LE 9 SEPTEMBRE.

Je me sentais assez rétabli pour continuer ma route dans des lieux

habités. Je fixai ma couchée à quatre lieues de là, à l'embouchure de la

grande rivière, qui est un peu plus grande que celle qui porte le même

nom, près du Port-Louis.

Nous partîmes à six heures du matin, en suivant le rivage qui est

découpé d'anses où croissent des mangliers. Il est probable que la mer

en a apporté les graines de quelque terre plus au vent. Nous longions,

sur la gauche, une chaîne de montagnes élevées, couvertes de bois. La

campagne est coupée de petites collines couvertes d'une herbe fraîche;

ce pays, où l'on élève beaucoup de bestiaux, est agréable à voir, mais

fatigant à parcourir.

Après avoir marché deux lieues, nous vîmes, sur une hauteur, une belle

maison de pierre. Je m'y arrêtai pour m'y reposer; elle appartenait à un

riche habitant appelé La V***. Il était absent. Sa femme était une

grande créole sèche, qui allait nu-pieds suivant l'usage du canton. En

entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu de cinq ou six

filles, et d'autant de gros dogues qui voulurent étrangler mon chien; on

les mit à la porte, et madame de La V*** y posa en faction une négresse

nue, qui n'avait pour tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demandai à

passer le temps de la chaleur. Après les premiers complimens, un des

chiens trouva le moyen de rentrer dans la salle, et le vacarme

recommença. Madame de la V*** tenait à la main une queue de raie

épineuse; elle en lâcha un coup sur les épaules nues de l'esclave qui en

furent marquées d'une longue taillade, et un revers sur le mâtin qui

s'enfuit en hurlant.

Cette dame me conta qu'elle avait manqué de se noyer en allant en

pirogue harponner la tortue sur les brisans. Elle allait dans les bois,

à la chasse des noirs marrons; elle s'en faisait honneur: mais elle me

dit que le gouverneur lui avait reproché de chasser le cerf, ce qui est

défendu; ce reproche l'avait outrée: «J'eusse mieux aimé, me dit-elle,

qu'il m'eût donné un coup de poignard dans le coeur.»

A quatre heures après midi, je quittai cette Bellone qui chassait aux

hommes; nous coupâmes par un sentier la pointe du Diable, ainsi appelée,

parce que les premiers navigateurs y virent, dit-on, varier leur

boussole sans en savoir la raison. Nous passâmes en canot l'embouchure

de la grande rivière qui n'est point navigable, à cause d'un banc de

sable qui la traverse, et d'une cascade qu'elle forme à un demi-quart de

lieue de là.

On a bâti sur sa gauche une redoute en terre, au commencement du chemin

qui mène à Flacque: nous le suivîmes par l'impossibilité de marcher le

long du rivage, tout rompu de roches. On rentre ici dans les bois, qui

sont très-beaux, et pleins d'orangers. A un quart de lieue de là je

trouvai une habitation dont le maître était absent: je m'y arrêtai.

J'avais marché deux heures et demie le matin, et autant l'après-midi.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 69 / 82 题