Je ne vous parlerai que de l'influence de la mer sur les marins, afin
d'inspirer quelque indulgence sur des défauts qui tiennent à leur état.
La promptitude qu'exige la manoeuvre, les rend grossiers dans leurs
expressions. Comme ils vivent loin de la terre, ils se regardent comme
indépendans: il parlent souvent des princes, des lois et de la religion,
avec une liberté égale à leur ignorance. Ce n'est pas que, suivant les
circonstances, ils ne soient dévots, même superstitieux. J'en ai connu
plus d'un qui n'aurait pas voulu appareiller un dimanche ou un vendredi.
En général, leur religion dépend du temps qu'il fait.
L'oisiveté où ils vivent leur fait aimer la médisance et les contes. Le
banc de quart est le lieu où les officiers débitent les fables et les
merveilles.
L'habitude de faire sans cesse de nouvelles connaissances les rend
inconstans dans leurs sociétés et dans leurs goûts: sur mer ils désirent
la terre, à terre ils regrettent la mer.
Dans une longue traversée, il est prudent de se livrer peu et de ne
disputer jamais. La mer aigrit naturellement l'humeur. La plus légère
contestation y dégénère en querelle. J'en ai vu naître pour des
questions de philosophie. Il est vrai que ces questions ont quelquefois
brouillé des philosophes à terre.
En général ils sont taciturnes et sombres. Peut-on être gai au milieu
des dangers, et privé des premiers besoins de la vie?
Il ne faut pas oublier leurs bonnes qualités. Ils sont francs, généreux,
braves, et surtout bons maris. Un homme de mer se regarde comme étranger
à terre, et surtout dans sa propre maison: étonné de la nouveauté des
meubles, du logement, des usages, il laisse à sa femme le pouvoir de le
gouverner dans un monde qu'il connaît peu.
Les matelots ajoutent à ces bonnes et mauvaises qualités les vices de
leur éducation. Ils sont adonnés à l'ivrognerie. On leur distribue
chaque jour une ration de vin ou d'eau-de-vie. Ils sont sept hommes à
chaque plat; j'en ai vu s'arranger entre eux pour boire alternativement
la ration des sept. Quelques-uns sont adonnés au vol. Il y en a d'assez
habiles pour dépouiller leurs camarades pendant le sommeil. Dans cette
classe d'hommes si malheureux, il s'en trouve d'une probité rare.
Ordinairement le maître et le canonnier sont des hommes de confiance sur
lesquels roule toute la police de l'équipage. On peut y joindre le
premier pilote, dont l'état chez nous est déchu, je ne sais pourquoi, de
la distinction qu'il mérite; ce n'est que le premier officier marinier.
De ces trois hommes dépend la bonté de l'équipage, et souvent le succès
de la navigation.
Le dernier homme du vaisseau est le coq, _coquus_, le cuisinier. Les
mousses sont des enfans, traités souvent avec trop de barbarie. Il n'y a
guère d'officier ou de matelot qui ne leur fasse éprouver son humeur. On
s'amuse même sur quelques vaisseaux, à les fouetter quand il fait calme,
pour faire, dit-on, venir le vent. Ainsi l'homme, qui se plaint si
souvent de sa faiblesse, abuse presque toujours de sa force.
Vous conclurez de tout ceci qu'un vaisseau est un lieu de dissention;
qu'un couvent et une île, qui sont des espèces de vaisseaux, doivent
être remplis de discorde, et que l'intention de la nature, qui
d'ailleurs s'explique si ouvertement, est que la terre soit peuplée de
familles, et non de sociétés et de confréries.
Après avoir porté ma censure sur les moeurs des gens de mer, il est bon
aussi que je l'étende sur les miennes.
J'ai fait une faute essentielle dans le journal de ce mois, en oubliant
de rapporter les noms du maître des matelots, et des deux autres
infortunés qui furent enlevés d'un coup de mer de dessus le pont du
vaisseau, le 5 du mois précédent, vers la hauteur du cap Finistère. A la
vérité, ils n'étaient que matelots; mais ils étaient hommes, compagnons,
et, qui plus est, coopérateurs de mon voyage sur un vaisseau où je
n'étais moi-même qu'un spéculateur oisif et fort inutile à la manoeuvre.
J'ai observé souvent dans les relations de voyage des vaisseaux
hollandais et anglais, que s'il vient à y périr le moindre matelot, on y
tient note de ses noms de famille et de baptême, de son âge, du lieu de
sa naissance, à quoi l'on ajoute presque toujours quelque trait de ses
moeurs qui le caractérise. On en trouve des exemples fréquens dans des
relations même faites par des vice-amiraux, commodores, commandans, etc.
