Tommy avait seize ans; c'était un garçon d'esprit, mais il manquait de
relations; sa position était trop humble pour cela et son emploi trop
modeste. De fait, son métier ne pouvait pas le mettre en évidence; car
il travaillait sous les ordres de son père et vidait les puisards avec
lui; la nuit, il l'aidait à conduire sa voiture. L'ami intime de Tommy
était Jimmy, le ramoneur; un garçon de quatorze ans, d'apparence grêle;
honnête et travailleur, il avait un coeur d'or et faisait vivre sa mère
infirme, de son travail dangereux et pénible.
L'empereur était malade depuis déjà un mois, lorsque ces deux jeunes
gens se rencontrèrent un soir vers neuf heures. Tommy était en route
pour sa besogne nocturne; il n'avait naturellement pas endossé ses
habits des jours de fête, et ses sordides vêtements de travail étaient
loin de sentir bon! Jimmy rentrait d'une journée ardue; il était d'une
noirceur inimaginable; il portait ses balais sur son épaule, son sac à
suie à la ceinture; pas un trait de sa figure n'était d'ailleurs
reconnaissable; on n'apercevait au milieu de cette noirceur que ses yeux
éveillés et brillants.
Ils s'assirent sur la margelle pour causer; bien entendu ils abordèrent
l'unique sujet de conversation: le malheur de la nation, la maladie de
l'empereur. Jimmy avait conçu un projet et il brûlait du désir de
l'exposer.
Il confia donc son secret à son ami:
--Tommy, dit-il, je puis guérir Sa Majesté; je connais le moyen.
Tommy demanda stupéfait:
--Comment, toi?
--Oui, moi.
--Mais, petit serin, les meilleurs médecins n'y arrivent pas.
--Cela m'est égal, moi j'y arriverai. Je puis le guérir en un quart
d'heure.
--Allons, tais-toi. Tu dis des bêtises.
--La vérité. Rien que la vérité!
Jimmy avait un air si convaincu que Tommy se ravisa et lui demanda:
--Tu m'as pourtant l'air sûr de ton affaire, Jimmy. L'es-tu vraiment?
--Parole d'honneur.
--Indique-moi ton procédé. Comment prétends-tu guérir l'empereur?
--En lui faisant manger une tranche de melon d'eau.
Tommy, ébahi, se mit à rire à gorge déployée d'une idée aussi absurde.
Il essaya pourtant de maîtriser son fou rire, lorsqu'il vit que Jimmy
allait le prendre au tragique. Il lui tapa amicalement sur les genoux,
sans se préoccuper de la suie, et lui dit:
--Ne t'offusque pas, mon cher, de mon hilarité. Je n'avais aucune
mauvaise intention, Jimmy, je te l'assure. Mais, vois-tu, elle semblait
si drôle, ton idée. Précisément dans ce camp où sévit la dysenterie, les
médecins ont posé une affiche pour prévenir que ceux qui y
introduiraient des melons d'eau seraient fouettés jusqu'au sang.
--Je le sais bien, les idiots! dit Jimmy, sur un ton d'indignation et de
colère. Les melons d'eau abondent aux environs et pas un seul de ces
soldats n'aurait dû mourir.
--Voyons, Jimmy, qui t'a fourré cette lubie en tête?
--Ce n'est pas une lubie, c'est un fait reconnu. Connais-tu le vieux
Zulu aux cheveux gris? Eh bien, voilà longtemps qu'il guérit une masse
de nos amis; ma mère l'a vu à l'oeuvre et moi aussi. Il ne lui faut
qu'une ou deux tranches de melon; il ne s'inquiète pas si le mal est
enraciné ou récent; il le guérit sûrement.
--C'est très curieux. Mais si tu dis vrai, Jimmy, l'empereur devrait
connaître cette particularité sans retard.
--Tu es enfin de mon avis? Ma mère en a bien fait part à plusieurs
personnes, espérant que cela lui serait répété, mais tous ces gens-là ne
sont que des travailleurs ignorants qui ne savent pas comment parvenir à
l'empereur.
--Bien entendu, ils ne savent pas se débrouiller, ces empaillés,
répondit Tommy avec un certain mépris. Moi j'y parviendrais.
