Fetlock Jones a été mis sous les verrous dans une cabane inoccupée pour
attendre son jugement. L'agent Harris lui a donné sa ration pour deux
jours, en lui recommandant de ne pas faire fi de cette nourriture; il
lui a promis de revenir bientôt pour renouveler ses provisions.
Le lendemain matin, nous partîmes quelques-uns avec notre ami Hillyer,
pour l'aider à enterrer son parent défunt et peu regretté, Flint
Buckner; je remplissais les fonctions de premier assistant et tenais les
cordons du poêle; Hillyer conduisait le cortège. Au moment où nous
finissions notre triste besogne, un étranger loqueteux, à l'air
nonchalant, passa devant nous; il portait un vieux sac à main, marchait
la tête basse et boitait. Au même instant, je sentis nettement l'odeur à
la recherche de laquelle j'avais parcouru la moitié du globe. Pour mon
espoir défaillant, c'était un parfum paradisiaque.
En une seconde, je fus près de lui, et posai ma main doucement sur son
épaule. Il s'affala par terre comme si la foudre venait de le frapper
sur son chemin. Quand mes compagnons arrivèrent en courant, il fit de
grands efforts pour se mettre à genoux, leva vers moi ses mains
suppliantes, et de ses lèvres tremblotantes me demanda de ne plus le
persécuter.
--Vous m'avez pourchassé dans tout l'univers, Sherlock Holmès, et
cependant Dieu m'est témoin que je n'ai jamais fait de mal à personne!
En regardant ses yeux hagards, il était facile de voir qu'il était fou.
Voilà mon oeuvre, ma mère! La nouvelle de votre mort pourra seule un
jour renouveler la tristesse que j'éprouvai à ce moment; ce sera ma
seconde émotion.
Les jeunes gens relevèrent le vieillard, l'entourèrent de soins et
furent pleins de prévenance pour lui; ils lui prodiguèrent les mots les
plus touchants et cherchèrent à le consoler en lui disant de ne plus
avoir peur, qu'il était maintenant au milieu d'amis, qu'ils le
soigneraient, le protégeraient et pendraient le premier qui porterait
la main sur lui. Ils sont comme les autres hommes, ces rudes mineurs,
quand on ranime la chaleur de leur coeur; on pourrait les croire des
enfants insouciants et irréfléchis jusqu'au moment où quelqu'un fait
vibrer les fibres de leur coeur. Ils essayèrent de tous les moyens pour
le réconforter, mais tout échoua jusqu'au moment où l'habile stratégiste
qu'est Well-Fargo prit la parole et dit:
--Si c'est uniquement Sherlock Holmès qui vous inquiète, inutile de vous
mettre martel en tête plus longtemps.
--Pourquoi? demanda vivement le malheureux fou.
--Parce qu'il est mort!
--Mort! mort! Oh! ne plaisantez pas avec un pauvre naufragé comme moi!
Est-il mort? Sur votre honneur, jeunes gens, me dit-il la vérité?
--Aussi vrai que vous êtes là! dit Ham Sandwich, et ils soutinrent
l'affirmation de leur camarade, comme un seul homme.
--Ils l'ont pendu à San Bernardino la semaine dernière, ajouta
Ferguson, tandis qu'il était à votre recherche. Ils se sont trompés et
l'ont pris pour un autre. Ils le regrettent, mais n'y peuvent plus rien.
--Ils lui élèvent un monument, continua Ham Sandwich de l'air de
quelqu'un qui a versé sa cotisation et est bien renseigné.
James Walker poussa un grand soupir, évidemment un soupir de
soulagement; il ne dit rien, mais ses yeux perdirent leur expression
d'effroi; son attitude sembla plus calme et ses traits se détendirent un
peu. Nous regagnâmes tous nos cases et les jeunes gens lui préparèrent
le meilleur repas que pouvaient fournir nos provisions; pendant qu'ils
cuisinaient, nous l'habillâmes des pieds à la tête, Hillyer et moi; nos
vêtements neufs lui donnaient un air de petit vieux bien tenu et
respectable. «Vieux» est bien le mot, car il le paraissait avec son
affaissement, la blancheur de ses cheveux, et les ravages que les
chagrins avaient faits sur son visage; et, pourtant, il était dans la
force de l'âge. Pendant qu'il mangeait, nous fumions et causions;
lorsqu'il eut fini, il retrouva enfin l'usage de la parole et, de son
plein gré, nous raconta son histoire. Je ne prétends pas reproduire ses
propres termes, mais je m'en rapprocherai le plus possible dans mon
récit: