--Je comprends, reprit-il gaîment; vous trouver, que je ne suis pas

dégoûté! Dépenser trente mille francs de revenu dans l'indépendance et

les plaisirs de la vie parisienne est un sort plus digne d'envie que

gouverner tous les grands-duchés du monde. Vous avez, raison, et je le

sais par expérience, car il y a une dizaine d'années, lorsque je n'étais

encore que prince héréditaire, j'ai passé six mois à Paris, libre,

riche, insouciant, et mes souvenirs me disent que ces jours là ont été

les plus beaux de ma vie.

--Eh bien! est-ce qu'en liquidant tout ce que vous avez ici vous ne

pourriez pas réaliser cette fortune? D'ailleurs, ce cousin dont vous me

faisiez l'honneur de me parler hier vous assurerait avec plaisir vos

trente mille francs de rente, si vous lui cédiez votre place qu'il

envie... Mais, monseigneur, voulez-vous que je vous parle franchement?

--Je ne demande pas mieux.

--Une existence paisible et modeste aurait sans doute beaucoup de charme

pour vous, et vous le dites dans la sincérité de votre âme; mais d'un

autre côté vous tenez essentiellement à votre couronne, et ce n'est pas

seulement par ces raisons d'honneur que vous invoquiez tout à l'heure.

On a beau dire et s'exagérer les douceurs du calme et de la retraite

dans un moment de fatigue et d'orage, un trône, tout boiteux qu'il soit,

est un siège que l'on ne saurait quitter sans regrets... Voilà mon

opinion, formée à l'école dramatique; c'est peut-être une réminiscence

de quelque ancien rôle, mais on trouve parfois la vérité au théâtre. Or

donc, puisque, à tout prendre, ce qui vous convient le mieux est de

rester en place, vous devriez... Mais pardon, mes paroles sont peut-être

trop libres...

--Parlez en toute liberté, mon cher directeur, je vous le permets et je

vous en prie. Je devrais donc, disiez-vous?...

--Vous devriez, au lieu de vous livrer au découragement et aux idées

poétiques, ne pas attendre le coup qui vous frappera, ne pas vous

contenter de tomber noblement. Les circonstances sont favorables, vous

n'avez plus de ministres ni conseillers d'État pour vous induire en

erreur et vous embrouiller dans vos projets. Fort de votre bon droit et

de l'amour de vos sujets, il est impossible que vous ne trouviez pas un

moyen d'assurer votre position et de rétablir vos finances.

--Il n'y en a qu'un seul.

--Cela suffit.

--Un bon mariage.

--Au fait, c'est vrai, je n'y pensais pas, vous êtes garçon!... Eh bien!

vous voilà sauvé, un bon mariage!... C'est comme cela que les grandes

maisons se consolident quand elles sont menacées de tomber en ruines.

Épousez-moi une grosse héritière, la fille unique de quelque riche

banquier.

--Vous n'y pensez pas! une mésalliance!

--Ah! si vous faites le fier!...

--Ce n'est pas moi, je n'ai pas de préjugés; mais que dirait l'Autriche

si je me permettais de déroger? Ce serait un nouveau grief dont on ne

manquerait pas de se servir contre moi. Et puis, les millions d'un

banquier ne me suffiraient pas; il me faut une alliance avec une famille

puissante sur laquelle je puisse m'affermir. Cette alliance, telle que

je la souhaite, s'offrait à mes voeux; il y a quelques jours encore je

pouvais prétendre à ce moyen de salut. Un de mes voisins, le prince

Maximilien de Hanau, qui est très bien en cour de Vienne, a une soeur à

marier: la princesse Edwige est jeune, belle, aimable et riche; c'est un

excellent parti, et j'avais déjà entamé les préliminaires d'une demande

en mariage; mais deux dépêches que j'ai reçues ce matin renversent

toutes mes espérances. Voilà le motif de l'abattement dans lequel vous

m'avez trouvé tout-à-l'heure.

--Voyons reprit Balthazard. Votre Altesse est peut-être trop prompte à

se décourager.

--Jugez-en vous-même. J'ai un rival, l'électeur Biberick; ses États sont

moins considérables que les miens, mais il est plus solidement établi

dans sont petit électorat que je ne le suis dans mon grand-duché.

