Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle
n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour
imposer à la faible imagination de la multitude, et pour
trafiquer de la parole. C'est un art très-sérieux, qui est
destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les
moeurs, à soutenir les lois, à diriger les délibérations
publiques, à rendre les hommes bons et heureux. Plus un
déclamateur ferait d'efforts pour m'éblouir par les
prestiges de son discours, plus je me révolterais contre sa
vanité; son empressement pour faire admirer son esprit me
paraîtrait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche
un homme sérieux, qui me parle pour moi, et non pour lui,
qui veuille mon salut et non sa vaine gloire. L'homme digne
d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour
la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu.
Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait
de ses paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes.
Je prends pour juges de cette question les païens mêmes.
Platon ne permet, dans sa république, aucune musique avec
les tons efféminés des Lydiens; les Lacédémoniens excluaient
de la leur tous les instruments trop composés qui pouvaient
amollir les coeurs. L'harmonie qui ne va qu'à flatter
l'oreille n'est qu'un amusement de gens faibles et oisifs,
elle est indigne d'une république bien policée; elle n'est
bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens des
paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments
vertueux. La peinture, la sculpture et les autres beaux arts
doivent avoir le même but. L'éloquence doit, sans doute,
entrer dans le même dessein; le plaisir n'y doit être mêlé
que pour faire le contre-poids des mauvaises passions, et
pour rendre la vertu aimable.
Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps en général
pour acquérir un fonds de connaissances, et pour se rendre
capable de faire de bons ouvrages. Je voudrais que cette
préparation générale le mît en état de se préparer moins
pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût
naturellement très-sensé, et qu'il ramenât tout au bon sens,
qu'il fît de solides études; qu'il s'exerçât à raisonner
avec justice et exactitude, se défiant de toute subtilité.
Je voudrais qu'il se défiât de son imagination, pour ne se
laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque
discours sur un principe indubitable, dont il tirerait les
conséquences naturelles.
D'ordinaire, un déclamateur fleuri ne connaît point les
principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine
évangélique, pour perfectionner les moeurs.
Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours
ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses:
il sait parler avec grâce, sans savoir ce qu'il faut dire;
il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop
orné.
Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que
de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que
d'expressions fortes et proportionnées à ce qu'il tâche
d'inspirer: il pense, il sent, et la parole suit. "Il ne
dépend point des paroles, dit Saint Augustin; mais les
paroles dépendent de lui." Un homme qui a l'âme forte et
grande, avec quelque facilité naturelle de parler et un
grand exercice, ne doit jamais craindre que les termes lui
manquent; ses moindres discours auront des traits originaux,
que les déclamateurs fleuris ne pourront jamais imiter. Il
n'est point esclave des mots, il va droit à la vérité; il
sait que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte
d'abord au premier principe sur la matière qu'il veut
débrouiller; il met ce principe dans son premier point de
vue; il le tourne et le retourne, pour y accoutumer ses
auditeurs les moins pénétrants; il descend jusqu'aux
dernières conséquences par un enchaînement court et
sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au
tout: elle prépare, elle amène, elle appuie une autre vérité
qui a besoin de son secours. Cet arrangement sert à éviter
les répétitions qu'on peut épargner au lecteur; mais il ne
retranche aucune des répétitions par lesquelles il est
essentiel de ramener souvent l'auditoire au point qui décide
lui seul de tout.
Il faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe.
De ce principe, comme du centre, se répand la lumière sur
toutes les parties de cet ouvrage, de même qu'un peintre
place dans son tableau le jour, en sorte que d'un seul
endroit il distribue à chaque objet son degré de lumière.
Tout le discours est un: il se réduit à une seule
proposition, mise au plus grand jour par des tours variés.
Cette unité de dessein fait qu'on voit, d'un seul coup
d'oeil, l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique
d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand les
rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la
proposition développée: la proposition est le discours
abrégé....
Un ouvrage n'a une véritable unité que quand on ne peut rien
en ôter sans couper dans le vif.
Il n'a un véritable ordre que quand on ne peut en déplacer
aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger
le tout.
Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne
possède pas assez sa matière; il n'a qu'un goût imparfait et
qu'un demi-génie. L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans
les opérations de l'esprit. Quand l'ordre, la justice, la
force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est
parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré et tout
embrassé pour savoir la place précise de chaque mot: c'est
ce qu'un déclamateur livré à son imagination et sans science
ne peut discerner.
* * * * *
LA BRUYÈRE.
Né vers 1640; mort en 1696.
Ce qui constitue un trait de famille entre les grands écrivains du
XVIIe siècle, c'est, sous les formes les plus variées, les tendances
de leur esprit et l'identité du sujet qu'ils traitent. Ces tendances
sont spiritualistes, et ce sujet est l'homme. Philosophes, poëtes,
orateurs, historiens, tous ont le même but, la connaissance de
l'homme, la vérité par rapport à sa nature, par rapport à son
développement moral. Tous l'observent, l'étudient avec plus ou moins
de puissance et de pénétration, de sagacité et de finesse.
Un des écrivains les plus remarquables par ces dernières qualités, et
un des derniers venus, est Jean de la Bruyère.
On connaît peu de chose de sa vie. Il naquit à Dourdan, en Normandie,
et était trésorier à Caen, quand Bossuet le fit venir à Paris pour
enseigner l'histoire au duc Louis de Bourbon, petit-fils du prince de
Condé. Il resta jusqu'à la fin de sa vie attaché à ce prince en
qualité d'homme de lettres. La position était modeste, mais bonne pour
un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et
des livres. Il en profita pour observer les hommes, et donna le fruit
de ses méditations dans son livre des CARACTÈRES.
