*** prend l’oncle pour le traîner auprès du mur;--mais l’oncle se

développe et dit:

--Allons chez nous.

--Où demeures-tu, petit?

--Telle rue,--tel numéro.

--Crois-tu que ton oncle puisse marcher?

--Il a essayé plusieurs fois, mais il est toujours tombé;--je ne suis

pas assez fort pour le soutenir.

Il n’y avait pas là de voiture,--*** ajoute que _c’était à peu près

son chemin_.--*** est de ces gens qui colorent une bonne œuvre de

quelque prétexte pour ne pas avoir à en rougir.

Il prit l’oncle sous le bras,--et lui dit:

--Allons, mon brave,--en route!

L’oncle obéit machinalement, et commença à marcher, moitié dormant,

moitié trébuchant.--Cependant le mouvement rendit un peu de lucidité à

ses idées,--et il dit à ***:

--Vous êtes tout de même un bon enfant,--nous allons prendre quelque

chose.

Et il désigna du doigt un marchand de vins dont la boutique était encore

ouverte.

Mais, comme il s’aperçut que *** ne répondait pas à son invitation,

il ajouta:

--C’est moi qui paye.

--Non, vous avez au moins assez bu,--marchons.

--Ah! c’est parce que je ne suis qu’un ouvrier que tu ne veux pas boire

avec moi?--Tu méprises le peuple;--j’te vas crever la gueule!

--Allons, allons, marchons!

L’oncle retomba dans l’engourdissement pendant quelques minutes et

suivit son conducteur;--mais bientôt, oubliant sa colère, il reprit en

voyant une autre boutique:

--Vous êtes un bon enfant,--entrons là,--c’est moi qui paye.

Cette fois *** lui dit:

--Pas là,--j’en connais un qui a du petit blanc à douze.

--Où ça?

--Au bout de la rue.

--Eh ben! allons au petit blanc.

Arrivés au bout de la rue,--il s’arrêta et dit:

--Eh ben! où est-il, votre vin blanc?

--Je ne le retrouve plus.

--Ah! c’est parce que je suis un ouvrier;--eh ben! j’te vas casser la

gueule!

--Toi, me casser la gueule!--Viens-y donc!--viens donc seulement avec

moi au bout de la rue!

--Tout de suite--que j’y vas,--j’te vas corriger.

On se remet en marche.--Au bout de la rue, *** lui dit:

--Si tu veux venir encore un peu,--je m’y reconnais à présent, le petit

blanc est au bout de la rue.

--Eh ben! allons.

Au bout de la rue, pas de vin blanc.--*** dit:

--C’est que la boutique est fermée.

--Tu me fais aller,--répond l’oncle,--j’te vas crever la gueule!

--Allons, je le veux bien;--viens au bout de la rue.

Et, de cette façon, *** ramena l’oncle jusque chez lui.

[GU] Voici ce qu’on raconte de M. Eugène Delacroix et de l’architecte de

la Chambre des députés.

M. Delacroix est allé le trouver et lui a dit: «--Je ne peux pas peindre

sur votre plafond, il ne tient à rien, cela ne durera pas trois ans.

--Qu’est-ce que cela vous fait,--pourvu qu’on vous paye?»

M. Delacroix n’a pas cru devoir adopter ces principes d’art moderne et a

fait recrépir le plafond à ses frais.

[GU] POUR LES PAUVRES.--MM. de Noailles, Dupin aîné,--marquis d’Osmond,

comte Roy, Vassal,--Rousselin, Michault,--viennent de demander, par une

pétition, que les droits qui pèsent sur le charbon de terre et la

houille soient élevés de trente centimes à quatre-vingts centimes.

C’est toujours le système absurde dont j’ai parlé le mois dernier à

propos de la viande.

[GU] Je demanderai d’abord pourquoi l’on protége et l’on encourage

plutôt une industrie qui nous fait payer le chauffage cher qu’une

industrie qui nous le donne à bon marché.

[GU] Si les intérêts de MM. les propriétaires de forêts et de MM. les

marchands de bois sont lésés, et s’ils ne peuvent cesser de l’être qu’en

élevant le prix du chauffage économique, tant pis pour MM. les

propriétaires de forêts et pour MM. les marchands de bois.

Ils sont à coup sûr moins nombreux que les pauvres consommateurs et les

intérêts des consommateurs doivent passer avant les leurs.

