L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.
Et quand la servitude a pris l'homme au collet,
J'estime que le prince est moins que le valet.
Il n'est rien qui punisse
Un homme vicieux comme son propre vice.
Estant homme, on ne peut
Ni vivre comme on doit, ni vivre comme on veut.
Rien n'est libre en ce monde et chaque homme dépend,
Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand.
Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves,
Mais suivant ce qu'ils sont ils diffèrent d'entraves:
Les uns les portent d'or et les autres de fer.
Regnier.
* * * * *
MALHERBE.
Né à Caen en 1555; mort en 1628.
Avec Malherbe une nouvelle ère s'ouvre dans l'histoire littéraire: par
la langue et par la méthode il appartient à la poésie moderne.
C'est lui qui, comme dit Boileau,
..."Le premier en France
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir."
Avant lui le bon goût, la correction du style, le vrai sentiment
poétique avaient pour ainsi dire été l'exception; avec lui c'est la
règle.
Son talent se développa tard et eut les qualités mûres et patientes
d'un réformateur. Il travaillait lentement; il aimait à être appelé le
tyran des mots et des phrases. Il expulsa les mots étrangers que
Ronsard avait introduits, biffa la moitié de ses vers, et, quand on
lui demanda s'il approuvait les autres, il répondit: "Pas plus que le
reste," et il effaça tout.
Les hommes il les traitait avec aussi peu d'aménité que les syllabes.
Les femmes seules trouvaient grâce à ses yeux. "Dieu, disait-il, se
repentit d'avoir fait l'homme, et il ne s'est jamais repenti d'avoir
fait la femme."
Il avait aussi une très-bonne opinion de lui-même, quoique homme,
comme l'atteste cette fin d'un sonnet adressé par lui à Louis XIII:
"Tous vous savent louer, mais non également.
Les ouvrages communs vivent quelques années,
Ce que Malherbe écrit dure éternellement."
Quelques unes de ses pièces lyriques sont des chefs-d'oeuvre, et
peuvent, sans désavantage, être comparées aux belles productions des
grands poëtes qui vinrent après lui: telles sont l'ode à Louis XIII,
l'élégie à du Périer et la paraphrase d'une partie du psaume CXLV.
* * * * *
Malherbe fit pour la langue française ce que son maître
Henri IV fit pour la France. L'un établit et maintint
l'indépendance du pays, l'autre celle du langage. Lorsque le
Béarnais maître de Paris vit défiler devant lui les soldats
de l'Espagne, il leur dit: "Bon voyage, messieurs, mais n'y
revenez pas."
Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui
avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard.
* * * * *
Malherbe ne s'est pas borné à épurer, à assainir la langue,
il en a su faire un emploi poétique. Certes, ce ne serait
pas une gloire médiocre que d'avoir connu et déterminé le
génie de notre idiome, introduit dans les vers une harmonie
régulière, une dignité soutenue, et modifié le rhythme et la
prosodie, mais Malherbe a fait plus en revêtant de ce
langage plein et sonore des idées élevées et quelquefois des
sentiments touchants.
Géruzez.
ÉLÉGIE.
À Du Périer sur la mort de sa fille.
Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle,
Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours?
Le malheur de ta fille, au tombeau descendue
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas?
Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
Avecque son mépris.
Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses
L'espace d'un matin.
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La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles,
On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre
Est sujet à ses lois,
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos rois.
De murmurer contre elle et perdre patience
Il est mal à propos,
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
Qui nous met en repos.