I
L'été était venu; les plus robustes étaient harassés par la chaleur
torride; les plus faibles, à bout de souffle, mouraient comme des
mouches. Depuis des semaines, l'armée était décimée par la dysenterie,
cette plaie du soldat; et personne n'y trouvait un remède. Les médecins
ne savaient plus où donner de la tête; le succès de leur science et de
leurs médicaments (d'une efficacité douteuse, entre nous), était dans le
domaine du passé, et risquait fort d'y rester enfoui à tout jamais.
L'empereur appela en consultation les sommités médicales les plus en
renom, car il était profondément affecté de cette situation. Il les
traita fort sévèrement, et leur demanda compte de la mort de ses
hommes; connaissaient-ils leur métier, oui ou non? étaient-ils des
médecins ou simplement de vulgaires assassins? Le plus haut en grade de
ces assassins, qui était en même temps le doyen des médecins du pays et
le plus considéré aux environs, lui répondit ceci:
«Majesté, nous avons fait tout notre possible, et nos efforts sont
restés infructueux. Ni un médicament, ni un médecin ne peut guérir cette
maladie; la nature et une forte constitution seules peuvent triompher de
ce mal maudit. Je suis vieux, j'ai de l'expérience. Ni médecine, ni
médicaments ne peuvent en venir à bout, je le dis et je le répète.
Quelquefois ils semblent aider la nature, mais en général ils ne font
qu'aggraver la maladie.»
L'empereur, qui était un homme incrédule, emporté, invectiva les
docteurs des épithètes les plus malsonnantes et les renvoya brutalement.
Vingt-quatre heures après, il était pris, lui aussi, de ce mal cruel. La
nouvelle vola de bouche en bouche, et remplit le pays de consternation.
On ne parlait plus que de cette catastrophe et le découragement était
général; on commençait à perdre tout espoir. L'empereur lui-même était
très abattu et soupirait en disant:
«Que la volonté de Dieu soit faite. Qu'on aille me chercher ces
assassins, et que nous en finissions au plus vite.»
Ils accoururent, lui tâtèrent le pouls, examinèrent sa langue, et lui
firent avaler un jeu complet de drogues, puis ils s'assirent patiemment
à son chevet, et attendirent.
(Ils étaient payés à l'année et non à la tâche, ne l'oublions pas!)