[GU] Que diraient-ils si un monsieur ayant chez lui du bois

d’acajou,--désirant le vendre pour le chauffage, voulait qu’on élevât

les droits sur le bois ordinaire, jusqu’à ce que ce bois coûtât aussi

cher que son bois d’acajou?

Cela leur paraîtrait absurde.

C’est précisément ce qu’ils demandent.

Mais,--au nom du ciel!--cessez donc,--ô philanthropes! de faire tant de

phrases sur le peuple, et occupez-vous un peu de lui.--Ne demandez pas

tant de droits électoraux,--et donnez-lui un peu plus de moyens de

n’avoir ni faim ni froid.

Vous, messieurs de Noailles, Dupin aîné,--d’Osmond, Roy, Vassal,

Rousselin, Michault,--vous, dont les noms sont cités entre ceux des plus

riches habitants de la France, vous osez signer une demande qui aurait

pour résultat de condamner au froid le plus insupportable des milliers

de familles!

Vous n’avez donc jamais vu de pauvres ouvriers avec des femmes et des

enfants demi-nus,--dans des chambres sans feu pendant les rigueurs de

l’hiver, grelottant et pleurant,--pour que vous osiez tenter de leur

enlever--en augmentant le prix d’un combustible heureusement moins

cher,--le peu de secours qu’ils peuvent espérer contre les horribles

souffrances du froid?

Ce que je demanderais, moi,--ce que j’ai demandé chaque fois que j’en ai

trouvé l’occasion,--ce serait le contraire;--ce serait de reporter les

droits sur le luxe,--ce serait de dégrever tout ce qui est destiné au

peuple et aux pauvres.--Quel bonheur, messieurs, que cela ne puisse rien

vous rapporter!--Vous feriez mettre des droits sur le soleil,--sous

prétexte que le peuple, l’ayant pour rien, achète moins de bois de vos

riches forêts.

Août 1841.

Les anniversaires.--Paris et Toulouse.--Les trois journées de

Toulouse.--M. Floret.--M. Plougoulm.--M. Mahul.--M. de

Saint-Michel.--Ce qu’en pensent Pascal, Rabelais et M.

Royer-Collard.--Un quatrain.--Le peuple et l’armée.--Les

Anglais.--Un pensionnat à la mode.--Les maîtres d’agrément.--A

monseigneur l’archevêque de Paris.--Un projet de révolution.--Un

baptême.--Une lettre de M. Dugabé.--Le berceau du gouvernement

représentatif.--En faveur d’un ancien usage, excepté M.

Gannal.--Parlons un peu de M. Ingres.--Un chat et quatre cents

souris.--Le roi et les archevêques redevenus cousins.--A M. le

vicomte de Cormenin.--M. Thiers en Hollande.--Contre l’eau.--MM.

Mareschal et Souchon.--Les savants et le temps qu’il fait.--Les

citoyens les plus honorables de Lévignac, selon M.

Chambolle.--Triste sort d’un prix de vertu.--De l’héroïsme.--La

science et la philanthropie.--Les médailles des peintres.--Les

ordonnances de M. Humann.--De l’homicide légal.--AM RAUCHEN _sur le

bonheur_.

[GU] AOUT.--LES ANNIVERSAIRES.--Les Français, selon moi, ne se défient

pas assez des anniversaires, qui ont le défaut de les mettre dans de

singulières contradictions.

Voici, par exemple, dans le mois de juillet qui vient de finir,--des

gens qui pourraient être fort embarrassés,--je parle du roi

Louis-Philippe et du parti dont le journal le _National_ est l’organe.

Le _National_ a proclamé avec le roi et avec M. Thiers la nécessité de

construire des forts contre lesquels il s’était élevé pendant plusieurs

années;--j’ai dit,--quand il a été question de ces forts,--les raisons

secrètes de chacun,--voici qu’aujourd’hui on les bâtit grand train,--que

le roi met lui-même la main à la besogne et se fait un véritable plaisir

de poser la première pierre de chacun d’eux.

[GU] Malheureusement, le _National_ est obligé, le 14 juillet, de

célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille avec une emphase

convenable--au moment même où cette vieille Bastille, où l’on mettait de

temps en temps un Parisien ou deux,--est remplacée avantageusement,--du

consentement du _National_,--par un demi-quarteron de forts qui mettent

Paris tout entier et à la fois à la Bastille.

[GU] D’autre part, le roi Louis-Philippe, obligé de fêter avec pompe

l’anniversaire de l’émeute réussie qui l’a mis sur le trône,--est forcé

en même temps et précisément dans le même mois, de réprimer à Toulouse

l’insurrection dont il célèbre la fête à Paris.