--Toi? Un conducteur de voitures nocturnes, qui empestes à cent lieues à
la ronde?
Et à son tour, Jimmy se tordait de rire; mais Tommy répliqua avec
assurance:
--Ris si tu veux, je te dis que j'y arriverai.
Il paraissait si convaincu, que Jimmy en fut frappé et lui demanda avec
gravité.
--Tu connais donc l'empereur?
--Moi le connaître, tu es fou? Bien sûr que non.
--Alors comment t'en tireras-tu?
--C'est très simple. Devine. Comment procéderais-tu, Jimmy?
--Je lui écrirais. J'avoue que je n'y avais jamais pensé auparavant;
mais je parie bien que c'est ton système?
--Pour sûr que non. Et ta lettre, comment l'enverrais-tu?
--Par le courrier, pardi!
Tommy haussa les épaules et lui dit:
--Allons, tu ne te doutes donc pas que tous les gaillards de l'Empire en
font autant. Voyons! Tu ne me feras pas croire que tu n'y avais pas
réfléchi.
--Eh bien, non, répondit Jimmy ébahi.
--C'est vrai, j'oublie, mon cher, que tu es très jeune et par conséquent
inexpérimenté. Un exemple, Jimmy; quand un simple général, un poète, un
acteur ou quelqu'un qui jouit d'une certaine notoriété tombe malade,
tous les loustics du pays encombrent les journaux de remèdes
infaillibles, de recettes merveilleuses qui le doivent guérir. Que
penses-tu qu'il arrive s'il s'agit d'un empereur?
--Je suppose qu'il en reçoit encore plus, dit Jimmy tout penaud.
--Ah! je te crois! Écoute-moi, Jimmy; chaque nuit nous ramassons à peu
près la valeur de six fois la charge de nos voitures, de ces fameuses
lettres, qu'on jette dans la cour de derrière du Palais, environ
quatre-vingt mille lettres par nuit. Crois-tu que quelqu'un s'amuse à
les lire? Pouah! Pas une âme! C'est ce qui arriverait à ta lettre si tu
l'écrivais; tu ne le feras pas, je pense bien?
--Non, soupira Jimmy, déconcerté.
--Ça va bien, Jimmy; ne t'inquiète pas et pars de ce principe qu'il y a
mille manières différentes d'écorcher un chat. Je lui ferai savoir la
chose, je t'en réponds.
--Oh, si seulement, tu pouvais, Tommy! Je t'aimerais tant!
--Je le ferai, je te le répète. Ne te tourmente pas et compte sur moi.
--Oh! oui. J'y compte Tommy, tu es si roublard et beaucoup plus malin
que les autres. Mais comment feras-tu, dis-moi?
Tommy commençait à se rengorger. Il s'installa confortablement pour
causer, et entreprit son histoire:
--Connais-tu ce pauvre diable qui joue au boucher en se promenant avec
un panier contenant du mou de veau et des foies avariés? Eh bien, pour
commencer, je lui confierai mon secret.
Jimmy, de plus en plus médusé, lui répondit:
--Voyons, Tommy, c'est méchant de te moquer de moi. Tu sais combien j'y
suis sensible et tu es peu charitable de te payer ma tête comme tu le
fais.
Tommy lui tapa amicalement sur l'épaule et lui dit:
--Ne te tourmente donc pas, Jimmy, je sais ce que je dis, tu le verras
bientôt. Cette espèce de boucher racontera mon histoire à la marchande
de marrons du coin; je le lui demanderai d'ailleurs, parce que c'est sa
meilleure amie. Celle-ci à son tour en parlera à sa tante, la riche
fruitière du coin, celle qui demeure deux pâtés de maisons plus haut; la
fruitière le dira à son meilleur ami, le marchand de gibier, qui le
répétera à son parent, le sergent de ville. Celui-ci le dira à son
capitaine, le capitaine au magistrat; le magistrat à son beau-frère, le
juge du comté; le juge du comté en parlera au shérif, le shérif au
lord-maire, le lord-maire au président du Conseil, et le président du
Conseil le dira à...
--Par saint Georges! Tommy, c'est un plan merveilleux, comment as-tu
pu...
--... Au contre-amiral qui le répétera au vice-amiral; le vice-amiral le
transmettra à l'amiral des Bleus, qui le fera passer à l'amiral des
Rouges; celui-ci en parlera à l'amiral des Blancs; ce dernier au premier
lord de l'amirauté, qui le dira au président de la Chambre. Le président
de la Chambre le dira...
--Continue, Tommy, tu y es presque.
--... Au piqueur en chef; celui-ci le racontera au premier groom; le
premier groom au grand écuyer; le grand écuyer au premier lord de
service; le premier lord de service au grand chambellan; le grand
chambellan à l'intendant du palais; l'intendant du palais le confiera au
petit page favori qui évente l'empereur; le page enfin se mettra à
genoux et chuchotera la chose à l'oreille de Sa Majesté... et le tour
sera joué!!!
--Il faut que je me lève pour t'applaudir deux fois, Tommy, voilà bien
la plus belle idée qui ait jamais été conçue. Comment diable as-tu pu
l'avoir?
--Assieds-toi et écoute; je vais te donner de bons principes, tu ne les
oublieras pas tant que tu vivras. Eh! bien, qui est ton plus cher ami,
celui auquel tu ne pourrais, ni ne voudrais rien refuser?
--Comment, Tommy? Mais c'est toi, tu le sais bien.
--Suppose un instant que tu veuilles demander un assez grand service au
marchand de mou de veau. Comme tu ne le connais pas, il t'enverrait
promener à tous les diables, car il est de cette espèce de gens; mais il
se trouve qu'après toi, il est mon meilleur ami, et qu'il se ferait
hacher en menus morceaux pour me rendre un service, n'importe lequel.
Après cela, je te demande, quel est le moyen le plus sûr: d'aller le
trouver toi-même et de le prier de parler à la marchande de marrons de
ton remède de melon d'eau, ou bien de me demander de le faire pour toi?
--Il vaudrait mieux t'en charger, bien sûr. Je n'y aurais jamais pensé,
Tommy, c'est une idée magnifique.
--C'est de la haute philosophie, tu vois; le mot est somptueux, mais
juste. Je me base sur ce principe que: chacun en ce monde, petit ou
grand, a un ami particulier, un ami de coeur à qui il est heureux de
rendre service. (Je ne veux parler naturellement que de services rendus
avec bonne humeur et sans rechigner).
Ainsi peu m'importe ce que tu entreprends; tu peux toujours arriver à
qui tu veux, même si, personnage sans importance, tu t'adresses à
quelqu'un de très haut placé. C'est bien simple; tu n'as qu'à trouver un
premier ami porte-parole; voilà tout, ton rôle s'arrête là. Cet ami en
cherche un autre, qui à son tour en trouve un troisième et ainsi de
suite, d'ami en ami, de maille en maille, on forme la chaîne; libre à
toi d'en suivre les maillons en montant ou en descendant à ton choix.
--C'est tout simplement admirable, Tommy!
--Mais aussi simple et facile que possible; c'est l'A B C; pourtant,
as-tu jamais connu quelqu'un sachant employer ce moyen? Non, parce que
le monde est inepte. On va sans introduction trouver un étranger, ou
bien on lui écrit; naturellement on reçoit une douche froide, et ma foi,
c'est parfaitement bien fait. Eh! bien, l'empereur ne me connaît pas,
peu importe; il mangera son melon d'eau demain. Tu verras, je te le
promets. Voilà le marchand de mou de veau. Adieu, Jimmy, je vais le
surprendre.
Il le surprit en effet, et lui demanda:
--Dites-moi, voulez-vous me rendre un service?
--Si je veux? en voilà une question! Je suis votre homme. Dites ce que
vous voulez, et vous me verrez voler.
--Allez dire à la marchande de marrons de tout planter là, et de vite
porter ce message à son meilleur ami; recommandez-lui de prier cet ami
de faire la boule de neige.»
Il exposa la nature du message, et le quitta en disant: «Maintenant,
dépêchez-vous.»
Un instant après, les paroles du ramoneur étaient en voie de parvenir à
l'empereur.