VERS SENTENCIEUX ET POPULAIRES DE RACINE.

L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme

Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux.

Au travers des périls un grand coeur se fait jour.

La douleur qui se tait n'en est que plus funeste.

L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie.

(_Andromaque._)

Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices.

Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.

... Dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

(_Britannicus._)

Tandis que vous vivrez le sort, qui toujours change,

Ne vous a point promis un bonheur sans mélange.

(_Iphigénie._)

Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre?

La mort aux malheureux ne cause point d'effroi.

Le crime d'une mère est un pesant fardeau.

Ainsi que la vertu le crime a ses degrés.

Toujours les scélérats ont recours au parjure.

Détestables flatteurs, présent le plus funeste

Que puisse faire aux rois la colère céleste.

(_Phèdre._)

La vengeance trop faible attire un second crime.

L'honneur seul peut flatter un esprit généreux.

Il est des contre-temps qu'il faut qu'un sage essuie.

Les malheurs sont souvent enchaînés l'un à l'autre.

On peut des plus grands rois surprendre la justice.

Un noble coeur ne peut soupçonner en autrui

La bassesse et la malice

Qu'il ne sent point en lui.

(_Esther._)

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère?

Souvent d'un grand dessein un mot nous fait juger.

Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?

Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,

Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Sur l'avenir insensé qui se fie!

De nos ans passagers le nombre est incertain.

Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie:

Qui sait si nous serons demain?

(_Athalie._)

* * * * *

BOSSUET.

Né à Dijon en 1627; mort en 1794.

Le XVIIe siècle marque l'apogée de l'autorité royale. Louis XIV la

concentra dans sa personne. Il en fit le principe du gouvernement et

n'entendait pas qu'on la discutât. La liberté de la parole n'existait

pas en matière politique. Elle resta exclusivement le privilège de la

chaire. Là le roi lui laissa pleine carrière. Les orateurs, que leur

ministère y appelait, purent l'exercer sans contrainte, et nul n'y

apporta plus de génie et d'éloquence que Jacques Bénigne Bossuet.

Il débuta de très-bonne heure étonnant ceux qui l'écoutèrent. Les

beaux-esprits de l'hôtel de Rambouillet[55] ayant voulu l'entendre, il

y prêcha un soir un sermon qui fit dire à l'un d'eux (Voiture) "qu'il

n'avait jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard." Il faisait

allusion au jeune âge de l'orateur et à l'heure avancée de la soirée.

[Footnote 55: L'hôtel de Rambouillet, rendez-vous

de l'élite de la société dans le salon de Catherine

de Vivonne, marquise de Rambouillet, espèce de cour

littéraire qui exerça une grande influence sur le

goût et la langue de cette époque. Le nom passa du

lieu à la société.]

Quand le roi l'eut entendu il écrivit à son père pour le féliciter

d'avoir un tel fils. Il ne tarda pas à lui donner un témoignage plus

substantiel de sa faveur en le désignant pour l'évêché de Condom, et

pour les fonctions de précepteur du Dauphin.

Quoique l'élève royal fît peu d'honneur au maître, Bossuet déploya

dans ces fonctions autant d'enthousiasme que de génie. Elles lui

fournirent l'occasion de composer quelques uns de ses principaux

ouvrages; le TRAITÉ DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MÊME, la

POLITIQUE TIRÉE DE L'ÉCRITURE SAINTE, et le DISCOURS SUR L'HISTOIRE

UNIVERSELLE.

Ces livres placent leur auteur au rang des grands penseurs, des grands

philosophes, des grands historiens du monde; mais la partie la plus

populaire de sa gloire est celle d'orateur, et il la doit surtout à

ses ORAISONS FUNÈBRES.

Il s'était exercé dans ce genre dès les premières années de son séjour

à Paris. Le panégyrique du père Bourgoing, général de l'Oratoire[56]

et celui de Nicolas Cornet, grand-maître du collège de Navarre,

contiennent déjà de grandes beautés; mais ce fut à l'occasion de la

mort de Henriette d'Angleterre qu'il déploya toutes les ressources

d'un génie inimitable: c'était le triomphe de l'éloquence chrétienne.

Il le renouvela plusieurs fois. De 1669 à 1687 il prononça six

oraisons funèbres: celle de Henriette Marie de France, reine

d'Angleterre; celle de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans;

celle de Marie Thérèse d'Autriche, reine de France et de Navarre;

celle d'Anne de Gonzague, Princesse Palatine; celle de Michel Le

Tellier, chancelier de France, et celle de Louis de Bourbon, prince de

Condé. Les plus admirées sont la première, la deuxième et la sixième.

[Footnote 56: L'Oratoire, ordre de religieux,

consacré à l'enseignement. Les membres de

l'Oratoire s'appellent Oratoriens.]

Lorsque l'éducation du Dauphin fut terminée, Louis XIV le nomma évêque

de Meaux. À partir de cette époque il ne s'occupa plus que de ses

devoirs d'évêque, de l'administration de son diocèse, de

l'enseignement des enfants et des intérêts de l'église.

Les principaux ouvrages qu'il composa alors sont les ÉLÉVATIONS SUR

LES MYSTÈRES, les MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE, un TRAITÉ SUR LA

COMÉDIE, les AVERTISSEMENTS AUX PROTESTANTS, et L'HISTOIRE DES

VARIATIONS DU PROTESTANTISME.

La sublimité de ses pensées, la pénétration de son esprit et la

vigueur de son style justifient le surnom d'aigle de Meaux qu'on lui

donna.

Bossuet est des écrivains du XVIIe siècle celui dont l'influence a été

la plus vaste et la plus salutaire. Les intérêts de l'église, les

intérêts de l'état, et ceux de l'esprit humain passèrent devant lui

comme devant leur avocat ou leur juge. Il n'y en avait pas de si

petits qu'il n'estimât dignes de son attention; il n'y en avait pas de

si grands auxquels n'atteignît l'élan de son intelligence, et cela

naturellement, sans effort et sans ambition vaine. Dans ses travaux

multiples il cherchait avant tout la gloire de Dieu et le bien du

prochain.

La nature lui avait donné ce qu'il faut pour être orateur sacré,

"noble tête, beau port, front haut et plein, bouche singulièrement

agréable en effet, fine, parlante même lorsqu'elle est au repos, voix

sonore, regards pleins de feu;" il compléta l'oeuvre de la nature par

l'éducation la mieux appropriée à son caractère. Peu d'hommes ont été

en même temps aussi riches et aussi sobres; nul n'a su réunir à un

plus haut degré l'esprit d'obéissance et l'indépendance d'esprit. S'il

mit parfois dans l'accomplissement de ses devoirs un peu de hauteur et

d'âpreté, c'est quand il croyait la saine doctrine et la paix de

l'église menacées, comme dans sa controverse avec Fénelon sur le

quiétisme.[57]

[Footnote 57: Quiétisme, du latin _quies_, repos,

espèce de mysticisme, par lequel l'âme s'absorbe en

Dieu dans un repos absolu et devient indifférente à

tout.]

Quoique le plus grand prosateur du XVIIe siècle, Bossuet n'est guère

homme de lettres dans le sens ordinaire du mot. Ce n'est pas un

auteur, mais un évêque et un docteur. Il n'écrit pas pour écrire; il

n'écrit que poussé par quelque motif d'utilité, par devoir, pour un

grand dessein, et à ses yeux il n'y avait rien de si grand que la

défense de l'église et de la religion.

L'éloquence des sermons de Bossuet coule des sources mêmes

de l'Évangile, et dans son courant elle reflète les images

les plus variées du monde qui passe et du monde qui demeure.

La nature humaine y est peinte sans flatterie et sans

dédain. Bossuet est surtout vrai. L'observation,

l'expérience et le confessionnal lui ont fait connaître

l'homme. Il le juge sans illusion et sans amertume. En

exposant ses faiblesses il tient compte de ce qu'il y a en

lui de bon et d'excellent. Sa sévérité est tempérée de

tendresse....

Une peinture trop sombre de la destinée humaine attriste.

Bossuet édifie et encourage. Le soleil des vivants n'est pas

celui de l'éternité, car il se couche, mais enfin c'est un

soleil, et il ne manque ni de lumière ni de douceur....