[GU] C’est une bouffonnerie qui manquait à cette époque, que je crois à

présent fort complète.

[GU] LES TROIS JOURNÉES DE TOULOUSE.--J’ai plusieurs fois parlé de la

haute bêtise qui a fait imaginer de ce temps-ci--_l’indépendance des

fonctionnaires et l’intelligence des baïonnettes_,--c’est-à-dire une

machine politique dont chaque rouage irait au hasard de sa volonté,--_un

char de l’État_,--pour parler le langage du _Constitutionnel_, dont

chacune des quatre roues--roulerait dans un sens particulier.

M. Floret,--préfet de Toulouse,--n’approuvait pas les mesures fiscales

de M. Humann;--il n’avait à prendre que deux partis honnêtes:--obéir, ou

donner sa démission;--il en a pris un troisième qui a eu et qui devait

avoir le plus grand succès dans certains journaux et dans certains

esprits; il s’est établi _fonctionnaire indépendant_,--a gardé sa place

et s’est opposé au nouveau recensement.

Le ministère a donné congé à M. Floret et a nommé à sa place M.

Mahul.--M. Mahul aurait, je crois, de la peine à s’établir prophète

quelque part,--et on l’envoie précisément dans son pays,--c’est-à-dire

là où personne ne peut l’être.

Demandez, en effet, à tous les hommes qui se sont élevés par leur

talent, si leurs parents et leurs amis n’ont pas attendu pour

reconnaître ce talent qu’ils en aient été avertis par les

applaudissements du dehors,--et demandez-leur aussi jusqu’à quel point

ils l’ont reconnu.

--Un grand poëte, Pierre? disait un camarade d’enfance de Corneille:--ce

n’est pas possible,--il allait à l’école avec moi.

--Voilà un fameux préfet--qu’on nous donne là,--disaient les

Toulousains,--le _petit Mahul_,--que j’ai vu pas plus haut que ça.

--Qui ça?--celui qui demeurait dans ma rue?

--Précisément, porte à porte avec vous.

--C’est là le préfet qu’on nous envoie?--mais j’ai été en classe avec

lui,--mais j’ai joué à la balle avec lui,--mais je l’ai vu vingt fois

comme je vous vois là,--mais il avait une redingote marron.

--C’est impossible;--ça doit être un mauvais préfet.

[GU] Il y a dans Pascal un argument terrible contre M. Mahul:--«Le

pouvoir, dit-il, ayant été établi sans raison, il faut le faire regarder

comme authentique, éternel, et en cacher le commencement, si on ne veut

qu’il prenne bientôt fin.»

Je dénonce ledit Pascal à Me Partarrieu-Lafosse,--à cause qu’il ne

serait pas impossible d’appliquer ceci à toute espèce de nouvelle

royauté.

Alors on donna deux charivaris--dont l’un, sous les fenêtres de M.

Floret, fut intitulé sérénade.

Je me suis souvent inquiété de l’anxiété d’un malheureux député ou

fonctionnaire qui entend sous ses fenêtres une musique populaire--mêlée

de cris,--et je me suis demandé:--«A quoi reconnaît-on qu’on reçoit une

sérénade ou un charivari?»

[GU] Puis la colère du peuple s’exaspérant sans autre cause nouvelle que

cette même colère,--on commença à tout briser dans la ville et à

assiéger l’hôtel de la préfecture et accessoirement la maison de M.

Plougoulm.

Alors l’esprit de vertige descendit sur la ville.

Le maire, fonctionnaire indépendant, fit relâcher les prisonniers

arrêtés dans les émeutes.--M. de Saint-Michel, baïonnette intelligente

commandant la place, refusa le renfort de troupes que requérait M. Mahul

pour sa propre sûreté.--Les officiers de la garde nationale, baïonnettes

non moins intelligentes, annoncèrent audit M. Mahul qu’ils ne

répondaient pas de l’ordre tant qu’il resterait dans la ville,--et M.

Mahul se retira.

En quoi personne ne fit son devoir et tout le monde manqua de

courage,--le maire, le commandant militaire, les officiers de la garde

nationale,--se laissant ainsi entraîner en insurrection et en

émeute.--Pour M. Mahul,--sa situation était dangereuse;--mais, quand on

a accepté un poste, on ne le quitte pas parce qu’il devient périlleux.