--Permettes, monseigneur, j'ai vu l'année dernière à Bade l'électeur de

Biberick, qui s'y trouvait en même temps que nous; sans flatterie, ce

prince ne saurait soutenir aucune comparaison avec Votre Altesse: vous

avez à peine trente ans et il en a plus de quarante; vous êtes bien fait

de votre personne, il est lourd, épais et mal bâti; vous avez le visage

agréable et noble, sa figure est commune et disgracieuse; vos cheveux

sont du blond le plus pur et les siens d'un rouge flamboyant. La

princesse Edwige ne peut manquer de vous donner la préférence.

--Fort bien, mais on ne lui laissera pas le choix; elle dépend de son

auguste frère, qui la mariera sans la consulter.

--Voilà ce qu'il faut empêcher.

--Comment?

--En inspirant de l'amour à la jeune personne. Il y a tant de ressources

dans le sentiment! On voit tous les jours des mariages de convenances

détruits et rompus au profit d'un mariage d'inclination.

--Oui, cela se voit dans les comédies...

--Qui fournissent d'excellentes leçons...

--Aux gens d'un certain monde; mais nous autres princes, nous n'avons

pas le bénéfice de ces suites de combats où l'accord de deux coeurs bien

épris fait plier tous les obstacles.

--Sur ce point-là, monseigneur, j'ose ne pas être entièrement de votre

avis. Les maîtres de l'art que j'étudie et que je pratique depuis trente

ans m'ont appris que ces sortes d'affaires se traitent dans les palais à

peu près comme ailleurs; toute la différence est dans la forme, plus

pompeuse chez vous. Du reste, pourquoi ne feriez-vous pas une tentative?

Si j'avais un conseil à vous donner, ce serait de vous mettre en route

dès demain, et d'aller faire une visite au prince de Hanau.

--C'est inutile. Pour voir le prince et sa soeur je n'ai pas besoin de me

déranger; une de ces dépêches m'annonce leur prochaine arrivée à

Carlstadt. Comprenez-vous maintenant tout le malheur de ma position? Ils

arrivent! Au retour d'un voyage qu'ils viennent de faire en Prusse, ils

traversent mes États et s'arrêtent dans ma capitale, où ils me demandent

l'hospitalité pour deux ou trois jours. Vous voyez bien que je vais être

perdu dans leur esprit. Que penseront-ils de moi quand ils me trouveront

seul, abandonné, dans mon palais désert? Croyez-vous après cela que la

princesse soit tentée de partager mon sort et de passer sa vie dans ma

triste solitude? L'année dernière elle est allée à Biberick; l'électeur

l'a dignement reçue. Il avait du moins à lui offrir les plaisirs d'une

cour animée; il pouvait mettre à ses ordres des gentilshommes, des

chambellans; il pouvait lui donner des concerts, des fêtes, des bals. Et

moi, rien! Suis-je assez malheureux! assez humilié! Et pour qu'aucun

affront ne me soit épargné, mon rival veut que son mariage soit négocié

ici même; oui vraiment! l'électeur me brave à ce point! Il vient de

m'expédier un ambassadeur, le baron Pépinster, chargé, dit-il, de

conclure un traité de commerce qui serait fort avantageux pour moi; mais

cette affaire n'est qu'un vain prétexte. Le baron n'a d'autre mission

que de s'entendre avec le prince de Hanau; cette rencontre est

habilement ménagée, pour que la négociation conjugale s'accomplisse

secrètement et sans appareil. Voilà ce qu'il me faudra voir! Je serai

contraint de subir cet outrage, de dévorer l'injure, de donner au prince

et à sa soeur le spectacle de ma misère, de mon abaissement!... Ah! que

ne ferais-je pas pour me soustraire à cette honte!

--Il y aurait peut-être un moyen! s'écria Balthazard après un instant de

réflexion.

--Un moyen? Parlez, quel qu'il soit, je l'adopte.

--Un moyen bizarre et hardi! continua Balthazard.

--N'importe! je suis prêt à tout risquer.

--Il vous faut dissimuler votre abandon, repeupler ce palais, avoir une

cour?

--Oui.

--Pensez-vous que les courtisans qui vous ont délaissé répondraient à

votre appel, consentiraient à revenir?

--Jamais. Ne vous ai-je pas dit qu'ils étaient gagnés par mes ennemis?

--Pourriez-vous en trouver d'autres parmi vos sujets les plus

distingués?

