DISCOURS DE LA MÉTHODE.

Sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes

précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres; et

me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle

qui se pourrait trouver en moi-même, ou bien dans le grand

livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à

voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des

gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir

diverses expériences, à m'éprouver moi-même dans les

rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire

telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en

pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je

pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les

raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui

importent, et dont l'évènement le doit punir bientôt après

s'il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettres

dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne

produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre

conséquence sinon que peut-être il en tirera d'autant plus

de vanité qu'elles seront plus éloignées du sens commun, à

cause qu'il aura dû employer d'autant plus d'esprit et

d'artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j'avais

toujours un extrême désir d'apprendre à distinguer le vrai

d'avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher

avec assurance en cette vie.

* * * * *

Comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux

vices, en sorte qu'un État est bien mieux réglé lorsque,

n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement

observées; ainsi au lieu de ce grand nombre de préceptes

dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des

quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante

résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.

Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour

vraie que je ne la connusse évidemment être telle;

c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la

prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes

jugements que ce qui se présenterait si clairement et si

distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion

de le mettre en doute.

Le second, de diviser chacune des difficultés que

j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait, et

qu'il serait requis pour les mieux résoudre.

Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en

commençant par les objets les plus simples et les plus aisés

à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques

à la connaissance des plus composés, et supposant même de

l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement

les uns les autres.

Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers

et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien

omettre.

* * * * *

Comme ce n'est pas assez, avant de commencer à rebâtir le

logis où on demeure, que de l'abattre, et de faire provision

de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à

l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé

le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque

autre, où on puisse être logé commodément pendant le temps

qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse point

irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligerait

de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de

vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me

formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en

trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.

La première était d'obéir aux lois et aux coutumes de mon

pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a

fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me

gouvernant en toute autre chose suivant les opinions, les

plus modérées et les plus éloignées de l'excès, qui fussent

communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux

avec lesquels j'aurais à vivre.

* * * * *

Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus

résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas

moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque

je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été

très assurées; imitant en ceci les voyageurs, qui, se

trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en

tournoyant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore

moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus

droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer

point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être

été au commencement que le hasard seul qui les ait

déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont

justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin

quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans

le milieu d'une forêt.

Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me

vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre

du monde, et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y

a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos

pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux,

touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui

manque de nous réussir est au regard de nous absolument

impossible....

Enfin pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire

une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en

cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure, et,

sans que je veuille rien dire de celles des autres, je

pensais que je ne pouvais faire mieux que de continuer en

celle-là même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer

toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que

je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la

méthode que je m'étais prescrite.

* * * * *

Si j'écris en français, qui est la langue de mon pays,

plutôt qu'en latin qui est celle de mes précepteurs, c'est à

cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de leur

raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions

que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens, et pour ceux

qui joignent le bon sens avec l'étude, lesquels seuls je

souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure,

si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes

raisons pour ce que je les explique en langue vulgaire.

Au reste, je ne veux point parler ici en particulier des

progrès que j'ai espérance de faire à l'avenir dans les

sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse

que je ne sois pas assuré d'accomplir; mais je dirai

seulement que j'ai résolu de n'employer le temps qui me

reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque

connaissance de la nature, qui soit telle qu'on en puisse

tirer des règles pour la médecine, plus assurées que celles

qu'on a eues jusques à présent, et que mon inclination

m'éloigne si fort de toute sorte d'autres desseins,

principalement de ceux qui ne sauraient être utiles aux uns

qu'en nuisant aux autres, que, si quelques occasions me

contraignaient de m'y employer, je ne crois point que je

fusse capable d'y réussir. De quoi je fais ici une

déclaration que je sais bien ne pouvoir servir à me rendre

considérable dans le monde, mais aussi n'ai-je aucunement

envie de l'être; et je me tiendrai toujours plus obligé à

ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de

mon loisir, que je ne serais à ceux qui m'offriraient les

plus honorables emplois de la terre.

* * * * *

CORNEILLE.

Né à Rouen en 1606; mort en 1684.

Pierre Corneille fut pour la poésie dramatique en France ce que

Descartes avait été pour la philosophie. Il l'éleva à la hauteur à

laquelle ses devanciers et contemporains, Mairet[18] et Rotrou,[19]

n'avaient pu atteindre. La tragédie du CID, son premier chef-d'oeuvre,

constitua le drame de caractère dans toute sa beauté, dans sa vérité

et sa moralité. À partir de 1637, l'année de son apparition, il y eut

un théâtre classique. Corneille y avait préludé par plusieurs essais,

plus ou moins heureux, tels que la comédie de Mélite et la tragédie de

Médée. Il le consolida et l'enrichit par une quantité de pièces, dont

trois avec le Cid, "HORACE, CINNA ET POLYEUCTE," placent leur auteur

au rang des premiers poëtes tragiques du monde.

[Footnote 18: Mairet, poëte tragique, auteur de

douze pièces de théâtre, dont les meilleures sont

Sophonisbe et Cléopâtre, antérieures au Cid.]

[Footnote 19: Rotrou, poëte dramatique, lié

d'amitié avec Corneille qui l'appelait son père. Sa

meilleure pièce est la tragédie de Venceslas. Il

mourut dans la fleur de l'âge, victime de son

dévouement pendant une épidémie qui ravagea Dreux,

sa ville natale.]

Il se distingua également comme poëte comique. Sa comédie le Menteur

ouvrit la voie dans laquelle Molière devait s'immortaliser.

Un incident curieux se rattache à la glorieuse histoire du Cid. Le

cardinal de Richelieu, qui n'avait pas pour Corneille les sentiments

les plus bienveillants, ordonna à l'Académie française de critiquer la

pièce. L'Académie dut obéir, mais sa critique ne servit qu'à mieux

faire apprécier le génie du poëte. En vain ses détracteurs le

dénigraient et l'accusaient de n'être que le plagiaire du poëte

espagnol,[20] dont il avait emprunté le sujet du Cid. Il leur imposa

silence par la tragédie d'Horace, oeuvre sublime toute faite de génie,

et pour laquelle l'histoire de Rome ne lui fournissait qu'un récit, en

lui laissant tout à inventer, incidents, situations, caractères et

passions: Cinna et Polyeucte qui suivirent coup sur coup (1639-1640)

mirent le comble à sa gloire. Les trois années qui séparent cette

dernière pièce du Cid sont, peut-être, les plus merveilleusement

fécondes de la vie d'un grand poëte. Mais la pauvreté et une ambition

peu judicieuse firent travailler Corneille trop longtemps pour le

théâtre. Il épuisa ses forces de bonne heure, et, en s'obstinant à

rester dans la carrière, il se survécut en quelque sorte à lui-même.

[Footnote 20: Ce poëte, qui avait traité la

Jeunesse du Cid, était Guillen de Castro.]

Avec quelque honneur que l'on puisse encore nommer la Mort de Pompée,

Rodogune, Héraclius, Don Sanche d'Aragon et Nicomède, il n'y a plus

d'ensemble parfait, plus de progrès. C'est le commencement du déclin,

et ce qu'il composa à partir de 1659 n'est plus digne de l'auteur de

Cinna.

Ses oeuvres frappent surtout par leur caractère moral. L'idée du beau,

dans sa théorie sur l'art, ne se séparait pas de l'idée du bien. Il

fit de son théâtre une véritable école d'héroïsme: on n'y va point, on

ne le lit pas sans être pénétré d'admiration. L'influence en est

salutaire. Ses héros sont de braves gens auxquels on voudrait

ressembler. Corneille était d'ailleurs de leur famille autant que le

comportaient la simplicité de sa vie et la modestie de son caractère.

Il avait l'âme fière, indépendante, profondément religieuse. Pendant

quelques années qu'il avait renoncé au théâtre, il consacra son talent

à traduire en vers l'Imitation de Jésus-Christ. Son style est

vigoureux, noble, plein de chaleur, quelquefois négligé, mais il s'en

sert ordinairement pour exprimer de belles pensées et des sentiments

généreux. Il mourut pauvre, comme il avait vécu, et grand dans sa

pauvreté.

Si Corneille n'a pas connu les douceurs de la fortune, il a

éprouvé les émotions enivrantes que donnent le succès et la

célébrité. Ses contemporains l'ont apprécié et admiré. Mme.

de Sévigné fait le plus grand cas de celui

"Dont la main crayonna

L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna."

