XX. Que vous plaît-il? J'y étois. Nous faisions si grande chere chez ces
cocus, que nous jettions les portes par les fenêtres: cela s'entend sans
le dire, comme les heures d'un jeune chanoine.
GEBER. Taisez-vous, causeurs; vous direz quelque folie dont on vous fera
bien repentir.
ALCIBIADES. Taisez-vous vous-même; à qui vous joue-tu? Mais, encore à
propos, qui est le plus fou de nous deux, ou vous qui lisez & oyez ceci,
ou moi qui vous le propose, ainsi que dit notre féal Socrates François?
GEBER. En bonne foi, monsieur, moi qui écris ces galantises, je m'en
donne le plaisir le premier; & y a différence entre vous & moi, comme
entre un pourceau & ma philosophie: oui, ne suis-je pas philosophe?
Sachez donc que je fais bonne chere de ceci: puis l'ayant digéré, je le
baille à remâcher, ainsi que quand j'ai bien dîné, je vais fianter; & un
pourceau vient qui en fait son profit.
L'AUTRE. Et cependant qui pensez-vous que je sois, moi qui vous produis
tant de témoignages de parvenir? vous me pensez faire honte: & j'en
rougirai comme un vaisseau d'albâtre. Je veux donc que vous sachiez que
je suis moi; vous, vous êtes vous; toi, vous êtes toi; & si, je ne m'en
soucie pas. Il est vrai que j'ai regret, pour l'amour des ignorans, de
mettre ceci en la plus magnifique langue du monde; témoin Charles-Quint,
qui disoit que les Espagnols parloient en glorieux, les Allemans en
charretiers, les Italiens en charlatans, les Anglois en niais
apprivoisés; mais les François en princes. Et de fait, il n'y a que ce
livre, & les belles tragédies ou graves histoires, qui aient grace en ce
langage: toutes badineries & contes de jongleur n'y paroissent point.
Voilà pourquoi, ayant tant de majesté en ceci, lui en donnant davantage,
j'ai grand peur que ceci ne soit difficile, que chacun le cachera, de
peur aussi que les secrets ne soient divulgués; en quoi je crains un
notable accident pour le pauvre peuple, si les destinées n'y ont prévenu
& pourvu. Or est-il, & je le sens à la disposition de ma fressure, que
les bons destins m'ont contraint de faire ce que je fais, pour honorer
le monde. Aussi j'eusse mis ce livre en une autre langue; mais tout a
son tour. Si ce n'eût été de peur de faire dormir la jeunesse, je
l'eusse mis en la langue de veau; mais quoi! la vicissitude des choses
l'a emporté. J'eusse bien dit des chouses, sans que je sais comment il
faut parler, d'autant qu'il n'y a gueres de femmes, qui écrivent ce mot
de chose, sans y faillir. Ignorez-vous pourquoi le vulgaire en Grece ne
parle plus grec, en Judée hébreu, en Italie latin; & la cause pour
laquelle ces bons langages ne sont plus vulgaires? Oyez cette vérité que
je prononce. C'est pource que les sciences y sont traitées, & sur-tout
la doctrine du maquerellage en latin, & que l'on n'a pas voulu que les
disciplines fussent communes au peuple. Partant, on a caché les langues,
pour, avec leur secret, ne les communiquer qu'aux gens de bien &
d'honneur, ainsi que langues de boeuf à la cheminée, qui ne sont pas
pour les gueux, au moins par délibération, si que le menu peuple n'y
peut toucher. Et ma crainte, qui sans doute aura occasion de durer,
d'autant que ce que je crains aviendra, c'est que ce livre venant à être
goûté, savouré & digéré, on tâchera d'abolir le françois; & ôter de la
bouche du peuple ce beau langage, de crainte que ces bonnes & meilleures
doctrines ne viennent à tomber entre les mains du populaire, qui,
avenant tel cas, feroit aussi aisément la pierre philosophale que les
doctes, qui sans faute la trouveront ès rencontres où nous parlons plus
finement, & disons des choses que des blasphémateurs prendroient en un
autre sens; & pource il les faut bien & diligemment peser. Il y a encore
un autre danger de plus grand mal: c'est que si j'eusse fait ce livre en
grec, la médecine fût périe; si en latin, les loix eussent été abolies:
& ne s'en est gueres fallu, que je ne l'aie mis en hébreu, pour faire
