II.

GEOFFROY DE VILLEHARDOUIN.

Né vers 1156 et mort vers 1213.

Geoffroy de Villehardouin fut un des héros de ce qu'on appelle la

quatrième croisade, et c'est le récit de cette étrange expédition

qu'il raconte dans ses MÉMOIRES.

Ils sont curieux pour l'histoire des faits et pour l'histoire de la

langue. Ce qui y frappe surtout c'est la simplicité du style et la

modestie de l'écrivain. Il ne parle jamais de lui. Il raconte ce qu'il

a vu, et l'on sent dans sa parole sans prétention une parfaite

loyauté.

Les phrases sont brèves, nerveuses, et vont droit au but. Il n'y a ni

apprêt ni art.

Sa langue est primitive; l'orthographe en est singulière. Des débris

de mots latins s'y rencontrent fréquemment, et le nombre des

monosyllabes est considérable.

C'est une langue de soldat, rude et roide, mais elle suffit à la

sobriété de son esprit, et a une harmonie naturelle qui ne manque pas

de charme.

"Villehardouin est bien un homme de son temps, non pas

supérieur à son époque, mais y embrassant tous les horizons;

preux, loyal, croyant, crédule même, mais sans petitesse;

des plus capables d'ailleurs de s'entremettre aux grandes

affaires; homme de conciliation, de prudence et même

d'expédients; visant avec suite à son but, éloquent à bonne

fin, non pas de ceux qui mènent, mais de première qualité

dans le second rang, et sachant au besoin faire tête dans

les intervalles; attaché féalement, avec reconnaissance,

mais sans partialité, à ses princes et seigneurs, et gardant

sous son armure de fer, et du haut de ses châteaux de

Macédoine ou de Thrace des mouvements de coeur et des

attaches pour son pays de Champagne.

"Il a des larmes sous sa visière, mais il n'en abuse pas; il

sait s'agenouiller à deux genoux, et se relever aussitôt

sans faiblesse: il a l'équité et le bon sens qu'on peut

demander aux situations où il se trouve; jusqu'à la fin sur

la brèche, il porte intrépidement l'épée, il tient

simplement la plume; c'est assez pour offrir à jamais, dans

la série des historiens hommes d'action où il est placé, un

des types les plus honorables et les plus complets de son

temps."

Sainte-Beuve.

Littérature Française (Première Année) · 第 16 / 137 题