DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

DESCARTES.

Né à La Haye, en Touraine, en 1596; mort à Stockholm en 1650.

René Descartes est un de ces hommes qui honorent non seulement un

pays, mais toute l'humanité. Il y eut peu de vies aussi occupées et

aussi édifiantes que la sienne.

Après d'excellentes études faites sous les Jésuites, il compléta son

éducation par les voyages: il visita la Hollande, la Bavière, la

Moravie, la Silésie, le Holstein, le Tyrol, l'Italie, s'occupant

surtout de mathématiques et de philosophie.

Ayant pour but de s'instruire, il s'était fait une règle d'apprendre

la langue de chaque pays qu'il parcourait. Cette précaution lui fut

utile de plus d'une manière.

Un jour, qu'il s'était embarqué sur les côtes de la Frise, il entendit

les bateliers comploter, en langue du pays, de le jeter à la mer pour

se partager ses dépouilles. Il mit résolument l'épée à la main,

s'adressa à eux avec une énergie qui les domina, et acheva son trajet

sans encombre.

Revenu à Paris, il trouva que le séjour de cette ville l'exposait à

trop de dérangements. Il alla chercher la liberté et la tranquillité

studieuses en Hollande, et y vécut vingt ans dans la retraite, d'où il

donna au monde des écrits qui renouvelèrent la face des sciences.

Le plus considérable est le DISCOURS DE LA MÉTHODE. C'est le premier

chef-d'oeuvre de la prose française moderne. La belle langue du XVIIe

siècle, dans sa simplicité majestueuse, se trouve là pour la première

fois. C'est en même temps un des meilleurs guides pour la recherche de

la vérité. Il marque l'heure d'une des évolutions les plus

remarquables de la pensée humaine. La philosophie de Descartes

(Cartésianisme) y est en principe, et pour lui la philosophie est

surtout la science de bien vivre. Elle n'est pas seulement faite pour

exercer et développer l'esprit, mais pour former le caractère. Sous ce

rapport il prêcha d'exemple: "Quand on me fait une offense, disait-il,

je tâche d'élever mon âme si haut, que l'offense ne parvienne pas

jusqu'à moi."

La retraite, où Descartes avait cru trouver le recueillement et la

paix, ne le mit pas à l'abri des persécutions.

Des professeurs contestèrent la valeur de ses travaux, des théologiens

protestants l'attaquèrent sous prétexte d'athéisme. Dans un moment où

la malice de ses ennemis l'avait plus que de coutume attristé et

découragé, il écouta les propositions de la reine Christine de Suède,

qui l'invitait à venir à sa cour. Il y alla; mais il ne tint pas

longtemps contre la rigueur du climat et le changement d'habitudes. Il

devait dès cinq heures du matin venir au palais et enseigner la

philosophie à la reine, en plein hiver. C'était trop; au bout de

quatre mois il fut atteint d'une fluxion de poitrine, et mourut dans

la cinquante-quatrième année de son âge. La reine voulut faire placer

son tombeau parmi ceux des premières familles de Suède, mais

l'ambassadeur de France réclama son corps, qui fut transporté à Paris.

Quand Descartes construisit son système de philosophie, il

voulut avoir un principe incontestable, une certitude pour

point de départ, et l'étude de la nature humaine ne lui

fournit rien de plus certain que la pensée même.

"Je pense, donc je suis" (cogito, ergo sum). Voilà l'axiome

bien connu du cartésianisme.

Sa prétention à être le premier principe philosophique a

provoqué bien des critiques. Qu'elles soient justes ou non,

elles n'enlèvent pas à Descartes la gloire d'avoir délivré

l'esprit d'une foule d'entraves, d'avoir mis la raison dans

sa voie propre et sûre, et d'avoir, en posant au-dessus de

tout le principe pensant, relevé la dignité humaine.

Son axiome est une sublime déclaration de la noblesse de

notre nature, une protestation formelle contre tout ce qui

pourrait amoindrir ou dégrader ce qu'il y a en nous de plus

sûr, de plus beau et de plus divin, la pensée.

.....

Descartes, par le "Discours de la Méthode," a mis du premier

coup l'esprit français de pair avec l'esprit ancien.

L'érudition a fait son temps; Descartes est un disciple

devenu maître. Le premier de tous les préjugés dont il s'est

délivré, c'est la superstition de l'antiquité. Il marche

seul, et son pas est si ferme qu'on s'imagine qu'il crée ce

que le plus souvent il ne fait que restaurer. Avant lui la

raison n'ose guère se séparer de l'autorité, ni le nouveau

de l'ancien; tout se prouve par des témoignages discutés et

interprétés, par des livres, par des auteurs; toute

argumentation est historique. Descartes ne veut pour preuve

que des raisons pures, des vérités de sens intime. Jamais

les témoignages humains n'interviennent dans son

raisonnement; point de citation, point de commentaire....

En même temps que Descartes donnait le premier une image

parfaite de l'esprit français, il portait la langue

française à son point de perfection.

Une langue est arrivée à sa perfection quand elle est

conforme à ce que nous avons de commun, à la raison. Telle

est la langue de Descartes.... Il n'y manque que ce qui n'y

était pas nécessaire, et ce n'en est pas la moindre beauté

que de s'être privée des beautés qui n'appartenaient pas au

sujet. Je reconnais là pour la première fois, ce sentiment

de la langue de chaque sujet par lequel les écrivains du

XVIIe siècle, Descartes en tête, ne sont guère moins

étonnants par ce qu'ils rejettent de leur langue que par ce

qu'ils y reçoivent.

Nisard.

De tous les grands esprits que la France a produits, celui

qui me paraît avoir été doué au plus haut degré de la

puissance créatrice est incomparablement Descartes. Cet

homme n'a fait que créer; il a créé les hautes mathématiques

par l'application de l'algèbre à la géométrie; il a montré à

Newton le système du monde en réduisant le premier toute la

science du ciel à un problème de mécanique; il a créé la

philosophie moderne, condamnée à s'abdiquer elle-même, ou à

suivre éternellement son esprit et sa méthode; enfin, pour

exprimer toutes ces créations il a créé un langage digne

d'elles, naïf et mâle, sévère et hardi, cherchant avant tout

la clarté, et trouvant par surcroît la grandeur.

Cousin.

Littérature Française (Première Année) · 第 34 / 137 题