plaisir aux théologiens, qui seuls eussent eu tout ce labeur, qui est la
quintessence du Coras, des Talmuds, du Sefetholan, du Zoar, & tels
livres faits ou à faire, ce que je n'ai garde, & n'en ferai rien, par
dépit d'un moine huguenot, qui disoit que ceux qui étoient en colere, &
ne juroient point, étoient hérétiques. Quelque tonsuré à poil folet,
quelque docteur confit au serpolet, quelque fabricateur de prosélites;
bref, quelque fat se pourra formaliser, & selon sa cervelle
hypocrisifiée, dira de moi, de tous mes amis & de ceux qui font état de
ces pures & parfaites disciplines, & prononcera que nous sommes tous
excommuniés, comme une paire de beaux petits couillons sacrés. (Et
pourquoi ceux-la plutôt que les autres?) La premiere fois que j'allai en
Normandie, je n'y étois jamais venu, encore que j'en sois, comme je
crois, ou d'autre part; mais que ne vous déplaise, je suis le premier
Manceau qui l'a confessé. J'étois avec le sage Bouilli, philosophe
autant naïf, qu'un oison paté. Devisant un jour avec sa femme, & lui
disant que par dépit que je ne pouvois devenir riche, je ferois comme
les freres mineurs: je vouerois pauvreté. O, ho, dit-elle, monsieur mon
ami, qu'il ne vous vienne point d'envie d'être pauvre. Si vous l'étiez,
tant de gentilshommes, seigneurs, & autres, tant dames que demoiselles,
ne vous feroient aucun accueil, parce que l'on ne fait plus de cas de
pauvres que de couillons: on les laisse à la porte; jamais n'entrent. De
cela je me souviens qu'il étoit vrai; & qu'à ce fort jeu, la charrue va
devant les boeufs, comme dit Martial notre ami; & les sacrés encore
davantage, qui n'en osent approcher du tout.
MARTIAL. Vous êtes bien trompé d'autant qu'il n'y a gens qui soient plus
sur le cul que moines & gens bénis, ministres & savans qui étudient
assis; & qui au lieu de conserver les saints ordres qui leur ont été
conférés les quittent; & abandonnant l'ordre de dieu, se rangent aux
ordres du diable, qui leur confere grace d'être plus ribauds que jamais,
& plus putains que les autres gens. Je m'en rapporte à l'antique de
Mairmoutier, qui se plaignoit que tous ses moines étoient paillards &
avoient des garces; & voyant passer un jeune dispos, qui traversoit vers
la boulangerie! je gage, dit-il, que même ce petit rustre en a une. Il
l'appella, & moineau d'approcher. Il lui dit: n'avez-vous pas une garce
comme les autres. Non, monsieur, dit-il, faisant une grande révérence;
je ne suis pas encore _in sacris_. Margot ma commere, qui mangeoit de
toutes ses dents, s'avisa de ce mot. En dà, me dit-elle, vous avez tort
de parler toujours ainsi en latin devant les femmes. Elle étoit tant
attentive à mâcher, qu'elle n'avoit ouï que cette parole; & continuant,
s'adressa à un homme d'église, & lui dit: est-il pas vrai, monsieur
l'aumônier, qu'il a tort? Dites donc, n'a-t-il pas tort? A vos trois
vis? Et il lui répondit: à _vostracons_, madame.
MARGOT. Je disois, _à votre avis_, dà. Qu'il faut parler sagement devant
vous! Non, je n'en ai qu'un, dont je suis bien empêchée; chacun me le
demande; je voudrois pouvoir le bailler à rente, afin qu'on ne m'en
importunât plus. Encore si on pouvoit s'en aider sans que j'y fusse,
cela iroit tout le jour.
L'AUTRE. Vous dites que vous n'en avez qu'un; & je ne sais s'il est
entier.
MARGOT. Pour le vrai!...
L'AUTRE. Tout beau! ne jurez pas; & principalement ce juron, qui est
toujours en la bouche des putains, si on vous oyoit, que diroit-on de
vous!
MARGOT. Oui, oui; il est tout entier & joyeux; je n'y eus jamais mal: je
voudrois en être toute; je n'aurois mal nulle part.
L'AUTRE. Mais pourquoi desiriez-vous donc tantôt qu'il fût séparé de
vous?
MARGOT. Demandez-le à monsieur Robin, qui a été à Lubec, pour l'amour de
ce qu'il m'en a dit. Je voudrois faire de même, nous vous le demandons,
monsieur. Nous ne lui avons pas fait dire.
ROBIN. Ecoutez donc ma ratelée.