jurons!_--ou _Partons_!--comme _un peuple_ d’opéra.
Pour ce qui est des _protestations signées de plus de cent cinquante
noms_, il faut songer que, même en ramenant à leurs proportions réelles
les divers bourgs--appelés _villes_ et _cités_ par le journal depuis
qu’ils ont protesté,--on ne peut supposer une population moindre de deux
mille hommes.
--C’est la population d’Étretat, qui n’est qu’un village.
--Plus de cent cinquante ont signé,--cela veut dire cent cinquante et
un;--c’est comme les gens qui, après avoir fait suivre leurs noms de
tous leurs titres, grades et décorations,--disent, etc., etc., etc.,
quand ils ont fini.
Si cent cinquante et un citoyens ont signé, il s’ensuit tout
naturellement que dix-huit cent quarante-neuf n’ont pas voulu
signer,--ce qui fait une protestation beaucoup plus forte contre celle
dont on fait tant de bruit.
Pour les protestations _signées des noms les plus honorables_--ou d’_une
foule_ ou d’_une masse_ de signatures, soyez persuadé que ce ne sont
qu’autant de périphrases adroites pour ne pas énoncer un nombre un peu
mesquin.
Vous avez vu souvent sur les affiches de théâtre.
LE PEUPLE: MM. Arthur.
Léopold.
VILLAGEOIS ET VILLAGEOISES: M. Alcindor.
Mesdemoiselles Anastasie.
Zéphyrine.
Au théâtre, quand un acteur dit en scène: _Le peuple demande du pain_,
le peuple est fait par un seul monsieur qui bourdonne et trépigne dans
la coulisse;--_la foule_,--_la masse_,--_le nombre considérable_,
doivent s’entendre ainsi.--Soyez bien sûr que, s’il y avait réellement
_un nombre considérable_,--_une foule et une masse_,--on n’aurait pas
manqué de vous en offrir le spectacle;--n’hésitez pas à croire que
_toute foule_,--_toute masse_ et _tout nombre considérable_, se
composent d’un nombre inférieur au plus petit des nombres énoncés en
chiffres.
Pour les citoyens les plus honorables... vous ne lisez pas le journal de
M. Chambolle, voisin?
--Non.
--Si vous le lisiez, vous sauriez à quoi vous en tenir au sujet des
_citoyens les plus honorables_[A]; vous y auriez vu que les CITOYENS
LES PLUS HONORABLES _de la ville de Levignac_--_ont couru la ville avec
des cornes, des pincettes et des chaudrons_,--_chanté la Marseillaise
devant la halle_,--_et ont_ COUVERT D’ORDURES _les proclamations du
préfet_.--Voyons, de bonne foi,--représentez-vous cinq ou six seulement
des _citoyens honorables_ que vous connaissez,--et figurez-vous-les se
livrant à de pareils exercices.
* * * * *
[GU] Ici, j’eus un tort de pédant.--Je dis: _Ab uno disce omnes_.--Je
parlai latin à un homme qui n’est pas obligé de le savoir et qui ne le
sait pas.--En quoi je ressemblai parfaitement au médecin malgré lui de
Molière.
[GU] Passons aux écoles. Tenez, j’ai reçu, il y a peu de temps, une
lettre d’un étudiant en droit.
«Monsieur, me dit-il, arrive-t-il qu’un démocrate exalté est envoyé, à
tort ou à raison, pour quelques mois à Sainte-Pélagie,--ou qu’un avocat
a crié à la Chambre plus haut que de coutume,--vous voyez le lendemain
dans certains journaux:--_Les délégués_ des écoles--ou _une députation_
des écoles--ont été ou a été complimenter, etc., etc.»
Il y a effectivement quelques centaines d’étudiants,--toujours les
mêmes, qu’on voit apparaître dans toutes les exhibitions
démocratiques.--Mais ils ne sont _députés délégués_ que par leurs
convictions personnelles, sans avoir reçu pour cela aucun mandat de
leurs condisciples, etc., etc.
[GU] J’aime la jeunesse, parce que c’est encore ce qu’il y a de
meilleur.--Quand elle fait des folies, c’est, d’ordinaire, par
l’exagération de quelque sentiment généreux.--Dans dix ans d’ici, les
étudiants qui sont allés complimenter MM tels et tels riront bien de
cette démarche,--je n’ai pas le courage de les gourmander aujourd’hui de
cette petite manie de perdre de bonnes leçons de leurs professeurs pour
en aller donner de médiocres aux députés ou au roi.--Il faut se rappeler
les flatteries que leur a prodiguées ledit roi, il y a onze ans.--Il
est juste qu’il subisse aujourd’hui l’importance qu’il leur a donnée
alors.