--Impossible! Il n'y a que très peu de gentilshommes parmi mes sujets

Ah! si une cour pouvait s'improviser! dussé-je prendre les derniers

bourgeois de Carlstadt...

--J'ai mieux que cela à vous offrir.

--Quoi donc?

--Mes comédiens.

--Comment? vous voulez que je me compose une cour avec vos acteurs?

--Oui, monseigneur, et vous ne sauriez trouver mieux. Remarquez que mes

comédiens sont habitués à jouer tous les rôles, et qu'ils seront tout de

suite à leur aise dans l'emploi de grands seigneurs. Je vous réponds de

leur talent comme de leur discrétion et de leur probité. Dès que vos

illustres visiteurs seront partis, dès que vous n'aurez plus besoin

d'eux, ils donneront leur démission Songez d'ailleurs que vous n'avez

pas à choisir. Le temps presse, le danger est à vos portes, il ne vous

est pas permis d'hésiter.

--Mais, cependant, si une pareille ruse venait à se découvrir!...

--Ceci n'est qu'une supposition, une crainte chimérique. Si, au

contraire, vous ne voulez pas risquer la partie que je vous propose,

votre malheur est certain.»

Le grand-duc se laissa aisément persuader. Sous une apparence

insouciante et molle, son caractère ne manquait ni de résolution, ni

d'un certain penchant vers les entreprises étranges et hasardeuses. Il

n'ignorait pas que la fortune favorise ceux qui osent, et il avait toute

l'audace que donne une situation désespérée.--L'expédient de Balthazard

fut donc adopté avec une joyeuse intrépidité.

«A merveille! s'écria le directeur; vous ne vous repentirez pas de votre

détermination. Vous voyez en ma personne un échantillon de vos futurs

courtisans, et puisqu'il s'agit ici de se partager les honneurs et les

grandes charges de l'État, nous allons, si vous voulez, bien, commencer

par moi. Je crois être déjà dans l'esprit de mon rôle en vous adressant

cette requête. Un homme de coeur doit toujours demander, toujours se

hâter, et profiter de l'absence de ses rivaux pour obtenir ce qu'il y a

de mieux. Que votre altesse soit donc assez bonne pour me nommer premier

ministre.

--Accordé! répondit gaîment le prince. Votre excellence peut entrer

immédiatement en fonctions.

C'est ce que mon excellence ne manquera pas de faire, en vous demandant

votre signature au bas de quelques actes dont je vais m'occuper tout de

suite. Mais d'abord, souffrez, monseigneur, que je vous adresse deux ou

trois questions, afin de me mettre au courant. Quand on est nouveau venu

dans un pays et novice au ministère, on a besoin de s'instruire.... S'il

vous fallait déployer l'appareil de la force pour faire exécuter vos

ordres, le pourriez-vous?

--Mais, sans aucun doute.

--Votre altesse a des soldats?

--Un régiment.

--Combien d'homme?

--Cent vingt environ, sans compter la musique.

--Sont-ils obéissants, dévoués?

--Obéissance passive, dévouement sans bornes; soldats et officiers se

feraient tuer pour moi.

--C'est leur devoir. Maintenant autre chose: Avez-vous une prison dans

vos huis?

--Certainement.

--Mais, je veux dire, une bonne prison, forte et bien gardée, des murs

épais, de solides barreaux, des geôliers incorruptibles et farouches?

--J'ai tout lieu de croire que le château de Ranfrang possède toutes ces

qualités. Le fait est que je m'en suis très peu servi: mais il a été

bâti par un homme qui s'y entendait, mon aïeul, le grand-duc Rodolphe

l'Inflexible.

--Beau surnom pour un souverain! Celui-là, j'en suis sûr, n'a jamais

manqué d'argent ni de courtisans. Vous, monseigneur (souffrez que votre

ministre vous parle le langage de la vérité), vous avez peut-être eu

tort délaisser sans locataires ce domaine de la couronne, une prison a

besoin d'être entretenue par l'habitation. Aussi le premier acte de

l'autorité que vous avez bien voulu me confier sera consacré à une

salutaire mesure d'incarcération. Je pense que le château de Ranfrang

peut contenir une vingtaine de prisonniers?

--Quoi! vous voulez, faire enfermer vingt personnes?

--Peut-être plus, peut-être moins; car je ne sais pas au juste Combien

votre ancienne cour contenait de grands dignitaires. Ce sont ces

déserteurs que je veux mettre à l'ombre des hautes murailles

construites: par Rodolphe l'Inflexible C'est indispensable.

