Ceci est une garantie qu’aucun homme qui prétend à la loyaut

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et n’a pas été harmonisée. [GU]=l'image d'une guêpe.

COLLECTION MICHEL LÉVY

LES

GUÊPES

ŒUVRES

D’ALPHONSE KARR

Format grand in-18.

LES FEMMES 1 vol.

AGATHE ET CÉCILE 1 --

PROMENADES HORS DE MON JARDIN 1 --

SOUS LES TILLEULS 1 --

LES FLEURS 1 --

SOUS LES ORANGERS 1 --

VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN 1 --

UNE POIGNÉE DE VÉRITÉS 1 --

LA PÉNÉLOPE NORMANDE 1 --

ENCORE LES FEMMES 1 --

MENUS PROPOS 1 --

LES SOIRÉES DE SAINTE-ADRESSE 1 --

TROIS CENTS PAGES 1 --

LES GUÊPES 6 --

AVIS

En attendant que le bon sens ait adopté cette loi en un article «la

propriété littéraire est une propriété,» l’auteur, pour le principe, se

réserve tous droits de reproduction et de traduction, sous quelque forme

que ce soit.

Paris.--Imprimerie A. WITTERSHEIM, 8, rue Montmorency.

LES

GUÊPES

PAR

ALPHONSE KARR

--TROISIÈME SÉRIE--

NOUVELLE ÉDITION

[Illustration: colophon]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS

1858

Reproduction et traduction réservées.

LES

GUÊPES

Juillet 1841.

A Victor Hugo.--Le rossignol et les

oies.--1.--40.--450.-33,000,000.--M. Conte.--Les lettres et la

poste.--Les harpies.--M. Martin (du Nord).--Nouvelles de la

prétendue gaieté française.--La queue de la poêle.--Un trait

d’esprit du préfet de police.--Les chiens enragés.--Les

journaux.--Renseignement utile aux gens d’Avignon.--Où est le

tableau de M. Gudin.--M. Quenson dénoncé.--A monseigneur

l’archevêque de Paris.--Mots nouveaux.--Victoria à Rachel.--Les

esclaves et les domestiques.--L’Opéra.--Le Cirque-Olympique.--Le

duc d’Orléans.--Le maréchal Soult.--Nouvelles frontières de la

France.--Les vivants et les morts.--M. de Lamartine.--La

postérité.--M. Hello accusé de meurtre.--La

Fête-Dieu.--Giselle.--M. Ancelot.--M. de Pongerville.--Les

vautours.--M. Villemain.--Une voix.--M. Garnier-Pagès.--Un

oncle.--Le charbon de terre et les propriétaires de forêts.

Sainte-Adresse.

[GU] JUILLET.--_A Victor Hugo._--Il faisait hier une belle soirée, mon

cher Hugo; j’étais allé voir au bord de la mer le soleil se coucher dans

une pourpre plus splendide que ne l’a jamais été celle des rois--quand

il y avait de la pourpre--et quand il y avait des rois.

On voyait passer à l’horizon--des silhouettes de navires noirs sur un

fond d’or rouge, et je cherchais à reconnaître un bateau d’Étretat qui

doit m’emmener dans quelques heures,--non à ses voiles brunes et tannées

qu’on n’aurait pu distinguer à cette heure, où les couleurs

s’effacent,--mais à la forme particulière de son beaupré incliné vers la

mer.

Après les couleurs, les formes commencèrent à disparaître.--Je vis

s’allumer les lumières rouges des phares sur les jetées du Havre,--les

lumières bleuâtres des étoiles au ciel--et les lumières presque vertes

des lucioles dans l’herbe.--J’entendais le bruit de la mer qui montait,

et je reconnaissais à son parfum une petite fleur jaune qui pousse à

foison sur cette côte et qui embaume l’air.

Et je pensai à un de vos anciens ouvrages, à un beau livre,--au _Dernier

jour d’un condamné_,--dans lequel le malheureux qu’on juge,--en proie à

une bizarre hallucination,--ne peut détourner ses regards et sa pensée

d’une petite fleur jaune qui se balance sur une fenêtre où elle a été

semée par le vent ou par quelque oiseau.

Et je pensai à ces longues promenades que j’ai faites quelquefois avec

vous sur les boulevards de Paris,--à l’heure où Paris dormait,--à ces

promenades où nous parlions des magnificences de la nature, que vous

aimiez comme moi,--et dont vous me parliez si bien.

Et je songeai que ce jour-là vous étiez reçu membre de l’Académie

française.--Vous voyez que je vous aime, Victor, puisque, sous de beaux

arbres, à travers lesquels je voyais les étoiles comme des fruits de

feu,--ayant à mes pieds la mer qui rejetait les varechs et les algues de

ses prairies profondes où paissent les phoques,--assis sur une côte

revêtue du beau manteau dont la terre se couvre l’été,--au milieu de

tant de feuilles et d’herbes,--au milieu de tant de belles choses

vertes,--j’ai pu penser aux deux pauvres petites palmes dont vous avez

le droit maintenant d’enrichir le collet de votre habit.

Vous voilà donc enfin à l’Académie!--Vous y êtes entré comme le fils de

Philippe de Macédoine entra à Babylone. Mais ne vous semblerait-il pas

singulier de lire dans son historien, Quinte-Curce, qu’Alexandre ne

demanda, pour prix de ses victoires, que d’être nommé citoyen de la

ville de Darius?

Ne vous êtes-vous pas un peu laissé faire--ce que le père Loriquet, _e

societate Jesu_, voulait faire de Napoléon, que, dans son _Histoire de

France_, il appelait le marquis de Buonaparte, général en chef des

armées de Louis XVIII?

Je lisais dernièrement un des romans de Walter Scott, intitulé le

_Pirate_: c’est l’histoire de Clémont Vaughan, qui, après avoir été

pendant plusieurs années le chef d’une troupe déterminée--et le maître

d’une frégate au redoutable pavillon noir,--s’amende à la fin et devient

officier sur un vaisseau de Sa Majesté, où ses supérieurs sont fort

contents de lui.

Je regardais l’autre jour sur une feuille d’un rosier planté au bord

d’un ruisseau--une goutte de pluie plus brillante qu’une opale;--tout à

coup elle roula tout le long de la feuille, et tomba dans l’eau du

ruisseau, où elle se perdit.

C’est par l’individualité que charme un poëte; vous étiez un

tout,--pourquoi devenir une partie?

Il y a un grand nombre de pierres à la base d’une pyramide; il n’y en a

qu’une au sommet.

Le rossignol chante seul dans les buissons en fleurs;--les oies volent

en troupes.

Vous êtes entré à l’Académie en en enfonçant les portes;--en vain vous

avez caché votre triomphe,--en vain vous avez pris une allure modeste et

hypocrite:--vos confrères malgré eux--ont fait comme les vieilles femmes

d’une ville prise d’assaut:--elles jettent du haut des fenêtres, sur la

tête de l’ennemi, tous leurs ustensiles de ménage.

Ce n’était vraiment pas la peine de se faire Victor Hugo--pour devenir

l’un des quarante.

Mon pauvre Victor,--vous voici donc enfin l’égal de M. Flourens!--tout

le monde dit maintenant que vous voulez devenir député, c’est-à-dire un

des quatre cent cinquante.

De succès en succès,--si on vous laisse faire, vous arriverez à être

l’un des trente-trois millions qui composent la nation française.

[GU] De mieux en mieux.--Le parquet, conformément à une instruction du

ministre de la justice,--a fait ouvrir, dans les bureaux de poste, des

lettres adressées à des particuliers;--lettres qui n’ont été remises à

leur destination qu’après avoir été ouvertes.

Je suis fort indulgent pour les attaques à certaines libertés inutiles,

embarrassantes et assujettissantes que réclament sans cesse certains

partis;--mais, quand il s’agit de véritables libertés, c’est une autre

affaire.

Quoi! vous avez le monopole d’une exploitation qui rapporte des

bénéfices énormes, et vous en usez pour de honteuses et criminelles

investigations!--Quoi! il ne reste aucun moyen de mettre sa vie, ses

affections, ses pensées, en dehors des ignobles débats que se livrent et

les gens du pouvoir et ceux qui y prétendent sous divers noms et sous

divers prétextes?

Quoi! ces mots que je crois écrire à un ami,--ces paroles que j’adresse

à une femme,--toutes ces choses qui sortent d’un cœur pour retomber

dans un autre,--c’est M. Martin (du Nord) ou l’un de ses acolytes qui

les lira!

Messieurs, partagez-vous, arrachez-vous, disputez-vous les places,

l’argent, les honneurs,--les rubans,--je ne m’en mets pas en peine;--je

n’y prétends pas plus, après que vous les avez tiraillés, qu’à un reste

de festin de harpies.

At subitæ horrifico lapsu de montibus adsunt

Harpyæ...

Diripiuntque dapes, contactuque omnia fœdant

Immundo.....

Semesam prædam, et vestigia fœda relinquunt.

(_Énéide_, liv. III.)

Mais je ne permets ni à M. Martin (du Nord) d’ouvrir mes lettres, ni à

M. Conte, directeur des postes, de livrer lâchement les lettres que je

lui confie.--Il est des choses qu’il faut respecter, messieurs,--sous

peine de ne plus voir en France qu’un seul parti, le parti des gens qui

ont du cœur et de l’honnêteté, et de le voir contre vous.

Pour moi,--si une semblable chose m’arrivait,--je poursuivrais par tous

les moyens et M. Martin (du Nord) et M. Conte,--quand il me faudrait

vendre, pour parvenir à en avoir raison,--jusqu’à mon dernier

habit,--jusqu’à la montre que m’a donnée Méry.

Vous n’aurez pas besoin, messieurs, d’ouvrir frauduleusement une lettre

pour savoir ce que je pense;--je le dis hautement et je l’imprime,--et

je charge M. Conte de le faire porter dans toute la France et dans toute

l’Europe;--c’est une trahison et une infamie, et je suis à la fois de

tous les partis où l’on blâme et où l’on flétrit de semblables actes.

Le prétexte que l’on a pris est que les lettres ouvertes _paraissaient

contenir des billets de loteries étrangères_.

Et comment le savez-vous,--et de quel droit regardez-vous ce que les

lettres paraissent contenir?--Vous n’avez qu’un droit: c’est de recevoir

le prix des lettres qu’on vous confie; qu’un devoir: c’est de les

remettre fidèlement à leur destination.

NOUVELLES DE LA PRÉTENDUE GAIETÉ FRANÇAISE.

Le Français, né malin, créa la guillotine.

[GU] Beaucoup de gens ont déjà remarqué qu’on ne s’amusait plus en

France.--Cette question, beaucoup plus grave qu’on ne semble le croire,

a dû occuper quelques-unes de mes méditations.--Voici les causes que

j’en ai trouvées: à cette époque où le gouvernement de la France était

une _monarchie absolue tempérée par des chansons_,--il n’y avait dans

les affaires qu’un très-petit nombre de rôles à jouer,--et ces rôles,

réservés à certaines castes, une fois remplis, le reste de la nation

était réduit naturellement à l’état de spectateurs. Les spectateurs

d’une pièce quelconque sont décidés à s’amuser;--s’ils n’en trouvent pas

dans la pièce qu’on joue devant eux un prétexte suffisant, ils

s’amuseront à se moquer de la pièce, de l’auteur et des acteurs,--ou à

les siffler, ou à leur jeter des pommes.

Mais, aujourd’hui, on a fort agrandi le théâtre, et on a supprimé les

banquettes et les loges;--il n’y a plus de spectateurs, et tout le monde

est acteur,--même ceux qu’on en soupçonne le moins.

Prenez, au hasard, le premier homme que vous rencontrez dans la rue:--il

n’est peut-être ni ministre,--ni sous-secrétaire d’État,--ni pair,--ni

député;--mais il est peut-être électeur,--car, en moyenne,--chacun des

quatre cent cinquante députés a été envoyé à la Chambre par quatre cent

cinquante électeurs.--S’il n’est pas électeur, il est membre du conseil

d’arrondissement,--ou du conseil municipal,--ou du conseil communal,--ou

du conseil de salubrité,--ou de la commission de,--ou de,--ou de,--ou

officier supérieur ou inférieur de la garde nationale,--ou sergent, ou

caporal,--ou membre du conseil de discipline,--membre de la Légion

d’honneur ou aspirant à l’être,--de la Société des naufrages ou de celle

d’agriculture,--et si, par hasard, il a trouvé moyen d’échapper à

quelqu’un de ces rôles si nombreux,--grâce aux journaux, il est de tel

ou tel club,--de telle ou telle société;--ou bien il est, comme

bureaucrate,--toujours grâce aux journaux, fonctionnaire

indépendant,--ou, comme soldat, baïonnette intelligente.--Si, par

hasard, cependant,--après avoir épuisé toutes les questions, vous

arrivez à découvrir que l’homme que vous avez arrêté n’est revêtu

d’aucun de ces rôles, ne jouit d’aucune de ces parcelles du pouvoir,

débris de la puissance royale brisée; s’il n’est rien de rien,--je vous

le dis, en vérité, ne cherchez pas plus longtemps, cet homme est le roi

Louis-Philippe, cet homme est votre roi.

[GU] A moins cependant que ce ne soit votre obéissant serviteur Alphonse

Karr.

[GU] C’est ce qui a fait le succès de cette énorme chose appelée

gouvernement représentatif;--certes, on siffle de temps en temps

certains acteurs, mais on ne siffle pas leurs rôles,--parce qu’on ne

siffle les acteurs que pour les remplacer,--et surtout on ne siffle pas

la pièce parce qu’on y joue un rôle et parce qu’on aspire à en jouer

successivement plusieurs autres.

En un mot, le gouvernement représentatif n’a eu qu’une adresse et un

esprit, c’est de faire de lui-même une poêle dont la queue est assez

longue pour que chacun la tienne un peu.

[GU] UN TRAIT D’ESPRIT DU PRÉFET DE POLICE.--Je ne suis pas fort

craintif, mais il y a une terreur dont je n’ai jamais pu triompher:

c’est celle que m’inspire la pensée d’être mordu par un chien

enragé.--Certes, j’ai eu un chien appelé Freyschütz, que j’aimais

beaucoup, quoiqu’il ne m’aimât guère que comme on aime le bifteck, ainsi

qu’il l’a prouvé en me dévorant deux fois;--ce qui fait que l’auteur des

_Guêpes_ n’est que le restant de deux soupers de cette énorme bête

féroce.--Eh bien! mes amis ont pu m’entendre dire souvent que, malgré

les craintes que je ressentais pour la conservation de Freyschütz, qui

ne souffrait pas qu’on le muselât,--je n’élèverais pas la moindre

plainte s’il était quelque jour victime de quelque mesure de police

contre les chiens.

Pendant bien des années on s’est contenté de jeter dans les tas

d’ordures des boulettes de viande empoisonnée.

Ce système était insuffisant pour deux raisons:

_Première raison._--Des tombereaux parcouraient la ville dès l’aube du

jour, et enlevaient les boulettes avec les ordures.

_Deuxième raison._--Un des caractères de la rage est que le chien

hydrophobe ne mange pas, de sorte que les chiens enragés se trouvaient

précisément les seuls qui fussent à l’abri.

Il y a quelques années, un préfet de police,--je crois que c’est M.

Debelleyme,--avisa cette insuffisance et fit faire de grands massacres

de chiens. On jeta les hauts cris;--parce que, dans ce bienheureux pays

de France, on est décidé d’avance à se prononcer contre l’autorité,

quelle qu’elle soit et quoi qu’elle fasse, et principalement contre la

police.

D’où il arrive ce qui suit:--que l’horreur générale contre la police

éloigne de ses fonctions tous les gens un peu honnêtes et pouvant faire

autre chose,--et qu’elles ne sont exercées que par des gens qui ne

valent guère mieux que ceux contre lesquels on les emploie,--ce qui

justifie en partie la haine d’abord injuste qu’elle inspire.

Une partie des journaux,--les hauts politiques d’estaminet--et la moitié

du public, prirent alors le parti des chiens enragés contre le préfet de

police.

M. Gabriel Delessert, averti par cet exemple, a pris un parti plus

adroit,--invention pour laquelle je lui pardonne presque son grotesque

numérotage des voitures.

Il a donné à deux ou trois journaux une anecdote épouvantable, et de son

invention, d’un chien enragé qui avait mordu huit ou dix personnes dans

les Champs-Élysées et plusieurs chevaux sur la place de la Concorde, où

il avait été tué d’un coup de couteau par un brave citoyen.--L’histoire

était parfaitement contée. On n’avait oublié aucune des circonstances

qui pouvaient la rendre vraisemblable, y compris l’oubli dans lequel on

laissait le dévouement admirable de l’homme qui, avec une arme aussi

courte qu’un couteau, s’était exposé à d’horribles blessures et surtout

à de si horribles suites.--En effet, disaient les plus incrédules, si

l’histoire était apocryphe, l’inventeur eût ajouté que l’auteur de

cette belle action avait eu la croix d’honneur.

Mais une telle ingratitude ne s’invente pas, il faut qu’elle soit vraie.

Il y a un genre d’amorces auquel les journaux mordent toujours:--c’est

l’anecdote.--Chaque journal s’empare du petit nombre de celles que

trouvent ses confrères avec une avidité qu’on ne saurait comparer qu’à

celle du requin qui avale un matelot avec son chapeau, ses bottes, son

couteau et son portefeuille.--Ils coupent le fait avec des ciseaux, sans

même en changer la date,--de telle sorte que le journal qui tient

l’anecdote de cinquième main la commence par ces mots: «Il est arrivé

_hier_, etc.»

L’anecdote du chien, prise par tous les journaux, frappa beaucoup les

esprits, et, quelques jours après, M. G. Delessert fit afficher contre

les chiens d’horribles menaces,--qu’il aura, je pense, mises à exécution

avec l’approbation générale.

J’avais de bonnes raisons de croire l’anecdote controuvée, attendu qu’un

de mes amis croisait, pour des raisons particulières,--sur le théâtre

qu’on lui prête, au jour et à l’heure indiqués,--et qu’il y attendit

pendant quatre heures une personne qui l’attendait ailleurs;--mais je

n’ai pas voulu, le mois dernier, atténuer l’effet de l’invention louable

de M. le préfet de police;--_pie mendax_.

[GU] Puisque je parle de la police,--je dois dire combien j’approuve

l’uniforme donné aux officiers de paix,--ainsi que celui que portent

depuis longtemps les sergents de ville;--les fonctions de police

deviendraient honorables et honorées--si cette mesure était

universelle,--et si la police cessait d’agir par guet-apens.

[GU] CHAPITRE TROP LONG.--Dans le premier numéro des _Guêpes_, publié,

il y a plus d’un an et demi, j’ai expliqué la position que s’est faite

le gouvernement actuel vis-à-vis de la presse;--je n’empêche pas de

relire ce chapitre les personnes qui veulent avoir un résumé vrai et

impartial de cette position si bêtement et si volontairement choisie. Si

j’en parle aujourd’hui, c’est que j’ai à traiter cette question sous un

autre point de vue. J’ai dit que les entraves mises à la presse

faisaient une partie de sa puissance, et je l’ai prouvé, je crois, d’une

façon claire et péremptoire.--J’ajoute que la seule ressource

aujourd’hui de la royauté de Juillet,--son dernier et unique moyen de

lutter contre la presse, qui l’attaque avec plus d’audace et

d’acharnement qu’elle ne l’a jamais fait contre Charles X,--serait de

changer brusquement son système et de promulguer une loi ainsi conçue:

Art. 1er.--La presse est libre fiscalement;--le cautionnement et le

timbre sont supprimés;

Art. 2.--La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa

pensée, quelle qu’elle soit;--aucune action ne sera dirigée contre un

journal;

Art. 3.--Chaque article sera signé du nom réel de son auteur;

Art. 4.--Chaque journal sera tenu d’insérer toute réponse qu’il plaira

de lui faire à toute personne nommée dans un de ses articles.--Cette

réponse ne devra pas être plus du double de l’article où la personne

aura été nommée.

[GU] Je vais développer et défendre chacun de ces quatre articles en peu

de mots.

Art. 1er.--_La presse est libre fiscalement:--le cautionnement et le

timbre sont supprimés..._

J’ai dit la maladresse d’avoir imposé aux journaux des conditions

pécuniaires qui les ont mis aux mains des marchands et qui ont réuni

plusieurs nuances d’opinions dans une seule couleur,--condition même

nécessaire pour l’existence de feuilles qui ne pourraient sans cela

réunir un nombre suffisant d’abonnés pour couvrir leurs frais.

Le cautionnement et le timbre abolis, chaque couleur se décomposera en

toutes ses nuances. L’écrivain qui, pour exprimer ses idées, était

obligé de s’affilier à un journal où on lui donnait asile au prix du

sacrifice d’une partie de ces mêmes idées,--sacrifice auquel il ne se

résignait que par impuissance pécuniaire,--lèvera son propre

étendard,--des essaims nombreux partiront des plus grosses ruches.

Les journaux, vingt fois plus nombreux, se partageront et se diviseront

le même nombre d’abonnés;--chacun n’aura que les gens qui pensent comme

lui--et n’aura plus de ces gens si nombreux qui, plus près de lui que

d’une autre couleur, se rapprochent encore de lui, faute de nuances

intermédiaires,--et se laissent peu à peu entraîner.

[GU] Art. 2.--_La presse est libre moralement:--chacun peut exprimer sa

pensée, quelle qu’elle soit;--aucune action ne sera dirigée contre un

journal._

Avant de crier à l’énormité, faites-moi le plaisir d’examiner avec moi

le résultat des lois répressives accumulées contre la presse.

Il n’y a pas une de ces lois qui ne soit éludée.--Il s’établit entre un

journal et ses lecteurs un argot parfaitement clair, formé de réticences

et de synonymes--qui permet de tout dire et de tout entendre sans

danger.--Il n’y a que les maladroits de pris.

Il est défendu d’attaquer le roi,--mais il n’est pas défendu d’attaquer

QUELQU’UN,--ni une PERSONNE INFLUENTE,--ni le TRÔNE,--ni la

COURONNE,--ni le POUVOIR,--ni une HAUTE INFLUENCE,--ni le CHATEAU,--ni

mille autres synonymes--qui obligeraient nos quatre cent cinquante

faiseurs de lois à travailler en permanence.

[GU] Semblables à ce maire d’une petite ville qui défendit à ses

administrés de sortir sans lanterne après neuf heures du soir.

Le lendemain de la promulgation de l’ordonnance,--on amène à M. le

maire un individu arrêté par une patrouille.

--Ne connaissez-vous pas l’ordonnance?

--Si, vraiment.

--Eh bien! où est votre lanterne?

--La voilà.

--Mais il n’y a pas de chandelle dedans!

--L’ordonnance n’en parle pas.

--C’est bien. Allez-vous-en.

Le maire se remet à l’ouvrage,--et promulgue un erratum--par lequel est

expliqué qu’on doit porter une lanterne avec une chandelle dedans.

Le lendemain,--on amène un récalcitrant.

--Eh! Dieu me pardonne! c’est encore vous?

--Oui, monsieur le maire.

--Vous saviez pourtant la nouvelle ordonnance?

--Oui, monsieur le maire.

--Eh bien! où est votre lanterne?

--La voici.

--Et la chandelle?

--La voici.

--Mais elle n’est pas allumée!

--L’ordonnance n’en dit pas un mot.

Il fallut encore relâcher le réfractaire--et publier un nouvel erratum,

qui annonçait que la chandelle devait être allumée.

Le dernier des synonymes au moyen desquels on traite, comme vous savez,

le roi Louis-Philippe, mon illustre ami,--selon le _National_, le

_Journal du Peuple_, et divers autres carrés de papier,--a été inventé

par Me Partarrieu-Lafosse, dans le procès des lettres attribuées au

roi.--Cet honorable accusateur public ayant eu, entre autres

saugrenuités, le malheur d’établir une niaise et puérile distinction

entre Louis-Philippe, duc d’Orléans, et Louis-Philippe, roi de

France,--la presse s’en est emparée, et, parodiant, d’après le ministère

public, le mot d’un autre duc d’Orléans devenu roi de France:--«Qu’il

n’appartient pas au roi de France de venger les injures faites au duc

d’Orléans,»--elle s’en donne à cœur joie sur ce sujet,--en éludant

une loi dont l’extension ne pourrait lui être appliquée sans qu’on

commençât par faire le procès à ce malencontreux Me

Partarrieu-Lafosse;--et les journaux opposants jouent, à l’abri de la

loi, depuis un mois, d’incessantes variations sur ce

thème:--Louis-Philippe, duc d’Orléans, est un ci,--est un là,--et un pis

encore...--le tout soit dit sans attaquer la personne de Louis-Philippe,

roi de France.

[GU] Ainsi donc les lois coërcitives de la presse ne préviennent rien et

ne réparent rien;--elles ne font que donner à l’expression de la pensée

des journaux un nouvel attrait de variété,--d’audace et

d’adresse,--trois choses qui ont beaucoup de partisans,--qui se laissent

facilement accoquiner au parti qui les possède ou qui paraît les

posséder.

La presse libre n’aurait plus de prétexte pour la guerre de buissons

qu’elle fait au pouvoir.--Chaque journal serait obligé de dire tout haut

ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas;--on combattrait alors à découvert

et en plaine.

[GU] Art. 3.--_Chaque article sera signé du nom réel de son auteur._

Ceci est une garantie qu’aucun homme qui prétend à la loyauté n’a le

droit de refuser, du moins tout haut;--cela arrache à la presse ce

prestige mystérieux si connu des anciennes royautés de l’Orient,--qui a,

pour un journaliste, l’avantage de le dérober aux représailles

d’agression et de personnalités,--masque dont la suppression forcera

l’écrivain de se fixer à l’égard des autres les bornes qu’il désirera

pour lui même, et donnera à chaque article sa valeur réelle,--en

laissant voir que tel qui parle si haut de moralité et exerce une

inquisition si sévère dans la maison de verre que la presse, retirée

prudemment dans ses sombres cavernes, a faite à tous ceux qui ne sont

pas avec elle,--a eu bien du mal, après un souper trop prolongé, à

retrouver la porte de l’imprimerie où il venait la plume à la main

exiger d’autrui toutes les perfections et toutes les vertus dont la

liste est d’autant plus longue qu’elle se compose de celles qui lui

manquent.

[GU] Art. 4.--_Chaque journal sera tenu d’insérer_, etc.

Cet article existe déjà dans la loi, mais d’une manière vague qui permet

de l’éluder sans cesse.--Nettement exprimé, il épargnerait au

gouvernement le coq-à-l’âne volontaire, perpétuel et grotesque par

lequel il se justifie sans cesse devant des gens qui ne savent rien des

choses dont on l’accuse, et n’a aucun moyen de parvenir à ceux qui ont

entendu l’accusation.

[GU] RENSEIGNEMENTS UTILES AUX GENS D’AVIGNON.--Dans le numéro des

_Guêpes_ du mois de mai dernier, il est fait mention d’un tableau de M.

Gudin qui, donné par le roi à la ville d’Avignon en 1836, n’était pas

encore arrivé à sa destination depuis cinq ans qu’il est en route.

Nous racontions, en outre, qu’on s’occupait activement de rechercher ce

tableau égaré, de douze pieds de haut.

Jusqu’ici les recherches de messieurs de la liste civile et de leurs

employés ont été inutiles.--Nous croyons pouvoir leur dire où est le

tableau.

Le tableau est tranquillement accroché dans le musée de la ville de

Douai.

Astarté,--une de nos Guêpes les plus vagabondes, prétend l’avoir

parfaitement reconnu;--elle assure en outre que ce tableau, envoyé, sans

autre avis, aux autorités de la ville de Douai, est resté six mois sans

qu’on ouvrît la caisse qui le renfermait; enfin, au bout de ce temps, M.

Quenson, conseiller à la cour royale,--grand amateur de peinture et

quelque chose au musée,--prit sur lui d’ouvrir la caisse et de

s’emparer,--pour le musée,--du tableau de Gudin, ne laissant aux gens

d’Avignon que la reconnaissance pour le présent qu’ils n’ont pas reçu.

A MONSEIGNEUR L’ARCHEVÊQUE DE PARIS.

Paris.

[GU] _Note à l’appui de son discours dans lequel il tâche d’insinuer

adroitement au roi Louis-Philippe que, malgré la grandeur et la

vénération qui l’entourent, il ferait bien de se rappeler quelquefois

qu’il n’est qu’un homme._--Monseigneur, me promenant hier du côté de la

barrière de l’Étoile, j’ai vu les douaniers,--dits gabelous,--chargés

d’empêcher l’introduction frauduleuse des objets soumis au droit,

visiter les voitures de la maison du roi venant de Neuilly,--les

voitures attelées de mules de sa propre maison.

Agréez, monseigneur, etc.

[GU] _Suite des mots nouveaux introduits dans la langue française--par

MM. les membres du Club-Jockey._--Dead haet,--stags hund,--foal

stalkes,--comfort,--stud book.

Une des bonnes plaisanteries de cette époque est, sans contredit,

l’invention de mademoiselle Rachel.--Mademoiselle Rachel est une fille

qui récite les vers assez juste,--et qui a réussi par la froideur et la

sécheresse--comme il y a quelques années d’autres ont réussi par les

cris, le désordre et l’exagération, et uniquement par la même

raison,--c’est-à-dire parce que c’était autre chose.

Il ne faut croire qu’une petite partie des ridicules extravagances que

certains journaux prêtent à nos voisins au sujet de ladite Rachel,--et

de ces extravagances, ce qui est vrai a pour cause la morgue des

Anglais, qui, ayant lu dans nos journaux les ridicules déclamations dont

elle a été le prétexte, veulent nous surpasser dans l’admiration même de

ce qu’ils ne comprennent pas.--Du reste ces récits se font à Paris.

[GU] Un journal a dit que la reine avait donné à la comédienne un

bracelet avec ces mots:--VICTORIA A RACHEL.

Douce et touchante intimité qui dépasse de bien loin celle que Henry

Monnier, dans ses rêves démocratiques, voulait voir s’établir entre les

fils de pairs de France et les marchands de peau de lapin.

Encore un peu, et les reines de théâtre n’accepteront plus les airs de

familiarité que se donnent les reines du monde.

Voyez,--monseigneur Affre,--archevêque de Paris,--voici un sujet digne

de vos méditations.--Voyez les comédiens, race autrefois

proscrite,--voyez-les régner seuls aujourd’hui sur les peuples, qui ont

pris au sérieux leur couronne de papier, et recevoir tous les hommages

en place des rois véritables, qui ont en échange hérité de leur

opprobre.--S’il est des gens, monseigneur, qu’il faut rappeler au

souvenir de la condition humaine,--ce sont les comédiennes et les

danseuses,--dont les peuples si fiers d’avoir brisé le joug des rois

tiennent à honneur de traîner les carrosses,--tandis que maintenant,

s’il est un état avili et avilissant,--c’est celui de ces anciens

maîtres de la terre.

[GU] Tel dans sa farouche indépendance et dans son dédain ne rend pas le

salut au roi de France,--qui se fait gloire de s’atteler au fiacre d’une

danseuse en sueur--et dispute à coups de coudes l’honneur d’être plus

près du timon dans cet attelage grotesque.

Encouragez donc encore le peuple à reconquérir,--dans les luttes et le

sang,--une liberté dont la dignité l’embarrasse si fort,--qu’après avoir

arraché violemment aux rois les marques de servilité qu’il leur a

rendues si longtemps,--il conserve ces priviléges dans la tradition la

plus pure--pour les reporter aux pieds des danseuses,--seules aimées,

seules honorées aujourd’hui, sans qu’il s’élève personne pour crier du

milieu de ces triomphes ridicules--que la plus belle, la plus habile, la

plus adorée, la plus fêtée des danseuses--n’est pas digne d’entrer dans

la mansarde de la plus humble des femmes d’ouvrier.

Et vous voulez que le peuple se moralise--quand vous offrez à ses filles

de pareils exemples,--quand vous lui montrez qu’il n’y a d’heureuses,

d’aimées, de riches, que celles d’entre elles qui, renonçant à toute la

pudeur, à toutes les charges et à tous les devoirs de leur sexe, ont

pour état de gambader nues devant un public enthousiaste!

[GU] Ne faites plus de grandes phrases avec les grands mots de joug

brisé, de fers rompus.--Allons donc,--les hommes ne sont pas des

esclaves,--ce n’est pas vrai,--ils se flattent,--ce sont des domestiques

volontaires--qui aiment à changer de place et de maître.

[GU] Certes, si je m’intéressais autrement à ces choses--je féliciterais

les conseils de mademoiselle Rachel du tact et de l’à-propos avec

lesquels ils lui ont fait choisir la pièce de _Marie Stuart_ pour sa

représentation à bénéfice:--on sait l’admiration des Anglais pour

Élisabeth, qu’ils appellent leur _reine vierge_;--ils prétendent avec

indignation que l’histoire est tronquée dans cette tragédie, qui n’a eu

aucun succès.

Un journaliste a dit: «Pendant toute la soirée les Anglais ont eu l’air

de comprendre,--l’Hospitalité.»

[GU] A MM. DE LA QUOTIDIENNE.--Messieurs du journal la _Quotidienne_ ont

eu la bonté de vouloir bien prendre quelques pages dans les _Guêpes_

pour les insérer dans leurs colonnes:--ils ont bien voulu faire précéder

ce fragment de quelques mots plus ou moins obligeants,--voici le moins

obligeant--M. Karr _assure_ n’appartenir à aucun parti.

_Assure_ est, messieurs, un mot un peu jésuitique,--surtout au moment où

vous donniez vous-mêmes une preuve assez évidente de la vérité de mon

assertion.

Une bonne preuve, messieurs, je crois, que je n’appartiens pas aux

partis opposés au vôtre,--c’est que vous ne manquez guère de

m’emprunter chaque mois des fragments assez longs. Une preuve, non moins

bonne, que je n’appartiens pas non plus à votre parti, c’est que vous

avez soin de tronquer ces fragments et d’en élaguer parfois des phrases

qui vous embarrasseraient.

A propos, messieurs,--comment vous qui niez si fort la famille

régnante,--et, à votre point de vue, cela se comprend,--vous qui appelez

le prince royal duc de Chartres, pour montrer avec quelle sollicitude

vous gardez à son père le titre de duc d’Orléans, voici une phrase qu’on

vous fait mettre pour trois francs aux annonces,--phrase qui a pour but

incontestable de donner comme attrait à une ville de bains la présence

probable d’une princesse de cette maison:

«On parle du voyage de madame la duchesse de Nemours--aux eaux minérales

de Forges,--où sont allés depuis Louis XIII, en le comptant, la plupart

des membres de la famille royale de France.»

Je vous _assure_, messieurs, que je ne fais pas de ces choses-là.

[GU] _Arrêté d’une administration philanthropique._--Considérant que

_l’orphelin_ N... s’est échappé de chez son maître, pour aller se

réfugier _chez son père_;

Qu’il importe de prendre les mesures nécessaires pour ramener ce jeune

homme à de meilleurs sentiments, etc...

Arrête:

L’enfant N... sera renfermé six mois, à titre de _correction

paternelle_, dans une maison de détention, etc., etc.

[GU] Un monsieur a trouvé plaisant,--pendant qu’on célébrait la

Fête-Dieu à Auteuil, d’allumer son cigare à un cierge.--Je ne pense pas

qu’un chétif animal comme l’homme ait le pouvoir d’offenser Dieu; mais

ce genre de facétie a pour inconvénient d’offenser tous les gens qui

suivent une procession;--ledit monsieur a pu s’en apercevoir: quatre

femmes se sont saisies de lui et l’ont si considérablement houspillé,

qu’il est probable qu’il cherchera à l’avenir d’autres distractions.

[GU] L’OPÉRA.--On a joué à l’Opéra le _Freyschütz_ de Weber;--cet

ouvrage est massacré par les transpositions du fait des acteurs; il y a

un trio qui fait pitié: madame Stoltz en a tant baissé le ton, qu’elle

chante dans son busc,--ce qui oblige Boucher à chanter dans sa barbe et

Marié à chanter dans ses bottes.

Il y avait un pas contre lequel la pudeur du public s’est révoltée. Ces

nouveaux pas excitent l’indignation des dames du faubourg Saint-Germain,

qui ne veulent plus mener leurs filles au ballet;--mais, en revanche,

vont tous les soirs à Franconi, où les dames écuyères trouvent moyen de

montrer au moins autant que les danseuses, et de plus près.--Il y a

surtout une certaine danse de cerceau, où le cerceau accroche

fréquemment les jupes déjà si diaphanes et les maintient en l’air un

temps plus que raisonnable.

[GU] Irrité du vote courageux du duc d’Orléans, à la Chambre des pairs,

contre la loi du recrutement,--le vieux Soult-Spire--s’est mis à bouder

et à offrir sa démission.--Alors grande terreur au château (mon ami,

selon le _National_, le _Journal du Peuple_ et autres carrés de papier):

on a envoyé demander au président du conseil s’il voulait pardonner à la

mauvaise tête du jeune homme;--on lui a offert en outre d’envoyer son

fils, le marquis de Dalmatie, en ambassade à Rome ou à Vienne. La

seconde destination est une excellente bouffonnerie.--On sait assez que

jamais à Vienne on n’a voulu reconnaître ni admettre les noms de

bataille donnés par Napoléon à ses généraux.--Mais, dans cette occasion,

c’est encore mieux, parce que l’empereur d’Autriche, dans ses titres, se

nomme _duc de Dalmatie_.

On a, dit-on,--dépêché à Vienne un envoyé extraordinaire pour savoir si

on s’arrangerait d’un changement de nom,--ce qui serait tout à fait

misérable.

Des gens bien en cour--ont eu le malheur de trouver cela tout simple et

de dire: «Mais, au fait, pourquoi l’appellerait-on autrement que

_monsieur l’ambassadeur de France_?»

Les villes de province ne savent plus si elles font encore partie de la

France,--qui, grâce à M. Thiers,--aux Chambres et à S. M.

Louis-Philippe,--est désormais un pays borné,

Au levant par Charenton,

A l’ouest par le bois de Boulogne,

Au nord par Montmartre,

Au midi par Montrouge.

Aussi, beaucoup d’entre ces villes, n’espérant rien du présent ni de

l’avenir,--se mettent en mesure de régler leurs comptes avec l’histoire

de France.--On érige des monuments aux grands hommes morts,--à

Duguesclin,--à Latour-d’Auvergne, etc.--Quoiqu’ils soient morts depuis

assez longtemps, on ne s’en était pas encore avisé jusqu’ici.--Mais il

n’y a de grandeur que par la comparaison,--et jamais on n’avait si bien

remarqué la grandeur des morts:--c’est qu’on n’avait jamais vu de si

petits vivants.

[GU] M. de Lamartine a publié des vers pleins à la fois de raison et

d’un sentiment élevé;--il a eu l’adresse et l’abnégation de glisser dans

son œuvre quelques mauvaises strophes pour engager à en parler même

ceux qui sont mal disposés ou pour lui ou pour ses opinions,--et à

répandre par là des idées bonnes et utiles.--Certes, de cette courageuse

tentative contre ces idées rétrécies--qui ferait croire _que l’homme n’a

inventé l’amour de la patrie, c’est-à-dire d’une petite partie de la

terre et des hommes, que pour se mettre à son aise dans sa méchanceté et

haïr tranquillement tout le reste_,--je dirais plus de bien que je n’en

dis, si je n’avais, il y a bientôt un an, pris l’initiative, et traité

cette question dans les _Guêpes_ (octobre 1840).

[GU]--J’en appelle à la postérité, disait l’autre jour un poëte

tombé,--je récuse un public de tailleurs.

--Hélas! monsieur,--lui répondit quelqu’un en ouvrant la fenêtre,--voyez

ces enfants qui jouent aux billes dans la cour: voilà ceux qui seront la

postérité.--Les tailleurs d’aujourd’hui, dont vous vous plaignez, sont

la postérité tant réclamée par les poëtes sifflés il y a cinquante

ans.--En appeler à la postérité, c’est en appeler des tailleurs

d’aujourd’hui aux bottiers de l’avenir.

[GU] Je n’ai aucune raison de ne pas dire que ce mois-ci je m’amuse

énormément à propos des journaux et de la Fête-Dieu.--L’année dernière

déjà la même circonstance m’avait procuré quelque distraction,--comme en

peut faire foi le volume des _Guêpes_ de juillet 1840,--où il est

question de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de la

petite commune de Montreuil.

Plusieurs de ces bons carrés de papier racontent avec indignation que

dans plusieurs villes de province--_on a osé_ faire des processions à

l’occasion de la Fête-Dieu, et que les soldats commandés pour l’escorte

ont rendu au dais les honneurs ordinaires. «Nous voilà donc en pleine

Restauration!» s’écrient ces _organes_ vénérés de l’opinion publique.

[GU] J’ai eu longtemps pour domestique un Indien fort noir auquel je

m’avisai un jour de demander--de quelle religion il était.

--Je ne sais pas.

--Qu’est-ce que tu adores?

--Oh! chez nous, nous adorons le soleil.

--Et ici?

--Ici nous n’adorons rien.

Ceci me paraît un catéchisme qui obtiendrait facilement l’approbation de

M. Chambolle--et une religion peu chargée de dogmes,--fort

convenable,--selon les carrés de papier précités,--pour devenir la

religion de la majorité des Français.

Malheureusement pour ces doctrines, il y a chez l’homme un instinct qui

le pousse invinciblement à la vénération,--et il faut qu’il adore

quelque chose, quand il devrait, comme certains bonzes, adorer son

propre nombril.

Il est à remarquer que les plus grands génies--sont ceux qui acceptent

le plus sincèrement le culte de la Divinité,--par cela qu’un peu plus

rapprochés d’elle que le vulgaire, s’ils ne voient pas Dieu--_face à

face_--ils aperçoivent quelques-uns des rayons de la lumière qui émane

de lui.

Les carrés de papier philosophiques--ont une doctrine fixe à l’égard des

choses de la religion.--Quand le fils aîné du roi a épousé une princesse

protestante,--ils ont parlé de _notre sainte religion_.--Peu s’en est

fallu que M. Jay, du _Constitutionnel_, ne se mît à prêcher une croisade

comme un nouveau Pierre l’Ermite, et que la rédaction en masse de cette

feuille ne prît la croix rouge.

Mais, quand il s’agit de quelque cérémonie catholique--_approuvée par

l’autorité_,--ils crient alors au cagotisme et aux jésuites avec une

nouvelle fureur,--et maltraitent fort le bon Dieu, parce qu’ils le

croient une créature du préfet de police.

Mais, comme je le disais tout à l’heure, il y a dans l’homme un besoin

de vénération qui l’entraîne malgré lui,--et, si vous lui ôtez Dieu,

qui, après tout, est au moins un prétexte honnête d’exercer ce

sentiment, vous pouvez voir avec un peu d’attention qu’il se reportera

sur d’autres objets, sur des comédiennes jaunes, sur des danseuses

vertes, etc., etc.

Et, quelques torts que puisse avoir l’Être suprême,--comme je le crois

volontiers,--envers M. Jay, du _Constitutionnel_,--M. Chambolle, du

_Siècle_,--M. Léon Faucher, du _Courrier Français_, etc., ces messieurs

seront forcés d’avouer que, religion pour religion, puisque l’homme est

ainsi fait qu’il lui en faille une absolument, il valait autant s’en

tenir à l’ancienne,--jusqu’à ce qu’à force de progrès on en vienne à

tendre les maisons et à joncher les rues de fleurs à certains jours

consacrés aux susdits MM. _Jay_, _Chambolle_ et _Léon Faucher_.

Du reste, on peut voir par les clameurs des journaux,--en quoi je leur

reprocherai de manquer d’adresse,--ce que ces braves papiers entendent

par la liberté. Ils ont commencé par demander qu’on ne fût pas forcé

d’aller à la messe, et ils avaient raison;--maintenant ils ne veulent

plus permettre qu’on y aille;--en quoi j’ai raison, à mon tour, quand je

dis que tous ces fervents apôtres de liberté n’attaquent les tyrannies

et les abus--que comme on attaque certaines villes, non pour les

détruire, mais pour s’en emparer et s’y installer à leur tour.

Au commencement de la saison, du reste,--on aurait dit que Dieu allait

célébrer sa fête lui-même en se donnant un petit régal de vengeance. Les

fleuves sont sortis de leurs lits et ont un moment supprimé des

provinces tout entières,--puis, un peu plus tard, avec une ironie plus

poignante, il a fait retirer les fleuves et a livré les hommes à des

adversaires grotesques: il a paru un instant que les hannetons et les

chenilles allaient manger en herbe les fruits et les moissons; et je ne

sais alors ce qu’eussent fait les hommes--quelque protégés qu’ils

eussent été par les carrés de papier auxquels ils sont abonnés:--_ne pas

oublier de renouveler avant le 15 courant_.

[GU] On a joué avec grand succès, à l’Opéra, un très-joli ballet de MM.

Th. Gautier et Saint-Georges,--sous le nom de _Giselle_ ou _les

Willis_.--On a applaudi avec raison un clair de lune de M. Cicéri.--Je

ne vois pas pourquoi je ne dirais pas que j’ai publié, il y a sept ou

huit ans,--dans un volume appelé _Vendredi soir_,--un petit roman d’une

vingtaine de pages sur cette tradition allemande.

[GU] On dit que M. Ancelot est fâché d’être de l’Académie.--Il ne peut

plus se mettre sur les rangs, lui qui en avait une si longue habitude,

qu’apprenant la mort de M. de Cessac, il a fait une visite à M. de

Pongerville, et que ce n’est qu’après un quart d’heure de conversation

qu’il s’est rappelé tout à coup qu’il n’avait plus rien à demander à son

mielleux confrère.

[GU] Sitôt qu’il y a de l’argent quelque part, il se rue dessus une

foule avide et insatiable.--A peine le crédit a-t il été accordé au

ministère pour les dépenses de la cérémonie funèbre de Napoléon,--que

les prétentions les plus saugrenues sont arrivées au ministère de

l’intérieur.

Tel veut qu’on lui rembourse le bénéfice qu’il a manqué de faire ce

jour-là.--Du Havre à Paris, tous les maires font des réclamations pour

leur commune et demandent des indemnités.--Ici, une cloche a été fêlée

par un sonneur trop enthousiaste: là, le marché a été dépavé par la

foule accourue sur le passage du convoi.

[GU] On cite un monsieur qui demande une indemnité pour son habit

déchiré dans la foule.

L’administration de l’Hôtel des Invalides demande sept à huit mille

francs pour restaurer l’orgue de son église,--engorgé,--dit-elle,--par

la poussière de la cérémonie.

Or, nous savons que cet instrument est depuis dix ans dans un tel état,

qu’on n’a pas pu s’en servir une seule fois,--et l’invalide qui

remplissait les fonctions d’organiste a été enterré il y a cinq ou six

ans sans qu’on ait songé à le remplacer.

[GU] Depuis la mort de M. de Cessac,--les sollicitations académiques ont

recommencé.

Un ministre a envoyé une personne de confiance à un des quarante--pour

le prier de ne pas promettre sa voix.

L’académicien a répondu au messager du ministre: «Vous direz à Son

Excellence que j’ai pour elle la plus haute considération,--que je suis

son tout dévoué serviteur, que je voterai comme elle le voudra,--qu’il

faut qu’elle m’envoie mille francs.»

[GU] Il y a quelques jours, un assassin était sur le banc de la cour

d’assises.--Les jurés, après une absence de quelques minutes, viennent

dire que l’accusé est coupable,--et cette fois, par hasard, sans

circonstances atténuantes.--Il est condamné à mort.--A ce moment, un

brave homme, dans l’audience, tombe subitement frappé d’apoplexie.--On

s’empresse,--on le ramasse,--on l’entoure, il est mort. «Est-ce le père

de l’assassin?--Non, il est plus jeune que lui.--Est-ce son fils?--Non,

il est presque de même âge.--Est-ce son ami?--Nullement, dit un jeune

homme en perçant la foule, il ne le connaissait pas,--c’est un curieux

comme vous et moi.»

C’était, en effet, un homme condamné à mort par le sort commun de tous

les hommes, qui n’admet pas de circonstances atténuantes.

Justice humaine,--pauvre chose! la plus forte peine qu’elle puisse

imposer est une peine que tous subissent fatalement, et les innocents

qu’elle absout aussi bien que les criminels qu’elle condamne.

[GU] A propos de circonstances atténuantes,--le jury de la cour

d’assises du Cantal vient de les appliquer avec un discernement égal à

celui du jury de la Seine.

Un homme de cinquante ans, ayant déjà subi six condamnations, se prend

de querelle avec ses deux beaux-frères, et, en plein jour, les tue tous

les deux à coups de fusil,--menace les témoins, dont un est son

beau-père, de leur faire subir le même sort, puis retourne à son

village, raconte, à qui veut l’entendre, le crime qu’il vient de

commettre.--Le soir, il force un des habitants de lui donner une

lanterne, avec laquelle il va froidement considérer ses victimes pendant

plus d’une heure. Le jury du Cantal a vu là des circonstances

atténuantes.

Décidément ceci est par trop...--Comment! l’assassin condamne, de son

chef, deux hommes à mort,--et lui en est quitte pour les travaux

forcés!--Toutes ces décisions forment autant d’encouragements dont on

n’hésite pas à profiter.

[GU] Un condamné politique, M. Charles Lagrange, soumis à la

surveillance,--s’est occupé à Mulhouse d’industrie et

d’affaires.--Aujourd’hui il arrive à Paris avec un passe-port en règle,

voyageant pour faire des observations dont il est chargé par une

compagnie sur le chemin de fer de Rouen.--On l’arrête pour rupture de

ban et on lui fait un procès.--C’est une sottise:--un homme qui

travaille, un homme qui s’occupe activement de gagner sa vie, n’est pas

un homme dangereux.--Il vaut bien mieux voir vos ennemis politiques

prendre ce sage parti que de les tenir en prison.--C’est mille fois plus

sûr pour vous.--Mais vous faites de la rigueur excessive, aussi bien que

de la faiblesse extrême, toujours à contre-temps.

[GU] M. Garnier-Pagès est mort;--c’était un homme d’esprit et de

talent,--qui a montré, en outre, de l’énergie, de la bonne foi et de la

loyauté, en se séparant des hommes et des journaux de son parti au sujet

des fortifications, contre lesquelles il s’est courageusement élevé, au

risque de perdre une partie de sa popularité; seule et triste récompense

des luttes qui ont usé le peu d’existence que la nature lui avait

donnée.--L’autorité a sagement évité toute manifestation de force

militaire au convoi du député du Mans,--où tout s’est passé avec ordre

et décence.

[GU] Mon ami *** rentrait tard chez lui,--près de la Madeleine; il

voit un enfant qui pleurait près d’un tas noir.

--Qu’as-tu, petit?

--Monsieur, j’ai peur.

--Qu’est-ce que c’est que ça qui est par terre?

--Monsieur, c’est mon oncle.

--Qu’a-t-il, ton oncle?

--Monsieur, il est un peu bu.

--Est-ce qu’il ne peut pas se relever?

--Je ne crois pas, monsieur,--je ne suis pas assez fort pour le ranger

sur le côté, et il sera écrasé.

Et l’enfant se remit à pleurer.

Les guêpes ­— séries 3 & 4 · 第 1 / 47 段