Tous répondirent en choeur: «Ici même.»

--Depuis combien de temps y était-il? demanda M. Holmès.

--Depuis une heure environ.

--Bon! une heure à peu près? Quelle distance sépare cet endroit du

théâtre de l'explosion?

--Une bonne lieue.

--Ceci est un alibi, il est vrai, mais médiocre.

Un immense éclat de rire accueillit cette réflexion. Tous se mirent à

crier: ma parole, voilà qui est raide! vous devez regretter maintenant,

Sandy, ce que vous venez de dire?

Le témoin confus baissa la tête en rougissant et parut consterné du

résultat de sa déposition.

--La connexion quelque peu douteuse entre le nommé Jones et cette

affaire (rires) ayant été examinée, reprit Holmès, appelons maintenant

les témoins oculaires de la tragédie et interrogeons-les.

Il exhiba ses fragments révélateurs et les rangea sur une feuille de

carton étalée sur ses genoux. Toute la salle retenait sa respiration et

écoutait.

--Nous possédons la longitude et la latitude avec la correction des

variations magnétiques et nous connaissons ainsi le lieu exact du drame.

Nous avons l'altitude, la température et l'état hygrométrique du lieu;

ces renseignements sont pour nous des plus précieux, puisqu'ils nous

permettent d'estimer avec précision le degré de l'influence que ces

conditions spéciales ont pu exercer sur l'humeur et la disposition

d'esprit de l'assassin à cette heure de la nuit. (Brouhaha d'admiration,

réflexions chuchotées. Par saint Georges, quelle profondeur d'esprit!)

Holmès saisit entre ses doigts les pièces à conviction.

--Et maintenant, demandons à ces témoins muets de nous dire ce qu'ils

savent:

Voici un sac de toile vide. Que nous révèle-t-il? Que le mobile du

crime a été le vol et non la vengeance. Qu'indique-t-il encore? Que

l'assassin était d'une intelligence médiocre ou, si vous préférez, d'un

esprit léger et peu réfléchi? Comment le savons-nous? Parce qu'une

personne vraiment intelligente ne se serait pas amusée à voler Buckner,

un homme qui n'avait jamais beaucoup d'argent sur lui. Mais l'assassin

aurait pu être un étranger? Laissez encore parler le sac. J'en retire

cet objet: c'est un morceau de quartz argentifère. C'est singulier.

Examinez-le, je vous prie, chacun à tour de rôle.

Maintenant rendez-le-moi, s'il vous plaît.

Il n'existe dans ce district qu'un seul filon qui produise du quartz

exactement de cette espèce et de cette couleur. Ce filon rayonne sur une

longueur d'environ deux milles et il est destiné, d'après ma conviction,

à conférer à cet endroit dans un temps très rapproché une célébrité qui

fera le tour du monde; les deux cents propriétaires qui se partagent son

exploitation acquerront des richesses qui surpassent tous les rêves de

l'avarice. Désignez-moi ce filon par son nom, je vous prie.

«La Science chrétienne consolidée et Mary-Ann!» lui répondit-on sans

hésiter.

Une salve frénétique de hurrahs retentit aussitôt, chaque homme prit le

fragment des mains de son voisin et le serra avec des larmes

d'attendrissement dans les yeux; Well-Fargo et Ferguson s'écrièrent:

--Le «Flush» est sur le filon et la cote monte à cent cinquante dollars

le pied. Vous m'entendez!

Lorsque le calme fut revenu, Holmès reprit:

--Nous constatons donc que trois faits sont nettement établis, savoir:

que l'assassin était d'un esprit léger, qu'il n'était pas étranger; que

son mobile était le vol et non la vengeance. Continuons. Je tiens dans

ma main un petit fragment de mèche qui conserve encore l'odeur récente

du feu. Que prouve-t-il? Si je rapproche ce fragment de mèche de

l'évidence du quartz, j'en conclus que l'assassin est un mineur. Je dis

plus, Messieurs, j'affirme que l'assassinat a été commis en recourant à

l'explosion. Je crois pouvoir avancer que l'engin explosif a été posé

sur le côté de la hutte qui borde la route à peu près au milieu, car je

l'ai trouvé à six pieds de ce point.