Nous n’avons plus à parler que des gardes nationales.--On a licencié la
garde nationale de Toulouse; la première qui lui a envoyé une adresse de
félicitations a été également licenciée.--J’ai d’abord cru que c’était
cela qui amorçait les autres, et que c’était l’ennui de monter la garde
qui poussait les gens à de semblables manifestations.--Je vous avouerai
même, mon voisin,--que je méditais une protestation plus verte, plus
boursouflée, plus subversive, plus louangeuse à l’égard des gardes
nationales de Toulouse,--qu’aucune que vous ayez jamais lue,--ne voulant
rien négliger pour arriver à un tel résultat;--mais on ne continue pas à
licencier,--parce qu’on a sans doute découvert _le véritable nombre_ des
_nombres considérables_ de signatures qui _couvraient_ ces
adresses.--J’ai donc ajourné la mienne.
[GU] En mentionnant que certaines adresses et certaines protestations
étaient _couvertes_ des signatures des _citoyens les plus honorables_,
les organes du parti démocratique ont avoué qu’ils ne donnaient pas la
même importance à toutes les adhésions; ils admettront donc qu’on
constate que quelques-uns des signataires n’ont pas toutes les lumières
désirables pour que leur opinion sur quoi que ce soit ait une grande
valeur,--puisqu’ils ont signé de leur croix, _ne sachant écrire_.
[GU] Je ne parle que pour mémoire du renvoi par la cour royale de
Montpellier devant la cour d’assises de l’Aude de MM. V*** et
Guizard, cordonnier, pour avoir couvert une protestation de ce genre, en
faveur de la réforme électorale, d’un _nombre considérable_ de
signatures honorables--mais fausses.
Mon cher voisin, ces protestations, ces adresses, etc., sont, pour la
plupart, envoyées toutes faites de Paris aux villes qui en demandent ou
qui n’en demandent pas,--absolument comme faisaient, sous la
Restauration, les hommes aujourd’hui au pouvoir; et bien des villes
apprennent seulement par les journaux et avec un grand étonnement
qu’elles sont livrées au trouble et à la discorde. Des commis voyageurs
spéciaux colportent les listes et récoltent des signatures,--s’attachant
plus au nombre qu’à une importance qu’il est difficile de discuter vu la
distance,--toujours comme faisait, sous la Restauration, le parti
libéral aujourd’hui aux affaires. Il a à subir les manœuvres qu’il a
imaginées,--il les connaît pour les avoir pratiquées quinze ans; il aura
donc plus de facilité pour se défendre,--mais il n’a guère le droit de
se plaindre.
Mon voisin se leva, me serra la main et partit un peu rassuré,--me
laissant occupé à regarder s’allumer les étoiles.
[GU] Quand un fameux ministre disait:--_Laissez, laissez, qu’ils
chantent, ils payeront_,--c’est que de son temps ce n’était pas la
_Marseillaise_ qu’on chantait.
[GU] Quand M. Rossi a été nommé pair de France, quelqu’un a écrit à un
de ses cousins: «Cette nomination a dû vous causer une grande joie; car
moi, qui ne suis ni son parent, ni son ami, j’ai failli en mourir de
rire.»
[GU] Comme on parlait, devant l’archevêque de Paris, du duel, que
certains tribunaux condamnent et que d’autres acquittent,--monseigneur
Ollivier, évêque d’Évreux, dont on connaît l’impétuosité, eut
l’indiscrétion de dire à monseigneur Affre:--«Mais enfin, monsieur, si
on vous donnait un soufflet, que feriez-vous?--Monsieur, répondit
l’archevêque de Paris, je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne
sais pas ce que je ferais.»
[GU] A propos, il ne faut pas que j’oublie ma note pour M. Affre.
A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.
