservation de _notre_ conquête
d’Alger et une recette particulière.
[GU] EN FAVEUR D’UN ANCIEN USAGE. M. Gannal,--irrité de n’avoir pas été
choisi pour _empailler les cendres_ de l’Empereur,--s’est renfermé
longtemps dans un silence plus significatif que la tente d’Achille.--Le
voilà qui reparaît à la quatrième page des journaux, où il annonce qu’il
embaume les personnes _sans soustraction des organes_.
Oh! diable,--voici une belle nouvelle.--Les Égyptiens poursuivaient
leurs embaumeurs à coups de pierres.--Nous avions laissé tomber cet
usage en désuétude, faute d’en connaître l’origine et la cause.
La voilà dévoilée.
Les embaumeurs,--M. Gannal excepté,--ont la mauvaise habitude de vous
_soustraire des organes_, je ne sais pas bien précisément quels organes
ils volent,--ni ce qu’ils en font;--peut-être les revendent-ils aux
morts, qui naturellement manquent de quelques-uns.
Et voilà cependant comme on est embaumé! Je demande qu’on fouille à
l’avenir les embaumeurs pour voir s’ils n’ont pas dérobé quelques
organes,--et qu’on ramène l’usage de les poursuivre à coups de
pierres,--toujours à l’exception de M. Gannal.
[GU] PARLONS UN PEU DE M. INGRES. M. Ingres est un peintre qui, pendant
bien longtemps, s’est contenté d’avoir un grand talent et une grande
réputation.--M. Ingres a sa couleur comme un autre;--à force de regarder
ses tableaux, on finit par y trouver toute la gamme de tons des
coloristes,--seulement à travers un verre bleu.
M. Ingres était lui-même,--on l’admirait, on l’aimait;--mais ses défauts
ont amorcé des élèves qui n’ont pas tardé à devenir une école
complète;--cette école a étudié sans relâche les défauts du maître et
les a non-seulement atteints, mais surpassés.
En vain on leur a dit:
«Mes bons messieurs,
»Voyez les peintres de talent,--leur peinture ressemble-t-elle à la
peinture de leur maître?--_Géricault_ peint-il comme
_Guérin_?--_Decamps_, _Roqueplan_, _Delacroix_, peignent-ils comme
_Gros_ et _Girodet_?--_Robert-Fleury_ fait-il comme _Horace Vernet_?--et
ledit _Horace Vernet_ et M. _Ingres_ lui-même peignent-ils comme
_David_?»
[GU] L’empereur Napoléon a fait sortir bien des généraux de
l’obscurité;--ces hommes, pour la plupart si distingués, n’étaient pas
des singes qui se contentaient de s’affubler d’une redingote grise pour
effaroucher l’ennemi.
M. Ingres, à force de voir sa charge faite par ses élèves,--s’est trouvé
fort laid;--il a eu de récents remords en se croyant cause de la façon
dont plusieurs jolies femmes--avaient été massacrées au dernier salon
par ses plus chers disciples;--il s’est pris lui-même en horreur,--et a
cherché une nouvelle manière, abandonnant avec dégoût, à son école,
celle qu’elle lui a gâtée et rendue odieuse même à ses propres yeux.
[GU] Il vient de faire pour la cour de Russie une vierge dans laquelle
il s’est efforcé d’être coloriste,--et il y tenait tant, qu’il a été
jusqu’à lui sacrifier le dessin.--Il y a là une tête de jeune homme dont
la bouche n’est pas sous le nez;--c’est ce que les peintres appellent,
je crois, dans leur argot, ne pas être ensemble; la vierge est d’un
_modèle mou et rend_--(toujours le même argot).
Oh! monsieur Ingres, je vous aime mieux vous-même;--j’ai vu par hasard
une étude faite par vous en une seule séance,--d’après madame E... B...,
âgée de dix-sept ans; rien n’est plus pur, plus jeune, plus naïf;--le
modelé est la plus admirable chose qu’on puisse voir.
Donc, comme je le disais au commencement de ces pages qui lui sont
consacrées,--M. Ingres s’est longtemps contenté de son talent et de sa
réputation; voilà que des amis maladroits l’ont réveillé de cette noble
indifférence, et qu’ils l’ont rendu jaloux de la gloire de la _pommade
mélaïnocome_ et du journal l’_Audience_.