Le capitaine Cook surtout y est fort exact dans ses voyages autour du
monde. Cet usage est une preuve du patriotisme et du fonds d'humanité
qui règne parmi ces nations. D'ailleurs, dans le journal d'un vaisseau,
le nom, les moeurs et la famille d'un matelot qui périt à son service,
doivent être au moins aussi intéressans pour des hommes que le nom, les
moeurs et la famille d'un poisson ou d'un oiseau de marine, pris en
pleine mer, dont nos marins ne manquent pas d'enrichir leurs journaux,
quand ils en trouvent l'occasion. Bien plus, il n'y a pas une vergue
cassée, ou une manoeuvre rompue sur le vaisseau, dont ils ne vous
tiennent compte; le tout pour se donner un air savant et entendu aux
choses de la mer. Voilà ce que j'ai tâché moi-même d'imiter dans mon
journal, séduit par les exemples nationaux, et par l'éducation de mon
pays, qui ramène chacun de nous à être le premier partout où il se
trouve, et, par conséquent, à mépriser tout ce qui est au-dessous de
soi, et à haïr souvent ce qui est au-dessus. Comme j'avais l'honneur
d'être officier de sa majesté, dans le grade de capitaine-ingénieur, je
n'ai pas cru que des matelots fussent des êtres assez importans pour en
faire une mention particulière lorsqu'ils venaient à mourir, et, quoique
je puisse me rendre cette justice, que j'avais le coeur constamment
occupé d'un grand objet d'humanité, dans un voyage que je n'avais
entrepris que pour concourir au bonheur des noirs de Madagascar, il est
probable que je me faisais illusion à moi-même, et que je ne me
proposais, au bout du compte, que la gloire d'être le premier, même
parmi des sauvages. J'étais comme beaucoup d'hommes que j'ai connus, qui
se proposent de faire des républiques, et qui se gardent bien d'en
établir dans les sociétés où ils vivent. Ils veulent faire des
républiques pour en être les législateurs; mais ils seraient bien fâchés
d'y vivre comme simples membres. Nous ne sommes dressés qu'à la vanité.
Pour moi, à qui l'adversité a dit tant de fois que je n'étais qu'un
homme souvent plus misérable qu'un matelot, par le désordre de ma santé,
et par mes préjugés, qui m'ont, dès l'enfance, fait poser les bases de
mon bonheur sur l'opinion inconstante d'autrui, si je refaisais la
relation d'un pareil voyage de long cours, j'y mettrais, non les mesures
d'un vaisseau mal construit, tel qu'était le nôtre (à moins que celui où
je serais ne fût remarquable par sa vitesse ou quelque autre bonne
qualité), mais les noms de tous les gens de l'équipage. Je n'y
oublierais pas le moindre mousse; et, au lieu d'observer les moeurs des
poissons et des oiseaux qui vivent hors du vaisseau, j'étudierais et
noterais celles des matelots qui le font mouvoir; car des caractères
humains seraient plus intéressans à décrire, non seulement que ceux des
animaux, mais même que ceux des hommes qui habitent constamment le même
coin de terre, et surtout que ceux des gens du monde, vers lesquels se
dirigent sans cesse les observations de nos philosophes.
Les moeurs des gens de mer sont beaucoup plus variées par leur vie
cosmopolite et amphibie, et plus apparentes par la rudesse de leur
métier et leur franchise, que celles des princes. C'est là que l'on peut
connaître l'homme tout brut, luttant, sans cesse et sans art, avec ses
vices et ses vertus, contre ses passions et celles des autres, contre la
fortune et les élémens. Malgré ses défauts, par lesquels il serait
injuste de la désigner, je voudrais rendre toute cette classe d'hommes
intéressante. D'ailleurs, il n'y a point de caractère si dépravé, qu'il
n'y ait quelques bonnes qualités qui en compensent les vices. Souvent,
sous les plus grossiers, comme l'ivrognerie, le jurement, les marins
cachent d'excellentes qualités. Il s'en trouve d'intrépides, de
généreux, qui, sans balancer, se jettent à la mer pour porter du secours
au malheureux prêt à périr; d'autres sont remarquables par quelque
industrie particulière. Il y en a qui ont beaucoup d'imagination, et
qui, pendant la durée d'un quart de six heures, racontent à leurs
camarades rassemblés autour d'eux, des histoires merveilleuses, dont ils
entrelacent les événemens avec autant d'art et d'intérêt que ceux des
Mille et une Nuits; d'autres, fort taciturnes, écoutent toujours, ne
s'expriment que par signes, et sont des jours entiers sans proférer un
mot. La plupart intéressent par leurs infortunes, leurs naufrages;
d'autres par les malheurs de leurs familles; tous par leur manière de
voir, par leur religion, leurs opinions des sciences, de la guerre, de
la cour et du gouvernement des pays qu'ils ont vus, ou par les combats
où ils se sont trouvés, ou par leurs amours, si différentes de celles
des bergers. Mais si, au lieu de se borner à étudier leurs moeurs, on
s'occupait du soin de les adoucir, on trouverait des amis parmi eux; car
ils sont très-reconnaissans. Je crois qu'un voyageur, en se mettant
comme observateur de la société avec les compagnons de son voyage,
bannirait, pour lui-même et pour ses lecteurs, la monotonie des voyages
de long cours. Mais nous sommes si accoutumés à mépriser ce qui est
au-dessous de nous, que je puis dire que dans un voyage de quatre mois
et demi, où l'on ne voyait que le ciel et l'eau, il n'y avait pas la
moitié de nos simples matelots dont les noms fussent connus des
passagers, et même de leurs officiers, et que quand quelqu'un d'eux
venait pour quelque service dans la chambre, ou sur l'arrière, nous y
faisions moins d'attention que si c'eût été un chat ou un chien: tant
l'homme pauvre et misérable est rendu étranger à l'homme, son semblable,
par nos institutions ambitieuses!
Je reprends le fil de mon journal.