Champs-Elysées sont-ils forains, champêtres ou urbains? N'aperçois-je
point les pénates roulants des directeurs de phénomènes? Polichinelle ne
dresse-t-il point son théâtre nomade entre un Hercule du nord et un lion
de Némée, bête farouche qui a laissé les poils de sa crinière aux mains
des gamins de nos quatre-vingt-six département? Décidément nous sommes
dans une foire. Mais non, regardez là-bas ces joueurs de boules et de
mail, et, plus loin, cet individu étendu sur l'herbe fraîche à la
manière de Corydon, et cet autre, qui parcourt lentement les longues
allées, un volume de vers à la main. Les boules, le mail, un sommeil sur
l'herbe, la lecture sous les arbres verts, tout cela ne fait-il pas
naître dans l'imagination des idées champêtres et bucoliques? On se
croirait à vingt lieues de Paris, si tout à coup le passage d'un omnibus
ou d'une brillante calèche, le bruit de la foule devant la porte d'un
théâtre, la présence des sergents de ville et des gardes municipaux ne
vous tirait brusquement de votre erreur. Foire bruyante, retraite
silencieuse, rendez-vous du monde élégant, les Champs-Elysées sont tout
cela à la fois. Ou y trouve tout, même la solitude. Il y a là de quoi
défrayer tous les âges, tous les états, tous les goûts, l'enfance, la
jeunesse, l'âge mur, la vieillesse; l'artisan, l'homme de lettres,
fashionable s'y rencontrent à la fois. Là, viennent se résumer les mille
variétes de l'existence parisienne; là, s'étalent les notabilités, les
excentricités, les prodiges, les phénomènes de tous les pays. Nous avons
vu passer tour à tour sur la chaussée, espèce de voie romaine qui mène à
l'Arc-de-Triomphe, des Chinois, des Persans, des Arabes, et jusque des
naturels des Sandwich. Le monde entier traverse perpétuellement au trot
ou au galop cette longue avenue de Paris. Dites-moi ce qu'on ne fait pas
et ce qu'on ne voit pas aux Champs-Elysées? On y mange, on y joue, on y
danse, on y dort. On y voit Moscou en flammes, des chevaux qui valsent,
des chiens qui font tourner le roi à l'écarté, des géants et des nains,
et mille autres choses encore dont l'éloquence et les poumons de
Bilboquet pourraient seuls entreprendre la nomenclature.
[Illustration: Champs-Elysées.--Pesage.]
Il n'est personne qui n'éprouve de temps en temps le besoin de redevenir
enfant. Souvent les longs voyages de la pensée ramènent l'homme, de
circuits en circuits, parmi la verdure et les fleurs des impressions
premières. On cherche à ressaisir le rêve évanoui de l'enfance. Comme le
bon Pérégrinus, du conte d'Hoffmann, il est inutile d'attendre la veille
de la Noël pour satisfaire ce désir. N'achetez pas des bonbons et des
joujoux, n'allumez pas vos bougies, ne vous enfermez point dans votre
salon, ne jouissez pas dans la solitude de ces plaisirs rétrospectifs,
mais prenez le chemin des Champs-Elysées, vous y retrouverez toutes les
émotions enfantines de votre printemps. Choisissez pour accomplir ce
pèlerinage une de ces belles journées d'été pendant lesquelles le
crépuscule, en se prolongeant, fait pour ainsi dire un jour nouveau dans
le jour; mêlez-tons à tous les jeux, arrêtez-vous devant tous les
spectacles, écoutez la parade de Pierrot et la chanson du troubadour
nomade, achetez pour un sou votre avenir renfermé dans une coquille de
noix, et vous redeviendrez enfant pendant quelques heures. Le souvenir
rajeunit.
Je suppose que votre première station sera pour Polichinelle: à tout
seigneur tout honneur. Hélas! s'il faut en croire un de ses plus grands
admirateurs, Polichinelle, qui avait déjà de si grands défauts, est allé
en empirant: aujourd'hui il fait parade de sa violence comme d'une
vertu, il est devenu l'effroi de ses voisins, il a tué les gardiens de
la paix publique, les soldats, les magistrats, les juges, et bien plus
que cela, les femmes et les enfants! M. Polichinelle a porté ses défis
jusqu'au diable qui l'inspirait, mais qui savait le punir, et dont il ne
reconnaît plus le pouvoir. Polichinelle est odieux!
Qui oserait regarder Polichinelle, après avoir appris que c'est son
Plutarque, son ami, Charles Nodier enfin, qui a fulminé contre lui cet
anathème?
Il faut donc reporter votre esprit et vos yeux sur des idées et des
spectacles plus riants. Entre deux rangs de chaises, s'avance une
calèche en miniature traînée par des chèvres; le capricieux animal a
subi enfin le joug de l'homme. Ces chèvres indociles que Virgile aimait
tant à voir pendantes, _pendentes_ au sommet des roches moussues, posent
maintenant un pied réglé sur le sable lin des allées. Une petite fille
blanche et rose s'étale comme une duchesse sur les coussins de la
voiture; sur le siège, son frère, armé d'un long fouet, tient les rênes
et fait semblant de guider le fringant attelage. L'automédon de dix ans
n'ose tourner son regard ni à droite ni à gauche, tant il comprend la
gravité et les périls de sa mission. Les deux amalthées cheminent
cependant paisiblement, et se résignent à leur abaissement en songeant
qu'en amusant des enfants elles sont encore dans leur rôle de nourrices.
L'équipage enfantin attire à lui toutes les sympathies. Involontairement
on se souvient de cet autre enfant, qui se promenait ainsi, ses beaux
cheveux blonds dénoués, sur la terrasse des Tuileries, souriant à la
foule, et saluant les vieux grenadiers de son père qui lui portaient les
armes. L'idée du roi de Rome est liée à celle de ces voitures qui furent
inventées pour lui. Les deux chèvres marchent ordinairement au pas, mais
quelquefois, à un coup de fouet intempestif du jeune cocher, elles se
lâchent, s'emportent, et se mettent à cabrioler au milieu de la
promenade. Il faut alors entendre les cris des mères épouvantées!
Heureusement le danger n'est jamais considérable; le loueur retient
d'une main son attelage par les cornes, de l'autre il soutient la
calèche qui commence à loucher, et les enfants descendent, après avoir
subi toutes les péripéties d'une chute qui n'a pas eu lieu; les mères se
remettent de leurs émotions, et le public, qui a fait tout de suite
cercle autour de l'accident, se retire après s'être donné gratis la
distraction de voir des chèvres prendre le mors aux dents.
Seuls les enfants du riche peuvent se permettre cette distraction à tant
l'heure; les autres enfants contemplent de loin la calèche coquette ou
la suivent d'un pas envieux. Que ne donneraient-ils pas, eux aussi, pour
s'asseoir sur ces coussins de soie! Quel que soit votre désir de
redevenir enfant, il n'est pas probable que vous le poussiez jusqu'à
vouloir vous donner le plaisir de la locomotion par les chèvres. Ce
plaisir que vous n'osez prendre, procurez-le à un de ces pauvres enfants
dont le coeur palpite rien qu'en entendant sonner les grelots qui
pendent au cou des chèvres Plus tard, il se souviendra qu'il a eu aussi
son jour de fortune, qu'il a guidé des chevaux et roulé carrosse à son
tour.
[Illustration: Champs-Elysées.--Dynamomètre.]
Mais tous les plaisirs des Champs-Elysées ne sont pas destinés à
l'enfance, il en est qui peuvent piquer la curiosité de l'âge mur. Voici
d'abord le dynamomètre, invention toute philanthropique, au moyen de
laquelle l'homme peut faire l'essai de ses forces de la façon la plus
pacifique, un simple coup de poing, appliqué sur un plastron rembourré,
devient le témoignage irrécusable de votre vigueur ou de votre
faiblesse. Le dynamomètre a pris naissance à Tivoli. Dans les premières
années qui suivirent 1820, les femmes récemment émancipées par les
romans à la mode, recherchaient toutes les occasions de déployer les
qualités qui appartiennent à un autre sexe. Le dynamomètre, sans cesse
entouré d'athlètes féminins, répondait continuellement par zéro à tous
ces efforts qui n'aboutissaient qu'à rompre la couture fragile de
quelques gants parfumés. Aujourd'hui les femmes semblent avoir compris
que le pugilat n'est point de leur domaine, s'il faut s'en fier à l'état
d'abandon dans lequel elles laissent le dynamomètre des Champs-Elysées,
qui n'attire plus que les coups de poing distraits des rares amateurs de
cette boxe innocente.
