[Camille intercède pour son frère. Le vieil Horace lui ordonne de ne
plus lui parler d'un infâme. Valère cependant vient lui raconter
comment les choses se sont réellement passées, comment ce fils par une
fuite feinte s'est rendu maître de la situation, et a assuré le
triomphe de Rome. Ce récit change sa fureur en allégresse, et jette
Camille dans une profonde douleur.]
_Scène III._
_Le vieil H._ Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs.
On pleure injustement des pertes domestiques
Quand on en voit sortir des victoires publiques;
Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous.
[Il va porter la nouvelle à Sabine, qui est le plus à plaindre, et il
espère que, pour supporter ce rude coup, elle se rappellera]
Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.
Cependant étouffez cette lâche tristesse,
Recevez le, s'il vient, avec moins de faiblesse,
Faites-vous voir sa soeur....
[Oui, elle le recevra comme il mérite d'être reçu, elle se mettra à la
hauteur de sa brutalité.]...
Il vient: préparons-nous à montrer constamment
Ce que doit une amante à la mort d'un amant.
_Scène V._--Horace, Camille, Procule portant en sa main les trois
épées des Curiaces.
_Horace._ Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères,
Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
Qui nous rend maîtres d'Albe, enfin voici le bras
Qui seul fait aujourd'hui le sort des deux États.
Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
_Camille._ Recevez donc mes pleurs; c'est ce que je lui dois.
_Horace._ Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
Sont trop payés de sang pour exiger des larmes;
Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
_Camille._ Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
Je cesserai pour eux de paraître affligée,
Et j'oublîrai leur mort que vous avez vengée.
Mais qui me vengera de celle d'un amant
Pour me faire oublier sa perte en un moment?
_Horace._ Que dis-tu, malheureuse?
_Camille._ Ô mon cher Curiace!
_Horace._ Ô d'une indigne soeur insupportable audace!
D'un ennemi public, dont je reviens vainqueur,
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur!
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire,
Ta bouche la demande, et ton coeur la respire!
Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs.
Tes flammes désormais doivent être étouffées;
Bannis les de ton âme et songe à mes trophées,
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
_Camille._ Donne moi donc, barbare, un coeur comme le tien,
Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
Rends moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme.
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort.
Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta soeur, où tu l'avais laissée;
Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
Qui, comme une furie attachée à tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas.
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que, jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois!
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie
Que tu tombes au point de me porter envie,
Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité!
_Horace._ Ô ciel! qui vit jamais une pareille rage?
Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d'un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
_Camille._ Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant,
Rome, qui t'a vu naître et que ton coeur adore,
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,
Saper ses fondements encor mal assurés,
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers;
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
Que le courroux du ciel allumé par mes voeux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre,
Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir!
_Horace_ (mettant l'épée à la main et poursuivant
sa soeur qui s'enfuit) C'est trop! ma passion à la raison fait place.
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace!
_Camille_ (blessée derrière le théâtre). Ah! traître!
_Horace_ (revenant sur le théâtre). Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain!