LE 3 SEPTEMBRE.

M. Étienne et M. de Clèzemure, capitaine du _Désir_, vinrent

m'accompagner jusqu'au bord de la rive gauche de la Savanne, qui est

encore plus escarpée que la rive droite; en cet endroit leurs chiens

forcèrent un cerf. Je pris congé d'eux pour faire seul les douze lieues

qui restaient dans un pays où il n'y a plus d'habitans.

J'observai, chemin faisant, que la prairie devenait plus large, les bois

plus épais et plus beaux. Les montagnes sont enfoncées dans l'intérieur;

on n'en voit que les sommets dans le lointain.

De temps en temps je trouvai quelques ravins. En deux heures de marche,

je passai trois rivières à gué. La seconde, qui est celle des Anguilles,

est assez difficile; son lit est plein de rochers, et son courant

rapide. Il s'y jette des sources d'eau ferrugineuse qui la couvrent

d'une huile couleur de gorge-de-pigeon.

Chemin faisant, je vis un de ces éperviers appelés mangeurs de poules.

Il était perché sur un tronc de latanier; je l'ajustai presque à bout

portant, les deux amorces de mon fusil s'embrasèrent et les coups ne

partirent pas. L'oiseau resta tranquille, et je le laissai là. Cette

petite aventure me fit faire attention à tenir mes armes en meilleur

état, en cas d'attaque des noirs marrons.

Je m'arrêtai sur la rive gauche de la troisième rivière, au bord de la

mer, sur des plateaux de rochers ombragés par un veloutier. Mes noirs

m'en firent une espèce de tente en jetant mon manteau dessus les

branches. Ils me firent à dîner, et me pêchèrent quelques conques

persiques et des oreilles-de-Midas.

A deux heures après dîner, je me mis en route, mon fusil en bon état et

mes gens en bon ordre. Les surprises n'étaient point à craindre: la

plaine est découverte et les bois assez éloignés. Le sentier était

très-beau et sablé. Pour marcher plus à mon aise, et n'être pas obligé

de me déchausser au passage de chaque rivière, je résolus de marcher

nu-pieds comme les chasseurs du matin[8]. Cette façon d'aller est non

seulement la plus naturelle, mais la plus sûre; le pied saisit comme une

main les angles des rochers. Les noirs ont cette partie si exercée

qu'ils s'en servent pour ramasser une épingle à terre. Ce n'est donc pas

en vain que la nature divisa ces membres en doigts, et les doigts en

articulations.

[8] L'homme civilisé enferme son pied dans une chaussure; il est sujet

aux cors que les nègres ne connaissent pas. De toutes les parties de

son individu qu'il immole à son opinion, c'est sans doute le

sacrifice qui lui coûte le moins. On prétend même qu'il y a un plus

grand inconvénient à porter perruque, surtout lorsqu'on se fait

raser la tête. On croit que cette opération est cause des apoplexies

si fréquentes aujourd'hui, et qui étaient si rares chez les anciens.

Je crois même que Pline, qui parle des maladies de son temps, ne

fait pas mention de celle-là.

Après avoir fait ces réflexions, je me déchaussai et je passai à gué la

première rivière; mais en sortant de l'eau, je reçus un violent coup de

soleil sur les jambes; elles devinrent rouges et enflammées. Au passage

de la seconde, je me blessai à un talon et à un orteil. En mettant mon

pied dans l'eau, j'éprouvai à mes blessures une douleur fort vive. Je

renonçai à mon projet, fâché d'avoir perdu un des avantages de la

constitution humaine, faute d'exercice.

J'arrivai à la rivière du Poste, que je traversai à gué sur le dos de

mon noir, à une portée de canon de son embouchure. Elle coule avec grand

bruit sur des rochers. Ses eaux sont si transparentes que je distinguais

au fond des limaçons noirs à pointes. J'éprouvai dans ce passage une

sorte d'horreur. Le soleil était près de se coucher; je ne voulus pas

aller plus loin. Je marchai sur les pierres, le long de sa rive gauche,

pour gagner une paillotte que j'avais aperçue adossée à un des caps de

son embouchure. Il me fut impossible d'aller jusque là. Ce n'étaient que

des monceaux de roches. Je revins sur mes pas, et je repris le sentier

qui me mena au haut du ravin au bas duquel elle coule. J'aperçus, à main

gauche, dans un enfoncement, un petit bouquet détaché de buissons,

d'arbres et de lianes, dans lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me

vint de m'ouvrir un passage avec une hache et de me loger au centre

comme dans un nid. Ce gîte me paraissait sûr; mais comme il vint à

tomber un peu de pluie, je pensai qu'il vaudrait mieux encore loger sous

le plus mauvais toit. Je descendis l'enfoncement jusqu'au bord de la

mer, et j'eus un grand plaisir de trouver sur ma droite la paillotte que

j'avais aperçue de l'autre rive: c'était un toit de feuilles de latanier

appliqué contre la roche. A droite, était le chemin impraticable que

j'avais tenté; à gauche, le chemin par où j'étais descendu, et devant

moi le bord de la mer. Tout me parut également disposé pour la sûreté et

la commodité; on me fit un lit d'herbes sèches, et je me couchai. Je fis

mettre mes paniers enfilés de leur bâton, à droite et à gauche de mon

lit, comme des barrières, un de mes noirs à chaque entrée de l'ajoupa,

mes pistolets sous mon oreiller, mon fusil auprès de moi, et mon chien à

mes pieds.

A peine ces dispositions étaient faites qu'un frisson me saisit. C'est

la suite des coups de soleil, qui sont presque toujours suivis de la

fièvre. Mes jambes étaient douloureuses et enflées. On me fit de la

limonade; on alluma de la bougie, et je m'occupai à noter des

observations sur ma route, et quelques erreurs sur la carte.

Toute la côte, depuis le bras de mer de la Savanne, est escarpée et

inabordable. Les rivières qui s'y jettent sont fort encaissées. Il

serait impossible de faire ce chemin à cheval. On s'opposerait aisément

à la marche d'une troupe ennemie, chaque rivière étant un fossé d'une

profondeur effrayante. Quant au pays, il m'a paru la plus belle portion

de l'île.

Sur le minuit, la fièvre me quitta et je m'endormis. A trois heures et

demie du matin, mon chien me réveilla, et sortit de l'ajoupa en aboyant

de toutes ses forces. J'appelai Côte et lui dis de se lever. Je sortis

avec mes armes; mais je ne vis qu'un ciel bien étoilé. Mon noir revint

au bout de quelques momens, et me dit qu'il avait entendu siffler deux

fois auprès du bois. Je fis rallumer le feu; j'ordonnai à mes gens de

veiller et je posai Côte en sentinelle avec mon sabre.

La mer venait briser dans les rochers, presque jusqu'à ma chaumière. Ce

fracas joint à l'obscurité m'invitait au sommeil; mais je n'étais pas

sans inquiétude: j'étais à cinq lieues de toute habitation, si la fièvre

me reprenait, je ne savais où trouver des secours. Les noirs marrons me

donnaient peu de crainte: mes deux noirs paraissaient bien déterminés,

et j'étais dans un lieu où je pouvais soutenir un siége. Après tout, je

me félicitai de ne m'être pas campé dans le bosquet.

Dès qu'on put distinguer les objets, je fis boire un verre d'eau-de-vie

à mes factionnaires, et je me mis en route: ils commençaient à être bien

moins chargés, nos provisions diminuant chaque jour.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 65 / 82 题