Je tiens dans mes doigts une allumette suédoise, de l'espèce de celles

qu'on frotte sur les boîtes de sûreté. Je l'ai trouvée sur la route, à

six cent vingt-deux pieds de la case détruite; que prouve-t-elle? Que la

mèche a été allumée à ce même endroit. J'ajoute que l'assassin était

gaucher. Vous allez me demander à quel signe je le vois. Il me serait

impossible de vous l'expliquer, Messieurs, car ces indices sont si

subtils, que seules une longue expérience et une étude approfondie

peuvent rendre capable de les percevoir. Mais, les preuves restent là;

elles sont encore renforcées par un fait que vous avez dû remarquer

souvent dans les grands récits policiers, c'est que tous les assassins

sont gauchers.

--Ma parole, c'est vrai, dit Ham Sandwich en se frappant bruyamment la

cuisse de sa lourde main; du diable si j'y avais pensé avant.

--Ni moi non plus, crièrent les autres; rien ne peut décidément échapper

à cet oeil d'aigle.

--Messieurs, malgré la distance qui séparait l'assassin de sa victime,

le premier n'est pas demeuré entièrement sain et sauf. Ce débris de bois

que je vous présente maintenant a atteint l'assassin en l'égratignant

jusqu'au sang. Il porte certainement sur son corps la marque révélatrice

de l'éclat qu'il a reçu. Je l'ai ramassé à l'endroit où il devait se

tenir lorsqu'il alluma la mèche fatale.

Il regarda l'auditoire du haut de son siège élevé, et son attitude

s'assombrit immédiatement: levant lentement la main, il désigna du doigt

un assistant en disant:

--Voici l'assassin!

A cette révélation, l'assistance fut frappée de stupeur puis vingt voix

s'élevèrent criant à la fois:

--Sammy Hillyer? Ah! diable, non! Lui? C'est de la pure folie!

--Faites attention, Messieurs, ne vous emportez pas! regardez: il porte

au front la marque du sang!

Hillyer devint blême de peur. Prêt à éclater en sanglots, il se tourna

vers l'assistance en cherchant sur chaque visage de l'aide et de la

sympathie; il tendit ses mains suppliantes vers Holmès, et implora sa

pitié disant:

--De grâce, non, de grâce! ce n'est pas moi, je vous en donne ma parole

d'honneur. Cette blessure que j'ai au front vient de...

--Arrêtez-le, agent de police, cria Holmès. Je vous en donne l'ordre

formel.

L'agent s'avança à contre-coeur, hésita, et s'arrêta.

Hillyer jeta un nouvel appel.

--Oh! Archy, ne les laissez pas faire; ma mère en mourrait! Vous savez

d'où vient cette blessure. Dites-le-leur et sauvez-moi. Archy,

sauvez-moi!

Stillmann perça la foule et dit:

--Oui, je vous sauverai. N'ayez pas peur.

Puis s'adressant à l'assemblée:

--N'attachez aucune importance à cette cicatrice, qui n'a rien à voir

avec l'affaire qui nous occupe.

--Dieu vous bénisse, Archy, mon cher ami!

--Hurrah pour Archy, camarades! cria l'assemblée.

Tous mouraient d'envie de voir innocenter leur compatriote Sammy; ce

loyal sentiment était d'ailleurs très excusable dans leur coeur.

Le jeune Stillmann attendit que le calme se fût rétabli, puis il reprit:

--Je prierai Tom Jeffries de se tenir à cette porte et l'agent Harris

de rester à l'autre en face, ils ne laisseront sortir personne.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

--Le criminel est parmi nous, j'en suis persuadé. Je vous le prouverai

avant longtemps, si, comme je le crois, mes conjectures sont exactes.

Maintenant, laissez-moi vous retracer le drame du commencement jusqu'à

la fin:

Le mobile n'était pas le vol, mais la vengeance, le meurtrier n'était

pas un esprit léger. Il ne se tenait pas éloigné de six cent vingt-deux

pieds. Il n'a pas été atteint par un éclat de bois. Il n'a pas posé

l'explosif contre la case. Il n'a pas apporté un sac avec lui. J'affirme

même qu'il n'est pas gaucher. A part cela, le rapport de notre hôte

distingué sur cette affaire est parfaitement exact.

Un rire de satisfaction courut dans l'assemblée; chacun se faisait signe

de la tête et semblait dire à son voisin: «Voilà le fin mot de

l'histoire: Archy Stillmann est un brave garçon, un bon camarade! Il n'a

pas baissé pavillon devant Sherlock Holmès.» La sérénité de ce dernier

ne paraissait nullement troublée. Stillmann continua:

--Moi aussi, j'ai des témoins oculaires et je vous dirai tout à l'heure

où vous pouvez en trouver d'autres.

Il exhiba un morceau de gros fil de fer. La foule tendit le cou pour

voir.

--Il est recouvert d'une couche de suif fondu. Et voici une bougie qui

est brûlée jusqu'à moitié. L'autre moitié porte des traces d'incision

sur une longueur de trois centimètres. Dans un instant, je vous dirai où

j'ai trouvé ces objets. Pour le moment, je laisserai de côté les

raisonnements, les arguments, les conjectures plus ou moins

enchevêtrées, en un mot toute la mise en scène qui constitue le bagage

du «détective», et je vous dirai, dans des termes très simples et sans

détours, comment ce lamentable événement est arrivé.

Il s'arrêta un moment pour juger de l'effet produit et pour permettre à

l'assistance de concentrer sur lui toute son attention.

--L'assassin, reprit-il, a eu beaucoup de peine à arrêter son plan, qui

était d'ailleurs bien compris et très ingénieux; il dénote une

intelligence véritable et pas du tout un esprit faible. C'est un plan

parfaitement combiné pour écarter tout soupçon de son auteur. Il a

commencé par marquer des points de repère sur une bougie de trois en

trois centimètres, il l'a allumée en notant le temps qu'elle mettait à

brûler. Il trouva ainsi qu'il fallait trois heures pour en brûler douze

centimètres. Je l'ai moi-même expérimenté là-haut pendant une

demi-heure, il y a un moment de cela, pendant que M. Holmès procédait à

l'enquête sur le caractère et les habitudes de Flint Buckner. J'ai donc

pu relever le temps qu'il faut à une bougie pour se consumer lorsqu'elle

est protégée du vent. Après son expérience, l'assassin a éteint la

bougie, je crois vous l'avoir déjà dit, et il en a préparé une autre.

Il fixa cette dernière dans un bougeoir de fer-blanc. Puis, à la

division correspondante à la cinquième heure, il perça un trou avec un

fil de fer rougi. Je vous ai déjà montré ce fil de fer recouvert d'une

mince couche de suif; ce suif provient de la fusion de la bougie.

Avec peine, grande peine même, il grimpa à travers les ajoncs qui

couvrent le talus escarpé situé derrière la maison de Flint Buckner; il

traînait derrière lui un baril vide qui avait contenu de la farine. Il

le cacha à cet endroit parfaitement sûr et plaça le bougeoir à

l'intérieur. Puis il mesura environ trente-cinq pieds de mèche,

représentant la distance du baril à la case. Il pratiqua un trou sur le

côté du baril, et voici même la grosse vrille dont il s'est servi pour

cela. Il termina sa préparation macabre, et quand tout fut achevé, un

bout de la mèche aboutissait à la case de Buckner, l'autre extrémité,

qui portait une cavité destinée à recevoir de la poudre, était placée

dans le trou de la bougie; la position de ce trou était calculée de

manière à faire sauter la hutte à une heure du matin, en admettant que

cette bougie ait été allumée vers huit heures hier soir et qu'un

explosif relié à cette extrémité de la mèche ait été déposé dans la

case. Bien que je ne puisse le prouver, je parie que ce dispositif a été

adopté à la lettre.