--Mais c'est illégal!

--Vous dites?... Pardon, monseigneur; vous vous êtes servi d'un mot que

je ne comprends pas bien. Il me semble que, dans un bon gouvernement

allemand, ce qui est absolument nécessaire est nécessairement légal;

voilà ma politique. D'ailleurs, en qualité de premier ministre, je suis

responsable. Que vous faut-il de plus? Vous sentez bien que si nous

laissions libres vos courtisans, il n'y aurait pas moyen de jouer la

comédie que nous préparons; ils nous trahiraient. Le salut de l'État

exige donc que ces messieurs soient emprisonnés, et ce sera justice; car

enfin ils remplissent leur office depuis douze ou quinze ans, terme

moyen; et quel est, je vous prie, le courtisan qui en douze ou quinze

ans n'a pas mérité quelques jours de prison? D'ailleurs, vous l'avez dit

vous-même, ce sont des traîtres, ne les ménagez donc pas; et pour votre

Sûreté, pour le succès de vos projets qui doivent assurer le bonheur de

votre peuple, écrivez les noms des coupables, signez l'ordre, et

infligez sans remords à ces déserteurs le trop doux châtiment d'une

semaine de captivité.»

Le grand-duc écrivit les noms et signa plusieurs ordres qui furent

aussitôt remis aux officiers les plus alertes du régiment, avec

injonction d'exécuter sur l'heure leur mission, et de conduire les

prisonniers au château de Ranfrang situé à trois quarts de lieue de

Carlstadt.

«Il ne reste plus à présent qu'à faire venir votre cour, dit Balthazard.

Votre altesse a-t-elle des carrosses?

--Oui, certes! une berline, une calèche et un cabriolet.

--Et des chevaux?

--Six de trait et deux de selle.

--Je prends la berline, la calèche et quatre chevaux; je vais à

Krusthal, je ramène ce soir nos acteurs que je mets au fait de leur

rôle; nous arrivons à la nuit et nous nous installons au palais, pour

vous servir, monseigneur.

--Très bien; mais, avant de partir, répondez, je vous prie, au baron

Pépinster qui me demande une audience.

--Deux lignes bien sèches, bien ministérielles, qui l'ajourneront à

demain. Il faut qu'il nous trouve sous les armes... Voilà le billet

écrit, mais comment signer? Le nom de Balthazard ne convient guère à une

excellence allemande.

--Vous avez raison; il vous faut un autre nom, accompagné d'un titre; Je

vous fais comte de Lipandorf.

--Merci monseigneur. Je porterai noblement ce titre, et je tous le

rendrai fidèlement, avec mon portefeuille, lorsque la comédie sera

finie.»

Le comte de Lipandorf signa le billet que Wilfrid fut chargé de remettre

au baron de Pépinster; puis aussitôt que les voitures furent attelées,

il partit pour Krusthal.

Eugène Guinot

(La fin à un prochain numéro.)

Distribution des prix de l'Académie des Jeux floraux.

[Illustration: Jeton de présence mainteneurs des Jeux floraux.]

Au mois dernier, pendant que nous courions en wagon, pour la plus grande

gloire de l'industrie, Toulouse célébrait une fête en l'honneur des

beaux-arts; l'Académie des Jeux floraux tenait sa séance annuelle. Aucun

journal n'en a fait mention; la cérémonie s'est passée à huis clos,

relativement au reste de la France; les noms des poètes couronnés n'ont

pas été proclamés au delà des départements méridionaux, et les

applaudissements ont à peine trouvé des échos à Marseille et à

Montauban.

Il y a cinq cent vingt ans, plusieurs siècles avant la création de

l'Académie française, sept _trobadors_ de Toulouse établirent _une

compagnie du gay savoir_. Au mois de novembre 1323, le mardi qui suivit

la fête de la Toussaint, ils envoyèrent, dans les pays de _la

Langue-d'Oc_, une lettre circulaire en vers par laquelle ils ouvraient

un concours, dont le prix était une violette d'or fin.

Disem, per dreit jutjamen,

A cel que la fara plus nèta,

Donaren una violeta

De fin aur, en senhal d'amor.

