Produced by Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 0015, 10 Juin 1843
L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.
Nº 15. Vol. I. SAMEDI 10 JUIN 1843
Bureaux, rue de Seine. 33,
Ab pour Paris.--3 mois, 8 fr..--6 mois 16 fr,--Un an, 30 fr. Prix de
chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.
Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'étranger,--10--20--40
SOMMAIRE
Troubles en Irlande. _Portrait d'O'Connell_.--Courrier de Paris.--Suite
de concerts de la rue de la victoire. _O Salutaris de Palestrina; rue de
la salle des concerts_.--La cour du grand duc, nouvelle, par Eugène
Guinot (suite).--Distribution prix de l'Académie des jeux floraux.
_Jetons de présence, statue de Clémence Isaure._--Les plaisirs des
Champs-Elysées. _L'attelage des chèvres; le pesage; le dynamomètre; le
physicien; les chanteurs ambulants; le restaurant
Ledoyen._--Compte-rendu de l'Académie des sciences depuis le
commencement de l'année.--Météorologie pendant le mois de mai.--La
galvanographie.--Trois gravures d'après Garvani.--Théâtre de
l'Opéra-Comique. _Une scène d'Angélique et Médor_.
--Bibliographie.--Ameublements. Un salon Louis XV. Problèmes
divers.--Rébus.
Troubles en Irlande.
L'Europe est dans l'attente, le sol tremble en Irlande, et la guerre
semble près de l'ensanglanter. Jamais O'Connell n'a eu plus de
puissance. A sa voix, les populations se lèvent par milliers et lui
dressent sur les routes des arcs de triomphe; les laboureurs abandonnent
leurs charrues, les artisans leurs ateliers, et le suivent à pied, en
chariots, à cheval; les femmes montent en croupe; partout les villages,
les villes se dépeuplent pour faire au «grand agitateur» un cortège tel
que n'en ont plus les rois, tel que n'avaient point les orateurs
antiques, tel que, pour en trouver qui lui soient comparables, il
faudrait peut-être remonter par la pensée jusqu'aux annales de la Judée,
et se rappeler les multitudes fanatisées, errantes et haletantes aux
prédications des prophètes. O'Connell s'arrête et parle: 500 mille
hommes s'arrêtent et écoutent. A ses gestes plus qu'à ses paroles, ils
relatent tour è tour en applaudissements, en murmures, ils jettent au
ciel des cris terribles contre leurs oppresseurs. Mais que le tribun
fasse un signe, aussitôt tout rentre dans le silence, dans le calme;
attentive et soumise, on dirait que la foule immense n'a comme lui
qu'une voix et un coeur. Pareil spectacle ne s'est vu nulle part
ailleurs de notre temps et y semble un anachronisme sublime. Quelle
émotion profonde s'est donc emparée de cette nation, et quelle est la
source de l'autorité de celui qui la guide? Que veut l'Irlande?
Ce qu'elle veut? Quand même vous pourriez l'ignorer, répondez avec
assurance:--Quoi qu'elle veuille, elle a raison de le vouloir. Quelle
que soit sa cause, sa cause est juste et sainte. Une preuve suffit:
l'Irlande a les sympathies de la France, et jamais la France ne s'est
trompée dans ses sympathies.
Certes, la cause politique de l'Irlande n'est pas à beaucoup d'égards
celle de la France. Si l'on consulte ses regrets, ses plaintes, ses
voeux, on voit aisément qu'entre elle et nous il y a la distance de
plusieurs siècles. Il est évident qu'elle aspire à une constitution dont
les principaux éléments appartiennent à un passé dont nous ne voulons
plus. Supposer que O'Connell ait jamais été sympathique à nos
révolutions, supposer que s'il pouvait prendre place parmi nos
représentants, il fut disposé le moins du monde à y joindre sa voix à
celle des fractions libérales, ce serait assurément une lourde erreur.
Il y a plus, s'il faut tout dire; le rappel de l'union, considéré en
théorie et en dehors des circonstances qui peuvent en fait le rendre
utile et même nécessaire, est une mesure directement contraire aux
principes d'unité et d'association des peuples qui ont toujours inspiré
et distingué la politique française. Cependant, en prenant parti pour
l'Irlande, nous ne sommes pas en contradiction avec nous-mêmes: nous
aimons et nous devons aimer l'Irlande; tous nos voeux sont pour elle,
parce qu'elle est asservie, opprimée, parce qu'elle souffre parce qu'en
elle l'humanité est indignement violée, parce qu'elle a besoin d'être
aimée et d'être encouragée, parce qu'enfin il est un principe de morale
qui domine toutes les théories politiques: c'est que la charité est le
premier de tous les devoirs pour les individus et pour les peuples,
comme la liberté est pour eux le premier de tous les biens.
[Illustration: O'Connell.]
Ajoutons seulement cette autre réserve: les inimitiés de races sont de
fausses inimitiés qui doivent tôt ou tard disparaître; la cause du
peuple irlandais est au fond celle du peuple anglais; les misères des
classes ouvrières anglaises n'excitent pas moins de pitié en Europe que
celles des Irlandais; et il y a longtemps que les deux peuples, s'ils
avaient pu comprendre quel est leur ennemi commun, se seraient tendu la
main et affranchis ensembles.
