Le 1er, nous vîmes des requins, et on en prit un, avec une bonite. Je
compte réunir mes observations sur les poissons à la fin du journal de
ce mois.
Le 2, nous eûmes du calme mêlé d'orage. Nous sommes sur les limites des
vents généraux du pôle austral. L'après-midi, nous essuyâmes un grain
qui nous fit amener toutes nos voiles.
Nous approchons de la Ligne. Il y a très-peu de crépuscule le soir et le
matin.
Le 3, nous prîmes des bonites et un requin. Nous étions constamment
entourés de la même troupe de thons.
Le 4, nous eûmes un ciel orageux. Nous entendîmes le tonnerre, et nous
essuyâmes un grain.
On jeta à la mer un matelot mort du scorbut; plusieurs autres en sont
affectés: cette maladie, qui se manifeste de si bonne heure, répand la
terreur dans l'équipage. Nous prîmes des bonites et des requins.
Du 5 et du 6. Hier, à trois heures de nuit, il fit un orage épouvantable
qui nous obligea de tout amener, hors la misaine. Je remarquai
constamment que le lever de la lune dissipe les nuages d'une manière
sensible. Deux heures après qu'elle est sur l'horizon, le ciel est
parfaitement net. Nous eûmes, ces deux jours, du calme mêlé de grains
pluvieux.
Le 7, nous prîmes des bonites. Je vis couper, avec des ciseaux, du verre
dans l'eau, avec une grande facilité, effet dont j'ignore la cause.
Le 8 et le 9, on prit un requin, des sucets et deux thons. Quoique près
de la Ligne, la chaleur ne me parut pas insupportable; l'air est
rafraîchi par les orages.
Le 10, on annonça le baptême de la Ligne, dont nous étions à un degré.
Un matelot, déguisé en masque, vint demander au capitaine à faire
observer l'usage ancien. Ce sont des fêtes imaginées pour dissiper la
mélancolie des équipages. Nos matelots sont fort tristes, le scorbut
gagne insensiblement, et nous ne sommes pas au tiers du voyage.
Le 11, on fit la cérémonie du baptême... On rangea les principaux
passagers le long d'un cordon, les pouces attachés avec un ruban. On
leur versa quelques gouttes d'eau sur la tête. On donna ensuite quelque
argent aux pilotes.
Le vent fut contraire, le ciel et la mer belle.
Le 12, nous ne passâmes point encore la Ligne. Les courans portaient au
nord. On cessa de voir l'étoile polaire. Nous vîmes un vaisseau à l'est.
Le 13, nous passâmes la Ligne. La mer paraissait, la nuit, remplie de
grands phosphores lumineux. On purifiait l'entrepont tous les dimanches;
on montait en haut les coffres et les hamacs de l'équipage, ensuite on
brûlait du goudron. Ou s'aperçut que le tiers des barriques d'eau était
vide, quoiqu'on ne fût pas au tiers du voyage.
Les 14, 15 et 16, les vents varièrent. Il fit de grandes chaleurs. On
raidit les haubans et les cordages. Nous fûmes toujours environnés de
bonites, de thons, de marsouins et de bonnets-flamands. Nous vîmes un
très-grand requin. Calme mêlé d'orage.
Les 17, 18 et 19, les calmes continuèrent avec la chaleur. Le goudron
fondait de toutes les manoeuvres. L'ennui et l'impatience croissent sur
le vaisseau. On en a vu rester un mois en calme sous la Ligne.
Je vis une baleine allant vers l'ouest.
Les 20, 21 et 22, continuation de calme et d'ennui. Le vaisseau était
entouré de requins. Nous en vîmes un attaché à un paillasson, dans un
large banc d'écume, courant de l'est à l'ouest: il était vivant; sans
doute quelque vaisseau venait de passer là. Nous prîmes des thons, des
bonites, cinq ou six requins, et un marsouin dont la tête était fort
pointue. Les matelots disent que le marsouin présage le vent; en effet,
à minuit il s'est levé. Nous revîmes des galères.
Du 23. Nous entrons enfin dans les vents généraux du sud-est, qui
doivent nous conduire au-delà de l'autre tropique. On prit des bonites
et des thons. Comme on tirait de l'eau un de ces poissons, un requin le
prit par la queue et fit casser la ligne. Nous vîmes une frégate, oiseau
noir et gris approchant de la forme de la cigogne: son vol est
très-élevé.
Le 24 et le 25, nous eûmes des grains qui firent varier le vent. Vers le
soir, la lune parut entourée d'un grand cercle sans couleurs.
Nous prîmes des bonites et des thons.
Le 26, nous vîmes des frégates, des poissons-volans, des thons, des
bonites, et un oiseau blanc qu'on dit être un fou. Le soir, ayant toutes
nos voiles dehors, nous fûmes chargés d'un grain violent qui nous mit
sur le côté pendant quelques minutes. Notre vaisseau porte fort mal la
voile, et il ne fait guère plus de deux lieues par heure avec le vent le
plus favorable.
Le 27, grosse mer et grand frais mêlé de grains pluvieux. Nous vîmes les
mêmes poissons, et un alcyon, hirondelle de mer, que les Anglais
appellent _l'oiseau de la tempête_. Je consacrerai un article de mon
journal aux oiseaux marins.
Le 28, nous eûmes grand frais et des grains mêlés de pluie. On porta six
canons de l'arrière dans la cale de l'avant, afin que le vaisseau étant
plus chargé sur le devant, gouvernât mieux. Nous éprouvâmes des temps
orageux, qui sont rares dans ces parages. Vu les mêmes thons.
Le 29, beau temps mêlé de quelques grains. Nous vîmes des frégates, et
un oiseau blanc avec les ailes marquées de gris. Au soleil couchant,
nous vîmes un vaisseau sous le vent, faisant même route que nous.
Le 30, bon frais, belle mer: l'air n'est plus si chaud. Nous vîmes le
vaisseau de la veille un peu au vent; il avait forcé de voiles: nous
fîmes la même manoeuvre. Il mit pavillon anglais; nous mîmes le nôtre.
Nous prîmes des thons, et nous vîmes des poissons-volans.