Ils ont regagné tout le temps perdu pour la _réclame_, et ont à la fois
et brusquement entassé feuilletons sur statuettes, lithographies sur
banquets.
Et ils ont déclaré que M. Ingres était coloriste.
Je ne connais, pour moi, rien de niais comme ces perpétuelles disputes
sur le _dessin_ et la _couleur_: la nature a donné à ses créations la
richesse des tons comme la beauté de la forme;--tant pis pour les
artistes s’ils sont forcés de se partager l’imitation de ses
magnificences;--mais qu’ils ne nous forcent pas de nous irriter contre
leur impuissance en en tirant vanité et en en faisant une prétention
ridicule.
[GU] Madame D*** avait un chat magnifique;--M. de C*** s’amusa un
jour à le tuer d’un coup de fusil;--faute de grives, on prend des
merles;--faute de merles, des chats.
Madame D*** fait dresser dans sa maison et dans celles de ses amis
toutes sortes de souricières; quand elle a réuni trois ou quatre cents
souris, elle les fait renfermer dans une caisse et l’adresse à madame de
C***, dans son château.--Madame de C*** ouvre la caisse elle-même,
comptant y trouver quelques modes nouvelles,--les souris s’échappent et
remplissent la maison;--au fond de la caisse était un billet adressé à
madame de C***.
«Madame, votre mari a tué mon chat, je vous envoie mes souris.»
[GU] A M. LE VICOMTE DE CORMENIN. Vous, monsieur, qui avez tant
d’esprit, et qui, cependant, n’en avez pas assez pour cacher tout le bon
sens qui vous gêne,--dans votre position d’homme de parti,
Dites-moi, je vous prie, ce que c’est que le peuple,--où il commence et
où il finit,--car, je ne puis me contenter des définitions saugrenues
qu’en donnent les journaux.
Le _peuple_--des journaux--_est un peuple_ d’opéra-comique--auquel on
fait dire:--_Allons_,--_partons_,--_marchons_;--ou bien: _Célébrons ce
beau jour_.
L’armée recrutée dans le peuple--(car les riches s’abstiennent--et il
n’y a en France que les enfants du peuple et les enfants des rois--qui
ne puissent s’exempter du service militaire),--l’armée fait-elle partie
du peuple d’où elle sort et où elle retourne après quelques années
passées sous les drapeaux? Tout homme du peuple est, a été ou sera
soldat.
Cependant, à propos des émeutes de Toulouse, vos journaux ne cessent
d’opposer l’armée au peuple.
J’ai cité,--en son temps,--un article spirituel du _National_,--dans
lequel ce carré de papier--s’indignait avec raison--contre les talons
rouges de comptoir;--le commerce est donc également exclu du peuple.
Ces mêmes journaux louent parfois la garde nationale de son intervention
entre le pouvoir et le peuple.
La garde nationale ne fait donc pas partie du peuple;--on ne sait que
trop cependant jusqu’où les sergents-majors vont trouver les gens pour
les enrôler dans cette _institution_. J’ai vu des garçons marchands de
vin,--des maçons,--des menuisiers (le mien, M. Collaye, m’a envoyé trois
jours en prison, avec l’approbation de mon fruitier).
Dans la seule garde que j’aie jamais montée,--j’ai rencontré en faction
avec moi,--chacun gardant une des bornes de la mairie, un marchand de
charbon de terre qui passa les deux heures de notre faction à me
reprocher amèrement de lui avoir _ôté ma pratique_.
Mon portier dit: «Nous, nous vivons encore,--mais le peuple a bien du
mal.»
Où est donc le peuple?
Je ne le trouve pas, et cependant il paraît qu’il y en a plusieurs et
que chaque parti a le sien.
J’ai vu souvent les journaux raconter des revues du roi.--Les journaux
ministériels disaient: «_Le peuple_ a accueilli Sa Majesté par
d’unanimes acclamations.»
Les journaux de l’opposition écrivaient: «_Le peuple_ est resté
silencieux et grave.»
«Le silence du peuple est la leçon des rois.»