Quoi qu'il en soit, il est trop vrai que l'antipathie de races a fait
alliance avec l'esprit de caste, et que de la part de l'Angleterre il y
a eu ligue contre les Irlandais entre ces deux principes d'oppression.
Nous savons tous que depuis sept siècles, l'Irlande conquise par les
Anglais n'a pas cessé jusqu'à nos jours d'être traitée en peuple
conquis; nous savons que son histoire, à partir de l'année 1469, en une
bule du pape Adrien IV l'a livrée en proie à l'Angleterre, n'est qu'une
longue suite de souffrances de constants mais vains efforts pour briser
ses fers. Et n'est-ce pas une chose remarquable que cette impuissance
absolue de l'Angleterre à s'associer les peuples qu'elle a vaincus, à
leur faire oublier ses victoires, à les faire entrer en partage de ses
moeurs, de sa civilisation, de sa nationalité? Que ses colonies secouent
sans cesse leur joug avec une haine impatiente: que l'Amérique du Nord,
malgré la communauté d'origine, ait répudié et énergiquement repoussé au
delà des mers sa tutelle tyrannique; que l'Inde énervée et rêveuse,
enchaînée pendant son sommeil, ait des réveils parfois si terribles, il
n'y a rien qui doive étonner. On conçoit qu'il soit difficile à
l'Angleterre d'étendre aussi loin une influence active et soutenue. Mais
que sur le même sol pour ainsi dire, qu'entre ces rivages baignés des
mêmes flots, que dans les limites restreintes de ce petit archipel où
elle a planté comme un sceptre son orgueilleux triplent et d'où elle
prétend gouverner le monde, elle n'ait su ni voulu, dans l'espace de
sept cents ans, se concilier les sympathies d'une population vive,
aimante, accessible à tous les sentiments nobles et généreux; qu'elle
n'ait réussi ni par affection, ni par ruse à l'attacher à elle par aucun
lieu de fraternité; qu'elle ne l'ait pas même habituée à la résignation,
n'est-ce point là une haute et sévère condamnation de son caractère et
de la tendance matérialiste de ses instincts?
A l'irritation naturelle des Irlandais, après l'injuste envahissement de
leur territoire, vint se joindre, dans les siècles suivants un autre
sujet de ressentiment non moins légitime et non moins profond, lorsque
l'Angleterre fut devenue protestante, elle voulut imposer sa réforme
religieuse à l'Irlande; il s'ensuivit des guerres opiniâtres éternelles
qui n'eurent d'autres résultats que d'accroître les souffrances et
l'humiliation de l'Irlande. Ce malheureux pays fut surchargé d'impôts:
il fut obligé de payer d'énormes dîmes au clergé anglican; il lui lut
défendu d'exporter le blé, le bétail, tes lainages; des lois furent
rendues pour interdire aux catholiques l'entrée au Parlement, les
fonctions publiques et jusqu'au droit d'acquérir des biens-fonds. Les
Irlandais n'eurent plus d'autres ressources pour vivre que de louer à
des prix exorbitants les domaines dont ils avaient été dépouiller. La
misère, la corruption, furent les conséquences nécessaires de cette
odieuse politique.
Au dernier siècle, Swift écrivait: «Traversez l'Irlande, regardez ces
figures hâves, ces bouges misérables, ces champs à peine défrichés, ces
femmes nues, ces bommes qui ressemblent à des bêtes fauves; dites si le
jugement de Dieu n'est pas descendu sur nos têtes. Est-ce l'Irlande ou
la Laponie, et reconnaîtrez-vous notre pays où la terre est fertile, le
ciel doux, le climat modéré, les hommes doués de qualités souples,
variées, heureuses? Des haillons, une détestable nourriture, la
désolation de presque tout le royaume; les habitants sans bas, sans
souliers, sans abri, vivant de pommes de terre; en aucun pays on ne vit
jamais autant de mendiants.»
Le spectacle que l'Irlande offre aujourd'hui au voyageur; n'est pas
moins déplorable, la misère n'y est pas moins affreuse; mais sous
différents rapports, la condition politique du pays, quoique loin d'être
ce qu'il faudrait qu'elle fût, s'est considérablement améliorée.
L'insurrection victorieuse des colonies anglaises de l'Amérique du Nord
ouvrit une ère nouvelle. Ce grand événement inspira à l'Irlande plus de
confiance dans l'avenir; pour la première fois, depuis plusieurs
siècles, elle se sentit renaître à la vie politique. Ses côtes étaient
menacées d'une descente et d'une invasion étrangères; l'Angleterre,
occupée à soumettre ses colonies rebelles, ne pouvait la défendre; elle
trouva en elle les ressources nécessaires. L'Irlande se couvrit en peu
de jours d'une milice volontaire qui s'arma, s'enrégimenta, s'organisa
elle-même, nomma ses chefs. Une armée de quarante mille hommes fut sur
pied, et dès lors l'Irlande eut le secret de sa force; mais il lui
restait à apprendre les moyens de s'en servir.
L'Angleterre, au plus fort même de sa tyrannie, avait été contrainte de
laisser aux Irlandais des libertés et des droits tels que peu de peuples
en possèdent encore aujourd'hui en Europe: ce n'était point générosité
de sa part; ses moeurs, ses habitudes, ses préjugés mêmes, l'obligeaient
à ces concessions. Ainsi, tandis qu'elle exerçait sur l'Irlande une
oppression dont rien n'égale;'iniquité, la presse y était libre et
n'avait jamais cessé de l'être. Le principe de la responsabilité des
agents du pouvoir devant l'autorité judiciaire était demeuré intact au
milieu des plus grands troubles. Les Irlandais ne pouvaient à la vérité
se réunir dans leurs églises pour prier Dieu comme il leur convenait,
mais ils étaient libres de s'assembler sur les places publiques pour
délibérer sur les rigueurs dont ils étaient victimes. Jamais en Irlande
le principe du jury n'a été contesté: jamais, et dans aucun temps, le
gouvernement anglais n'a mis en doute le droit qu'ont tous les citoyens
de s'associer; jamais on ne l'a vu interdire l'usage de peur de l'abus,
et prétendre régler ce droit en faisant dépendre son exercice d'une
autorisation officielle, comme si la nécessité de l'autorisation n'était
pas négative du droit.
Les Volontaires se servirent de ces libertés pour entreprendre
l'indépendance de l'Irlande. Le jury, la liberté de la presse, le droit
d'association, la responsabilité des agents du pouvoir, l'habeas-corpus,
devinrent dans leurs mains des armes redoutables, et l'Angleterre
comprit enfin qu'il y avait en Irlande des adversaires avec lesquels il
fallait compter. Les catholiques y gagnèrent les premiers, et
quelques-unes des lois d'oppression qui avaient été dirigées contre eux
furent rappelées.
L'Irlande avait un Parlement, mais ce Parlement ne pouvait s'assembler
sans que les motifs de sa convocation et les projets de loi qu'on se
proposait d'y discuter n'eussent préalablement été approuvés par le
gouvernement anglais. Sur l'initiative des volontaires, le Parlement
irlandaise déclara indépendant, et proclama qu'aucun pouvoir sur la
terre n'avait le droit de faire des lois obligatoires pour l'Irlande,
hors le roi, les lords et les communes d'Irlande. Ces faits se passaient
en 1782.
Hardiment engagée dans cette voie de réforme et d'indépendance,
l'Irlande travailla rapidement à s'affranchir des entraves que lui avait
imposées;'Angleterre: l'explosion de la révolution française accéléra
encore ce mouvement. Le gouvernement anglais se hâta de faire les
concessions les plus impérieusement réclamées par les réformateurs
irlandais, soit protestants, soit catholiques; mais l'appel que les plus
ardents d'entre firent aux armes françaises compromit leur cause.
L'Angleterre, qui avait toléré assez patiemment l'insurrection légale
des Irlandais, ne pouvait souffrir une invasion française; elle défendit
sa conquête et ses privilèges par les armes, et l'Irlande retomba sous
le joug. Alors, dans la crainte que le Parlement irlandais ne vint à
recouvrer encore une fois son indépendance, l'Angleterre voulut lui en
ôter les moyens en l'incorporant au Parlement anglais. La corruption
unie à la violence triompha des répugnances les plus opiniâtres, et, en
1800, l'union fut prononcée entre l'Irlande et la Grande-Bretagne. Il ne
faut pas croire que cette union eut pour effet de confondre l'Irlande
avec l'Angleterre, d'en faire une province anglaise, soumise en touts
points au même gouvernement, à la même police et aux mêmes lois. L'acte
de l'union laissa à l'Irlande toutes ses lois, seulement il établit que
désormais toutes les lois nécessaires aux deux pays seraient faites par
un parlement commun, où l'Angleterre et l'Irlande enverraient leurs
représentants.
Jusque-là il n'avait été question en Irlande que de l'indépendance
politique: les catholiques, il est vrai, avaient été délivrés des lois
les plus oppressives portées contre eux, mais ils étaient encore sous le
poids des lois qui les rendaient incapables d'exercer les droits
politiques. Le gouvernement anglais s'était engagé à abolir ces lois
comme un adoucissement aux rigueurs de l'acte d'union; mais, malgré
l'engagement formel pris par Pitt, ces lois ne lurent pas rappelées, par
suite de la résistance de Georges III. Dès lors, l'Irlande, avertie par
ses malheurs passés, au lieu de recourir à la violence et à la révolte
pour obtenir justice, n'employa plus pour obtenir le redressement de ses
griefs, que les moyens légaux que lui offrait la Constitution: elle en
appela à la presse et à l'association. Vers l'année 1810, un comité de
catholiques s'organisa à Dublin pour obtenir l'émancipation catholique;
elle avait pour but le progrès légal; elle mit en oeuvre l'agitation
sans violence, la résistance sans; révolution; aussi réunit-elle bientôt
dans son sein tout ce qu'il y avait en Irlande d'instincts et de besoins
d'indépendance.
Ce n'était pas assez, pour triompher, d'avoir une cause sainte, de
défendre la cause de la liberté politique et religieuse, il fallait être
conduits avec sagesse et prudente, il fallait trouver un chef capable de
diriger le peuple, qui gagnât la confiance de l'Irlande et n'effrayât
pas d'abord l'Angleterre; un homme profondément pénétré de l'état du
pays, comprenant également ses besoins et ses périls, assez puissant par
la parole pour exciter dans l'âme du peuple des passions ardentes contre
ce qui restait de servitude, et assez sage pour en arrêter l'élan à la
limite de l'insurrection; qui, jurisconsulte subtil autant que tribun
éloquent, assez impétueux pour pousser l'Irlande et assez fort pour la
contenir à son gré, sût se contenir dans les bornes de la légalité et
défendre lui-même avec succès devant un jury les excès qu'il avait
encouragés. Cet homme, ce chef, l'Irlande le trouva dans Daniel
O'Connell.