Quand il l'eut composé il montra le manuscrit à M. de Malézieux, qui
lui dit: "Voilà de quoi vous attirer beaucoup de lecteurs et beaucoup
d'ennemis." Il les eut en effet, parce que le livre était excellent,
et que les esprits malicieux se faisaient un plaisir de mettre des
noms au bas de ses caractères et de ses portraits.
Ce livre atteste une grande connaissance de la nature humaine et du
monde artificiel où elle s'agite. Il atteste surtout un art consommé
d'écrivain. C'est un des plus agréables qu'on puisse lire, un livre
plein de joyaux d'expression et de trésors d'expérience.
La Bruyère aurait pu en faire beaucoup d'argent. Il n'en retira que
l'honneur et une occasion de faire un acte qui montre combien il était
bon et désintéressé. Il venait presque journellement s'asseoir chez un
libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés et
s'amusait avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu'il
avait prise en amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche et dit
à Michallet: "Voulez-vous imprimer ceci? Je ne sais si vous y
trouverez votre compte; mais en cas de succès le produit sera pour ma
petite amie." Le libraire entreprit l'édition. À peine l'eut-il mise
en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer
plusieurs fois ce livre, qui valut à sa fille deux ou trois cent mille
francs de dot et, dans la suite, le mariage le plus avantageux.
La Bruyère était un homme d'infiniment d'esprit. Il n'avait
pas ce qu'on appelle ordinairement du génie. Il voyait
juste, mais il ne voyait que par pièces. Son coup d'oeil
n'embrassait pas un ensemble vivant dans l'ordre
intellectuel, comme l'homme vit dans l'ordre naturel. Son
livre porte le titre de Caractères. À vrai dire il n'y a que
des traits et des portraits. L'auteur n'avait ni le don
d'invention, ni la faculté de généraliser qu'il faut pour
créer des caractères. Il n'est pas de l'école d'où sont
sortis les grands chefs-d'oeuvre de la littérature
française. Il ne fait que du raccourci, mais il le fait en
maître, avec éclat et vérité, et d'une manière frappante
pour tout le monde.
Son art ne consiste pas dans la grandeur des conceptions,
dans l'éloquence des passions, dans l'originalité des idées
ou la puissance des sentiments, il est tout dans les
détails, dans les mots. Sa morale, en menus morceaux et d'un
tour pittoresque est à la portée des intelligences communes,
tandis que la perfection de son style satisfait les juges
difficiles. Aussi est-il le plus populaire de nos
moralistes.
À l'époque où parut le livre des Caractères deux livres de
ce genre comptaient de nombreux lecteurs et admirateurs, les
Pensées de Pascal et les Maximes de La Rochefoucauld.
La nature humaine qui a fourni la matière de ces deux livres
y est traitée à des points de vue et avec des intentions
dissemblables. Éloquent et triste, Pascal l'envisage de
haut, en philosophe religieux et solitaire; amer et
brillant, La Rochefoucauld la contemple de travers, en homme
du monde railleur et blasé. Moins sublime que l'un, plus
généreux que l'autre, La Bruyère regarde les choses d'un
oeil calme, et ne cherche pas à pénétrer les plis où la vue
des autres ne peut le suivre.
Qui prend La Bruyère pour compagnon dans les explorations du
moi n'en revient pas découragé ni dégoûté. La Bruyère n'a
pas les ressentiments de La Rochefoucauld ni la mélancolie
de Pascal. Il ne cherche pas uniquement le mauvais côté des
choses, et, tout en montrant le revers de la médaille, il
n'en montre pas seulement le revers. On retrouve dans
l'homme, qu'il examine et décompose, l'image de Dieu et
l'espérance du mieux. Rien d'excessif chez lui ni du côté du
bien ni du côté du mal. Appliqué à constater de quel côté la
nature et l'éducation font pencher la balance, il le fait
avec une sincérité qui n'a rien de morose ni de sarcastique.
Il n'aime pas les hommes, mais il ne les méprise pas non
plus; il les supporte et voudrait les rendre meilleurs.
Sa morale, a dit M. Nisard, blâme, elle ne flétrit pas; elle
conseille, elle ne prêche point. On n'est pas mécontent des
autres jusqu'à prendre le rôle de Timon, ni de soi-même
jusqu'à entrer dans un couvent.... La Bruyère est surtout un
artiste de style. Il sait ce que vaut un mot bien placé, un
tour heureux, une inversion ou une antithèse opportune; il
sait qu'auprès de la plupart des hommes les pensées se
recommandent moins par elles-mêmes que par la manière dont
elles sont dites. Aussi est-il passé maître dans l'art de
bien dire, de mettre en relief. Mais l'art suprême, qui
consiste à cacher l'art, il ne le possède pas. On sent le
travail, on sent l'effort d'avoir de l'esprit. Il n'a pas la
simplicité et l'aisance des grands écrivains de son siècle,
il n'a pas le don d'invention ni l'instinct du grand et du
vrai qui les caractérise. Il a cherché la vérité pour plaire
plutôt que pour elle-même, pour bien la vêtir que pour la
faire connaître. Malgré cela le livre de La Bruyère est "un
des plus substantiels que l'on ait, un livre qu'on peut
toujours relire, sans jamais l'épuiser. Il y a du profit
pour chacun de l'avoir soir et matin sur sa table de nuit.
Peu à la fois et souvent; suivez la prescription, et vous
vous en trouverez bien pour le régime de l'esprit."
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