Prononcée à Saint Denis le 21 jour d'août, 1670.
_Vanitas vanitatam, dixit Ecclesiastes: Vanitas vanitatum,
et omnia vanitas._ Vanité des vanités, a dit l'Ecclésiaste:
Vanité des vanités, et tout est vanité (Eccles. i, 2).
Monseigneur: J'étais donc encore destiné à rendre ce devoir funèbre à
très-haute et très-puissante princesse Henriette-Anne d'Angleterre,
duchesse d'Orléans. Elle, que j'avais vue si attentive pendant que je
rendais le même devoir à la reine sa mère, devait être sitôt après le
sujet d'un discours semblable; et ma triste voix était réservée à ce
déplorable ministère! Ô vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leurs
destinées! L'eût-elle cru il y a dix mois? Et vous, Messieurs,
eussiez-vous pensé, pendant qu'elle versait tant de larmes en ce lieu,
qu'elle dût sitôt vous y rassembler pour la pleurer elle-même?
Princesse, le digne objet de l'admiration de deux grands royaumes,
n'était-ce pas assez que l'Angleterre pleurât votre absence, sans être
encore réduite à pleurer votre mort? et la France qui vous revit avec
tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n'avait-elle plus d'autres
pompes et d'autres triomphes pour vous, au retour de ce voyage fameux,
d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances?
Vanité des vanités, et tout est vanité. C'est la seule parole qui me
reste; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si
étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point
parcouru les livres sacrés, pour y trouver quelque texte que je pusse
appliquer à cette princesse. J'ai pris, sans étude et sans choix, les
premières paroles que me présente l'Ecclésiaste, où, quoique la vanité
ait été si souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré
pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur
déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort
faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce
texte, qui convient à tous les états et à tous les événements de notre
vie, par une raison particulière devient propre à mon lamentable
sujet, puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement
découvertes, ni si hautement confondues. Non, après ce que nous venons
de voir, la santé n'est qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire
n'est qu'une apparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un
dangereux amusement: tout est vain en nous, excepté le sincère aveu
que nous faisons devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté
qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes. Mais dis-je la vérité?
L'homme, que Dieu fait à son image, n'est-il qu'une ombre? Ce que
Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru
pouvoir, sans se ravilir, acheter de tout son sang, n'est-ce qu'un
rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des
vanités humaines nous imposait; et l'espérance publique, frustrée
tout-à-coup par la mort de cette princesse, nous poussait trop loin.
Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur
que, croyant, avec les impies, que notre vie n'est qu'un jeu où règne
le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite, au gré de ses
aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, après avoir
commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en
avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut
enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout
son discours en lui disant: "Crains Dieu, et garde ses commandements;
car c'est là tout l'homme; et sache que le Seigneur examinera dans son
jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal." Ainsi tout
est vain en l'homme, si nous regardons ce qu'il donne au monde; mais,
au contraire, tout est important, si nous considérons ce qu'il doit à
Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le
cours de sa vie mortelle; mais tout est précieux, tout est important,
si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en
faut rendre. Méditons donc, aujourd'hui, à la vue de cet autel et de
ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste; l'une
qui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur. Que
ce tombeau nous convainque de notre néant, pourvu que cet autel, où
l'on offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix,
nous apprenne en même temps notre dignité.
La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de
l'autre. Voyons ce qu'une sainte mort lui a donné. Ainsi nous
apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine, afin d'attacher
toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque
son âme, épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel
où elle touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités
que j'ai à traiter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si
grand prince, et à la plus illustre assemblée de l'univers.
"Nous mourons tous, disait cette femme dont l'Écriture a loué la
prudence au second livre des Rois; et nous allons sans cesse au
tombeau, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour." En effet,
nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe
distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine,
et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement
comme des flots; ils ne cessent de s'écouler; tant qu'enfin, après
avoir fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les
uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme
où l'on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres
qualités superbes qui distinguent les hommes, de même que ces fleuves
tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'océan avec
les rivières les plus inconnues.
(Si quelque chose pouvait sauver les hommes des rigueurs d'une triste
destinée, la princesse aurait dû y échapper, car elle avait tout ce
qui élève les hommes au dessus des autres, naissance, rang, qualités
de l'esprit, qualités du coeur; elle avait la beauté et la jeunesse,
la grandeur et la gloire.)
La grandeur et la gloire! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans
ce triomphe de la mort? Non, Messieurs, je ne puis plus soutenir ces
grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tâche de
s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. Il est temps
de faire voir que tout ce qui est mortel, quoi qu'on ajoute par le
dehors pour le faire paraître grand, est par son fond incapable
d'élévation.
Écoutez à ce propos le profond raisonnement, non d'un philosophe qui
dispute dans une école, ou d'un religieux qui médite dans un cloître:
je veux confondre le monde par ceux qui le connaissent le mieux, et ne
lui veux donner, pour le convaincre, que des docteurs assis sur le
trône. "Ô Dieu, dit le roi prophète, vous avez fait mes jours
mesurables, et ma substance n'est rien devant vous." Il est ainsi,
chrétiens; tout ce qui se mesure finit, et tout ce qui est né pour
finir n'est pas tout-à-fait sorti du néant où il est sitôt replongé.
Si notre être, si notre substance n'est rien, tout ce que nous
bâtissons dessus, que peut-il être? Ni l'édifice n'est plus solide que
le fondement, ni l'accident attaché à l'être plus réel que l'être
même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la
fortune pour nous élever? Cherchez, imaginez parmi les hommes les
différences les plus remarquables, vous n'en trouvez point de mieux
marquée, ni qui vous paraisse plus effective que celle qui relève le
victorieux au dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds.
Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-même à son
tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus
rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur; et du creux
de leurs tombeaux sortira cette voix, qui foudroie toutes les
grandeurs: "Vous voilà blessé comme nous, vous êtes devenu semblable à
nous." Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de
forcer la bassesse de notre nature.
Mais peut-être, au défaut de la fortune, les qualités de l'esprit, les
grands desseins, les vastes pensées pourront nous distinguer du reste
des hommes. Gardez-vous bien de le croire, parce que toutes nos
pensées, qui n'ont pas Dieu pour objet, sont du domaine de la mort.
"Ils mourront, dit le roi prophète, et en ce jour périront toutes
leurs pensées." C'est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées
des politiques, qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où
le monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par
des précautions infinies; enfin ils auront tout prévu excepté leur
mort, qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela
que l'Ecclésiaste, le roi Salomon, fils du roi David (car je suis bien
aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même
trône), c'est, dis-je, pour cela que l'Ecclésiaste, faisant le
dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y
comprend la sagesse même. "Je me suis, dit-il, appliqué à la sagesse,
et j'ai vu que c'était encore une vanité"--parce qu'il y a une fausse
sagesse qui, se renfermant, dans l'enceinte des choses mortelles,
s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour
Madame, quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la
rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où
une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous
raconter ce qui l'unit à Dieu, une si illustre princesse ne paraîtra
dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse
proposer et le plus capable de persuader aux ambitieux qu'ils n'ont
aucun moyen de se distinguer, ni par leur naissance, ni par leur
grandeur, ni par leur esprit, puisque la mort, qui égale tout, les
domine de tous côtés avec tant d'empire, et que, d'une main si prompte
et si souveraine, elle renverse les têtes les plus respectées.
Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si
bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour
nous avertir. Leur élévation en est la cause; et il les épargne si
peu qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des
hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous
donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle,
puisque comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même
coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre
néant, mais s'il faut des coups de surprise à nos coeurs enchantés de
l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. Ô nuit
désastreuse! ô nuit effroyable où retentit tout-à-coup, comme un éclat
de tonnerre, cette étonnante nouvelle: Madame se meurt, Madame est
morte!... Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à
peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame,
cependant, a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le
matin elle fleurissait; avec quelle grâce vous le savez; le soir nous
la vîmes séchée; et ces fortes expressions, par lesquelles l'Écriture
sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour
cette princesse et si précises et si littérales.
Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de
plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient de l'avenir,
et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle
allait s'acquérir deux puissants royaumes par des moyens agréables:
toujours douce, toujours paisible autant que généreuse et
bienfaisante, son crédit n'y aurait jamais été odieux; on ne l'eût
point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée;
elle l'eût attendue sans impatience, comme sûre de la posséder.
Cet attachement qu'elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la
mort lui en donnait les moyens. Et certes c'est le bonheur de nos
jours, que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse
autant s'attacher au mérite et à la personne du prince, qu'on en
révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne
l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. La
passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur n'avait point de
borne.
Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible
frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et
héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette
princesse était incroyable. C'est aussi que ses généreuses
inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve
les plus belles; et, si quelque chose manquait encore à son bonheur,
elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était
l'agréable histoire que nous faisions pour Madame; et, pour achever
ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne
croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que
les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive?
Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au
lieu de l'histoire d'une belle vie, nous sommes réduits à faire
l'histoire d'une admirable, mais triste mort. À la vérité, Messieurs,
rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible
qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé, par sa naturelle
situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame
fut douce envers la mort comme elle l'était envers tout le monde. Son
grand coeur ni ne s'aigrit, ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la
brave non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion, et
de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce
grand courage, nous l'avons perdue. C'est la grande vanité des choses
humaines. Après que, par le dernier effort de notre courage, nous
avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce
courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce
grand coeur, cette princesse si admirée et si chérie! La voilà telle
que la mort nous l'a faite! Encore ce reste tel quel va-t-il
disparaître, cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous l'allons
voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à
ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la
poussière avec les grands de la terre, comme parle Job, avec ces rois
et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer,
tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces
places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous
laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là
que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change
bientôt de nature; notre corps prend un autre nom, même celui de
cadavre, dit Tertullien, parce qu'il nous montre encore quelque forme
humaine, ne lui demeure pas longtemps; il devient un je ne sais quoi,
qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout
meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait
ces malheureux restes.
* * * * *
[À ce degré d'abaissement, d'anéantissement, il semble qu'il ne reste
plus rien à espérer, que tout soit fini. Non pas. L'orateur découvre
ici un nouvel ordre de choses.]
"Les ombres de la mort se dissipent, et les voies sont ouvertes à la
véritable vie."
[Si l'homme n'est rien par rapport au monde, il est quelque chose par
rapport à Dieu. Il y a en lui quelque chose de grand et de solide.]
Le sage nous l'a montré dans les dernières paroles de l'Ecclésiaste,
et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de
sa vie. "Crains Dieu, et observe ses commandements, car c'est là tout
l'homme." Comme s'il disait: Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé, ne
le croyez pas; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par
lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en
un mot ce que c'est que l'homme?
Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c'est de craindre
Dieu; tout le reste est vain, je le déclare; mais tout le reste n'est
pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne
peut enlever, car, ajoute l'Ecclésiaste, "Dieu examinera, dans son
jugement, tout ce que nous aurons fait de bien et de mal." Il est donc
maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit, "qu'à la
mort périront toutes nos pensées." Oui, celles que nous aurons laissé
emporter au monde dont la figure passe et s'évanouit. Car, encore que
notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort
tout ce qu'il consacre aux choses mortelles; de sorte que nos pensées,
qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent
périssables du coté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de
ce débris si universel, si inévitable? Donnez à Dieu vos affections;
nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ses mains
divines. Vous pourrez hardiment mépriser la mort....