Ou se trompe certainement lorsque l'on attribue à O'Connell l'honneur
d'avoir réveillé chez les Irlandais la haine de la servitude et d'avoir
conquis la liberté religieuse. Le mouvement d'indépendance avait précédé
de longtemps l'apparition d'O'Connell sur la scène du monde; mais le
mérite de cet homme extraordinaire est d'avoir adopté la défense de son
pays malheureux, d'avoir compris les souffrances de l'Irlande, de s'en
être fait le représentant, de s'être dévoué à cette noble tâche, et
d'avoir hâté, par ses qualités les plus diverses, le triomphe de la
cause dont il s'était constitué l'organe.
Né à Dublin, d'une famille ancienne et qui descend, dit-on, des anciens
rois d'Irlande, O'Connell fut élevé en France dans les colléges
catholiques de Saint-Omer et de Douai. Jeune encore, il embrassa la
carrière du barreau et se distingua par une éloquence forte et
passionnée et par une ardeur intrépide à défendre ses coreligionnaires.
Orateur applaudi dans les meetings, il se trouva porté tout
naturellement à faire partie de l'association catholique, et il ne tarda
pas à en devenir un des directeurs et après quelques années le chef
tout-puissant.
Assurément, ce qui distingue O'Connell, ce n'est pas l'éclat de telle
qualité particulière, c'est plutôt l'assemblage de plusieurs qualités
ordinaires, mais dont la réunion est singulièrement rare. Il y a, sans
contredit, dans les rangs des catholiques irlandais, des orateurs d'une
éloquence plus pure, des écrivains plus remarquables, des hommes
d'action aussi courageux et aussi résolus; mais O'Connell réunit les
qualités d'orateur, d'écrivain et d'homme d'action, et il les soumet à
une prudence consommée qui dirige ses actions les plus spontanées en
apparence. Accordez-lui en outre un bon ses parfait, et vous comprendrez
la fortune d'O'Connell.
Grâce à ces qualités, O'Connell, en prenant en main la direction de
l'association catholique, comprit que l'Irlande avait été trop
facilement abattue par l'Angleterre dans toutes ses tentatives
d'insurrection pour qu'elle dût demander désormais aux armes la justice
qu'elle demandait de l'Angleterre. Un zèle imprudent eût fait perdre les
lentes acquisitions des cinquante dernières aimées, et avant de songer à
une indépendance complète, il fallait user de tous les moyens que
fourniraient les droits que l'Angleterre avait reconnus à l'Irlande.
Demeurant strictement dans les limites de la légalité, O'Connell
entreprit de donner à son pays la seule situation qui pût le satisfaire,
et tenir l'Angleterre dans une inquiétude favorable à l'Irlande; il
établit un état permanent de guerre constitutionnelle, si l'on peut se
servir de cette expression, une paix sans cesse agitée, un état
intermédiaire entre le régime des lois et l'insurrection.
C'est dans la conduite de cette association qu'il faut admirer le génie
d'O'Connell. Il lui a donné les bases d'un parlement régulier; elle est
représentée par un comité central séant à Dublin et composé de membres
dont le mode d'élection a varié suivant les circonstances. Ce comité,
sous l'inspiration d'O'Connell, s'assemble régulièrement, examine les
lois proposées, les discute, censure les actes du pouvoir et ses agents,
prend des résolutions, les publie dans un journal spécial. Comme tous
les gouvernements établis, l'association lève des impôts en échange de
la protection qu'elle donne. Elle commande, et l'Irlande obéit. Dès
qu'elle l'ordonne, toutes les paroisses d'Irlande s'assemblent; des
réunions se forment le même jour dans tout le pays. Elle s'établit comme
la patronne de tous les citoyens; elle provoque et reçoit les plaintes
de quiconque a des griefs contre l'autorité publique, contre les
ministres protestants, contre les magistrats. C'est elle qui conduit les
élections.
Telle est l'oeuvre la plus imposante d'O'Connell. Ce n'est pas tout que
d'organiser, il faut constituer et maintenir. C'est encore à O'Connell
que l'association doit d'avoir traversé tous les obstacles que lui
imposait le gouvernement anglais. C'est à sa sagacité et à son
incomparable intelligence des détours de la chicane, que l'association a
dû son salut, car toujours il a su mettre en défaut la haine de ses
antagonistes, et toujours il a su trouver pour elle la forme que le
législateur avait oublié d'interdire. «Il est bien aisé, s'écriait un
jurisconsulte expérimenté, il est bien aisé de dire qu'il faut arrêter
M. O'Connell et le livrer à la justice; mais la difficulté est de le
surprendre en défaut et de trouver une loi qu'on puisse l'accuser
d'avoir formellement violée.» Singulière situation de l'Angleterre,
gênée par ses propres lois dans ses plus ardents désirs d'oppression! Ou
trouver ailleurs une tyrannie qui tolère, dans un pays vaincu et
enchaîné, la liberté de la presse, le jury et le droit de s'associer le
plus illimité?
_(La suite à un autre numéro.)_
Courrier de Paris.
En arrivant sur le boulevard Saint-Antoine, un peu avant la place de la
Bastille, si vous jetez les yeux du coté opposé à la place Royale, vous
verrez trois maisons neuves qui montrent aux passants leur blanche
façade de pierre de taille et de moellons. Les toits sont à peine
achevés; les fenêtres, encore dépouillées de boiserie et de vitres,
permettent à l'oeil de pénétrer par leurs ouvertures béantes dans cette
solitude pleine de tristesse des bâtiments en construction. Laissez
passer quelques jours, et ce désert sera peuplé et bruyant, du
rez-de-chaussée à la mansarde; à peine attendra-t-on que la dernière
pierre soit posée et que le maçon ait donné le dernier coup de truelle.
Le Parisien n'y regarde pas de si près; dès qu'il voit les choses, il
faut qu'il en jouisse; le proverbe: _Qui va doucement va sûrement_,
n'est pas fait pour son usage; vivement et promptement, telle est sa
divise, et Dieu pour tout le monde! Si M. le préfet de police le
laissait faire, il essaierait de traverser les ponts dont une seule
arche serait construite; les murs sont encore humides, les poutres tout
au plus assurées, l'escalier et les cours pleins de poussière et de
chaux, et le voilà qui s'installe dans la maison! Que la chose soit
possible, en attendant l'achèvement des fondations et des voûtes, il se
logera dans la hotte du plâtrier! Médecins et pharmaciens retirent le
bénéfice le plus net de cette ardeur de location expéditive; les
migraines, les rhumes et les maux de poitrine fleurissent à l'ombre des
fraîches murailles.--Mais revenons à nos trois maisons. En elles-mêmes,
elles n'ont rien de particulier ni de remarquable. Figurez-vous trois
maisons comme Paris en bâtit tous les jours par centaines: une boutique
et six étages, voilà l'architecture actuelle; le métier du tailleur de
pierres y prend plus de part que l'art de Vitruve et de Palladio. Mais
si vous interrogez le sol sur lequel pèsent ces masses énormes, ces
espèces de casernes où les Parisiens s'entassent, le sol vous répondra
quelque chose. Il n'y a pas, en effet, un seul de ces entassements de
pierres et de charpentes qui ne recouvre pour ainsi dire un lieu célèbre
par un homme ou par un événement. Que voulez-vous? cette terre
parisienne a de tout temps, été si féconde en grands crimes et en
grandes actions! Dans chaque sillon de ce champ immense, remue depuis
des siècles, quelque chose d'illustre ou de fatal a germé. Les
générations y sommeillent l'une sur l'autre, couche par couche; la
pioche n'y tombe pas sans heurter un nom; l'architecte n'y pose pas une
fondation qui ne s'appuie à un souvenir. Sous ce Paris visible, sous ce
Paris palpable, qui étale aux yeux ses hommes, ses maisons et ses rues,
il y a le Paris qu'on ne voit plus, le Paris qu'on ne touche ni du doigt
ni de l'oeil, le Paris qui se tient enseveli et caché dans ses propres
entrailles: la ville vivante a le pied sur la ville morte. L'histoire du
Paris souterrain, du Paris à fleur de terre, est une histoire à faire.
Remuez le terrain où s'élèvent nos trois maisons neuves: qu'y trouvez
vous? Eh! mon Dieu, tout simplement la philosophie du dix-huitième
siècle, la souveraine audacieuse et irrésistible qui a changé la France
de fond en comble et conquis le monde. Ces trois lourdes maisons
froidement alignées, ces boutiques qui attendent le boulanger ou la
mercière du coin, ces appartements innocemment destinés à d'honnêtes
rentiers de la place Royale ou de la rue Saint-Louis n'intéressent ni
votre âme ni votre imagination; mais prêtez l'oreille aux échos du
passé, mais regardez à travers le linceul de la mort, aussitôt tout
change et tout s'anime sur ce sol que vous fouliez aux pieds avec
indifférence; ce n'est plus une habitation banale, ouverte au premier
bourgeois et au premier marchand venus qui paierait leurs loyers, C'est
le rendez-vous des esprits les plus entreprenants, des imaginations les
plus ardentes du siècle dernier. Vous êtes là en plein dix-huitième
siècle; vous vivez de sa vie, à la fois frivole et sérieuse, dogmatique
et sensuelle; dans cette demeure ainsi reconstruite, les affaires, le
plaisir, la philosophie se donnent la main et combattent en même temps;
Ia passion, le rude sarcasme, la raillerie légère, sont les hôtes du
logis. Que vous dirai-je? Vous n'êtes plus dans mes trois maisons
neuves, mais dans la maison de Beaumarchais; et ne voyez-vous pas
là-bas, sur les murailles, une ombre leste et souriante? C'est l'ombre
de Figaro qui passe; on aperçoit encore le bout de sa résille, le manche
de sa guitare, un éclair de son oeil provoquant et spirituel, et la lame
de son rasoir affilé comme sa langue à deux tranchants?