_Note à l’appui de son discours dans lequel il tâche d’insinuer
adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la
vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois
qu’il n’est qu’un homme._--Plusieurs journaux racontent, de la manière
suivante, une sortie du roi:
«Louis-Philippe est sorti, le 29 au soir, vers neuf heures, des
Tuileries, accompagné du général Athalin. Il était précédé de M. Marut
de Lombre et de deux officiers de paix. Une escouade nombreuse d’agents
de police éclairait sa marche et le suivait à quelque distance. Après
s’être arrêté quelques instants près de l’obélisque, le roi a gagné le
rond-point des Champs-Élysées en longeant le côté droit du bois; puis il
est rentré au château par le même chemin.»
[GU] DÉNONCIATION CONTRE LES SAVANTS.--Il serait bon, je crois, de
commencer à surveiller les savants,--du moins dans l’application de
leurs théories.--J’ai dénoncé,--le mois dernier,--combien les savants
philanthropes ont fait mourir de faim de malades et de
prisonniers,--sous prétexte de doter l’humanité d’un nouvel aliment.
Voici un gaillard qui marche sur leurs traces, un peu timidement encore,
il est vrai; mais soyez sûr qu’il ne lui manque qu’un peu
d’encouragements, et qu’il est destiné à aller loin.
«M. Montain a mis sous les yeux de la Société d’agriculture de Lyon une
nouvelle variété de pommes de terre.--L’échantillon se partage entre les
membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette
nouvelle variété de solanées.»
Ceci est copié textuellement sur le rapport.
On se demande naturellement quels sont les avantages de cette importante
découverte, si bien accueillie par une société savante,--et dont on va
propager la culture avec tant de zèle et de sollicitude.
Sans doute, c’est un énorme tubercule renfermant plus de farine et de
sucs nourriciers que tous ceux de la même espèce connus jusqu’ici?
Vous n’y êtes pas tout à fait;--reprenons le rapport fait par la Société
d’agriculture de Lyon sur la pomme de terre de M. Montain:
«Cette nouvelle variété de pommes de terre, à cause de sa petitesse, est
désignée sous le nom de _pomme de terre haricot_;--_les plus grosses_
dépassent à peine _le volume d’une noisette_.»
M. Montain, sans aucun doute, encouragé par le favorable accueil de la
Société d’agriculture de Lyon,--va s’efforcer de se rendre de plus en
plus digne de la reconnaissance de ses contemporains et de la
postérité.--Je suis d’avance persuadé que ses efforts seront couronnés
de succès, et que l’année prochaine nous lirons dans les annales
scientifiques:
«1842.--M. Montain a envoyé à la Société d’agriculture--une nouvelle
variété de la pomme de terre haricot.--Les tubercules de celle-ci sont
durs comme des cailloux et ne cuisent pas au feu; on l’appelle pomme de
terre silex.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société
d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de
solanées.»
Puis, d’année en année, de progrès en progrès:
«1843.--M. Montain a envoyé à la Société d’agriculture--une nouvelle
variété de sa pomme de terre silex.--Celle-ci n’est pas moins dure que
celle de l’année dernière, elle ne cuit pas davantage,--mais elle est
beaucoup plus petite;--son principal mérite est d’être rentrée dans la
famille des _solanées_, qui se compose entièrement de plantes
vénéneuses, au milieu desquelles la pomme de terre faisait une anomalie
désagréable et embarrassante pour la science.--La nouvelle solanée
régénérée--est un poison violent.--L’échantillon se partage entre les
membres de la Société d’agriculture, qui se proposent de propager cette
nouvelle variété de solanées.»
«1844.--Enfin, M. Montain est arrivé au plus haut point de
perfection.--Il a envoyé à la Société d’agriculture une nouvelle variété
de pommes de terre,--qui ne produit aucun tubercule.--On peut en planter
autant qu’on veut,--on ne retrouve jamais rien à la
place.--L’échantillon se partage entre les membres de la Société
d’agriculture, qui se proposent de propager cette nouvelle variété de
solanées.»
[GU] C’est du reste une manie d’agriculteur et d’horticulteur dont je me
rappelle un autre exemple.--Les horticulteurs qui se respectent ont
proscrit la rose aux cent feuilles, qui reste malgré eux la plus belle
rose connue.--Il y a quelques années, j’allai voir les roses de
Hardy,--le jardinier du Luxembourg, à Paris;--c’est la plus riche et la
plus belle collection qu’il y ait en Europe.--Je vis pour la première
fois une admirable rose blanche,--aujourd’hui bien connue des amateurs,
à laquelle il a donné le nom de madame Hardy.
