HISTOIRE D'UN INNOCENT

«Voici ce qui m'arriva:

«J'étais à Denver, où je vivais depuis de longues années: quelquefois,

je retrouve le nombre de ces années, d'autres fois, je l'oublie, mais

peu m'importe. Seulement, on me signifia d'avoir à partir, sous peine

d'être accusé d'un horrible crime commis il y a bien longtemps, dans

l'Est. Je connaissais ce crime, mais je ne l'avais pas commis; le

coupable était un de mes cousins, qui portait le même nom que moi.

«Que faire? Je perdais la tête, ne savais plus que devenir. On ne me

donnait que très peu de temps, vingt-quatre heures, je crois. J'étais

perdu si mon nom venait à être connu. La population m'aurait lynché sans

admettre d'explications. C'est toujours ce qui arrive avec les

lynchages; lorsqu'on découvre qu'on s'est trompé on se désole, mais il

est trop tard... (vous voyez que la même chose est arrivée pour M.

Holmès). Alors, je résolus de tout vendre, de faire argent de tout, et

de fuir jusqu'à ce que l'orage fût passé; plus tard, je reviendrais avec

la preuve de mon innocence. Je partis donc de nuit, et me sauvai bien

loin, dans la montagne, où je vécus, déguisé sous un faux nom.

«Je devins de plus en plus inquiet et anxieux; dans mon trouble je

voyais des esprits, j'entendais des voix et il me devenait impossible de

raisonner sainement sur le moindre sujet; mes idées s'obscurcirent

tellement que je dus renoncer à penser, tant je souffrais de la tête.

Cet état ne fit qu'empirer. Toujours des voix, toujours des esprits

m'entouraient. Au début, ils ne me poursuivaient que la nuit, bientôt ce

fut aussi le jour. Ils murmuraient à mon oreille autour de mon lit et

complotaient contre moi; je ne pouvais plus dormir et me sentais brisé

de fatigue.

«Une nuit, les voix me dirent à mon oreille: «Jamais nous n'arriverons à

notre but parce que nous ne pouvons ni l'apercevoir, ni par conséquent

le désigner au public.»

«Elles soupirèrent, puis l'une dit: «Il faut que nous amenions Sherlock

Holmès; il peut être ici dans douze jours.» Elles approuvèrent,

chuchotèrent entre elles et gambadèrent de joie.

«Mon coeur battait à se rompre; car j'avais lu bien des récits sur

Holmès et je pressentais quelle chasse allait me donner cet homme avec

sa ténacité surhumaine et son activité infatigable.

«Les esprits partirent le chercher; je me levai au milieu de la nuit et

m'enfuis, n'emportant que le sac à main qui contenait mon argent: trente

mille dollars. Les deux tiers sont encore dans ce sac. Il fallut

quarante jours à ce démon pour retrouver ma trace. Je lui échappai. Par

habitude, il avait d'abord inscrit son vrai nom sur le registre de

l'hôtel, puis il l'avait effacé pour mettre à la place celui de «Dagget

Barclay». Mais la peur vous rend perspicace. Ayant lu le vrai nom,

malgré les ratures, je filai comme un cerf.

«Depuis trois ans et demi, il me poursuit dans les États du Pacifique,

en Australie et aux Indes, dans tous les pays imaginables, de Mexico à

la Californie, me donnant à peine le temps de me reposer; heureusement,

le nom des registres m'a toujours guidé, et j'ai pu sauver ma pauvre

personne!

«Je suis mort de fatigue! Il m'a fait passer un temps bien cruel, et

pourtant, je vous le jure, je n'ai jamais fait de mal ni à lui, ni à

aucun des siens.»

Ainsi se termina le récit de cette lamentable histoire qui bouleversa

tous les jeunes gens; quant à moi, chacune de ces paroles me brûla le

coeur comme un fer rouge. Nous décidâmes d'adopter le vieillard, qui

deviendrait mon hôte et celui d'Hyllyer. Ma résolution est bien arrêtée

maintenant; je l'installerai à Denver et le réhabiliterai.

Mes camarades lui donnèrent la vigoureuse poignée de main de bienvenue

des mineurs et se dispersèrent pour répandre la nouvelle.

A l'aube, le lendemain matin, Well-Fargo, Ferguson et Ham Sandwich nous

appelèrent à voix basse et nous dirent confidentiellement:

--La nouvelle des mauvais traitements endurés par cet étranger s'est

répandue aux alentours et tous les camps des mineurs se soulèvent. Ils

arrivent en masse de tous côtés, et vont lyncher le professeur. L'agent

Harry a une frousse formidable et a téléphoné au shériff.

--Allons, venez!

