III.

JOINVILLE (le sire de).

Né vers 1223 et mort vers 1319.

Cent années séparent Joinville de Villehardouin. Il se fit, dans cet

espace de temps, un progrès manifeste dans la langue. Il est facile

de s'en rendre compte en comparant l'histoire de la quatrième croisade

à la VIE DE LOUIS IX. Comme Villehardouin, Joinville raconte ce qu'il

a vu, mais avec un enjouement, une délicatesse d'esprit et une grâce

que n'avait pas l'historien de la quatrième croisade.

Il avait été élevé à la cour élégante de Thibaut, comte de Champagne.

Il y apprit les belles manières et le beau parler en honneur parmi les

troubadours. Louis IX l'emmena à sa première croisade. Elle fut

désastreuse.

Joinville eut sa bonne part de souffrances. Quand il revint en France,

il jura bien de ne plus s'embarquer dans de pareilles expéditions. Le

roi fut moins sage, et vingt ans plus tard il paya de sa vie

l'imprudence de sa dernière croisade. C'est de cette vie que Joinville

a fait le récit. Il est plein de candeur et de charme, et révèle dans

une langue naïve, abondante et gracieuse des qualités d'écrivain

inconnues avant lui.

Le livre de Joinville est à la fois une bonne action et un

écrit admirable. C'est peut-être le premier monument de

génie en langue française, dit M. Villemain. "J'entends par

génie un degré d'originalité dans le langage, une

physionomie particulière et expressive, quelque chose enfin

qui a été fait par un homme et qui n'aurait pas été fait par

un autre." Joinville décrit délicieusement. Son ignorance en

histoire, en géographie, est grande, mais il est curieux. Il

s'informe, il aime à apprendre. Il raconte comme il se

souvient, il répète même ce qu'il a dit sans se mettre en

peine de la méthode. Au milieu d'un désordre apparent et

d'une raillerie enjouée règne toujours un charme

inexprimable, une sensibilité qui ne s'altère pas dans les

périls et les larmes. Joinville a la conception nette,

l'image ressemblante, la comparaison naturelle et poétique;

il a la naïveté, la simplicité, et un brin de rêverie qui

tempère agréablement la vivacité pétulante de son esprit....

Sa bonne foi n'a pas de détours; elle parie par sa bouche de

l'abondance du coeur, elle est chez lui comme une espèce de

verve, d'inspiration poétique qui lui fait rencontrer

l'expression la plus vraie, la plus pittoresque. Il est

incapable de mentir. L'amour de soi, la haine d'autrui,

l'esprit de jalousie qui pénètre si souvent les Mémoires ne

se rencontre pas dans les siens. Il dit rarement du mal de

quelqu'un. Il n'a pas l'humeur chagrine des vieillards; il

possède les couleurs et la simplicité de la jeunesse. Rien

de si animé, de si vif, de si jeune que son style. Le

langage naïf d'alors donne sans doute de l'intérêt au récit,

mais il reçoit un charme nouveau de son esprit et de son

caractère.

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Littérature Française (Première Année) · 第 17 / 137 题