Le 1er mai de l'année suivante, des poètes affluèrent de toutes parts au

lieu du rendez-vous, dans un verger du faubourg des Augustines, au pied

d'un gigantesque laurier. Un jour entier fut consacré à la lecture des

pièces de vers; le second jour, les sept troubadours délibérèrent, après

avoir entendu la messe, et le troisième, leur sentence fut prononcée en

présence de deux _capitouls_, ou consuls de la ville. La violette fut

décernée à maître Arnaud Vidal, de Castelnaudary. _E yazuhet la violeta

de l'aur a Tonena, nès a saber la premiéra que si dona_. Après

l'adjudication des prix, les _capitouls_ décidèrent que dorénavant,

_d'uqui en avant_, la violette serait achetée aux frais de la ville.

Les années suivantes les fondateurs prirent la qualification de

_mainteneurs_, s'adjoignirent un chancelier et un bedeau, et rédigèrent

leurs statuts. Le Conseil municipal leur vint en aide, vota des fonds

pour deux nouveaux prix, l'_églantine_ et le _souci_ et accorda au

_Collége du gay savoir_, l'autorisation de siéger à l'hôtel-de-ville,

connu des lors sous le nom pompeux de _Capitole_. L'institution acquit

tant de célébrité, qu'en 1388, Jean d'Aragon, par une ambassade

expresse, priait Charles VI de lui expédier des poètes languedociens,

afin d'introduire la gaie science en Espagne, _studia partices quam

gayam scientiam vocabunt instituerentur_. Peu de rois s'aviseraient

aujourd'hui de demander à leurs voisins un assortiment de littérateurs;

on aimerait mieux en exporter.

Pendant le quinzième siècle, la société _du gay savoir_ tint

régulièrement ses assemblées. Un dame noble et riche, Clémence Isaure,

acheva de consolider l'oeuvre des _mainteneurs_, en lui consacrant

_plusieurs grands et notables revenus_. Il est resté si peu de documents

sur l'histoire de cette femme célèbre, que plusieurs écrivains graves,

Catel, Lafaille, Cazeneuve, et tout récemment les auteurs de _l'Histoire

de la ville de Toulouse_, ont trouvé plaisant de présenter Clémence

Isaure comme un personnage imaginaire.

Après sa mort, on lui éleva une statue, qui figura d'abord sur le

mausolée de l'illustre dame, les mains jointes et un lion à ses pieds.

Le conseil municipal imagina, en 1627, de la mutiler sous prétexte de

l'embellir. Deux artistes, les nommés Aure et Pascot, furent chargés de

_raccommoder et blanchir le visage, de lui ôter le chapelet qu'elle

avait, de refaire les bras, de couper le lion qui était sous ses pieds,

et d'en faire une plinthe._

[Illustration: Statue de Clémence Isaure, en marbre blanc, dans la salle

du grand Consistoire, au Capitole de Toulouse.]

La salle où elle est aujourd'hui placée sert aux séances particulières

des académiciens. Sur le piédestal, on lit une épitaphe, dont voici la

traduction: «Clémence Isaure, fille de Louis Isaure de la célèbre

famille des Isaures, vécut cinquante ans dans le célibat et la vertu;

elle établit pour l'usage public de sa patrie des marchés au blé, au

vin, au poisson et aux herbes; elle les légua aux capitouls et citoyens

de Toulouse, à condition qu'ils célébreraient tous les ans les _Jeus

floraux_ dans la Maison-de-Ville qu'elle avait fait bâtir à ses frais;

qu'ils iraient jeter des roses sur son tombeau, et que le reste des

revenus serait employé à un banquet. Si l'on néglige d'exécuter sa

volonté, que le fisc s'empare du legs de plein droit, et exécute la

condition ci-dessus. Elle a voulu, de son vivant, qu'on lui érigeât ce

monument où elle repose en paix.»

La société littéraire des Jeux floraux, érigée en Académie par lettres

patentes de Septembre 1694, a conservé ses vieux usages presque aussi

religieusement que ses vieux souvenirs. Les revenus de la place _de Ia

Pierre_, l'un des immeubles légués à la ville par dame Clémence,

contribuent encore aux frais de la cérémonie annuelle. L'Académie, après

avoir suspendu ses séance de 1790 à 1806, les a reprises et continuées

paisiblement jusqu'à nos jours, et les récompenses qu'elle distribue ne

sont pas sans influence sur l'état intellectuel du midi.

