DU 2.

Le remède appliqué à la blessure de mon noir l'ayant presque guéri, je

fixai mon départ à l'après-midi. Le matin, je me promenai en pirogue,

entre les récifs et la côte. L'eau du fond était très-claire: on y

voyait des forêts de madrépores de cinq ou six pieds d'élévation,

semblables à des arbres: quelques-uns avaient des fleurs. Différentes

espèces de poissons de toutes couleurs nageaient dans leurs branches, on

y voyait serpenter de belles coquilles, entre autres une tonne

magnifique, que le mouvement de la pirogue effraya; elle fut se nicher

sous une touffe de corail. J'aurais fait une riche collection, mais je

n'avais ni plongeur, ni pince de fer, pour soulever les plantes de ce

jardin maritime, et pour déraciner ces arbres de pierre. J'en rapportai

le rocher appelé l'oreille-de-Midas, le drap-d'or, et quelques gros

rouleaux garnis de leur peau velue.

Nous eûmes à dîner deux officiers du _Désir_, qui, conjointement avec M.

Étienne, voulurent m'accompagner jusqu'au bras de mer de la Savanne, à

trois lieues de là. Personne n'y demeure, mais il y a quelques cases de

paille. Le matin on avait fait partir d'avance tous les noirs; après

midi je me mis en route, et je pris seul le devant. J'arrivais au

Poste-Jacotet: c'est un endroit où la mer entre dans les terres, en

formant une baie de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot

triangulaire: cette anse est entourée d'une colline qui la clôt comme un

bassin. Elle n'est ouverte qu'à l'entrée où passe l'eau de la mer, et au

fond, où coulent, sur un beau sable, plusieurs ruisseaux qui sortent

d'une pièce d'eau douce où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette

pièce d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les uns derrière les

autres en amphithéâtre. Ils étaient couronnés de bouquets d'arbres, les

uns en pyramide comme des ifs, les autres en parasol: derrière eux

s'élançaient quelques têtes de palmistes avec leurs longues flèches

garnies de panaches. Toute cette masse de verdure, qui s'élève du milieu

de la pelouse, se réunit à la forêt et à une branche de montagne qui se

dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau vert des

flots marins, le souffle toujours égal des vents, l'odeur parfumée des

veloutiers, cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées,

semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché

d'être seul: je formais des projets; mais du reste de l'univers, je

n'eusse voulu que quelques objets animés, pour passer là ma vie.

Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine j'avais fait deux cents pas

que je vis venir à ma rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je

m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des noirs de détachement,

sorte de maréchaussée de l'île: ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un

d'eux portait dans une calebasse deux petits chiens nouveaux-nés; un

autre menait une femme attachée par le cou à une corde de jonc: c'était

le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils

venaient de dissiper. Ils en avaient tué un, dont ils me montrèrent le

gris-gri, espèce de talisman fait comme un chapelet. La négresse

paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai; elle ne me répondit

pas. Elle portait sur le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas!

c'était une tête d'homme. Le beau paysage disparut, je ne vis plus

qu'une terre abominable[7].

[7] Cette femme appartenait à un habitant appelé M. de Laval.

Mes compagnons me retrouvèrent comme je descendais par une pente

difficile au bras de mer de la Savanne. Il était nuit, nous nous assîmes

sous des arbres dans le fond de l'anse: on alluma des flambeaux, et on

servit à souper.

On parla des noirs marrons; car ils avaient aussi rencontré le

détachement où était cette malheureuse, qui portait peut-être la tête de

son amant! M. Étienne nous dit qu'il y avait des troupes de deux et

trois cents noirs fugitifs aux environs de Belle-Ombre, qu'ils élisaient

un chef auquel ils obéissaient sous peine de la vie. Il leur est défendu

de rien prendre dans les habitations du voisinage, d'aller le long des

rivières fréquentées chercher du poisson ou des _songes_. La nuit, ils

descendent à la mer pour pêcher; le jour, ils forcent des cerfs dans

l'intérieur des bois avec des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une

femme dans la troupe elle est pour le chef; s'il y en a plusieurs, elles

sont communes. Ils tuent, dit-on, les enfans qui en naissent, afin que

leurs cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les matins à jeter

les sorts pour présager la destinée du jour.

Il nous conta qu'étant à la chasse l'année précédente, il rencontra un

noir marron; que s'étant mis à le poursuivre en l'ajustant, son fusil

manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer à coups de crosse,

lorsque deux négresses sortirent du bois et vinrent en pleurant se jeter

à ses pieds. Le noir profita du moment et s'enfuit. Il amena chez lui

ces deux généreuses créatures; il nous en avait montré une le matin.

Nous passâmes la nuit sous des paillettes.

J'avais remarqué qu'on pouvait faire du Poste-Jacotet, cette position si

riante, un très-bon port pour de petits vaisseaux, en ôtant du bassin

quelques plateaux de corail. Le bras de mer de la Savanne sert aussi aux

embarcations des gaulettes. Toute cette partie est la plus belle portion

de l'île; cependant elle est inculte, parce qu'il est difficile d'y

communiquer avec le chef-lieu, à cause des montagnes de l'intérieur, et

par la difficulté de revenir au vent du port en doublant le morne

Brabant.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 64 / 82 题