Comme il s’agissait du même roi et de la même revue, il est évident
qu’il ne peut s’agir du même peuple.
J’appelle peuple, monsieur, tout ce qui souffre,--tout ce qui gagne
péniblement sa vie par le travail,--tout ce qui ne peut vivre qu’au
moyen de la paix et des développements de l’industrie, qui en est la
conséquence,--et je considère comme ses ennemis non pas seulement ceux
qui laissent peser sur lui une trop lourde charge d’impôts,--mais aussi
ceux qui, sous prétexte de défendre ses intérêts,--le jettent dans le
découragement, en lui faisant faire des vœux impossibles à
réaliser--et le précipitent dans des luttes sanglantes et
criminelles--où les uns perdent la vie et la liberté, et les autres
l’_ouvrage_ et le pain de leur famille, que leur enlèvent le trouble et
la défiance qui suivent toujours l’insurrection et l’émeute.
Pardonnez-moi, monsieur, de vous déranger dans vos loisirs.
On dit que vous êtes à Vichy,--et que vous pêchez à la ligne dans
l’Allier;--j’ai fait justice, dans un livre publié il y a une douzaine
d’années déjà,--des plaisanteries vulgaires prodiguées de tout temps à
la pêche à la ligne.--Je regrette de n’avoir pu citer alors votre
exemple;--au lieu d’avouer timidement que je pêchais aussi,--je l’aurais
proclamé avec orgueil.
J’ai, comme vous, monsieur, passé quelque temps à Vichy,--et, comme
vous,--j’y ai pêché à la ligne;--je ne crois pas y avoir fait autre
chose,--mais je ne pêchais pas dans l’Allier;--je pêchais dans le
_Lignon_. C’est une petite rivière que vous trouverez en allant de Vichy
à Cusset,--et que je vous recommande: elle a dix pieds de largeur et
tout au plus deux pieds de profondeur; elle coule claire et limpide sur
un fond de sable, entre deux rives de gazon; des saules et des aunes qui
la bordent enlacent leur feuillage par-dessus et couvrent l’eau d’un
réseau d’ombre et de soleil. Par places, des touffes d’iris s’élèvent
dans le lit du ruisseau. Au pied des saules, des ronces jettent d’un
arbre à l’autre leurs rameaux et leurs feuilles d’un vert sombre, avec
des fleurs d’un blanc rosé: la reine des prés, la filipendule, s’élance
droite et svelte et balance ses thyrses semblables à des bouquets de
mariées; le liseron blanc grimpe et serpente, et étend ses guirlandes
d’un riche feuillage parsemé de grandes cloches; des bergeronnettes se
cachent dans les saules où elles ont leur nid.
On n’y prend pas grand’chose,--c’est probablement comme dans
l’Allier,--mais les fleurs, l’herbe, l’eau, y exhalent avec leurs odeurs
de charmantes rêveries.
[GU] CONTRE L’EAU.--On se rappelle peut-être--MM. _Huret et
Fichet_,--deux serruriers qui occupèrent un moment Paris par leurs
querelles à la quatrième page des journaux et sur les murailles;--chacun
d’eux prétendait ouvrir sans clef toutes les serrures, sans en excepter
celles de son rival;--à la façon dont ils parlaient des serruriers qui
les avaient précédés, il était évident qu’on n’était un peu bien fermé
qu’en s’adressant à un de ces deux messieurs,--mais auquel?--Si vous
achetiez une serrure _Fichet_, il y avait _Huret_ qui pouvait ouvrir
votre serrure;--si vous preniez une serrure _Huret_, _Fichet_ ne vous
cachait pas qu’il pouvait entrer chez vous à toute heure du jour et de
la nuit. Je n’ai jamais eu grand’chose à renfermer, aussi je ne m’en
souciais guère;--cependant, si j’avais été préfet de police,--je me
serais assuré de ces deux messieurs, qui sont probablement fort honnêtes
gens, mais qui pouvaient au moins troubler la sécurité des mères et
celle des époux;--peut-être le préfet de police y avait-il pensé;--mais
comment retenir enfermés ces deux messieurs? Il n’y avait même pas la
ressource de faire cadenasser _Huret_ par _Fichet_, et _Fichet_ par
_Huret_;--car _Huret_ disait qu’avec un clou il ouvrirait toute serrure
construite par _Fichet_.