A cette place même, un peu avant la Révolution, Beaumarchais s'était
fait bâtir une habitation immense et magnifique; Voltaire en était le
dieu lare: sa statue en décorait l'entrée; son portrait se répétait de
salon en salon. Traversez ces sentiers de sable qui se croisent dans le
jardin, passez sous ces rochers postiches, sous ces massifs de verdure,
vous découvrez un temple d'une forme antique. Quelle est la divinité
qu'on y encense? Est-ce la sage Minerve, ou Apollon aux flèches rapides,
ou Mars au casque retentissant? Non: c'est encore Voltaire.
Beaumarchais s'était d'ailleurs soumis scrupuleusement à cette doctrine
que son dieu Voltaire enseigne quelque part: _le superflu, chose si
nécessaire_. Le nécessaire, selon la doctrine de Voltaire, se montrait
partout dans la maison de Beaumarchais: riches peintures, magnifiques
statues, adorables bas-reliefs; Rome, la Grèce et l'art de Jean Goujon.
La philosophie d'une part, de l'autre Hébé et Ganimède; ici une sentence
de quelque sage gravée en lettres d'or; là cet apophthègme en latin
macaronique inscrit au fronton de la salle à manger:
ERENT TEMPLUM A BACCHO,
AMISQUE GOURMANTIBUS.
Curieux mélange de raillerie et de gravité, de foi et de scepticisme, où
se trouve résumé d'une manière originale le caractère singulier de ce
siècle qui se passionnait et souffrait avec Jean-Jacques pour la cause
et l'avenir de l'humanité, et d'autre part se livrait au plaisir et au
doute avec insouciance, disant comme Figaro: «Qui sait si le monde
durera trois semaines?»
Ainsi la maison de Beaumarchais n'existe plus; abattue, il y a déjà
plusieurs années, pour les menus plaisirs du canal Saint-Martin, elle
était restée longtemps à l'état de terrain vague. L'oeil rencontrait
avec tristesse, cette immense et stérile solitude dans le voisinage d'un
faubourg si actif et si peuplé Maintenant ce désert est bâti du haut en
bas, ou peu s'en faut, bâti par des maçons et rien de plus: il ne faut
pas compter sur l'étrusque et l'ionique que Beaumarchais n'avait pas
épargné, ni sur des frises imitées du temple d'Antonin et de Faustine.
Cependant les maçons ont eu beau faire, un homme d'un peu de savoir, de
coeur et d'esprit, ne passera par-là sans dresser l'oreille et sans
ouvrir les yeux, comme s'il entendait encore la voix mordante de Figaro,
comme s'il voyait briller derrière la jalousie le regard amoureux de
Rosine et la vive prunelle de Suzanne.
De la guitare de Figaro au cor de M. Vivier, il y a la différence du
cuivre à la corde, mais, au fond, il s'agit de la même chose,
c'est-à-dire de deux artistes; l'un toutefois l'emporte sur l'autre,
comme le chêne sur l'humble charmille, et je suis obligé de le dire, au
risque de froisser l'amour-propre du barbier de Séville, ce n'est pas
Figaro qui est le chêne. Après tout, qu'importe à Figaro? il n'a jamais
eu la prétention d'être un virtuose: Figaro n'a été musicien que par
hasard et en payant, comme il a été tant d'autres choses; poète,
barbier, diplomate, auteur dramatique, journaliste, commis, médecin,
apothicaire même, suivant les évolutions de son étoile. Si Figaro
portait une guitare, celait seulement pour accompagner sa philosophie:
Le vin et la paresse
Se partagent mon coeur.
Si l'une est ma maîtresse,
L'autre est mon serviteur;
et aussi pour fredonner de temps en temps un air tendre sous le balcon
de quelque piquante Lisette andalouse, tandis que le seigneur comte
Almaviva engluait les Rosines.--Quant à M. Vivier, c'est autre chose: M.
Vivier n'a jamais couru en aventurier les rues île Séville, ni livré
bataille aux Bartholo et aux Basile, et ceci explique comment M. Vivier
est devenu un artiste remarquable, un joueur de cor, ou, pour parler la
langue technique, un corniste étonnant, tandis que Figaro n'a jamais
fait que racler de la guitare.
M. Vivier est à Paris depuis quelques semaines; jusque-là il n'était pas
autre chose qu'un homme comme un autre, parfaitement inconnu. Employé à
Lyon dans une maison de commerce, M. Vivier ressemblait en apparence à
un simple commis tenant la partie double et vantant la marchandise.
Mais, à peine le métier laissait-il à notre jeune homme une heure de
loisir, qu'aussitôt le commis faisait place à l'artiste: M. Vivier
s'enfermait dans sa mansarde; là, s'attaquant corps à cor au dur et
rebelle instrument, à force de courage, d'adresse et de persévérance, il
est parvenu à le dompter, à le soumettre, à le rendre plus docile, plus
obéissant, plus fécond qu'il ne s'est jamais montré sous la main de ses
dominateurs les plus heureux et les plus célèbres. En un mot, M Vivier
lui arrache des secrets qu'il semblait dérober aux autres. Giulu Paër,
le Messie du cor. Punto et Rodolphe, ses apôtres, Gallay, Dauprat,
Duvernoi, Meugal, et d'autres aussi fameux n'ont pas obtenu ce qu'il
accorde à M. Vivier.
Que leur disait-il, en effet? Il répondait à leur provocation par un son
unique, par des notes successives. Nos maîtres avaient l'exciter à
parler davantage, avec tout l'art imaginable, ils n'en tiraient pas un
mot de plus, M. Vivier, et c'est là le merveilleux de sa découverte, M.
Vivier a donné à l'instrument soliloque une double, une triple voix;
avec M. Vivier, le cor chante la romance de Richard, une _Pierre
brûlante_ et, du même coup, vous entendez la partie de Blondel et la
partie de Richard. Vous plaît-il d'écouler la _Chasse du jeune Henri?_
notre cor, en véritable sorcier qu'il est, exécute par trois sons
simultanés les marches d'harmonie les traits de violon et la fanfare. Si
M. Vivier ne s'entend pas avec le diable, il ne s'en faut guère; c'était
du moins l'avis d'Auber, d'Halévv et d'Adolphe Adam, qui se trouvaient
là avec nous autres ignorants, tandis que M Vivier faisait ses tours de
force. Comment est-il parvenu à cette découverte et à ce prodige
d'acoustique? c'est son secret et il le garde.--Dieu ou diable,
toujours est-il certain que M. Vivier vient d'augmenter le bataillon des
phénomènes vivants que Paris recrute incessamment. L'été n'est pas
favorable aux cornettistes; mais arrive janvier et la saison des
concerte, ce cor diabolique fera fureur.
Notre virtuose ne posséderait pas son secret miraculeux, qu'il lui
resterait encore un moyen de faire du bruit et d'être remarqué; M.
Vivier se rattache à une haute parenté; un sang fameux coule dans ses
veines; il est positivement le neveu d'un des hommes les plus étonnants
du dix-neuvième siècle, de M. de Perpignan, ce héros aussi modeste que
brave, qui a laissé un de ses membres sur tous les champs de bataille,
depuis le passage des Thermopyles jusqu'à la prise de la Casauba. Après
avoir cueilli de sanglantes moissons de lauriers et dispersé plusieurs
armées de sa propre main, M. de Perpignan se repose des fatigues de la
guerre dans les arts de la paix. Comme Apollon, il préside aux concerts
et s'adonne aux Muses, particulièrement à Thalie et à Melpomene; Momus
et ses grelots lui sont également familiers. Quelle joie pour ce
vénérable guerrier de voir que son exemple fructifie dans sa famille, et
que les arts y fleurissent à l'ombre de ses cicatrices! Chargé d'ans et
de décorations, obligé de faire halte après avoir parcouru le monde
l'épée à la main et renversé tant de citadelles, il est bien doux à ce
Nestor des soldats français, le soir, quand ses blessures se rouvrent,
d'avoir un neveu près de son chevet et de pouvoir lui dire: «Joue-moi un
air de cor.»
On sait que le bazar Bonne-Nouvelle a ouvert un champ d'asile aux
peintres proscrits par le jury d'examen. Là, le paysage, le tableau
d'histoire, le portrait, la miniature, le crayon et le pastel, exilés
des honneurs du Louvre, sont venus s'abriter, non sans douleur, non sans
rancune, non sans lamentation; dans ce Louvre au petit pied, image de la
patrie absente, peu à peu nos peintures proscrites se sont acclimatées,
et le public leur a rendu visite dans ce bazar hospitalier.
Deux hommes pleins d'activité et d'intelligence, M. Techner et
Guillemin, ont résolu de faire succéder à cette exposition passagère une
exposition permanente qui réunira à la fois les oeuvres des vieux
maîtres et les productions des peintres vivants. Les artistes, obligés
de disséminer leurs ouvrages chez les marchands de tableaux, auront «un
musée perpétuel» et de vastes salles éclatantes de lumière, au lieu de
la sombre nuit et du faux jour des étroites boutiques. Une riche
bibliothèque destinée à seconder les études des artistes servira de
complément à l'entreprise; enfin on nous promet un journal consacré tout
entier au monde des beaux-arts, c'est-à-dire au mouvement si curieux et
si varié des idées, des travaux, des affaires qui l'animent. A peine MM.
Techner et Guillemin avaient-ils fait entendre le premier bruit de cette
vaste entreprise, que les artistes en comprenaient l'utilité et
l'importance. Beaucoup de talents et de noms honorables ont déjà donné
leur adhésion; les autres viendront certainement compléter la liste, et
Paris possédera bientôt un magnifique établissement dont Londres, sa
rivale, lui donnait depuis longtemps l'exemple, et qu'il n'avait pas
encore songé à s'approprier. Ainsi, dans notre ville prodigieuse,
toujours debout, toujours curieuse de nouveautés, toujours ardente et
infatigable, chaque matin amène une amélioration ou une découverte; tout
s'agite, tout se renouvelle, tout change, tout s'agrandit, et la
civilisation y gagne quelque chose.
L'auteur de _Lucrèce_, M. Ponsard, a quitté Taris; M Ponsard est devenu
un personnage; il est naturel que nous tenions note de son départ. Où va
M. Ponsard? le jeune poète retourne tout simplement dans sa province,
sans plus de mystères ni de fracas; après le grand éclat de sa tragédie.