Camarades, le baril est là dans les ajoncs, le reste de la bougie a été

retrouvé dans le bougeoir de fer-blanc; la mèche brûlée, nous l'avons

reconnue dans le trou percé à la vrille; l'autre bout est à l'extrémité

de la côte, à l'emplacement de la case détruite. J'ai retrouvé tous ces

objets, il y a une heure à peine pendant que maître Sherlock Holmès se

livrait à des calculs plus ou moins fantaisistes et collectionnait des

reliques qui n'avaient rien à voir avec l'affaire.

Il s'arrêta. L'auditoire en profita pour reprendre haleine, et détendre

ses nerfs fatigués par une attention soutenue.

--Du diable, dit Ham Sandwich, en éclatant de rire, voilà pourquoi il

s'est promené seul de son côté dans les ajoncs, au lieu de relever des

points et des températures avec le professeur. Voyez-vous, camarades,

Archy n'est pas un imbécile.

--Ah! non, certes...

Mais Stillmann continua:

--Pendant que nous étions là-bas, il y a une heure ou deux, le

propriétaire de la vrille et de la bougie d'essai les enleva de

l'endroit où il les avait d'abord placées, la première cachette n'étant

pas bonne; il les déposa à un autre endroit qui lui paraissait meilleur,

à deux cents mètres dans le bois de pins, et les cacha en les recouvrant

d'aiguilles. C'est là que je les ai trouvées. La vrille est juste de la

mesure du trou du baril. Quant à la...

Holmès l'interrompit, disant avec une certaine ironie:

--Nous venons d'entendre un très joli conte de fées, messieurs, certes

très joli, seulement je voudrais poser une ou deux questions à ce jeune

homme.

L'assistance parut impressionnée.

Ferguson marmotta:

--J'ai peur qu'Archy ne trouve son maître cette fois.

Les autres ne riaient plus, et paraissaient anxieux. Holmès prit donc la

parole à son tour:

--Pénétrons dans ce conte de fées d'un pas sûr et méthodique, par

progression géométrique, si je puis m'exprimer ainsi; enchaînons les

détails et montons à l'assaut de cette citadelle d'erreur (pauvre joujou

de clinquant) en soutenant une allure ferme, vive et résolue. Nous ne

rencontrons devant nous que l'élucubration fantasque d'une imagination à

peine éclose. Pour commencer, jeune homme, je désire ne vous poser que

trois questions.

Si j'ai bien compris, d'après vous, cette bougie aurait été allumée hier

soir vers huit heures?

--Oui, monsieur, vers huit heures!

--Pouvez-vous dire huit heures précises?

--Ça non! je ne saurais être aussi affirmatif.

--Hum! Donc, si une personne avait passé par là juste à huit heures,

elle aurait infailliblement rencontré l'assassin. C'est votre avis?

--Oui, je le suppose.

--Merci, c'est tout. Pour le moment cela me suffit; oui, c'est tout ce

que je vous demande pour le quart d'heure.

--Diantre! il tape ferme sur Archy, remarqua Ferguson.

--C'est vrai, dit Ham Sandwich. Cette discussion ne me promet rien qui

vaille.

Stillmann reprit, en regardant Holmès:

--J'étais moi-même par là à huit heures et demie, ou plutôt vers neuf

heures.

--Vraiment? Ceci est intéressant, très intéressant. Peut-être avez-vous

rencontré vous-même l'assassin?

--Non, je n'ai rencontré personne.

--Ah! alors, pardonnez-moi cette remarque, je ne vois pas bien la valeur

de votre renseignement.

--Il n'en a aucune à présent. Je dis, notez-le bien, pour le moment.

Stillmann continua:

--Je n'ai pas rencontré l'assassin, mais je suis sur ses traces, j'en

réponds; je le crois même dans cette pièce. Je vous prierai tous de

passer individuellement devant moi, ici, à la lumière pour que je puisse

voir vos pieds.

Un murmure d'agitation parcourut la salle et le défilé commença.

Sherlock regardait avec la volonté bien arrêtée de conserver son

sérieux. Stillmann se baissa, couvrit son front avec sa main et examina

attentivement chaque paire de pieds qui passaient. Cinquante hommes

défilèrent lentement sans résultat. Soixante, soixante-dix. La cérémonie

commençait à devenir ridicule et Holmès remarqua avec une douce ironie:

--Les assassins se font rares, ce soir.

La salle comprit le piquant et éclata d'un bon rire franc. Dix ou douze

autres candidats passèrent ou plutôt défilèrent en dansant des

entrechats comiques qui excitèrent l'hilarité des spectateurs.

Soudain, Stillmann allongea le bras et cria:

--Voici l'assassin!

--Fetlock Jones! par le grand Sanhédrin! hurla la foule en accompagnant

cette explosion d'étonnement de remarques et de cris confus qui

dénotaient bien l'état d'âme de l'auditoire.

Au plus fort du tumulte, Holmès étendit le bras pour imposer silence.

L'autorité de son grand nom et le prestige de sa personnalité

électrisèrent les assistants qui obéirent immédiatement. Et au milieu du

silence complet qui suivit, maître Sherlock prit la parole, disant avec

componction:

--Ceci est trop grave! Il y va de la vie d'un innocent, d'un homme dont

la conduite défie tout soupçon. Écoutez-moi, je vais vous en donner la

preuve palpable et réduire au silence cette accusation aussi mensongère

que coupable. Mes amis, ce garçon ne m'a pas quitté d'une semelle

pendant toute la soirée d'hier.

Ces paroles firent une profonde impression sur l'auditoire; tous

tournèrent les yeux vers Stillmann avec des regards inquisiteurs.

Lui, l'air rayonnant, se contenta de répondre:

--Je savais bien qu'il y avait un autre assassin!!!

Et ce disant, il s'approcha vivement de la table et examina les pieds

d'Holmès; puis, le regardant bien dans les yeux, il lui dit:

--Vous étiez avec lui! Vous vous teniez à peine à cinquante pas de lui

lorsqu'il alluma la bougie qui mit le feu à la mèche (sensation). Et,

qui plus est, c'est vous-même qui avez fourni les allumettes!

Cette révélation stupéfia Holmès; le public put s'en apercevoir, car

lorsqu'il ouvrit la bouche pour parler, ces mots entrecoupés purent à

peine sortir:

--Ceci... ha!... Mais c'est de la folie... C'est...

Stillmann sentit qu'il gagnait du terrain et prit confiance. Il montra

une allumette carbonisée.

--En voici une, je l'ai trouvée dans le baril, tenez, en voici une

autre!

Holmès retrouva immédiatement l'usage de la parole.

--Oui! Vous les avez mises là vous-même!

La riposte était bien trouvée, chacun le reconnut, mais Stillmann

reprit:

--Ce sont des allumettes de cire, un article inconnu dans ce camp. Je

suis prêt à me laisser fouiller pour qu'on cherche à découvrir la boîte

sur moi. Êtes-vous prêt, vous aussi?

L'hôte restait stupéfait. C'était visible aux yeux de tous. Il remua les

doigts; une ou deux fois, ses lèvres s'entr'ouvrirent, mais les paroles

ne venaient pas. L'assemblée n'en pouvait plus et voulait à tout prix

voir le dénouement de cette situation. Stillmann demanda simplement:

--Nous attendons votre décision, monsieur Holmès.