Je fis à l’habile jardinier des compliments mérités, auxquels je dus
probablement d’être introduit dans le saint des saints,--dans une partie
mystérieuse du jardin, où il me fit voir la rose _berberidifolia_, qui
est une sorte de corcoplis épineux;--puis, me conduisant un peu plus
loin, il me dit: «En voici une qui, depuis trois ans que je l’ai
_obtenue_ de graines, n’a pas donné une seule fleur.»
Je n’ai pas eu occasion, depuis ce temps, de retourner au
Luxembourg,--dans le beau mois des roses, et je ne sais pas si Hardy
aura eu le bonheur de voir son rosier perdre ses feuilles. Le ciel lui
devait cela.
[GU] Voici bien longtemps que les partis crient les uns contre les
autres,--se jetant réciproquement à la tête les mêmes reproches et les
mêmes injures--comme des balles de paume;--hélas! mes braves gens,--vous
luttez contre quelque chose qui existait avant vous et qui vous
survivra,--contre l’avidité et contre l’orgueil, vous en avez tous
votre part;--si les uns n’en étaient pas infectés,--ils ne se
plaindraient pas tant d’y voir les autres en proie;--l’avidité et
l’orgueil de vos adversaires ne vous irritent tant que parce que ces
vices gênent par la concurrence votre orgueil et votre avidité.
[GU] On vient de condamner plusieurs marchands à l’amende pour avoir
laissé subsister dans leurs boutiques des dénominations que prohibe la
nouvelle loi des poids et mesures:--un épicier pour avoir mis sur sa
porte: sucre à vingt _sous la livre_;--il n’y a plus de _sous_ ni de
_livre_.
Le gouvernement actuel veut prendre sa revanche de l’absurdité de 93 qui
défendait de s’appeler _de Saint-Cyr_, parce qu’il n’y avait plus ni
_de_, ni _saints_, ni _sire_.
Peut-être le ministre devrait-il commencer par retirer de la circulation
les monnaies diverses sur lesquelles on lit:
Deux sous,--vingt sous,--etc., etc.; il devient embarrassant de ne
pouvoir plus énoncer la monnaie que l’on donne par la dénomination
qu’elle porte;--il faut donc à présent lire et épeler
ainsi:--d--e--u--x--dix,--s--o--u--s--centimes,--dix centimes.
Longtemps avant la naissance de M. Duchâtel, Chilpéric supprima deux
lettres de l’alphabet--avec défense de s’en servir, sous peine d’être
_essorillé_,--c’est-à-dire d’avoir _les oreilles coupées_;--j’ai su
autrefois quelles étaient ces deux lettres,--je l’ai oublié,--je n’ai
jamais su le motif de l’animosité qu’avait contre elles le roi
Chilpéric.
Mais ce qu’il y a de triste pour le ministre, c’est que ces deux lettres
eurent leurs martyrs--comme toute chose persécutée;--deux savants, qui
avaient pour elles une affection aussi mystérieuse dans ses causes que
la haine du roi,--s’obstinèrent à les employer et furent
essorillés;--après quoi ils s’en donnèrent à cœur joie,--le roi
n’avait pas prévu la récidive,--et d’ailleurs il était au moins
difficile de couper deux fois les mêmes oreilles.
[GU] LE SUFFRAGE UNIVERSEL. On ne se figure pas de combien d’embarras on
se tire avec un peu d’esprit.--Voici bien longtemps qu’on fait tous les
jours des phrases en faveur du suffrage universel en matière
d’élections;--que l’on colporte des pétitions pour la réforme
électorale; que l’on compte, pour le conquérir, sur le tapage, sur
l’émeute, sur une nouvelle révolution.--Un droguiste anglais vient de
réaliser ce rêve bruyant de nos politiques.--Partisan du suffrage
universel et cependant faisant partie de la classe privilégiée des
électeurs, il a mis sur le devant de sa boutique l’avis suivant, en gros
caractères: «Tous les habitants de ce district, exclus par la loi du
droit de voter, sont engagés à vouloir bien me faire connaître quel est
celui des deux candidats,--Garnett et Brotherton,--auquel je dois donner
ma voix.»
Beaucoup se rendirent à cet avis.--A chacun de ceux qui se présentaient,
on ouvrait un registre sur lequel il inscrivait son nom, son adresse et
le nom du candidat de son choix.--La veille des élections, l’affiche
collée sur la devanture de la boutique fut remplacée par une autre ainsi
conçue:
«Cent cinquante-sept citoyens m’ont engagé à voter pour Brotherton, cent
vingt-trois pour Garnett.--En conséquence, demain matin je voterai pour
Brotherton.»
Comme on le voit, il n’y a rien de plus simple que cet expédient.--Après
un tel exemple, ceux de nos électeurs partisans du suffrage universel
qui n’imiteront pas le droguiste de _Salford_,--et qui continueront à
demander bruyamment la réforme,--seront à nos yeux convaincus de ne la
point demander pour l’obtenir, mais pour faire du tapage.
[GU] Et d’ailleurs que demandez-vous?--le droit de voter.--Mais il me
semble que vous le prenez assez largement--Le roi choisit un
ministre,--M. Guizot;--nomme un préfet,--M. Mahul;--vous ahurissez M.
Guizot d’un charivari;--vous chassez M. Mahul avec des pierres et des
hurlements.--Cela me semble équivaloir pour le moins à un vote contre
eux,--et une foule de carrés de papier, se prétendant les organes de
l’opinion publique,--demandant le règne de l’intelligence,--racontent
avec approbation les charivaris et les émeutes.--Prenons le journal de
M. Chambolle, par exemple.
Le journal de M. Chambolle est un journal naïf. Dernièrement, le
_Journal des Débats_ ayant dit: «Une _feuille banale et stérile_,» sans
désigner autrement la feuille dont il voulait parler,--le journal de M.
Chambolle a dit le lendemain: «Nous répondrons au _Journal des Débats_,
etc.»
[GU] Le journal de M. Chambolle s’est donné au ministère de M.
Thiers.--Il l’a soutenu de toutes ses forces, de toutes ses colonnes.
Aujourd’hui il enregistre avec joie les charivaris donnés à M.
Guizot.--Il les appelle manifestations de l’opinion publique.
Mais voici qu’on en donne également à M. Thiers.--Comment
appréciera-t-il ceux-ci?
[GU] Le _National_, lors de la fameuse affaire de Saint-Bérain, a mis
tout au long dans ses colonnes toutes les pièces du procès, le
réquisitoire, la condamnation, etc., etc.
Il a appelé le jugement: _la justice du pays_.--Aujourd’hui, un jugement
aussi sévère au moins vient de frapper la _Société plâtrière_, dirigée
par MM. _Higonnet_ et _Laffitte_. Le _National_ n’insère pas le jugement
et maltraite le tribunal. Il accuse le président de partialité, etc.
Qu’a donc fait le _National_ de sa vertueuse emphase? Ses amis sont-ils
infaillibles et au-dessus des lois,--par cela seul qu’ils sont ses
amis?--Prenez garde,--messieurs,--la presse est comme ce bourreau qui,
ayant coupé toutes les têtes, finit par se guillotiner lui-même.--Jamais
un tyran, en aucun temps,--ne s’est enivré de sa puissance, n’a fait des
orgies de despotisme comme la presse.--Tous les pouvoirs sont tombés
sous ses coups.--Elle seule peut se tuer,--elle se tuera,--elle se tue.
[GU] LA PUDEUR D’EAU DOUCE ET LA PUDEUR D’EAU SALÉE.--Quelqu’un me
disait l’autre jour:
«A cette époque des eaux et des bains de mer, il est une chose qui
frappe nécessairement l’esprit, même le moins observateur,--c’est que la
pudeur des femmes est pour beaucoup d’entre elles une question d’usage,
de mode et de convention.
»J’ai vu successivement des années où il était reçu de montrer ses
épaules, d’autres où c’était la gorge qu’on laissait voir.--Une femme
_habillée_ pour le bal, c’est-à-dire presque nue,--ne recevrait pas en
ce costume un homme qui viendrait lui faire une visite.--Il serait
réputé inconvenant de montrer à un seul ce qu’on fera voir à deux cents
une heure après.
»Il y a à Paris, sur la Seine, des bains froids fort à la mode depuis
quelques années pour les femmes et surtout pour les jeunes filles, qui y
apprennent à nager.--Leur costume est exactement celui qu’on porte aux
bains de mer.--Eh bien! on ne laisserait, sous aucun prétexte, un père y
mener sa fille ni un mari y accompagner sa femme.--Un homme qui y
mettrait le pied--ferait jeter des cris de paon à toutes les femmes qui
y barbotent.