Nous partîmes en courant. Les autres avaient le droit d'interpréter

cette aventure à leur façon. Mais dans mon for intérieur, je souhaitais

vivement que le shériff pût arriver à temps, car je n'avais nulle envie

d'assister de sang-froid à la pendaison de Sherlock Holmès. J'avais

entendu beaucoup parler du shériff, mais j'éprouvai quand même le besoin

de demander: «Est-il vraiment capable de contenir la foule?»

--Contenir la foule! lui, Jack Fairfak, contenir la foule! Mais vous

plaisantez! Vous oubliez que cet énergumène a dix-neuf scalps à son

acquit, oui! dix-neuf scalps!

En approchant nous entendîmes nettement des cris, des gémissements, des

hurlements qui s'accentuèrent à mesure que nous avancions; ces cris

devinrent de plus en plus forts, et lorsque nous atteignîmes la foule

massée sur la place devant la taverne, le bruit nous assourdit

complètement.

Plusieurs gaillards de «Dalys Gorge» s'étaient brutalement saisis de

Holmès, qui pourtant affectait un calme imperturbable.

Un sourire de mépris se dessinait sur ses lèvres et, en admettant que

son coeur de Breton ait pu un instant connaître la peur de la mort, son

énergie de fer avait vite repris le dessus et maîtrisait tout autre

sentiment.

--Venez vite voter, vous autres! cria Shadbelly Higgins, un compagnon de

la bande Daly: vous avez le choix entre pendu ou fusillé!

--Ni l'un ni l'autre! hurla un de ses camarades. Il ressusciterait la

semaine prochaine! le brûler, voilà le seul moyen de ne plus le voir

revenir.

Les mineurs, dans tous les groupes, répondirent par un tonnerre

d'applaudissements et se portèrent en masse vers le prisonnier; ils

l'entourèrent en criant: «Au bûcher! Au bûcher!» Puis ils le traînèrent

au poteau, l'y adossèrent en l'enchaînant et l'entourèrent jusqu'à la

ceinture de bois et de pommes de pin. Au milieu de ces préparatifs, sa

figure ferme ne bronchait pas et le même sourire de dédain restait

esquissé sur ses lèvres fines.

--Une allumette! Apportez une allumette!

Shadbelly la frotta, abrita la flamme de sa main, se baissa et alluma

les pommes de pin. Un silence profond régnait sur la foule; le feu prit

et une petite flamme lécha les pommes de pin. Il me sembla entendre un

bruit lointain de pas de chevaux. Ce bruit se rapprocha et devint de

plus en plus distinct, mais la foule absorbée paraissait ne rien

entendre.

L'allumette s'éteignit. L'homme en frotta une autre, se baissa et de

nouveau la flamme jaillit. Cette fois elle courut rapidement au travers

des brins de bois. Dans l'assistance, quelques hommes détournèrent la

tête. Le bourreau tenait à la main son allumette carbonisée et

surveillait la marche du feu. Au même instant, un cheval déboucha à

plein galop du tournant des rochers, venant dans notre direction.

Un cri retentit:

--Le shériff!

Fendant la foule, le cavalier se fraya un passage jusqu'au bûcher;

arrivé là, il arrêta son cheval sur les jarrets et s'écria:

--Arrière, tas de vauriens!

Tous obéirent à l'exception du chef qui se campa résolument et saisit

son revolver. Le shériff fonça sur lui, criant:

--Vous m'entendez, espèce de forcené. Éteignez le feu, et enlevez au

prisonnier ses chaînes.

Il finit par obéir. Le shériff prit la parole, rassemblant son cheval

dans une attitude martiale; il ne s'emporta pas et parla sans véhémence,

sur un ton compassé et pondéré, bien fait pour ne leur inspirer aucune

crainte.

--Vous faites du propre, vous autres! Vous êtes tout au plus dignes de

marcher de pair avec ce gredin de Shadbelly Higgins, cet infâme...

reptile qui attaque les gens par derrière et se croit un héros.

Ce que je méprise par-dessus tout, c'est une foule qui se livre au

lynchage. Je n'y ai jamais rencontré un homme à caractère. Il faut en

éliminer cent avant d'en trouver un qui ait assez de coeur au ventre

pour oser attaquer seul un homme même infirme. La foule n'est qu'un

ramassis de poltrons et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le shériff

lui-même est le roi des lâches.

Il s'arrêta, évidemment pour savourer ces dernières paroles et juger de

l'effet produit, puis il reprit:

--Le shériff qui abandonne un prisonnier à la fureur aveugle de la foule

est le dernier des lâches. Les statistiques constatent qu'il y a eu cent

quatre-vingt-deux shériffs, l'année dernière, qui ont touché des

appointements injustement gagnés. Au train où marchent les choses, on

verra bientôt figurer une nouvelle maladie dans les livres de médecine

sous le nom de «mal des shériffs».

Plus fort que Sherlock Holmès · 第 20 / 58 题