Après un silence de quelques instants, l'hôte répondit à voix basse:

--Je défends qu'on me fouille.

Il n'y eut aucune démonstration bruyante, mais dans la salle chacun dit

à son voisin:

--Cette fois, la question est tranchée! Holmès n'en mène plus large

devant Archy.

Que faire, maintenant? Personne ne semblait le savoir. La situation

devenait embarrassante, car les événements avaient pris une tournure si

inattendue et si subite que les esprits s'étaient laissé surprendre et

battaient la breloque comme une pendule qui a reçu un choc. Mais, peu à

peu, le mécanisme se rétablit et les conversations reprirent leurs

cours; formant des groupes de deux à trois, les hommes se réunirent et

essayèrent d'émettre leur avis sous forme de propositions. La majorité

était d'avis d'adresser à l'assassin un vote de remerciements pour avoir

débarrassé la communauté de Flint Buckner: cette action méritait bien

qu'on le laissât en liberté. Mais les gens plus réfléchis protestèrent,

alléguant que les cervelles mal équilibrées des États de l'Est

crieraient au scandale et feraient un tapage épouvantable si on

acquittait l'assassin.

Cette dernière considération l'emporta donc et obtint l'approbation

générale.

Il fut décidé que Fetlock Jones serait arrêté et passerait en jugement.

La question semblait donc tranchée et les discussions n'avaient plus

leur raison d'être maintenant. Au fond, les gens en étaient enchantés,

car tous dans leur for intérieur avaient envie de sortir et de se

transporter sur les lieux du drame pour voir si le baril et les autres

objets y étaient réellement. Mais un incident imprévu prolongea la

séance et amena de nouvelles surprises.

Fetlock Jones, qui avait pleuré silencieusement, passant presque

inaperçu au milieu de l'excitation générale et des scènes émouvantes qui

se succédaient depuis un moment, sortit de sa torpeur lorsqu'il entendit

parler de son arrestation et de sa mise en jugement; son désespoir

éclata et il s'écria:

--Non! ce n'est pas la peine! Je n'ai pas besoin de prison ni de

jugement. Mon châtiment est assez dur à l'heure qu'il est; n'ajoutez

rien à mon malheur, à mes souffrances. Pendez-moi et que ce soit fini!

Mon crime devait être découvert, c'était fatal; rien ne peut me sauver

maintenant. Il vous a tout raconté, absolument comme s'il avait été avec

moi, et m'avait vu. Comment le sait-il? c'est pour moi un prodige, mais

vous trouverez le baril et les autres objets. Le sort en est jeté: je

n'ai plus une chance de salut! Je l'ai tué; et vous en auriez fait

autant à ma place, si, comme moi, vous aviez été traité comme un chien;

n'oubliez pas que j'étais un pauvre garçon faible, sans défense, sans un

ami pour me secourir.

--Et il l'a bigrement mérité, s'écria Ham Sandwich.

_Des voix_.--Écoutez camarades!

_L'agent de police_.--De l'ordre, de l'ordre, Messieurs.

_Une voix_.--Votre oncle savait-il ce que vous faisiez?

--Non, il n'en savait rien.

--Êtes-vous certain qu'il vous ait donné les allumettes?

--Oui, mais il ne savait pas l'usage que j'en voulais faire.

--Lorsque vous étiez occupé à préparer votre coup, comment avez-vous pu

oser l'emmener avec vous, lui, un détective? C'est inexplicable!

Le jeune homme hésita, tripota les boutons de sa veste d'un air

embarrassé et répondit timidement:

--Je connais les détectives, car j'en ai dans ma famille, et je sais que

le moyen le plus sûr de leur cacher un mauvais coup, c'est de les avoir

avec soi au moment psychologique.

L'explosion de rires qui accueillit ce naïf aveu ne fit qu'augmenter

l'embarras du pauvre petit accusé.

Plus fort que Sherlock Holmès · 第 18 / 58 题