M. Mahul parti,--le commandant militaire et M. Plougoulm--publièrent un

avis ainsi conçu et signé de leurs deux noms:

_M. Mahul est parti, toute cause de désordre doit cesser._

On envahit la maison de M. Plougoulm et on jette ses meubles par les

fenêtres,--et M. Plougoulm s’enfuit.

Le gouvernement, alors, destitua M. Mahul _pour avoir quitté la

ville_.--Mais faire ainsi cette concession à l’émeute,--n’était-ce pas

faire précisément ce qu’avait fait M. Mahul, c’est-à-dire lâcher le pied

devant elle?--et, si quelqu’un était au gouvernement ce qu’est le

gouvernement à M. Mahul, ce quelqu’un ne devrait-il pas destituer le

gouvernement?

Certes,--le choix de M. Mahul pouvait être discuté,--mais c’était avant

de l’envoyer à Toulouse;--une fois là, il devait être soutenu et

installé,--_à quelque prix que ce fût_. Et, si on avait à le

destituer,--ce qui était justice,--ce ne devait être qu’après avoir

imposé silence à l’émeute, et en destituant en même temps le commandant

militaire, le maire, les officiers de la garde nationale et M.

Plougoulm,--et en leur faisant leur procès.

Pour celui-là du moins,--le peuple a fait justice de sa lâcheté,--et je

n’ai pas le courage de blâmer l’émeute en ce point.--Ce n’était pas de

là que devait venir la punition,--mais toujours est-il qu’elle est

arrivée,--et, comme dit Rabelais: «Les cuisiniers du diable rêvent

parfois et mettent bouillir ce qu’il destinait pour rôtir,--mais

n’importe, pourvu que cela soit cuit à point.»

Si quelque poëte candidat à l’églantine veut faire une épopée sur les

trois journées de Toulouse,--il trouvera son commencement dans le

commencement de l’_Enéide_ de Virgile.

Arma virumque cano Trojæ qui primus ab oris...

....... fato profugus.

Je chante les baïonnettes intelligentes (_arma_) et le fonctionnaire

(_virum_) qui le _premier_ (M. Mahul,--le second est M. Plougoulm)

s’enfuit de Toulouse.

Comme on demandait à M. Royer-Collard ce qu’il pensait de l’affaire de

Toulouse: «Je pense, dit-il, que le ministère s’est trompé: il a cru que

les oies pourraient encore une fois sauver le Capitole;--mais il y a

entre les oies d’aujourd’hui et les oies de ce temps-là la même

différence qu’entre le Capitole de Toulouse et le Capitole romain.»--Je

trouve le mot un peu cynique.

[GU] On a affiché sur les murailles à Toulouse--ces quatre vers, dont

l’auteur a gardé l’anonyme:

Quand ce pauvre Mahul, en habit de préfet,

Aux remparts de Toulouse a manqué son effet,

Il a justifié cette belle parole:

La roche tarpéienne est près du Capitole.

[GU] LE PEUPLE ET L’ARMÉE.--Il est une plaisanterie des journaux dont il

est temps de faire justice;--lorsque dans une émeute--la troupe, sur

l’ordre de ses chefs, se répand dans une ville pour y rétablir

l’ordre,--les malheureux soldats sont traités comme on ne traita pas les

Cosaques en 1814.--Des pierres sont lancées du haut des fenêtres;--des

coups de fusil leur sont tirés des angles des rues ou des toits, de

derrière les cheminées,--et, lorsque plusieurs ont été atteints,

lorsque, exaspérés,--ils finissent par se défendre,--les journaux du

lendemain--n’ont aucun blâme pour les habitants de la ville--et traitent

les soldats d’assassins.

Certes, je suis moins partisan que personne du despotisme

militaire,--qui serait le plus odieux et le plus aveugle de tous sans le

despotisme populaire,--et je me félicite de n’avoir pas vécu sous

l’Empire;--mais ni les journaux ni le peuple ne doivent oublier que les

soldats sont des Français, leurs compatriotes, leurs frères,--et que,

quand il y a quelqu’un qui assassine dans une émeute, ce n’est pas celui

qui se bat à découvert et après avoir essuyé les insultes et les

projectiles de tout genre, mais bien celui qui à l’abri tire à

l’improviste des coups de fusil sur des soldats qui passent l’arme au

bras.--Qu’on se rappelle seulement combien de vieux soldats, respectés

par la mort pendant trente ans sur les champs de bataille,--ont succombé

dans les rues de Paris--sous la balle d’un pistolet tiré dans le dos par

un enfant.

Les journaux voudraient que nos soldats s’élevassent tous à la hauteur

de ce type grotesque qu’ils ont inventé de la _baïonnette intelligente_,

c’est-à-dire que chaque soldat, selon ses lumières, souvent plus que

médiocres,--examinât les ordres qu’on lui donne avant de s’y

soumettre,--c’est-à-dire qu’il fût traître à ses serments,--et qu’il se

conduisît d’une façon qui le rendrait digne d’être fusillé d’après les

codes militaires de tous les pays. Ils ne pensent pas--que le seul moyen

qu’on n’ait rien à craindre de l’armée est qu’elle soit retenue dans

les règles de la plus stricte discipline.

Mais cela est si bête, que j’aurais honte d’en parler si je ne

rencontrais à chaque instant des gens qui récitent les phrases que font

les journaux à ce sujet, et s’indignent d’après eux contre les soldats.

[GU] Il est évident qu’une fois l’affaire engagée les soldats ne peuvent

manquer de commettre des excès;--mais les victimes de semblables

accidents ne pourraient-elles pas s’en prendre moins aux soldats qu’aux

gens qui, dans l’intérêt d’hypocrites ambitions, tiennent depuis dix ans

la France en état de guerre civile permanente,--et, par des prédications

insensées, des théories captieuses,--mettent à chaque instant aux

Français les armes à la main contre d’autres Français?

[GU] Messieurs,--vous qui vous prétendez mus par l’amour du

peuple,--n’avez-vous pas de remords quand vous comptez combien,--par vos

conseils et vos préceptes,--vous avez envoyé déjà de pauvres ouvriers au

cimetière et en prison?

[GU] Et vous qui vous dites de si grands politiques,--ne voyez-vous pas,

quand vous félicitez le peuple--de ce que _force lui est restée_,--que

vous justifiez d’avance tout succès dû à la force, et que vous perdez le

droit de blâmer une revanche si le pouvoir s’avisait d’en vouloir

prendre une?

[GU] LES ANGLAIS.--Je ne sais rien de ridicule comme ces injures de

nation à nation,--comme ces épithètes qui s’appliquent à un peuple tout

entier,--comme si tous les hommes d’un pays étaient faits exactement sur

le même modèle;--comme si les qualités et les vices étaient soumis à la

surveillance de la douane et ne dépassaient pas les frontières.

Aussi, en lisant les injures adressées récemment par un ministre anglais

à la nation française,--n’ai-je recueilli que malgré moi ce mot qui m’a

été arraché par l’orgueil de l’insulaire:

«Les Anglais sont jugés par cela seul que, pour avoir six pieds, ils ont

imaginé de faire le pied de onze pouces.»

[GU] M. de C... n’a qu’un fils,--je ne vous dirai pas toutes ses raisons

de ne pas le mettre au collège. Il est allé, il y a quelques jours,

visiter avec sa femme un de ces pensionnats renommés aujourd’hui parmi

les gens du monde.--Celui qu’on leur avait indiqué n’admet pas plus de

quinze élèves,--et leur fait suivre les cours les plus _avancés, en

harmonie avec les progrès de la société actuelle_.

M. de C..., dans sa sollicitude, prend quelques renseignements sur la

nourriture de la maison:

--Ah!--monsieur, pour la nourriture, vous n’aurez pas de reproches à

faire,--je donne à mes élèves du vin de Champagne le jeudi et le

dimanche,--et du vin de Bordeaux toute la semaine.

--Mais mon fils n’a pas cela chez moi.

Madame de C..., femme spirituelle et pieuse, demande à son tour si l’on

suit exactement les devoirs de la religion,--si l’on va à la messe tous

les dimanches.

--Oh! non,--pas tous les dimanches,--quelquefois,--de temps en

temps,--par-ci, par-là.

--Mais enfin, monsieur, vous avez sans doute un prêtre attaché à votre

maison?

--Ah! oui, madame, certainement,--certainement, M. votre fils pourra

avoir son confesseur,--rien ne l’en empêche; mais le prospectus vous a

prévenue que les maîtres d’agrément se payent à part.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

[GU] _Note à l’appui de son discours, dans lequel il tâche d’insinuer

adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la

vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois

qu’il n’est qu’un homme._--Monseigneur, on lit dans la

_Quotidienne_,--le _National_, etc., etc.. «Le roi ne peut plus sortir

qu’au milieu des précautions les plus minutieuses.--Depuis les

Champs-Élysées jusqu’au pont Royal,--on compte, quand il sort, plus de

cent cinquante sergents de ville.--Toute la brigade de M. Delessert est

échelonnée auprès du château.»--Agréez, monseigneur, etc.

[GU] UN PROJET DE RÉVOLUTION.--Sous certains rapports, c’est une

singulière situation que celle du roi Louis-Philippe. En effet, il n’est

pas une de ses actions à laquelle on ne donne une fâcheuse

interprétation.--Tout ce qui lui est opposé jouit à l’instant même d’une

popularité certaine.--Tout homme _accusé_ de ne pas être son

ennemi,--s’empresse de se justifier.--On n’ose pas tout à fait louer les

misérables qui ont tenté de l’assassiner, mais on se complaît à parler

de leur fermeté,--on l’exagère et on l’invente.--Je ne crois pas que

Néron, ni Caligula, ni Tibère, aient jamais excité, en apparence, une

haine aussi ardente et aussi implacable.

A quelqu’un qui verrait les choses de loin,--il semblerait qu’il faut

qu’un peuple soit bien lâche pour conserver deux jours un roi aussi

odieux.--Mais, de près,--il faut d’abord voir, en faisant la liste des

crimes reprochés aux trois tyrans dont ma plume vient de rencontrer les

noms,--qu’il n’y a pas un seul de ces forfaits qu’on puisse attribuer à

Louis-Philippe.--Appliquez au contraire à Caligula tout ce qu’on

reproche à Louis-Philippe,--et Caligula vous paraîtra un assez honnête

homme,--ce qui vous laissera quelque étonnement de voir tant de

_Tacites_ pour si peu de _Nérons_,--tant de _Brutus_ pour si peu de

_Césars_.

Il faut diviser en trois classes ces haïsseurs de rois:

Les premiers sont des gens qui ont contribué à faire le coup de la

révolution de Juillet, et qui n’ont pas eu leur part ou n’ont eu qu’une

part insuffisante aux dépouilles qu’elle a produites.--Ils sont

semblables aux gens qui poussent à la queue d’un théâtre,--alors qu’un

bras inflexible de gendarme placé en travers ne laisse approcher le

public des bureaux que par escouade d’une dizaine de

personnes.--Quelques-uns ont poussé, espérant être dans les dix

premiers,--mais le bras rigide s’est abaissé devant eux, et ils

s’efforcent de pousser jusqu’à ce qu’on laisse passer une seconde

dizaine dont ils comptent bien s’arranger cette fois pour faire

partie.--Ils font contre Louis-Philippe précisément ce qu’ils ont fait

contre Charles X.--S’ils réussissent, et s’ils sont plus heureux et plus

adroits, ils seront à leur tour poussés par d’autres qui voudront

remettre la partie,--car quelque menu hachée que soit aujourd’hui la

France, on n’a pas pu faire encore les morceaux si petits qu’il y en ait

pour toutes les avidités.

[GU] La seconde classe se compose des gens auxquels on avait fait

croire,--sous la Restauration,--que tout le mal venait du gouvernement

d’alors;--qu’en le renversant on renverserait en même temps toutes les

dures conditions imposées à l’humanité;--que la poudre tirée en Juillet

devait faire tomber du ciel des alouettes toutes plumées, rôties,

bardées,--assaisonnées.

[GU] Aujourd’hui, ceux de la première classe leur disent, à l’égard de

Louis-Philippe, comme ils disaient à l’égard de Charles X: que si

Louis-Philippe n’était plus roi,--les ruisseaux couleraient du café à la

crème;--qu’on payerait la journée triple aux ouvriers, sans qu’ils

dussent pour cela travailler; que les petits pois seraient gros comme

des melons, qu’une tranche suffirait pour le dîner d’un homme,--et que

les fruitiers les donneraient pour rien.--Ceux-là sont une classe

éternellement bête et éternellement victime et de ceux qui possèdent et

de ceux qui veulent posséder,--ceux-ci les ruant sur les autres, ce qui

les amène habituellement à être pressés et écrasés entre les deux

partis.

[GU] La troisième classe est inoffensive:--elle se compose de gens

vaniteux, entraînés par la joie d’être audacieux sans danger.--Il y a

entre eux la distance qui existe entre les esprits forts qui plaisantent

ou insultent le ciel et les Titans qui l’escaladent.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 2 / 47 段