»Mais à la mer, c’est différent.--Au Havre, par exemple, les femmes se
baignent sous les yeux des promeneurs de la jetée,--pêle-mêle avec les
hommes vêtus d’un simple caleçon,--personne ne s’en offusque.--Les
femmes pensent-elles que, de même qu’on a longtemps permis aux marins de
jurer,--surtout au théâtre,--la mer autorise bien des choses,--et qu’il
y a une pudeur d’eau douce et une pudeur d’eau salée?»
A ces paroles, je fus saisi d’une indignation convenable,--et, tout en
voyant bien ce qu’avait de spécieux l’accusation de mon interlocuteur,
je m’occupai de le réfuter,--ce que je fis en ces termes:
«Il faut cependant tout dire, monsieur.--S’il semble, au premier abord,
que cette pudeur, si féroce dans la Seine,--soit comme les poissons de
rivière qui ne peuvent vivre dans l’Océan--et remontent les fleuves sans
se laisser jamais entraîner jusqu’à leur embouchure, on doit remarquer
que les femmes, aux bains de mer, font à la chasteté le plus grand
sacrifice qu’on puisse faire à aucune vertu:--elles lui sacrifient leur
beauté.
»On sait l’histoire de cette vierge chrétienne qui se coupa le nez pour
échapper à la passion d’un proconsul romain.
»Eh bien! vous voyez au Havre, à Dieppe ou à Trouville trois cents
femmes qui deux fois par jour renouvellent ce trait si vanté.
»Avec leur costume de laine,--leur veste,--leur pantalon et leur bonnet
de toile cirée,--elles semblent une foule de singes teigneux qui
gambadent sur la plage.
»Obligées de se baigner au milieu des hommes,--elles ont ingénieusement
imaginé de s’entourer d’un voile de laideur.»
Mon interlocuteur se retira humilié et me laissa fier de la belle
défense que j’avais faite en faveur du _beau sexe_.
[GU] Aux fêtes de Juillet, célébrées à Paris,--un plaisant, faisant
allusion aux affaires de Toulouse, avait mis le soir sur un transparent
ces quatre vers:
L’émeute est tour à tour défendue et permise:
Le gouvernement de Juillet,
Selon les temps, les lieux et surtout l’intérêt,
La canonne ou la canonise.
La police n’a pas tardé à faire supprimer le transparent, devant lequel
commençait à s’amasser une foule curieuse.
[GU] Il y avait aux Champs-Élysées--des baraques pour les
spectacles,--d’autres pour les restaurateurs;--une avait sur sa façade
un large écriteau ainsi conçu: _Secours aux blessés_.
Les journaux ministériels racontaient le lendemain avec orgueil que,
dans toute la fête, il n’y avait eu personne de tué.
[GU] LES PHÉNOMÈNES.--Tout ce tumulte à propos du recensement a été fort
utile aux journaux. On sait leur embarras pendant les vacances des
Chambres,--et de combien de phénomènes, de miracles et d’accidents ils
surchargent à cette époque la crédulité de leurs lecteurs. Il commençait
à mourir pas mal de mendiants dans la besace desquels on trouvait
trente-deux mille francs en or.--Les soldats français échappés de la
Sibérie reparaissaient à l’horizon,--ainsi que les enfants à deux têtes
et le grand serpent de mer, inventé par les rédacteurs du _Figaro_ en
1829. Beaucoup de pianistes de douze ans profitaient de la situation
pour offrir cinq lignes agréables pour eux-mêmes, qu’on admettait avec
empressement,--et on rendait compte dans tous les feuilletons de
l’epppppopppéeee de M. Soumet.
_N. B._ Peut-être quelqu’un des puristes qui m’honorent de leur
correspondance et qui me font des avanies périodiques au sujet des
fautes d’impression qui se rencontrent dans les _Guêpes_ va-t-il
m’écrire pour me faire de justes observations sur la façon dont ce mot
est écrit.--Pour lui éviter ce souci, je lui réponds d’avance que j’ai
essayé ainsi de donner une idée de la manière dont M. Soumet prononce ce
mot quand il parle de son ouvrage.
Les affaires de Toulouse, le recensement,--les protestations, les
adresses, tout cela est venu mettre la France dans l’état normal;--les
phénomènes sont momentanément rentrés dans leurs cartons.