Je partis à six heures du matin. Je passai la première Rivière-Noire à
gué, près de la maison. Ensuite ayant voulu couper une petite presqu'île
couverte de bois et de pierres, je m'embarrassai dans les herbes, et
j'eus beaucoup de peine à retrouver le sentier; il me mena sur le
rivage, que je côtoyai, la marée étant basse. Sur toute cette plage, il
y a beaucoup d'huîtres collées aux rochers: Duval, mon nouveau noir, se
coupa le pied profondément en marchant sur leurs écailles: c'était à
l'une des deux embouchures de la petite Rivière-Noire. Nous fîmes halte
en cet endroit sur les huit heures du matin: je lui fis bassiner sa
plaie, et boire de l'eau-de-vie, ainsi qu'à Côte. Comme ils étaient fort
chargés, je pris le parti de faire deux haltes par jour, qui coupassent
mes deux courses du matin et du soir, et de leur donner alors quelques
rafraîchissemens. Cette légère douceur les remplit de force et de bonne
volonté: ils m'eussent volontiers suivi ainsi jusqu'au bout du monde.
Entre les deux embouchures de la Rivière-Noire, un cerf poursuivi par
des chiens et des chasseurs vint droit à moi. Il pleurait et bramait: ne
pouvant pas le sauver, et ne voulant pas le tuer, je tirai un de mes
coups en l'air. Il fut se jeter à l'eau, où les chiens en vinrent à
bout. Pline observe que cet animal, pressé par une meute, vient se jeter
à la merci de l'homme. Je m'arrêtai au premier ruisseau qu'on trouve
après avoir passé les deux Rivières-Noires: il se jette à la mer
vis-à-vis un petit îlot appelé l'îlot du Tamarin, qui n'est pas sur la
carte; on y va à pied à mer basse, et à l'îlot du Morne, où quelquefois
l'on met les vaisseaux en quarantaine.
J'avais tout ce qui était nécessaire à mon dîner, hors la bonne chère.
Je vis passer le long du rivage une pirogue pleine de pêcheurs
malabares. Je leur demandai s'ils n'avaient point de poisson; ils
m'envoyèrent un fort beau mulet, dont ils ne voulurent pas d'argent. Je
fis mettre ma cuisine au pied d'un tatamaque: j'allumai du feu; un de
mes noirs fut chercher du bois, l'autre de l'eau, celle de cet endroit
étant saumâtre. Je dînai très-bien de mon poisson, et j'en régalai mes
gens.
J'observai des blocs de roche ferrugineuse très-abondante en minéral. Il
y a une bande de récifs qui s'étend depuis la Rivière-Noire jusqu'au
morne Brabant, qui est la pointe de l'île, tout-à-fait sous le vent. Il
n'y a qu'un passage pour venir à terre derrière le petit îlot de
Tamarin.
A deux heures après midi je partis, mettant plus d'ordre dans ma marche.
J'allais faire plus de vingt lieues dans une partie déserte de l'île, où
il n'y a que deux habitans. C'est là que se réfugient les noirs marrons.
Je défendis à mes gens de s'écarter: mon chien même, qui me devançait
toujours, ne me précédait plus que de quelques pas; à la moindre alerte,
il dressait les oreilles et s'arrêtait; il sentait qu'il n'y avait plus
d'hommes. Nous marchâmes ainsi en bon ordre, en suivant le rivage, qui
forme une infinité de petites anses. A gauche nous longions les bois, où
règne la plus profonde solitude. Ils sont adossés à une chaîne de
montagnes peu élevées, dont on voit la cime; ce terrain n'est pas fort
bon. Nous y vîmes d'abord des polchers, arbre venu des Indes, et
d'autres preuves qu'on y avait commencé des établissemens. J'avais eu la
précaution de prendre quelques bouteilles d'eau, et je fis bien, car je
trouvai les ruisseaux, marqués sur le plan, absolument desséchés.
J'avais des inquiétudes sur la blessure de mon noir, qui saignait
continuellement; je marchais à petits pas; nous fîmes une halte à quatre
heures. Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point faire le tour du
morne; mais je le coupai dans le bois par l'isthme qui le joint aux
autres montagnes. Cet isthme n'est qu'une médiocre colline. Étant sur
cette hauteur, je rencontrai un noir appartenant à M. Le Normand,
habitant chez lequel j'allais descendre, et dont la maison était à un
quart de lieue. Cet homme nous devança pendant que je m'arrêtais avec
plaisir à considérer le spectacle des deux mers. Une maison placée en
cet endroit y serait dans une situation charmante; mais il n'y a pas
d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au-devant de moi
avec une carafe pleine d'eau fraîche, et m'annonça que l'on m'attendait
à la maison. J'y arrivai. C'était une longue case de palissades,
couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation consistait en huit
noirs, et la famille en neuf personnes: le maître et la maîtresse, cinq
enfans; une jeune parente et un ami. Le mari était absent; voilà ce que
j'appris avant d'entrer.
Je ne vis dans toute la maison qu'une seule pièce; au milieu, la
cuisine; à une extrémité, les magasins et les logemens des domestiques;
à l'autre bout, le lit conjugal, couvert d'une toile sur laquelle une
poule couvait ses oeufs; sous le lit, des canards; des pigeons sous la
feuillée, et trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés
tous les meubles qui servent au ménage ou au travail des champs. Je fus
véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame
très-jolie. Elle était Française, née d'une famille honnête, ainsi que
son mari. Ils étaient venus, il y avait plusieurs années, chercher
fortune; ils avaient quitté leurs parens, leurs amis, leur patrie, pour
passer leur vie dans un lieu sauvage où l'on ne voyait que la mer et les
escarpemens affreux du morne Brabant: mais l'air de contentement et de
bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui
l'approchait. Elle allaitait un de ses enfans; les quatre autres étaient
rangés autour d'elle, gais et contens.
La nuit venue, on servit avec propreté tout ce que l'habitation
fournissait. Ce souper me parut fort agréable. Je ne pouvais me lasser
de voir ces pigeons voler autour de la table, ces chèvres qui jouaient
avec les enfans, et tant d'animaux réunis autour de cette famille
charmante. Leurs jeux paisibles, la solitude du lieu, le bruit de la
mer, me donnaient une image de ces premiers temps où les filles de Noé,
descendues sur une terre nouvelle, firent encore part aux espèces douces
et familières, du toit, de la table et du lit.
Après souper, on me conduisit coucher à deux cents pas de là, à un petit
pavillon en bois, que l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore
mise, j'en fermai l'ouverture avec les planches dont on devait la faire.
Je mis mes armes en état; car cet endroit est environné de noirs
marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient
retirés sur le morne, où ils avaient fait des plantations: on voulut les
forcer; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la
mer.
LE 1er SEPTEMBRE.
Le maître de la maison étant revenu pendant la nuit, il m'engagea à
différer mon départ jusqu'à l'après-midi: il voulait m'accompagner une
partie du chemin. Il n'y avait que trois petites lieues de là à
Belle-Ombre, dernière habitation où je devais coucher. Comme mon noir
était blessé, la jeune dame voulut elle-même lui préparer un remède pour
son mal. Elle fit sur le feu une espèce de baume samaritain, avec de la
térébenthine, du sucre, du vin et de l'huile. Après l'avoir fait panser,
je le fis partir d'avance avec son camarade. A trois heures après dîner,
je pris congé de cette demeure hospitalière et de cette femme aimable et
vertueuse. Nous nous mîmes en route, son mari et moi; c'était un homme
très-robuste: il avait le visage, les bras et les jambes brûlés du
soleil. Lui-même travaillait à la terre, à abattre les arbres, à les
charrier; mais il ne souffrait, disait-il, que du mal que se donnait sa
femme pour élever sa famille: elle s'était encore depuis peu chargée
d'un orphelin. Il ne me conta que ses peines, car il vit bien que je
sentais son bonheur.
Nous passâmes un ruisseau près de la maison, et nous marchâmes sur la
pelouse jusqu'à la pointe du corail. Dans cet endroit la mer pénètre
dans l'île entre deux chaînes de rochers à pic: il faut suivre cette
chaîne, en marchant par des sentiers rompus et en s'accrochant aux
pierres. Le plus difficile est de l'autre côté de l'anse, en doublant la
pointe appelée le Cap. Je vis passer des noirs; ils se collaient contre
les flancs du roc: s'ils eussent fait un faux pas, il tombaient à la
mer. Dans les gros temps ce passage est impraticable; la mer s'y
engouffre et y brise d'une manière effroyable. En calme, les petits
vaisseaux entrent dans l'anse, au fond de laquelle ils chargent du bois.
Heureusement il s'y trouva _le Désir_, senau du roi: il nous prêta sa
chaloupe pour passer le détroit. M. Le Normand me conduisit de l'autre
côté, et nous nous dîmes adieu en nous embrassant cordialement.
J'arrivai, en trois heures de marche sur une pelouse continuelle,
au-delà de la pointe de Saint-Martin. Souvent j'allais sur le sable, et
quelquefois sur ce gazon fin, qui croît par flocons épais comme la
mousse. Dans cet endroit je trouvai une pirogue, où M. Étienne, associé
à l'habitation de Belle-Ombre, m'attendait. Nous fûmes en peu de temps
rendus à sa maison, située à l'entrée de la rivière des citronniers. On
construisait sur la rive gauche un vaisseau de deux cents tonneaux.
Depuis M. Le Normand, toute cette partie est d'une fraîcheur et d'une
verdure charmante: c'est une savanne sans roche, entre la mer et les
bois, qui sont très-beaux.
Avant de passer le Cap, on remarque un gros banc de corail, élevé de
plus de quinze pieds. C'est une espèce de récif que la mer a abandonné:
il règne au pied une longue flaque d'eau dont on pourrait faire un
bassin pour de petits vaisseaux. Depuis le morne Brabant, il y a, au
large, une ceinture de brisans, où il n'y a de passage que vis-à-vis des
rivières.