Le nombre des _mainteneurs_, fixé à trente-six par les lettres patentes,

est de quarante depuis un édit de 1725. Le préfet de la Haute-Garonne et

maire de Toulouse sont _académicien né_. On compte parmi les membres du

docte tribunal le baron de Lamothe-Langon, le comte Jules de Rességuier,

M. Alexandre Soumis (de l'Académie française), et le baron de Montbel,

ancien ministre. Ceux qui ont obtenu trois prix, autres que le lis,

peuvent demander à l'Académie des lettres de _Maîtres ès jeux floraux._

MM. Victor Hugo, de Chateaubriand, Babur-Lormian, Bignan, Rebout de

Nîmes, sont maîtres des jeux floraux. On voit que les sept présidents de

la _gaie compagnie_ ont d'assez dignes successeurs.

L'Académie a cinq fleurs à distribuer:

1. L'amarante d'or, d'une valeur de 100 fr., prix de l'ode, institué par

les lettres patentes de 1694;

2. La violette d'argent d'une valeur de 200 fr., prix du poème, de

l'épître ou du discours en vers;

3. Le souci d'argent, d'une valeur de 200 fr., prix de l'églogue, de

l'idylle, de l'élégie, ou de la balade;

4. Le lis d'argent, d'une valeur de 60 fr., d'un hymne ou d'un sonnet à

la _Vierge_ fondé sous Louis XV, par M. Malepèvre;

5. L'églantine d'or, d'une valeur de 150 fr., prix d'un discours dont

l'Académie donne le sujet.

La cérémonie annuelle a lieu chaque année le 3 mai. Les lettres de 1691

avaient assigné aux séances la salle du Capitole, appelée le _grand

consistoire_; mais un édit de 1773 a ordonné qu'elles se tiendraient

dans la salle des _illustres_, où sont rangés les buste des principaux

personnages dont s'honore Toulouse. Il est d'usage, depuis 1527, que la

_Fête des Fleurs_ débute par l'éloge de Clémence Isaure, que suit

immédiatement le rapport du secrétaire perpétuel sur les résultats du

concours. Cependant une députation de _mainteneurs_ se rend

processionnellement à l'église de la Daurade, où Clémence Isaure repose

sous le maître-autel. Les fleurs y sont déposées le matin; le curé les

bénit et les remet aux commissaires de l'Académie, qui retournent au

Capitule, en ayant soin de passer par la rue de Clémence Isaure. On

proclame les vainqueurs; on les invite à faire la lecture de leurs

ouvrage, et la séance se termine par l'indication du sujet du discours

pour l'année suivante: _ê sempre cosi_.

Les pièces couronnées en 1843 sont: _Simon de Monfort_, ode, par M.

Jallus; les _Enfants de Moncode_, poème, par M. Vincent Bataille; la

_Prière des petits enfants_, hymne à la Vierge, par M. Lébraly. Six

autres compositions ont obtenu des _fleurs réservées_ c'est-à-dire des

prix qui n'avaient pas été adjugés dans les concours précédents: _Le

dévouement_, ode par H. Lébraly; les _Adieux à Ia Mer_, ode, par madame

Thore; _Épître à un centenaire_, par M. Magnien; Épître à M. l'abbé L.

B., par M. Baudin; le _Ver luisant_, idylle, par M. Granger; _le Rêve

de la Chatelaine_, ballade, par M. Rocher.

L'Académie propose, pour le concours de 1844, _l'éloge de Dante

Alighieri_ A l'oeuvre donc, prosateurs et poètes taillez vos plumes et

grattez-vous le front. Animez-vous au souvenir des hommes célèbres qui

ont conquis à diverses époques, les fleurs rémunératrices; Ronsard,

Baif, Maynard, le président Hainault, La Monnoye, La Motte Houdard,

Fayard, Marmontel, Mallevoye, Chenedullé, Mollevant, d'Avrigny, Victor

Hugo!

Quel concours a de plus favorables conditions? Point de sujets donnés,

sauf ceux du discours en prose et de l'hymne; rien qui gêne l'élan

poétique, rien qui entrave l'essor de la pensée: il faudrait avoir

l'imagination bien stérile pour ne pas risquer au moins une ode à cette

glorieuse loterie des Jeux floraux.

Les plaisirs des Champs-Elysées.

I.

[Illustration: Champs-Elysées.--L'attelage de chèvres.]

L'Illustration, No. 0015, 10 Juin 1843 · 第 2 / 5 段