--Et moi, disait _Fichet_, je ne demande qu’une épingle pour forcer une
serrure de _Huret_.
--Mon ongle, disait _Huret_.
--Un cheveu, disait _Fichet_.
--Rien qu’en soufflant dessus, disait _Huret_.
--Rien qu’en la regardant, disait _Fichet_.
Les gens malins prétendirent que cette grande guerre n’était qu’un
semblant,--un moyen de faire du bruit, de battre la caisse et de se
mettre en évidence;--toujours est-il qu’on crut ces deux messieurs, non
en ce que chacun disait de soi, mais en ce que chacun disait de
l’autre,--et qu’on se contenta des serrures dont on s’était contenté
jusque-là.
Depuis quelque temps, deux gérants de compagnies de filtrage des eaux de
la Seine renouvellent toujours à la quatrième page des journaux--la
guerre de MM. _Huret_ et _Fichet_;--MM. _Souchon_ et _Mareschal_--ont,
dans cinq ou six longues lettres qu’ils ont échangées,--émis l’un contre
l’autre des assertions graves.
--Vous ne mettez pas de charbon,--dit l’un.
--J’en mets plus que vous,--répond l’autre.--Et d’ailleurs vous mettez
des éponges,--l’éponge est une _pourriture_.
--Vous mettez de la laine,--la laine est une _infection_.
--Votre eau n’est pas filtrée du tout.
--La vôtre est empoisonnée.
--C’est bien plutôt la vôtre.
--Non.
--Si.
--Je maintiens mon opinion.
--Je soutiens la mienne.
Que fait le public au milieu de semblables débats? Le public n’est pas
chimiste, il se dit pour ce qui est de l’eau de M. _Mareschal_: «M.
_Souchon_ doit savoir mieux que moi ce qui en est,--c’est sa
partie;--_il paraît_ évident que M. _Mareschal_ emploie pour filtrer son
eau de l’éponge, qui est une _pourriture_.
«Pour ce qui est de l’eau de M. _Souchon_, c’est une autre
affaire.--Certes, M. _Mareschal_, qui en fait son état, doit s’y
connaître mieux que moi--qui ne m’en suis jamais occupé.--Je dois donc
croire que _M. Souchon_ filtre avec de la laine, qui est une
_infection_.»--Croyez cela et buvez de l’eau, si vous l’osez.
Il y a à Paris une Académie des sciences,--qui, dans un débat de ce
genre, devrait, il me semble, se prononcer.--Comment! la ville fait de
grandes dépenses pour donner au Parisien de l’eau qu’elle fait filtrer
par MM. _Souchon_ et _Mareschal_, et on laisse chacun d’eux dire que
l’autre ne filtre guère l’eau, mais l’empoisonne beaucoup,--sans que la
ville ni l’Académie des sciences s’occupe d’établir la vérité et de
rassurer le Parisien! Mais M. Humann n’est peut-être pas innocent de
ceci:--il n’ose pas encore imposer l’eau;--il veut en inspirer une
invincible horreur aux Parisiens--qui, n’osant plus en boire,--auront
recours au vin--qui rapporte, comme on sait, raisonnablement au trésor.
[GU] Au moins, pour ce qui a rapport à la température bizarre que nous
avons cet été, les savants n’ont pas laissé les journaux s’égarer en
théories absurdes et en saugrenuités:--ils ont mêlé quelques niaiseries
de leur cru à celles qui étaient en circulation.
Ils ont attribué le froid et la pluie,--les uns à l’approche des
montagnes de glace du pôle nord,--les autres à la vapeur des chemins de
fer, qui amoncelait les nuages;--d’autres ont dit que les neiges
excessives ont rendu le soleil hydropique.
[GU] Cette fois-ci on ne dira pas que j’ai de la malveillance pour les
journaux;--ce n’est pas moi qui ai prié M. Chambolle de mettre dans le
_sien_ ce qui suit.--MM. les imprimeurs des _Guêpes_ peuvent certifier
que le fragment que je cite n’est pas dans le manuscrit écrit de ma
main, mais bien coupé dans un exemplaire du _Siècle_: