dégoûté! Dépenser trente mille francs de revenu dans l'indépendance et
les plaisirs de la vie parisienne est un sort plus digne d'envie que
gouverner tous les grands-duchés du monde. Vous avez, raison, et je le
sais par expérience, car il y a une dizaine d'années, lorsque je n'étais
encore que prince héréditaire, j'ai passé six mois à Paris, libre,
riche, insouciant, et mes souvenirs me disent que ces jours là ont été
les plus beaux de ma vie.
--Eh bien! est-ce qu'en liquidant tout ce que vous avez ici vous ne
pourriez pas réaliser cette fortune? D'ailleurs, ce cousin dont vous me
faisiez l'honneur de me parler hier vous assurerait avec plaisir vos
trente mille francs de rente, si vous lui cédiez votre place qu'il
envie... Mais, monseigneur, voulez-vous que je vous parle franchement?
--Je ne demande pas mieux.
--Une existence paisible et modeste aurait sans doute beaucoup de charme
pour vous, et vous le dites dans la sincérité de votre âme; mais d'un
autre côté vous tenez essentiellement à votre couronne, et ce n'est pas
seulement par ces raisons d'honneur que vous invoquiez tout à l'heure.
On a beau dire et s'exagérer les douceurs du calme et de la retraite
dans un moment de fatigue et d'orage, un trône, tout boiteux qu'il soit,
est un siège que l'on ne saurait quitter sans regrets... Voilà mon
opinion, formée à l'école dramatique; c'est peut-être une réminiscence
de quelque ancien rôle, mais on trouve parfois la vérité au théâtre. Or
donc, puisque, à tout prendre, ce qui vous convient le mieux est de
rester en place, vous devriez... Mais pardon, mes paroles sont peut-être
trop libres...
--Parlez en toute liberté, mon cher directeur, je vous le permets et je
vous en prie. Je devrais donc, disiez-vous?...
--Vous devriez, au lieu de vous livrer au découragement et aux idées
poétiques, ne pas attendre le coup qui vous frappera, ne pas vous
contenter de tomber noblement. Les circonstances sont favorables, vous
n'avez plus de ministres ni conseillers d'État pour vous induire en
erreur et vous embrouiller dans vos projets. Fort de votre bon droit et
de l'amour de vos sujets, il est impossible que vous ne trouviez pas un
moyen d'assurer votre position et de rétablir vos finances.
--Il n'y en a qu'un seul.
--Cela suffit.
--Un bon mariage.
--Au fait, c'est vrai, je n'y pensais pas, vous êtes garçon!... Eh bien!
vous voilà sauvé, un bon mariage!... C'est comme cela que les grandes
maisons se consolident quand elles sont menacées de tomber en ruines.
Épousez-moi une grosse héritière, la fille unique de quelque riche
banquier.
--Vous n'y pensez pas! une mésalliance!
--Ah! si vous faites le fier!...
--Ce n'est pas moi, je n'ai pas de préjugés; mais que dirait l'Autriche
si je me permettais de déroger? Ce serait un nouveau grief dont on ne
manquerait pas de se servir contre moi. Et puis, les millions d'un
banquier ne me suffiraient pas; il me faut une alliance avec une famille
puissante sur laquelle je puisse m'affermir. Cette alliance, telle que
je la souhaite, s'offrait à mes voeux; il y a quelques jours encore je
pouvais prétendre à ce moyen de salut. Un de mes voisins, le prince
Maximilien de Hanau, qui est très bien en cour de Vienne, a une soeur à
marier: la princesse Edwige est jeune, belle, aimable et riche; c'est un
excellent parti, et j'avais déjà entamé les préliminaires d'une demande
en mariage; mais deux dépêches que j'ai reçues ce matin renversent
toutes mes espérances. Voilà le motif de l'abattement dans lequel vous
m'avez trouvé tout-à-l'heure.
--Voyons reprit Balthazard. Votre Altesse est peut-être trop prompte à
se décourager.
--Jugez-en vous-même. J'ai un rival, l'électeur Biberick; ses États sont
moins considérables que les miens, mais il est plus solidement établi
dans sont petit électorat que je ne le suis dans mon grand-duché.
--Permettes, monseigneur, j'ai vu l'année dernière à Bade l'électeur de
Biberick, qui s'y trouvait en même temps que nous; sans flatterie, ce
prince ne saurait soutenir aucune comparaison avec Votre Altesse: vous
avez à peine trente ans et il en a plus de quarante; vous êtes bien fait
de votre personne, il est lourd, épais et mal bâti; vous avez le visage
agréable et noble, sa figure est commune et disgracieuse; vos cheveux
sont du blond le plus pur et les siens d'un rouge flamboyant. La
princesse Edwige ne peut manquer de vous donner la préférence.
--Fort bien, mais on ne lui laissera pas le choix; elle dépend de son
auguste frère, qui la mariera sans la consulter.
--Voilà ce qu'il faut empêcher.
--Comment?
--En inspirant de l'amour à la jeune personne. Il y a tant de ressources
dans le sentiment! On voit tous les jours des mariages de convenances
détruits et rompus au profit d'un mariage d'inclination.
--Oui, cela se voit dans les comédies...
--Qui fournissent d'excellentes leçons...
--Aux gens d'un certain monde; mais nous autres princes, nous n'avons
pas le bénéfice de ces suites de combats où l'accord de deux coeurs bien
épris fait plier tous les obstacles.
--Sur ce point-là, monseigneur, j'ose ne pas être entièrement de votre
avis. Les maîtres de l'art que j'étudie et que je pratique depuis trente
ans m'ont appris que ces sortes d'affaires se traitent dans les palais à
peu près comme ailleurs; toute la différence est dans la forme, plus
pompeuse chez vous. Du reste, pourquoi ne feriez-vous pas une tentative?
Si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de vous mettre en route
dès demain, et d'aller faire une visite au prince de Hanau.
--C'est inutile. Pour voir le prince et sa soeur je n'ai pas besoin de me
déranger; une de ces dépêches m'annonce leur prochaine arrivée à
Carlstadt. Comprenez-vous maintenant tout le malheur de ma position? Ils
arrivent! Au retour d'un voyage qu'ils viennent de faire en Prusse, ils
traversent mes États et s'arrêtent dans ma capitale, où ils me demandent
l'hospitalité pour deux ou trois jours. Vous voyez bien que je vais être
perdu dans leur esprit. Que penseront-ils de moi quand ils me trouveront
seul, abandonné, dans mon palais désert? Croyez-vous après cela que la
princesse soit tentée de partager mon sort et de passer sa vie dans ma
triste solitude? L'année dernière elle est allée à Biberick; l'électeur
l'a dignement reçue. Il avait du moins à lui offrir les plaisirs d'une
cour animée; il pouvait mettre à ses ordres des gentilshommes, des
chambellans; il pouvait lui donner des concerts, des fêtes, des bals. Et
moi, rien! Suis-je assez malheureux! assez humilié! Et pour qu'aucun
affront ne me soit épargné, mon rival veut que son mariage soit négocié
ici même; oui vraiment! l'électeur me brave à ce point! Il vient de
m'expédier un ambassadeur, le baron Pépinster, chargé, dit-il, de
conclure un traité de commerce qui serait fort avantageux pour moi; mais
cette affaire n'est qu'un vain prétexte. Le baron n'a d'autre mission
que de s'entendre avec le prince de Hanau; cette rencontre est
habilement ménagée, pour que la négociation conjugale s'accomplisse
secrètement et sans appareil. Voilà ce qu'il me faudra voir! Je serai
contraint de subir cet outrage, de dévorer l'injure, de donner au prince
et à sa soeur le spectacle de ma misère, de mon abaissement!... Ah! que
ne ferais-je pas pour me soustraire à cette honte!
--Il y aurait peut-être un moyen! s'écria Balthazard après un instant de
réflexion.
--Un moyen? Parlez, quel qu'il soit, je l'adopte.
--Un moyen bizarre et hardi! continua Balthazard.
--N'importe! je suis prêt à tout risquer.
--Il vous faut dissimuler votre abandon, repeupler ce palais, avoir une
cour?
--Oui.
--Pensez-vous que les courtisans qui vous ont délaissé répondraient à
votre appel, consentiraient à revenir?
--Jamais. Ne vous ai-je pas dit qu'ils étaient gagnés par mes ennemis?
--Pourriez-vous en trouver d'autres parmi vos sujets les plus
distingués?
--Impossible! Il n'y a que très peu de gentilshommes parmi mes sujets
Ah! si une cour pouvait s'improviser! dussé-je prendre les derniers
bourgeois de Carlstadt...
--J'ai mieux que cela à vous offrir.
--Quoi donc?
--Mes comédiens.
--Comment? vous voulez que je me compose une cour avec vos acteurs?
--Oui, monseigneur, et vous ne sauriez trouver mieux. Remarquez que mes
comédiens sont habitués à jouer tous les rôles, et qu'ils seront tout de
suite à leur aise dans l'emploi de grands seigneurs. Je vous réponds de
leur talent comme de leur discrétion et de leur probité. Dès que vos
illustres visiteurs seront partis, dès que vous n'aurez plus besoin
d'eux, ils donneront leur démission Songez d'ailleurs que vous n'avez
pas à choisir. Le temps presse, le danger est à vos portes, il ne vous
est pas permis d'hésiter.
--Mais, cependant, si une pareille ruse venait à se découvrir!...
--Ceci n'est qu'une supposition, une crainte chimérique. Si, au
contraire, vous ne voulez pas risquer la partie que je vous propose,
votre malheur est certain.»
Le grand-duc se laissa aisément persuader. Sous une apparence
insouciante et molle, son caractère ne manquait ni de résolution, ni
d'un certain penchant vers les entreprises étranges et hasardeuses. Il
n'ignorait pas que la fortune favorise ceux qui osent, et il avait toute
l'audace que donne une situation désespérée.--L'expédient de Balthazard
fut donc adopté avec une joyeuse intrépidité.
«A merveille! s'écria le directeur; vous ne vous repentirez pas de votre
détermination. Vous voyez en ma personne un échantillon de vos futurs
courtisans, et puisqu'il s'agit ici de se partager les honneurs et les
grandes charges de l'État, nous allons, si vous voulez, bien, commencer
par moi. Je crois être déjà dans l'esprit de mon rôle en vous adressant
cette requête. Un homme de coeur doit toujours demander, toujours se
hâter, et profiter de l'absence de ses rivaux pour obtenir ce qu'il y a
de mieux. Que votre altesse soit donc assez bonne pour me nommer premier
ministre.
--Accordé! répondit gaîment le prince. Votre excellence peut entrer
immédiatement en fonctions.
C'est ce que mon excellence ne manquera pas de faire, en vous demandant
votre signature au bas de quelques actes dont je vais m'occuper tout de
suite. Mais d'abord, souffrez, monseigneur, que je vous adresse deux ou
trois questions, afin de me mettre au courant. Quand on est nouveau venu
dans un pays et novice au ministère, on a besoin de s'instruire.... S'il
vous fallait déployer l'appareil de la force pour faire exécuter vos
ordres, le pourriez-vous?
--Mais, sans aucun doute.
--Votre altesse a des soldats?
--Un régiment.
--Combien d'homme?
--Cent vingt environ, sans compter la musique.
--Sont-ils obéissants, dévoués?
--Obéissance passive, dévouement sans bornes; soldats et officiers se
feraient tuer pour moi.
--C'est leur devoir. Maintenant autre chose: Avez-vous une prison dans
vos huis?
--Certainement.
--Mais, je veux dire, une bonne prison, forte et bien gardée, des murs
épais, de solides barreaux, des geôliers incorruptibles et farouches?
--J'ai tout lieu de croire que le château de Ranfrang possède toutes ces
qualités. Le fait est que je m'en suis très peu servi: mais il a été
bâti par un homme qui s'y entendait, mon aïeul, le grand-duc Rodolphe
l'Inflexible.
--Beau surnom pour un souverain! Celui-là, j'en suis sûr, n'a jamais
manqué d'argent ni de courtisans. Vous, monseigneur (souffrez que votre
ministre vous parle le langage de la vérité), vous avez peut-être eu
tort délaisser sans locataires ce domaine de la couronne, une prison a
besoin d'être entretenue par l'habitation. Aussi le premier acte de
l'autorité que vous avez bien voulu me confier sera consacré à une
salutaire mesure d'incarcération. Je pense que le château de Ranfrang
peut contenir une vingtaine de prisonniers?
--Quoi! vous voulez, faire enfermer vingt personnes?
--Peut-être plus, peut-être moins; car je ne sais pas au juste Combien
votre ancienne cour contenait de grands dignitaires. Ce sont ces
déserteurs que je veux mettre à l'ombre des hautes murailles
construites: par Rodolphe l'Inflexible C'est indispensable.
--Mais c'est illégal!
--Vous dites?... Pardon, monseigneur; vous vous êtes servi d'un mot que
je ne comprends pas bien. Il me semble que, dans un bon gouvernement
allemand, ce qui est absolument nécessaire est nécessairement légal;
voilà ma politique. D'ailleurs, en qualité de premier ministre, je suis
responsable. Que vous faut-il de plus? Vous sentez bien que si nous
laissions libres vos courtisans, il n'y aurait pas moyen de jouer la
comédie que nous préparons; ils nous trahiraient. Le salut de l'État
exige donc que ces messieurs soient emprisonnés, et ce sera justice; car
enfin ils remplissent leur office depuis douze ou quinze ans, terme
moyen; et quel est, je vous prie, le courtisan qui en douze ou quinze
ans n'a pas mérité quelques jours de prison? D'ailleurs, vous l'avez dit
vous-même, ce sont des traîtres, ne les ménagez donc pas; et pour votre
Sûreté, pour le succès de vos projets qui doivent assurer le bonheur de
votre peuple, écrivez les noms des coupables, signez l'ordre, et
infligez sans remords à ces déserteurs le trop doux châtiment d'une
semaine de captivité.»
Le grand-duc écrivit les noms et signa plusieurs ordres qui furent
aussitôt remis aux officiers les plus alertes du régiment, avec
injonction d'exécuter sur l'heure leur mission, et de conduire les
prisonniers au château de Ranfrang situé à trois quarts de lieue de
Carlstadt.
«Il ne reste plus à présent qu'à faire venir votre cour, dit Balthazard.
Votre altesse a-t-elle des carrosses?
--Oui, certes! une berline, une calèche et un cabriolet.
--Et des chevaux?
--Six de trait et deux de selle.
--Je prends la berline, la calèche et quatre chevaux; je vais à
Krusthal, je ramène ce soir nos acteurs que je mets au fait de leur
rôle; nous arrivons à la nuit et nous nous installons au palais, pour
vous servir, monseigneur.
--Très bien; mais, avant de partir, répondez, je vous prie, au baron
Pépinster qui me demande une audience.
--Deux lignes bien sèches, bien ministérielles, qui l'ajourneront à
demain. Il faut qu'il nous trouve sous les armes... Voilà le billet
écrit, mais comment signer? Le nom de Balthazard ne convient guère à une
excellence allemande.
--Vous avez raison; il vous faut un autre nom, accompagné d'un titre; Je
vous fais comte de Lipandorf.
--Merci monseigneur. Je porterai noblement ce titre, et je tous le
rendrai fidèlement, avec mon portefeuille, lorsque la comédie sera
finie.»
Le comte de Lipandorf signa le billet que Wilfrid fut chargé de remettre
au baron de Pépinster; puis aussitôt que les voitures furent attelées,
il partit pour Krusthal.
Eugène Guinot
(La fin à un prochain numéro.)
Distribution des prix de l'Académie des Jeux floraux.
[Illustration: Jeton de présence mainteneurs des Jeux floraux.]
Au mois dernier, pendant que nous courions en wagon, pour la plus grande
gloire de l'industrie, Toulouse célébrait une fête en l'honneur des
beaux-arts; l'Académie des Jeux floraux tenait sa séance annuelle. Aucun
journal n'en a fait mention; la cérémonie s'est passée à huis clos,
relativement au reste de la France; les noms des poètes couronnés n'ont
pas été proclamés au delà des départements méridionaux, et les
applaudissements ont à peine trouvé des échos à Marseille et à
Montauban.
Il y a cinq cent vingt ans, plusieurs siècles avant la création de
l'Académie française, sept _trobadors_ de Toulouse établirent _une
compagnie du gay savoir_. Au mois de novembre 1323, le mardi qui suivit
la fête de la Toussaint, ils envoyèrent, dans les pays de _la
Langue-d'Oc_, une lettre circulaire en vers par laquelle ils ouvraient
un concours, dont le prix était une violette d'or fin.
Disem, per dreit jutjamen,
A cel que la fara plus nèta,
Donaren una violeta
De fin aur, en senhal d'amor.
Le 1er mai de l'année suivante, des poètes affluèrent de toutes parts au
lieu du rendez-vous, dans un verger du faubourg des Augustines, au pied
d'un gigantesque laurier. Un jour entier fut consacré à la lecture des
pièces de vers; le second jour, les sept troubadours délibérèrent, après
avoir entendu la messe, et le troisième, leur sentence fut prononcée en
présence de deux _capitouls_, ou consuls de la ville. La violette fut
décernée à maître Arnaud Vidal, de Castelnaudary. _E yazuhet la violeta
de l'aur a Tonena, nès a saber la premiéra que si dona_. Après
l'adjudication des prix, les _capitouls_ décidèrent que dorénavant,
_d'uqui en avant_, la violette serait achetée aux frais de la ville.
Les années suivantes les fondateurs prirent la qualification de
_mainteneurs_, s'adjoignirent un chancelier et un bedeau, et rédigèrent
leurs statuts. Le Conseil municipal leur vint en aide, vota des fonds
pour deux nouveaux prix, l'_églantine_ et le _souci_ et accorda au
_Collége du gay savoir_, l'autorisation de siéger à l'hôtel-de-ville,
connu des lors sous le nom pompeux de _Capitole_. L'institution acquit
tant de célébrité, qu'en 1388, Jean d'Aragon, par une ambassade
expresse, priait Charles VI de lui expédier des poètes languedociens,
afin d'introduire la gaie science en Espagne, _studia partices quam
gayam scientiam vocabunt instituerentur_. Peu de rois s'aviseraient
aujourd'hui de demander à leurs voisins un assortiment de littérateurs;
on aimerait mieux en exporter.
Pendant le quinzième siècle, la société _du gay savoir_ tint
régulièrement ses assemblées. Un dame noble et riche, Clémence Isaure,
acheva de consolider l'oeuvre des _mainteneurs_, en lui consacrant
_plusieurs grands et notables revenus_. Il est resté si peu de documents
sur l'histoire de cette femme célèbre, que plusieurs écrivains graves,
Catel, Lafaille, Cazeneuve, et tout récemment les auteurs de _l'Histoire
de la ville de Toulouse_, ont trouvé plaisant de présenter Clémence
Isaure comme un personnage imaginaire.
Après sa mort, on lui éleva une statue, qui figura d'abord sur le
mausolée de l'illustre dame, les mains jointes et un lion à ses pieds.
Le conseil municipal imagina, en 1627, de la mutiler sous prétexte de
l'embellir. Deux artistes, les nommés Aure et Pascot, furent chargés de
_raccommoder et blanchir le visage, de lui ôter le chapelet qu'elle
avait, de refaire les bras, de couper le lion qui était sous ses pieds,
et d'en faire une plinthe._
[Illustration: Statue de Clémence Isaure, en marbre blanc, dans la salle
du grand Consistoire, au Capitole de Toulouse.]
La salle où elle est aujourd'hui placée sert aux séances particulières
des académiciens. Sur le piédestal, on lit une épitaphe, dont voici la
traduction: «Clémence Isaure, fille de Louis Isaure de la célèbre
famille des Isaures, vécut cinquante ans dans le célibat et la vertu;
elle établit pour l'usage public de sa patrie des marchés au blé, au
vin, au poisson et aux herbes; elle les légua aux capitouls et citoyens
de Toulouse, à condition qu'ils célébreraient tous les ans les _Jeus
floraux_ dans la Maison-de-Ville qu'elle avait fait bâtir à ses frais;
qu'ils iraient jeter des roses sur son tombeau, et que le reste des
revenus serait employé à un banquet. Si l'on néglige d'exécuter sa
volonté, que le fisc s'empare du legs de plein droit, et exécute la
condition ci-dessus. Elle a voulu, de son vivant, qu'on lui érigeât ce
monument où elle repose en paix.»
La société littéraire des Jeux floraux, érigée en Académie par lettres
patentes de Septembre 1694, a conservé ses vieux usages presque aussi
religieusement que ses vieux souvenirs. Les revenus de la place _de Ia
Pierre_, l'un des immeubles légués à la ville par dame Clémence,
contribuent encore aux frais de la cérémonie annuelle. L'Académie, après
avoir suspendu ses séance de 1790 à 1806, les a reprises et continuées
paisiblement jusqu'à nos jours, et les récompenses qu'elle distribue ne
sont pas sans influence sur l'état intellectuel du midi.
Le nombre des _mainteneurs_, fixé à trente-six par les lettres patentes,
est de quarante depuis un édit de 1725. Le préfet de la Haute-Garonne et
maire de Toulouse sont _académicien né_. On compte parmi les membres du
docte tribunal le baron de Lamothe-Langon, le comte Jules de Rességuier,
M. Alexandre Soumis (de l'Académie française), et le baron de Montbel,
ancien ministre. Ceux qui ont obtenu trois prix, autres que le lis,
peuvent demander à l'Académie des lettres de _Maîtres ès jeux floraux._
MM. Victor Hugo, de Chateaubriand, Babur-Lormian, Bignan, Rebout de
Nîmes, sont maîtres des jeux floraux. On voit que les sept présidents de
la _gaie compagnie_ ont d'assez dignes successeurs.
L'Académie a cinq fleurs à distribuer:
1. L'amarante d'or, d'une valeur de 100 fr., prix de l'ode, institué par
les lettres patentes de 1694;
2. La violette d'argent d'une valeur de 200 fr., prix du poème, de
l'épître ou du discours en vers;
3. Le souci d'argent, d'une valeur de 200 fr., prix de l'églogue, de
l'idylle, de l'élégie, ou de la balade;
4. Le lis d'argent, d'une valeur de 60 fr., d'un hymne ou d'un sonnet à
la _Vierge_ fondé sous Louis XV, par M. Malepèvre;
5. L'églantine d'or, d'une valeur de 150 fr., prix d'un discours dont
l'Académie donne le sujet.
La cérémonie annuelle a lieu chaque année le 3 mai. Les lettres de 1691
avaient assigné aux séances la salle du Capitole, appelée le _grand
consistoire_; mais un édit de 1773 a ordonné qu'elles se tiendraient
dans la salle des _illustres_, où sont rangés les buste des principaux
personnages dont s'honore Toulouse. Il est d'usage, depuis 1527, que la
_Fête des Fleurs_ débute par l'éloge de Clémence Isaure, que suit
immédiatement le rapport du secrétaire perpétuel sur les résultats du
concours. Cependant une députation de _mainteneurs_ se rend
processionnellement à l'église de la Daurade, où Clémence Isaure repose
sous le maître-autel. Les fleurs y sont déposées le matin; le curé les
bénit et les remet aux commissaires de l'Académie, qui retournent au
Capitule, en ayant soin de passer par la rue de Clémence Isaure. On
proclame les vainqueurs; on les invite à faire la lecture de leurs
ouvrage, et la séance se termine par l'indication du sujet du discours
pour l'année suivante: _ê sempre cosi_.
Les pièces couronnées en 1843 sont: _Simon de Monfort_, ode, par M.
Jallus; les _Enfants de Moncode_, poème, par M. Vincent Bataille; la
_Prière des petits enfants_, hymne à la Vierge, par M. Lébraly. Six
autres compositions ont obtenu des _fleurs réservées_ c'est-à-dire des
prix qui n'avaient pas été adjugés dans les concours précédents: _Le
dévouement_, ode par H. Lébraly; les _Adieux à Ia Mer_, ode, par madame
Thore; _Épître à un centenaire_, par M. Magnien; Épître à M. l'abbé L.
B., par M. Baudin; le _Ver luisant_, idylle, par M. Granger; _le Rêve
de la Chatelaine_, ballade, par M. Rocher.
L'Académie propose, pour le concours de 1844, _l'éloge de Dante
Alighieri_ A l'oeuvre donc, prosateurs et poètes taillez vos plumes et
grattez-vous le front. Animez-vous au souvenir des hommes célèbres qui
ont conquis à diverses époques, les fleurs rémunératrices; Ronsard,
Baif, Maynard, le président Hainault, La Monnoye, La Motte Houdard,
Fayard, Marmontel, Mallevoye, Chenedullé, Mollevant, d'Avrigny, Victor
Hugo!
Quel concours a de plus favorables conditions? Point de sujets donnés,
sauf ceux du discours en prose et de l'hymne; rien qui gêne l'élan
poétique, rien qui entrave l'essor de la pensée: il faudrait avoir
l'imagination bien stérile pour ne pas risquer au moins une ode à cette
glorieuse loterie des Jeux floraux.
Les plaisirs des Champs-Elysées.
I.
[Illustration: Champs-Elysées.--L'attelage de chèvres.]