La mort change de nature pour les chrétiens, puisqu'au lieu qu'elle
semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence, comme
dit l'apôtre, à nous revêtir, et nous assure éternellement la
possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans
cette demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce
que, si vous permettez de parler ainsi, c'est la loi du pays que nous
habitons, et nous ne possédons aucun bien, même dans l'ordre de la
grâce, que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité
naturelle de nos désirs. Mais aujourd'hui qu'on cesse pour nous de
compter les heures, et de mesurer notre vie par les jours et par les
années; sortis des figures qui passent et des ombres qui disparaissent
nous arrivons au règne de la vérité, où nous sommes affranchis de la
loi des changements. Ainsi notre âme n'est plus en péril; nos
résolutions ne vacillent plus; la mort, ou plutôt la grâce de la
persévérance finale, a la force de les fixer; et de même que le
testament de Jésus-Christ par lequel il se donne à nous est confirmé à
jamais, suivant le droit des testaments et la doctrine de l'apôtre par
la mort de ce divin testateur, ainsi la mort du fidèle fait que ce
bienheureux testament, par lequel, de notre côté, nous nous donnons au
Sauveur, devient irrévocable. Donc, Messieurs, si je vous fais voir
encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'appréhendez rien
pour elle; quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit
servir à cette fois que pour accomplir l'oeuvre de la grâce, et
sceller en cette princesse le conseil de son éternelle prédestination.
Voyons donc ce dernier combat; mais, encore un coup, affermissons-nous,
ne mêlons point de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons
point par nos larmes une si belle victoire. Voulez-vous voir combien
la grâce qui a fait triompher Madame a été puissante? voyez combien la
mort a été terrible: Premièrement, elle a plus de prise sur une
princesse qui a tant à perdre. Que d'années elle va ravir à cette
jeunesse, que de joie elle enlève à cette fortune! que de gloire elle
ôte à ce mérite! D'ailleurs peut-elle venir ou plus prompte ou plus
cruelle? C'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle
a de plus redoutable, que de joindre, comme elle fait, aux plus vives
douleurs l'attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans menacer et
sans avertir, elle se fasse sentir tout entière dès le premier coup,
elle trouve la princesse prête. La grâce, plus active encore, l'a déjà
mise en défense.... Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions
du monde les sentiments d'une piété si sincère, il a fait ce que dit
le sage, "il s'est hâté." En effet, quelle diligence! en neuf heures
l'ouvrage est accompli, "Il s'est hâté de la tirer du milieu des
iniquités." Voilà, dit le grand Saint Ambroise, la merveille de la
mort dans les chrétiens, elle ne finit pas leur vie; elle ne finit que
leurs péchés, et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes
plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la
princesse, les a ravagés dans la fleur; qu'elle a effacé, pour ainsi
dire sous le pinceau même, un tableau qui s'avançait à la perfection
avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul
dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de
langage; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours
de la plus belle vie du monde et de l'histoire, qui se commençait le
plus noblement; disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont
une âme chrétienne puisse être assaillie.... [Elle est morte jeune,
mais c'est un bonheur quand on meurt dans le Seigneur comme elle.]
Elle a aimé, en mourant, le sauveur Jésus; les bras lui ont manqué
plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix: j'ai vu sa main défaillante
chercher encore, en tombant, de nouvelles forces pour appliquer sur
ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption; n'est-ce-pas
mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur? Ah! nous pouvons
achever ce saint sacrifice, pour le repos de Madame, avec une pieuse
confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix
en son corps par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sang
dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation
à ses sacrements, et par la communion avec ses souffrances.
Mais en priant pour son âme, chrétiens, songeons à nous-mêmes.
Qu'attendons-nous pour nous convertir? Et quelle dureté est semblable
à la nôtre si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer
jusqu'au fond de l'âme, ne fait que nous étourdir pour quelques
moments? Attendons-nous que Dieu ressuscite des morts pour nous
instruire? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que
quelqu'un sorte du tombeau; ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau
doit suffire pour nous convertir. Car, si nous savons nous connaître,
nous confesserons, chrétiens, que les vérités de l'éternité sont assez
bien établies; nous n'avons rien que de faible à leur opposer; c'est
par passion, et non par raison que nous osons les combattre. Si
quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et
salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe, c'est que les sens
nous enchantent, c'est que le présent nous entraîne. Faut-il un autre
spectacle pour nous détromper et des sens, et du présent, et du monde?
La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus près,
ni plus fortement, la vanité des choses humaines? et si nos coeurs
s'endurcissent après un avertissement si sensible, que lui reste-t-il
autre chose, que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde?
Prévenons un coup si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles
de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance
que de la vouloir forcer par des exemples et de lui faire une loi de
ses grâces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc, chrétiens, qui puisse
nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations? Quoi! le
charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir?
Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur
fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à
leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et
leurs dignités peut-être à leurs envieux? Que si nous sommes assurés
qu'il viendra un dernier jour où la mort nous forcera de confesser
toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il
faudra un jour mépriser par force? Et quel est notre aveuglement, si,
toujours avançant vers notre fin, et plutôt mourants que vivants, nous
attendons les derniers soupirs pour prendre les sentiments que la
seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de
notre vie? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde; et
toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces
superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent
encore; toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle
remplissait si bien, vous sentirez qu'elle y manque, songez que cette
gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que dans
l'autre elle est devenue le sujet d'un examen rigoureux, où rien n'a
été capable de la rassurer que cette sincère résignation qu'elle a eue
aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.
* * * * *
FÉNELON.
Né au château de Fénelon, dans le Périgord, en 1651; mort en 1715.
Fénelon, comme Bossuet, est une des gloires de l'église en France.
C'est aussi, parmi le groupe des grands écrivains du XVIIe siècle,
celui dont le caractère a été l'occasion des commentaires les plus
divers.
Les critiques du XVIIIe siècle l'ont loué sans réserve. Ils ont
exprimé la plus grande admiration pour son caractère et pour ses
idées. Des critiques plus récents ne partagent point cette admiration.
Ils prétendent que, sous les dehors de la modestie et de la douceur,
il cachait un grand esprit de domination, une ambition démesurée. La
vérité est sans doute entre ces deux appréciations contraires.
La vocation de Fénelon pour l'église se décida de bonne heure. Il y
entra avec un enthousiasme poétique, après de bonnes études bien
faites. Il eût voulu être missionnaire au loin. Il le fut en France
parmi les Huguenots, avec grand succès. Il avait le don naturel de
gagner les coeurs, le talent qu'il faut pour convaincre les esprits. À
quelque place qu'il eût été appelé, il l'aurait remplie avec
distinction, en gentilhomme modèle. Il l'était de naissance aussi
bien que d'éducation.
Son nom, ses travaux et son mérite le désignèrent au duc de
Beauvilliers[58] comme précepteur du dauphin, petit-fils de Louis XIV.
Il fit son éducation comme Bossuet avait fait celle du fils même de
Louis XIV, mais avec plus de succès. Il avait éminemment les qualités
d'un maître.
[Footnote 58: Le duc de Beauvilliers, gouverneur du
duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.]
Le roi, qui l'aimait peu, mais qui appréciait ses services et son
mérite, le récompensa en l'élevant à la dignité d'archevêque de
Cambrai.
Fénelon était naturellement porté à une dévotion vive et spirituelle.
Il se laissa gagner aux opinions d'une dame pieuse et exaltée, Mme.
Guyon. Celle-ci, écrivant et dogmatisant sur la grâce et le pur amour,
réussit à se faire arrêter, interroger et condamner. Bossuet demanda
que l'archevêque de Cambrai condamnât lui-même les erreurs d'une femme
dont il était l'ami. Fénelon s'y refusa; ses sentiments et son
amour-propre furent piqués, et il publia le livre des Maximes des
Saints. Ce livre contenait des principes de mysticisme que Bossuet
trouvait dangereux. Il les dénonça d'abord à Louis XIV, ensuite au
pape, et, à force d'insistance, finit par en obtenir la censure, à
laquelle Fénelon se soumit d'aussi bonne grâce que possible.
Peu de temps après un autre incident eut lieu, qui provoqua d'une
manière plus grave le mécontentement du roi.
Le livre le plus connu de Fénelon, le TÉLÉMAQUE, espèce d'épopée en
prose, destinée à enseigner sous une forme attrayante la science du
gouvernement à son royal élève, existait en manuscrit. Fénelon n'avait
pas jugé opportun de le faire imprimer, lorsque tout-à-coup, par
l'infidélité d'un copiste, ce livre parut. On voulut y voir des
allusions injurieuses au règne de Louis XIV, qui s'en fâcha, et
interdit à l'auteur de reparaître à la cour.
Le coup fut pénible. Fénelon alla se fixer dans son diocèse, et se
donna tout entier aux devoirs de son ministère. L'affection dont il
devint l'objet le consola de sa disgrâce. La renommée s'en répandit au
loin, et tel en était le prestige qu'à l'époque de l'invasion de la
Flandre les généraux ennemis ne ravagèrent pas le diocèse de Cambrai
par respect pour l'illustre prélat.
La douleur qui dut le plus éprouver sa grande âme, ce fut de voir
mourir, à la fleur de l'âge, le prince qu'il avait préparé avec tant
de soin à honorer le trône de St. Louis.
Ses principaux ouvrages, outre ceux qui ont déjà été cités sont le
TRAITÉ SUR L'ÉDUCATION DES FILLES, les DIALOGUES DES MORTS, les
DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE, les DIRECTIONS POUR LA CONSCIENCE D'UN ROI,
le TRAITÉ SUR L'EXISTENCE DE DIEU, LA LETTRE SUR LES OCCUPATIONS DE
L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Voici le portrait de Fénelon par un de ses contemporains:
"Doué d'une assez haute taille, il était bien fait, maigre
et pâle; il avait le nez grand et bien tiré. Le feu et
l'esprit sortaient de ses yeux comme un torrent. Sa
physionomie était telle qu'on n'en voyait point qui lui
ressemblât. Aussi ne pouvait-on l'oublier dès qu'une fois on
l'avait vue.... Ses manières répondaient à sa physionomie.
C'était une aisance qui en donnait aux autres, un air de bon
goût dont il était redevable à l'usage du grand monde et de
la meilleure compagnie, et qui se répandait comme de
soi-même dans toutes ses conversations, et cela avec une
éloquence naturelle, douce, fleurie, une politesse
insinuante, mais noble et proportionnée; une élocution
facile, nette, agréable; un ton de clarté et de précision
pour se faire entendre même en traitant les matières les
plus abstraites et les plus embarrassées. Avec cela il ne
voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il
parlait; il se mettait à portée de chacun sans le faire
sentir; il mettait à l'aise, et semblait enchanter de façon
qu'on ne pouvait ni le quitter ni s'en défendre, ni ne pas
soupirer après le moment de le retrouver."
* * * * *
...Le désir d'obliger était, chez Fénelon, égal à son don de
plaire, et il obligeait sans distinction de rang ou de
fortune. Un homme pour lui était un homme.
Étant archevêque de Cambrai et en tournée dans son diocèse,
il entra une fois dans une chaumière, et trouva la famille
affligée par la perte d'une vache unique. Il donna les
consolations qu'il put. S'étant remis en route, il trouva
sur la lisière d'un bois la bête perdue et la ramena
lui-même, malgré la nuit, aux paysans transportés de
joie....
Au moment, où s'engagea le débat théologique entre lui et
Bossuet, son palais de Cambrai, sa bibliothèque, ses papiers
furent brûlés. "Il vaut mieux, dit il, que le feu ait pris à
ma maison qu'à la chaumière d'un pauvre laboureur."
Un mot pareil atteste dans le coeur d'où il sort une grande
puissance de sacrifice et une noblesse de sentiments qu'il
est bien difficile d'acquérir.
"J'aime mieux, disait-il aussi, ma famille que moi-même;
j'aime mieux ma patrie que ma famille, mais j'aime mieux
l'humanité que ma patrie."
