EN MARS, 1768.

Nous sortîmes le 3, à onze heures et un quart du matin. Le vent était au

nord-est, la marée pas assez haute; peu s'en fallut que nous ne

touchassions sur un rocher à droite dans la passe. Quand nous fûmes par

le travers de l'île de Grois, nous mîmes en panne pour attendre quelques

passagers et officiers. Un seul rejoignit le vaisseau, dans le temps que

nous nous mettions en route.

Le 4, le temps fut assez beau; sur le soir, cependant, la mer grossit et

le vent augmenta.

Le 5, il s'éleva un très-gros temps. Le vaisseau était en route sous ses

deux basses voiles. J'étais très-fatigué du mal de mer. A dix heures et

demie du matin, étant sur mon lit, j'éprouvai une forte secousse.

Quelqu'un cria que le vaisseau venait de toucher. Je montai sur le pont,

où je vis tout le monde consterné. Une lame, venant de tribord, avait

enlevé à la mer la yole ou petite chaloupe, le maître des matelots, et

trois hommes. Un seul d'entre eux resta accroché dans les haubans du

grand mât, d'où on le tira, l'épaule et la main fracassées. Il fut

impossible de sauver les autres, que l'on ne revit plus.

Ce malheur vint de la faute du vaisseau, qui gouvernait mal. Sa poupe

était trop renflée dans l'eau, ce qui détruisait l'action du gouvernail.

Le mauvais temps dura tout le jour, et l'agitation du vaisseau fit périr

presque toutes nos volailles. J'avais un chien, qui ne cessa de haleter

de malaise. Les seuls animaux que j'y vis insensibles, furent des

moineaux et des serins, accoutumés à un mouvement perpétuel. On porte

ces oiseaux aux Indes par curiosité.

Je fus très-incommodé, ainsi que les autres passagers. Il n'y a point de

remède contre ce mal, qui excite des vomissemens affreux. Il est utile

cependant de prendre quelques nourritures sèches, et surtout des fruits

acides.

Le 6, le temps se mit au beau. On pria Dieu pour ces pauvres matelots.

Le maître était un fort honnête homme. On répara le désordre de la

veille. La lame, en tombant sur le vaisseau, avait brisé la poutre qui

borde le caillebotis, quoiqu'elle eût dix pouces de diamètre. Elle

enfonça une des épontilles ou supports du gaillard d'avant dans le pont

inférieur, et en rompit une des traverses.

Le 7, nous nous estimions par le travers du cap Finistère, où les coups

de vent sont fréquens et la mer grosse, ainsi qu'à tous les caps.

Le 8, belle mer et bon vent. Nous vîmes voler des manches-de-velours,

oiseaux marins blancs dont les ailes sont bordées de noir.

Le 9 et le 10, l'air me parut sensiblement plus chaud, et le ciel plus

intéressant. Nous approchons des îles _Fortunées_, s'il est vrai que le

ciel ait mis le bonheur dans quelque île.

Le 11, le vent calma; la mer était couverte de bonnets-flamands, espèce

de mucilage organisé, de la forme d'une toque, ayant un mouvement de

progression. Le matin, nous vîmes un vaisseau.

Le 12 et le 13, on fit quelques réglemens de police. Il fut décidé que

chaque passager n'aurait qu'une bouteille d'eau par jour. Le repas du

matin fut fixé à dix heures, et consistait en viandes salées et en

légumes secs. Celui du soir, à quatre heures, était un peu meilleur. On

éteignait tous les feux passé huit heures.

Le 14, on avait compté voir l'île Madère, mais nous étions trop dérivés

à l'ouest; il fit calme tout le jour. Nous vîmes deux oiseaux de la

grosseur d'un pigeon, d'une couleur brune, volant vers l'ouest à la

hauteur des mâts; nous les prîmes pour des oiseaux de terre, ce qui

semblait nous indiquer qu'il y avait quelque île sur notre gauche. Ces

signes sont importans, mais les marins ont des observations peu sûres

sur les oiseaux. Ils confondent presque toutes les espèces des côtes de

l'Europe, sous le nom de mauves et de goëlands.

Le 15, le calme continua: cependant, vers la nuit, nous eûmes un peu de

vent. Un brigantin anglais passa près de nous dans l'après-midi, et nous

salua de son pavillon.

Le 16, au lever du soleil, nous vîmes l'île de Palme devant nous; à

gauche, l'île de Ténériffe, avec son pic, qui a la forme d'un dôme

surmonté d'une pyramide. Ces îles furent couvertes de brume tout le

jour, et la nuit d'éclairs et d'orages; spectacle qui effraya les

premiers marins qui les découvrirent de nos temps. On sait que les

Romains en avaient ouï parler, puisque Sertorius voulut s'y retirer. Les

Carthaginois, qui trafiquaient en Afrique, les connaissaient.

L'historien Juba en compte cinq, et en fait une description détaillée:

il en appelle une l'île de Neige, parce que, dit-il, elle s'y conserve

toute l'année. Nous vîmes en effet le pic couvert de neige, quoique

l'air fût chaud. Ces îles sont, dit-on, les débris de cette grande île

Atlantide dont parle Platon. A la profondeur des ravins dont leurs

montagnes sont creusées, on peut croire que ce sont les débris de cette

terre originelle, bouleversée par un événement dont la tradition s'est

conservée chez tous les peuples. Selon Juba, l'île Canarie prit son nom

de la grandeur des chiens qu'on y élevait. Les Espagnols, à qui elles

appartiennent, en tirent d'excellente malvoisie.

Les 17, 18 et 19, nous passâmes au milieu des îles, laissant Ténériffe à

gauche et Palme à droite; Gomère nous resta à l'est. Je dessinai la vue

de ces îles, qui sont sillonnées de ravins très-profonds, entre autres

l'île de Palme.

Nous vîmes un poisson volant. Une huppe vint se reposer sur notre

vaisseau, et prit son vol à l'ouest: elle était d'un rouge couleur

d'orange; ses ailes et son aigrette marbrées de blanc et de noir, son

bec noir comme l'ébène et un peu recourbé.

Le 20, nous laissâmes l'île de Fer à l'ouest, et nous perdîmes de vue

toutes ces îles. La vue de ces terres, situées sous un si beau climat,

nous inspira bien des voeux inutiles. Nous comparions le repos,

l'abondance, l'union et les plaisirs de ces insulaires, à notre vie

inquiète et agitée. Peut-être, en nous voyant passer, quelque malheureux

Canarien, sur un rocher brûlé, faisait des voeux pour être à bord d'un

vaisseau qui cinglait à pleines voiles vers les Indes orientales.

Le 21, nous vîmes une hirondelle de terre, ensuite un requin. Tant que

nous fûmes dans le parage de ces îles, nous eûmes du calme le jour, et

le vent ne s'élevait qu'au soir.

Le 22, la chaleur fut si forte, qu'elle fit casser une quantité de

bouteilles de vin de Champagne, quoiqu'elles fussent encaissées dans du

sel: c'est une pacotille que font beaucoup d'officiers pour les Indes;

chaque bouteille s'y vend une pistole. Cette inondation, qui pénétrait

tout, détruisit des laitues et du cresson que j'avais semés dans du

coton mouillé, où ces plantes croissaient à merveille; cette liqueur

salée était si corrosive, qu'elle gâta absolument ceux de mes papiers

qui en furent mouillés.

Le 23, nous eûmes grand frais; la mer me parut grise et verdâtre, comme

sur les hauts-fonds: on prétend qu'on trouve la sonde à plus de

quatre-vingts lieues de la côte d'Afrique, qui est peu élevée dans ces

parages. Nous vîmes un vaisseau faisant route au Sénégal.

Le 24, nous trouvâmes les vents alizés ou de nord-est; le vaisseau

roulait beaucoup.

Le 25 et le 26, beau temps et bon vent; nous dépassâmes la latitude des

îles du Cap-Vert, que nous ne vîmes point: elles sont aux Portugais. On

y trouve des rafraîchissemens; mais le premier de tous, l'eau, s'y fait

difficilement. Nous vîmes des poissons-volans et une hirondelle de

terre. On s'aperçut que le blé sarrasin s'échauffait dans la soute, au

point de n'y pouvoir supporter la main; on le mit à l'air. Il est arrivé

que des vaisseaux se sont embrâsés par de pareils accidens. Il y eut, en

1760, un vaisseau anglais chargé de chanvre, qui brûla dans la mer

Baltique. Le chanvre s'était enflammé de lui-même; j'en vis les débris

sur les côtes de l'île de Bornholm.

Le 27, on dressa une tente de l'avant à l'arrière, pour préserver

l'équipage de la chaleur. Nous vîmes des galères, espèce de mucilage

vivant.

Les 28 et 29, nous vîmes des poissons-volans et une quantité

considérable de thons.

Le 30, on se prépara à la pêche, et nous prîmes dix thons, dont le

moindre pesait soixante livres: nous vîmes un requin. La chaleur

augmentait, et l'équipage souffrait impatiemment la soif.

Le 31, on prit une bonite; des matelots altérés percèrent et ouvrirent,

pendant la nuit, les jarres de plusieurs passagers, qui, par-là, se

trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduits à une pinte d'eau par

jour.

Voyage à l'Ile-de-France (1/2) · 第 11 / 82 题