Elle écrivait à sa fille: "Croyez que jamais rien

n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien

n'approchera des divins endroits de Corneille; il faut que

tout cède à son génie." Et encore: "Vive notre vieil ami

Corneille! Pardonnons lui de méchants vers en faveur des

divines et sublimes beautés qui nous transportent."

Ces beautés sont multiples, beautés de caractères, beautés

de pensées, beautés de style. Elles se relèvent souvent par

le contraste des parties avoisinantes, comme la lumière

ressort par l'effet des ombres. Corneille est un poëte très

inégal. Il tombe fréquemment et de haut. Il ne soigne pas

les détails. Le travail qui a pour but de polir, d'égaliser,

de se soutenir ne lui était pas naturel. Il ménageait peu

ses forces; il les concentrait dans certains endroits au

point de s'affaiblir dans d'autres. Quand l'inspiration lui

manquait, il ne savait pas y suppléer par l'art ou par

l'esprit. Un de ses amis, sensible à ce défaut, disait:

"Corneille a un lutin qui vient lui souffler les belles

idées et les beaux vers; il ne peut rien faire de bon quand

le lutin le délaisse."

Ses caractères les mieux réussis sont les caractères

d'hommes, le Cid, Auguste, Polyeucte, Don Sanche, le vieil

Horace; il n'a pas connu ni su peindre les femmes.

Il en fait des héroïnes, produits de son imagination plutôt

que de la nature. Chimène et Pauline seules ont les qualités

de leur sexe. Les autres, Émilie, Cornélie, Cléopâtre, sont

viriles, outrées, en dehors de la nature; aussi les

appelait-on "d'adorables furies."

.....

* * * * *

Osons dire ce que nous pensons; à nos yeux, Eschyle,

Sophocle, et Euripide ne balancent point le seul Corneille;

car aucun d'eux n'a connu et exprimé comme lui ce qu'il y a

au monde de plus véritablement touchant, une grande âme aux

prises avec elle-même, entre une passion généreuse et le

devoir. Corneille est le créateur d'un pathétique nouveau,

inconnu à l'antiquité et à tous les modernes avant lui; il

dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes;

il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme

le demande Aristote qui se borne à ériger en maximes la

pratique des Grecs. Il semble que Corneille ait lu Platon et

voulu suivre ses préceptes; il s'adresse à une partie tout

autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus

noble, la plus voisine de la vertu, l'admiration, et de

l'admiration portée à son comble il tire les effets les plus

puissants. Shakspere, nous en convenons, est supérieur à

Corneille par l'étendue et la richesse du génie dramatique.

La nature humaine tout entière semble à sa disposition, et

il reproduit les scènes les plus diverses de la vie dans

leur beauté et dans leur difformité, dans leur grandeur et

dans leur bassesse. Il excelle dans la peinture des passions

terribles ou gracieuses. Othello, Lady Macbeth, c'est la

jalousie, c'est l'ambition, comme Juliette et Desdémone sont

des noms immortels de l'amour jeune et malheureux. Mais, si

Corneille a moins d'imagination, il a plus d'âme. Moins

varié, il est plus profond. S'il ne met pas sur la scène

autant de caractères différents, ceux qu'il y met sont les

plus grands qui puissent être offerts à l'humanité. Les

spectacles qu'il donne sont moins déchirants, mais à la fois

plus délicats et plus sublimes. Qu'est-ce que la mélancolie

d'Hamlet, la douleur du roi Lear, et même la dédaigneuse

intrépidité de César, devant la magnanimité d'Auguste

s'efforçant d'être maître de lui-même comme de l'univers,

devant Chimène sacrifiant l'amour à l'honneur, surtout

devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de

son coeur un soupir involontaire pour celui qu'elle ne doit

plus aimer?

Corneille se tient toujours dans les régions les plus

hautes. Il est tour-à-tour Romain ou chrétien, il est

l'interprète des héros, le chantre de la vertu, le poëte des

guerriers et des politiques. Et il ne faut pas oublier que

Shakspere est à peu près seul dans son temps, tandis

qu'après Corneille vient Racine, qui pourrait suffire à la

gloire poétique d'une nation.

Victor Cousin.

Littérature Française (Première Année) · 第 35 / 137 题