Cet homme qu'on a quelquefois représenté comme entier, dur

et absolu était au fond tendre et pliant. Il avait bien des

égards au monde. Il était un peu faible devant les

puissances, et il ne l'ignorait pas. Un jour en quittant la

supérieure d'une communauté de Meaux il lui disait l'adieu

d'usage: Priez Dieu pour moi. Comme la supérieure lui

répondit: Que lui demanderai-je? il répliqua: Que je n'aie

pas de complaisance pour le monde. Pour ce qu'on appelle

"ses flatteries de courtisan," elles ne constituent pas un

délit bien grave. Bossuet partageait les sentiments de toute

son époque sur l'autorité royale et sur le prestige de Louis

en particulier. On ne jugeait pas alors un roi avec notre

esprit niveleur et nos principes démocratiques, et quand

Bossuet adressait au souverain des éloges peu goûtés

aujourd'hui, celui-ci n'avait pas encore commis les fautes

qu'on put lui reprocher plus tard. Ces éloges semblaient

justes, de bon aloi et nullement déplacés, même dans la

chaire.... Il n'est pas le flatteur de Louis XIV quoiqu'il

l'admire, ni le muet spectateur de ses désordres quoiqu'il

le vénère. "Au milieu de l'appareil des cours il osa en

mainte occasion plaider la cause des pauvres et le précepte

de l'exemple en présence d'un monarque ivre de jeunesse et

bouillant d'orgueil."...

Les ouvrages littéraires proprement dits appartiennent à

cette période de la vie de Bossuet pendant laquelle il fut

instituteur du Dauphin. Le plus célèbre est le discours sur

l'histoire universelle.... Composé à une époque où la

critique, l'ethnographie, la linguistique et d'autres

sciences n'existaient pas, et avec une certaine roideur

d'esprit théologique, il est le plus beau monument

d'histoire au point de vue religieux. Le style en est

admirable, fort et concis, plein de mouvement, de gravité,

de clarté et de chaleur. On n'y rencontre non plus les tours

de force et les utopies dont des historiens plus récents se

sont servis pour accréditer certaines opinions.

Le goût de la réalité, l'absence de toute chimère est

l'heureux caractère de tous les écrits de Bossuet. Ce sera

l'éternel honneur de ce grand esprit de s'être placé à égale

distance du lieu commun et de la rêverie. La foi est pour

lui la chose principale, mais aucun libre penseur n'a plus

respecté les droits de la raison. Sa philosophie et sa

dévotion s'inspirent d'elle. Qu'il parle de Dieu ou de

l'homme, il est raisonnable.... Dans ses ouvrages de

spiritualité et d'édification il fait toujours preuve de

tact, d'esprit pratique, de sagesse. Il s'occupe de ce qui

est accessible et sensible. Les choses transcendantes, les

questions de pure curiosité ne le détournent pas de son

chemin. Il les côtoie ou les indique, sans y perdre son

temps et sa peine. L'âme humaine n'en a que faire. Il lui

faut de la morale, des encouragements, des consolations, de

l'instruction. Bossuet les lui donne. Son enseignement

élève, fortifie, éclaire. Il n'a pour objet que ce qu'il

importe de savoir, ou ce qu'il nous est donné de comprendre.

La perfection qu'il rêve pour l'homme est celle de

l'évangile. Rien au delà. Il ne subtilise pas. Le

raffinement en religion lui est odieux. Il lui semble

contraire à la vérité, et son amour de la vérité est tel

qu'il y sacrifiait même ses affections. Cela explique sa

vivacité contre Fénelon dans la question de l'Amour

divin.... Le style de Bossuet est magistral. Chaque jour on

met en question l'excellence de quelque écrivain; le temps

ne fait que confirmer celle de l'Aigle de Meaux. Précis,

nerveux et sobre comme Pascal, il a plus de mouvement, de

couleur et de sympathie; aussi clair, aussi naturel et vif

que Voltaire, il a quelque chose de plus profond, de plus

distingué et de plus noble....

Le duc de Saint-Simon rend dans ses mémoires au caractère et

au génie de Bossuet l'hommage suivant: "C'était un homme

dont les vertus, la droiture et l'honneur étaient aussi

inséparables que la science et la vaste érudition. La place

de précepteur de Monseigneur le Dauphin l'avait familiarisé

avec le roi, qui s'était plus d'une fois adressé à lui dans

les scrupules de sa vie. Bossuet lui avait souvent parlé

là-dessus avec une liberté digne des premiers siècles et des

premiers évêques de l'Église."...

On peut lui appliquer ces belles paroles de son oraison

funèbre pour Nicolas Cornet: "Ses conseils étaient droits,

ses sentiments purs, ses réflexions efficaces, sa fermeté

invincible. C'était un docteur de l'ancienne marque, de

l'ancienne simplicité, de l'ancienne probité; également

élevé au-dessus de la flatterie et de la crainte, incapable

de céder aux vaines excuses des pécheurs, d'être surpris des

détours des intérêts humains, de se prêter aux inventions de

la chair et du sang."

......

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Littérature Française (Première Année) · 第 113 / 137 题