* * * * *
Sa lettre sur les occupations de l'Académie, et quelques
autres productions de ce genre, le placent au premier rang
des critiques. Les bonnes observations, les jugements fins y
abondent, ainsi que les traces d'une érudition aussi
intelligente que variée. Rarement il se trompe en matière de
goût....
Son Traité sur l'éducation des filles contient dans un petit
nombre de pages une quantité de choses précieuses,
observations, vérités et conseils. Les droits et les devoirs
de l'enfant, de la jeune fille et de la femme y sont exposés
avec autant de chaleur de sentiment que de pénétration
d'esprit.... À la maison comme au corps il faut une âme, et
l'âme de la maison c'est la femme. C'est d'elle plus encore
que de l'homme que dépendent les joies domestiques et les
moeurs de la société. Sa bonne éducation est donc de la plus
haute importance.... Fénelon a rendu aux mères l'inestimable
service de leur présenter dans un exposé simple et clair les
obligations et les difficultés de leur tâche.... Quoique par
rapport au droit des femmes il se soit accompli des
évolutions que Fénelon n'avait pas prévues, et qu'il
n'approuverait peut-être pas, quoique dans certaines parties
son livre soit suranné, il n'en reste pas moins un des
meilleurs qui ait été écrit sur ce sujet, et au fond il n'a
rien perdu de sa valeur, de sa vérité et de son utilité....
Le plus populaire des livres de Fénelon est Télémaque. Il le
composa pour enseigner d'une manière agréable au duc de
Bourgogne quels sont les devoirs des rois, quelles fautes
sont les plus fatales, quelles vertus les plus nécessaires
dans le gouvernement des hommes. Il prit pour héros un jeune
prince d'un caractère assez semblable à celui du duc de
Bourgogne, le plaça sous la garde du sage Mentor, qui n'est
qu'un prête-nom pour Fénelon lui-même, et, mêlant
délicieusement l'histoire et la fiction, le fit passer à
travers une série d'aventures intéressantes, de rencontres
avec toute espèce d'hommes, racontées dans une langue
élégante et imagée, et destinées à éclairer son esprit et à
perfectionner son caractère. C'est un véritable cours de
morale politique en action....
En théologie Fénelon se laissait facilement aller à des
sentiments exagérés, à des raisonnements subtils, à la
poursuite d'une perfection chimérique. Il y avait en lui
quelque chose de téméraire, de spéculatif et de décevant.
Louis XIV en jugeait ainsi. Un jour qu'il avait eu une
conversation avec lui: "Je viens d'entretenir, dit-il, le
plus bel esprit et le plus chimérique de mon royaume."
Pourtant, comme directeur spirituel, il ne manque pas plus
de bon sens que de piété. Ses conseils sont en général
excellents, ses préceptes bons à mettre en pratique.
À un ami il écrit: "Soyons simples, humbles et sincèrement
détachés avec les hommes; soyons recueillis, calmes et point
raisonneurs avec Dieu."--"Soyez sociable, faites honneur à
la vertu dans le monde."--"On a besoin d'être sans cesse la
faucille en main pour retrancher le superflu des paroles et
des occupations." Au duc de Bourgogne: "Pour votre piété si
vous voulez lui faire honneur, vous ne sauriez être trop
attentif à la rendre douce, simple, commode, sociable."
Ailleurs il lui recommande "de chercher au dehors le bien
public autant qu'il le pourra, et de retrancher les
scrupules sur des choses qui paraissent des minuties."
À tous ces titres à l'estime des honnêtes gens Fénelon en
ajoute un antre, celui d'avoir été en politique l'avocat de
la justice et d'une sage liberté. Cet homme, qui honora
l'église par ses vertus et le pays par ses oeuvres, a été
celui qui a solennellement protesté contre le fameux
"l'État, c'est moi" de Louis XIV, par ces paroles adressées
au petit-fils du fier monarque: "Les rois sont faits pour
les sujets, et non les sujets pour les rois."
* * * * *