ACTE TROISIÈME.

[Tous les coeurs sont partagés entre l'espérance et la crainte. Il a

été convenu qu'avant d'engager les champions de Rome et d'Albe dans

un combat odieux, on consultera encore la volonté des Dieux par un

sacrifice. Pourront-ils permettre tant d'atrocité? Le vieil Horace

arrive et dit en s'adressant à Sabine et à Camille.]

_Scène V._

Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,

Mes filles; mais en vain je voudrais vous celer

Ce qu'on ne vous saurait longtemps dissimuler;

Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.

* * * * *

_Le vieil Horace._ Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre

Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,

Et céderais peut-être à de si rudes coups

Si je prenais ici même intérêt que vous.

Non, qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères.

Tous trois me sont encor des personnes bien chères;

Mais enfin l'amitié n'est pas de même rang,

Et n'a point les effets de l'amour ni du sang.

Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente

Sabine comme soeur, Camille comme amante!

Je puis les regarder comme nos ennemis,

Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.

Ils sont, grâces aux dieux, dignes de leur patrie.

* * * * *

Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,

Albe serait réduite à faire un autre choix;

Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces

Sans voir leurs bras souillés du sang des Coriaces,

Et de l'évènement d'un combat plus humain

Dépendrait maintenant l'honneur du nom romain.

La prudence des Dieux autrement en dispose;

Sur leur ordre éternel mon esprit se repose;

Il s'arme en ce besoin de générosité

Et du bonheur public fait sa félicité.

Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines

Et songez toutes deux que vous êtes Romaines.

* * * * *

_Scène VI._--Le vieil Horace, Sabine, Camille, Julie.

_Le vieil H._ Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

_Julie._ Mais plutôt du combat les funestes effets.

Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;

Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

_Le vieil H._ Ô d'un triste combat effet vraiment funeste!

Rome est sujette d'Albe! et pour l'en garantir

Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!

Non, non, cela n'est point; on vous trompe, Julie,

Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie;

Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

_Julie._ Mille de nos remparts comme moi l'ont pu voir.

Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères:

Mais quand il s'est vu seul contre trois adversaires,

Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.

_Le vieil H._ Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé!

Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!

_Julie._ Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

_Camille._ Ô mes frères!

_Le vieil H._ Tout beau, ne les pleurez pas tous;

Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.

Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;

La gloire de leur mort m'a payé de leur perte.

Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,

Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,

Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,

Ni d'un État voisin devenir la province.

Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront

Que sa fuite honteuse imprime à notre front;

Pleurez le déshonneur de toute notre race

Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.

_Julie._ Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?

_Le vieil H._ Qu'il mourût

Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.

N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,

Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;

Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,

Et c'était de sa vie un assez digne prix.

Il est de tout son sang comptable à sa patrie;

Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;

Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,

Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.

J'en romprai bien le cours: et ma juste colère,

Contre un indigne fils usant des droits d'un père,

Saura bien faire voir dans sa punition

L'éclatant désaveu d'une telle action.

_Sabine._ Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,

Et ne nous rendez point tout-à-fait malheureuses.

_Le vieil Horace._ Sabine, votre coeur se console aisément;

Nos malheurs jusqu'ici vous touchent faiblement.

Vous n'avez point encor de part à nos misères;

Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;

Si nous sommes sujets, c'est de votre pays,

Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis,

Et, voyant le haut point où leur gloire se monte,

Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.

Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux

Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.

Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses.

J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances

Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains

Laveront dans son sang la honte des Romains.

Littérature Française (Première Année) · 第 41 / 137 题