[Illustration: Champs-Elysées.--Le physicien.]
Si vous vous êtes livré par hasard aux fatigues de cette gymnastique,
asseyez-vous sur ce fauteuil surmonté d'un dais, et placé sur une
estrade comme un trône oriental. Tout en goûtant les douceurs du repos,
vous mettrez en pratique la maxime du sage; _Connais-toi toi-même._ Tout
à l'heure vous vous rendiez compte de votre force, maintenant vous allez
connaître votre poids. Le fauteuil sur lequel vous êtes assis est une
balance. D'une semaine, d'un mois, d'une année à l'autre, vous pouvez
mesurer les progrès de votre maigreur ou de votre embonpoint, et par
suite mobilier votre régime. Cette consultation hygiénique coûte cinq
centimes, et elle en vaut bien une autre.
Maintenant la science nous réclame. Les secrets de la physique vont nous
être dévoilés par un profiteur en plein vent. Les auditeurs sont
nombreux, les appareils déployés sur une grande table. La machine
électrique fonctionne; pour un sou on se fait électriser, on assiste à
la formation de la foudre, les phénomènes de l'électricité n'ont plus de
secret pour personne, la bouteille de Leyde éclate pour tout le monde.
Qui voudrait pour la bagatelle de cinq centimes refuser de se donner
l'innocente frayeur de l'étincelle électrique? Ce cours de physique
ambulant est aussi suivi que ceux de la Sorbonne et du Collège de France.
Tout ce qui est mystérieux intéresse vivement les masses; aussi la
physique serait-elle sans rivale dans l'empressement de la foule, si la
musique n'existait pas.
Autrefois les chanteurs nomades pullulaient, pour ainsi dire, dans
Paris; pas de rue, pas de place publique, pas de carrefour qui ne
retentit des accents de ces bohémiens de l'art. La poésie populaire
avait en eux d'infatigables interprètes. Malheureusement ils ne se sont
pas contentés de chanter les refrains inspirés par la muse familière,
ils ont voulu aborder la cavatine, le nocturne, la romance et même le
_lied_. Leur ambition les a perdus. Chassés des cafés, des restaurants,
sous prétexte qu'ils offensaient l'oreille délicate des habitués, à
peine si les lointains établissements du faubourg Saint-Jacques et du
quartier latin leur offrent encore de temps en temps une hospitalité
humiliante et pleine de périls. Nulle part ils ne sont reçus, les
malheureux ne sont que tolérés; de n'est plus avec l'audace triomphante
des anciens jours qu'ils se présentent avec leur guitare fêlée et leur
redingote en lambeaux. Leur air est modeste, et leur allure timide. Ils
ne chantent pas, ils fredonnent.
Pauvres chanteurs ambulants, rapsodes du pauvre, chaque jour voit
disparaître une de vos illustrations. Ce n'est pas l'âge, ce n'est pas
la misère, ce n'est pas l'indifférence populaire qui cause votre perte,
c'est l'avidité barbare de ceux qui exploitent les oeuvres de la pensée.
Il y a un au à peine nous avons vu traîner sur les bancs de la police
correctionnelle ce doyen des chanteurs en plein vent, ce représentant de
la gaie science, ce troubadour en haillons, ce fameux musicien qui, tour
à tour basse ou baryton, ténor grave ou doux, a charmé les échos de tous
les carrefours, de toutes les barrières, de tous les villages, de tous
les hameaux, ce père Aubert enfin dont la réputation est universelle.
Quel crime, direz-vous, avait donc pu commettre le père Aubert?
Sa voix chevrotante l'aurait-elle trahi? l'obole du peuple aurait-elle
cessé de remplir son escarcelle? Chaste poésie, voile ta face, muse,
remonte au cieux! Le père Aubert aurait-il mendié?
Rassurez-vous le père Aubert n'est ni un mendiant ni un vagabond. Ou
l'accuse d'avoir violé les lois sur la propriété littéraire.
Les éditeurs patentés prétendent qu'en vendant leurs chansons aux
ouvriers, aux bonnes d'enfants, aux paysans, aux grisettes, le père
Aubert nuit essentiellement à la vente, et leur avocat conclut à 500
francs de domages-intérêts contre le délinquant. Où diable le père
Aubert aurait-il pu prendre 500 francs?
Le tribunal a eu pitié de la musique nomade. Euterpe n'a été condamnée
qu'à 25 francs d'amende. Le père Aubert laissera plus d'une brillante
recette aux buissons du fisc, si le fisc parvient jamais à l'attraper:
car qui pourrait dire où est le père Albert? Peut-être chante-t-il la
_Marseillaise_ dans les villages des frontières, peut-être dort-il au
bord de quelque fossé du sommeil du juste et du ménestrel, ou bien
encore charme-t-il de la Champagne avec les refrains de la grâce de
Dieu. Ses petits cahiers se vendent à foison, les sous pleuvent autour
de lui. Père Aubert, vous êtes heureux, vous recommencez la ritournelle,
vous mettez une chanterelle neuve à votre violon, tremblez, malheureux
troubadour, un huissier vous guette et va saisir votre recette parce que
vous vous êtes permis de chanter _Cinq sous! cinq sous!_ sans la
permission d'un éditeur.
Cette jurisprudence éloigne de Paris tous les chanteurs ambulants. Ils
ne veulent pas s'exposer aux dangers de faire la contrebande lyrique.
Voilà donc une nouvelle puissance qu'on enlève au peuple. Chassé des
théâtres par la cherté des places il avait les chanteurs nomades, les
trouvères de l'atelier, on les lui enlève; il ne lui reste plus que les
joueurs d'orgue. Nous nous attendons un de ces jours à voir une
coalition d'éditeurs réclamer 1000 francs de dommages-intérêts à des
montreurs de singes sous prétexte qu'il font voir leurs animaux sur des
airs de Meyerbeer ou de Loïsa Pujet.
En attendant cette recrudescence de persécution, la musique
instrumentale triomphe. Le violon, la basse, la clarinette, retentissent
aux Champs-Elysées, bien plus que la voix humaine. L'orchestre a tué les
choeurs. C'est à peine si de loin en loin on entend une basse ou un
soprano modulant _le feu de Tolède_ ou _Adieu, mon beau navire_. Plus de
sûreté d'intonation, plus d'audace dans les fioritures, plus de liberté
dans le point d'orgue. Et comment le virtuose pourrait-il donner un
libre essor à ses inspirations, quand il lui faut tendre l'oreille, non
pas à la mesure, mais au pas d'un huissier qui les guette au milieu de
leurs roulades, et attend le moment de les surprendre en flagrant délit
de contrefaçon?
[Illustration: Champs-Elysées.--Les chanteurs ambulants.]
Cette première excursion aux Champs-Elysées ne serait pas complète si
nous ne jetions un rapide coup d'oeil sur la gastronomie locale. Nous ne
parlerons pas des pommes de terre frites dont la renommée est reconnue
dans le monde entier, nous laisserons les détails de côté, ce sujet nous
entraînerait trop loin. Entrons dans le restaurant Ledoyen, non point
pour y commenter la carte, mais pour y évoquer les souvenirs de notre
histoire. Nous sommes dans un restaurant politique. C'est ici que tous
les ministères tombés viennent oublier leur chute le verre à la main
Nous ne savons ce qui a valu à Ledoyen l'insigne et difficile honneur de
consoler les estomacs déchus du ministère. Que de secrets renfermés dans
ce cabinet particulier, qui a vu passer tour à tour MM. de Villèle, de
Martignac, Molé, Thiers, et bien d'autres encore dont le nom n'est pas
moins illustre! Que de confidences échangées entre la poire et le
fromage! Que de fois les ministres déchus auraient pu en sortant de chez
Ledoyen se donner le plaisir de commander la carte de leurs successeurs!
[Illustration: Champs-Elysées.--Restaurant Ledoyen.]
La nuit est venue. Renvoyez votre promenade à demain, à moins que vous
ne préfériez courir la bague ou tourbillonner en carrousel, si vous êtes
assez heureux pour que les révélations de la balance publique ne vous
aient point interdit ces jeux.
Académie des sciences
COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DU PREMIER TRIMESTRE DE 1843.
(Suite.--Voir page 217.)
II.--Zoologie.
_Animaux phosphorescents_.--M. de Quatrefages a continué ses recherches
sur l'anatomie des animaux inférieurs qui habit eut les côtes de la
France. Ses études sur la phosphorescence de quelques-uns d'entre eux
l'ont conduit aux conclurions suivantes: 1º Il y a chez ces animaux
production de lumière sous forme d'étincelles dans l'intérieur du corps
à l'abri du contait de l'air; 2º cette production de lumière est
indépendante de toute sécrétion matérielle; 3º elle se rapproche sous ce
point de vue de la sécrétion de lumière observée chez plusieurs
poissons; 4º cette lumière se montre uniquement dans le tissu musculaire
et au moment de la contraction; 5º la production de cette lumière épuise
rapidement l'animal. Ces observations sont intéressantes en ce qu'elles
tendent à lier deux ordres de phénomènes dont l'analogie n'avait été
qu'entrevue auparavant: savoir la phosphorescence et l'électricité
animales.
_Foie des insectes._-M. L. Dufour, l'un des plus habiles entomologistes
dont s'honore la France, a fait une étude approfondie de la structure et
des fonctions du foie dans les insectes. On avait cru que dans ces
animaux cet organe sécrétait à la fois la bile et l'urine; mais il a
prouvé qu'on s'était laissé abuser par des apparences, et que dans ces
animaux comme dans l'homme le foie sécrète seulement de la bile. Ces
recherches sont d'autant plus intéressantes que les fonctions du foie
étant encore mal connues, ou s'était élevé de cette double fonction chez
les insectes pour établir entre la sécrétion de la bile et celle de
l'urine une analogie qui n'exista pas.
_Lézard d'Afrique._-H. Guyon a découvert à Alger l'animal connu des
Romains sous le nom de _Jaculus_ et à la côte Barbaresque sous celui de
Zureig, qui exprime la même idée. Cet animal avait été entrevu par
Desfontaines, qui raconte qu'il le vit courir avec une rapidité telle
qu'il ne put s'en faire une image exacte; il le prit pour un serpent. M.
Guyon vient de constater qu'il appartient à l'ordre des sauriens
(lézards), et au genre _seps_. Sa course est d'une rapidité dont rien ne
saurait donner l'idée.
III.--MÉTÉOROLOGIE.
_Incendies allumés par des aréolithes_.--Lorsque des granges ou des
meules de blé sont consumées par le feu, il arrive quelquefois que les
recherches les plus minutieuses ne peuvent faire découvrir l'origine de
l'incendie, que l'on attribue en général à la malveillance. Le juge de
paix de Moutierender a remarqué que ces incendies commençaient toujours
dans les combles et les bâtiments où il n'y a point de foyer. En
comparant les circonstances qui ont accompagné quatre incendies dans le
voisinage du lieu qu'il habile, ce magistrat fait voir que les incendies
ont été accompagnés ou précédés de chutes de globes de feu, qui ne sont
rien autre chose que des aréolithes, ou étoiles filantes en ignition.
Ainsi, le 18 novembre 1842, à onze heures du soir, une jeune fille
entrant dans sa chambre, ayant jour sur un jardin clos, vit une forte
lueur passer et frapper les vitres de sa fenêtre. Elle pensa que
quelqu'un traversait le jardin, portant un falot ou une chandelle
allumée; ayant ouvert la fenêtre, elle ne vit plus rien et n'entendit
personne. Le lendemain à deux heures du matin, le grenier de cette
chambre et ceux de quatre maisons étaient enflammés avant qu'aucun
secours eût pu être porté. Dans les premiers jours de décembre, entre
cinq et six heures du matin, on vit un globe lumineux jetant une si
grande lumière que plusieurs personnes sortirent de la maison. Suivant
le rapport de plusieurs individus, ce globe alla descendre dans une
forêt. L'auteur de la lettre cite encore d'autres exemples qui ne sont
pas moins probables. M. Arago accepte pleinement cette explication, qui
doit être connue des magistrats, afin que on ne cherche pas de coupable
là où il n'y en a point.
IV.--SCIENCES PHYSIQUES ET CHIMIQUES.
_Nouvel acide du soufre._--La découverte de ce composé est la plus
intéressante dont l'Académie ait eu à s'occuper. MM. Furdos et Gélis,
en examinant avec soin l'action de l'iode sur les hyposulfites et plus
particulièrement sur ceux de soude et de baryte, ont reconnu ce nouvel
acide, qui peut être appelé acide hyposulfurique bisulfuré. Il est
incolore et sans odeur, d'une saveur acide très prononcée, il n'a que
peu de stabilité, et même, à la température ordinaire, ses éléments
subissent peu à peu une dissociation de laquelle résulte du soufre, de
l'acide sulfureux et de l'acide sulfurique. La série des combinaisons
oxygénées du soufre, à laquelle M. Langlois a ajouté, il y a deux ans,
l'acide hyposulfurique, vient donc de s'accroître d'un nouveau composé
qui est aujourd'hui le sixième connu. Le rapport de M. Pelouze, sur le
travail de MM. Fordos et Gélis, a été très favorable: «L'Académie,
a-t-il dit, voudra encourager les efforts de deux jeunes chimistes qui,
dans une position modeste, cultivent les sciences avec tant d'ardeur et
de succès.»
_Chimie moléculaire_-M. Pelouze avait lu un mémoire sur l'acide
hypochloreux, suivi de quelques observations sur les mêmes corps
considérés à l'état amorphe et à l'état cristallisé. Cet académicien
avait conclu de ses expériences qu'il était important d'établir une
distinction, même au point de vue purement chimique, entre des corps qui
ne diffèrent que par un état particulier d'agrégation, tels que l'oxyde
de mercure précipité d'une dissolution mercurielle, et l'oxyde obtenu
par la calcination du nitrate, ou encore la craie et le spath d'Islande.
M. Gay-Lussac, «tout en s'associant pleinement aux éloges que mérite la
première partie du mémoire de M. Pelouze,» a critiqué les conclusions de
la seconde partie. Il a donné le détail de nouvelles expériences
desquelles il semble bien résulter que l'on ne saurait voir dans la
différence d'action du chlore, sur les deux oxydes de mercure, autre
chose que l'effet d'une cause purement mécanique. Il a rappelé aussi
que MM. Dumas et Stas ont fait brûler le diamant dans l'oxygène plus
facilement que l'anthracite et aussi bien que le carbone ordinaire.
_Chimie appliquée._--Depuis longtemps M. Biot poursuit ses travaux si
remarquables sur la polarisation circulaire et sur l'application des
propriétés optiques à l'analyse chimique des mélanges liquides ou
solides dans lesquels le sucre de canne cristallisable est associé à des
sucres incristallisables. On comprend de suite toute l'importance des
procédés de ce genre pour prévenir des fraudes commerciales trop
fréquentes. On sait en effet que les sirops de sucre et les cassonades
sont souvent falsifiés à l'aide de sucre de fécule ou de raisin
(glucose), dont le prix est moindre et dont la composition chimique est
aussi différente. On sait d'ailleurs que l'action de la chaleur
détermine, dans les solutions de sucre de canne, la formation d'une
quantité de mélasse ou de sucre incristallisable d'autant plus
considérable que cette action est prolongée plus longtemps. Ou pourra
donc également se servir des procédés optiques de M. Biot pour mesurer
les proportions de sucre de canne cristallisable qui restent dans les
mélasses, en décolorant par le charbon animal les solutions que l'on en
formerait. Quelques essais de ce genre, tentés sur des mélasses des
colonies provenant des raffineries les mieux dirigées, y ont fait
découvrir au savant académicien des proportions de sucre cristallisable
très considérables, qui se sont élevées à plus de 40 p. 100 de leur
poids. Des expériences directes de M. Pelouze ont confirmé ces résultats
de M. Biot. «Ce serait un beau problème commercial à résoudre que
d'extraire des mélasses, par quelque procédé économique, une partie,
sinon la totalité, de ce sucre cristallisable qu'elles renferment pour
employer le reste, avec les portions incristallisables, à enrichir les
sucres de fécule fabriqués par les acides.»