M. Ponsard aurait pu exploiter sa célébrité à l'exemple de certains
poètes et de certains fabricants de drames que tout le monde devine, ce
qui nous dispense de les nommer; qui empêchait M. Ponsard de se montrer
dans les différentes cours de l'Europe comme un géant ou un Hercule du
Nord, ni de crier partout: Me voilà! acceptez ma dédicace! Un cardan, un
crachat, quelques roubles, s'il vous plaît.--M. Ponsard reste dans sa
modestie et dans sa simplicité: il part, il abandonne Paris pour
retrouver la paix des heures studieuses, isolées et paisibles; M.
Ponsard se soucie fort peu de baiser la main ou la semelle des ducs
héréditaires et des autocrates: il n'adore qu'une divinité, la Poésie!
Il n'encense qu'un roi, l'Art! C'est une religion trop rare aujourd'hui
pour qu'on n'encourage pas les jeunes lévites qui y reviennent. M.
Ponsard, dans sa retraite, s'occupera de sa seconde tragédie; il l'a
promise au Théâtre-Français pour l'hiver de 1845, c'est-à-dire dans
dix-huit mois. Notre poète veut pas s'enrôler dans le régiment des
improvisateurs à tant la ligne et des génies de pacotille.--Cependant on
annonce que M. Alexandre Dumas vient d'achever trois romans, quatre
drames en cinq actes, douze vaudevilles, et de recevoir sa
cent-cinquante-septième décoration du shah de Perse.
M Harel ne se tient pas pour battu; nous parlions tout à l'heure de
Beaumarchais; après la chute du _Barbier de Séville_, Beaumarchais fit
une foudroyante préface: M. Harel va, dit-on, l'imiter. La chute _des
Grands et des petits_ l'autorise à prendre cet exemple et cette
consolation. Public, critiques, directeurs. M. Harel doit passer tous
ses ennemis au fil de sa plume. On cite déjà quelques traits de cette
attaque à coups d'épigrammes. En voici qui frappent à bout portant sur un
certain commissaire du roi, accrédité auprès d'un certain théâtre.
M. *** est un homme comblé, qui n'a rien demandé à l'éducation de ce que
lui a refusé la nature. Allons! courage M. Harel, singez Beaumarchais;
mais rappelez-vous que le _Mariage de Figaro_ suivit de près la préface
du _Barbier de Séville._
Hier, une foule immense encombrait le boulevard Bonne-Nouvelle.--De quoi
s'agit-il? D'un escamoteur qui déjeune avec un sabre! Paris est toujours
ce Paris que faisait dire à Rabelais: «O peuple! tant sot par nature
qu'ung bateleur, ung vendeur de rogaston, ung mulet avec ses cymbales,
ung vieilleux, au mylieu d'un carrefour, assemble plus de gents que ne
ferait onc ung prescheur évangélique!»
Salle de concerts de la rue de la Victoire.
C'est M. Henri Herz, l'habile et célèbre pianiste qui en est
propriétaire, et qui l'a fait construire il y a peu d'années. Elle n'a
rien de commun avec celle du conservatoire, dont nous faisions remarquer
naguère l'extrême simplicité. Celle-ci au contraire, est brillante,
somptueuse et tout à fait mondaine, de vives peintures la décorent;
d'élégantes arabesques l'enveloppent de leurs replis onduleux; l'or y
étincelle de toutes parts, à la clarté de mille bougies.... Mais que
vais-je faire, essayer de la peindre avec des paroles? Dieu m'en
préserve! Pour en donner au lecteur une idée complète. _L'Illustration_
a des moyens bien plus sûrs que la description la plus exacte et la plus
détaillée.
Donc, en ce lieu si richement et si coquettement orné, l'élite de la
société parisienne se réunit chaque hiver toutes les fois qu'un artiste
français ou étranger vient invoquer son suffrage. Aréopage quelquefois
sévère, plus souvent bienveillant, mais toujours éclairé, et dont les
arrêts sont à peu près sans appel. C'est là que madame Damoreau est
venue prouver récemment que ce terrible vent du nord, l'ennemi mortel de
tous les gosiers mélodieux, qu'elle avait osé braver au centre même de
son empire, avait désarmé devant elle, ci n'avait altéré ni l'étonnante
justesse de ses intonations, ni la délicatesse de ses indexions, ni la
vibration douce et veloutée de sa voix. C'est là que M. Servais a fait
admirer, dans quatre concerts successifs, cette puissance d'archet,
cette audace de doigté, cette richesse de style, qui font de lui le plus
étonnant des violoncellistes. C'est là que M. Ponsard a révélé au public
dilettante un talent si puissant dans ses effet et si original dans ses
moyens, que personne, avant de l'avoir entendu, n'aurait pu s'en faire
une idée. C'est là que mademoiselle Lia Duport, madame Iweins, MM.
Ponsard, Géraldy, Sivori... Mais, hélas! pourquoi ces doux souvenirs
sont-ils déjà si loin de nous? Pourquoi le temps, à Paris, court-il si
vite? Voilà plus d'un mois déjà que les violons sont rentrés dans leurs
bulles et les flûtes dans leurs étuis, et que toutes ces bouches
harmonieuse sont fermées; pourquoi troubler un repos si respectable et
si bien gagné? Parler de musique au mois de juin, ne serait-ce pas
d'ailleurs le même anachronisme que si nous parlions du rossignol et des
russes au mois de décembre?
Nous ne pouvons nous dispenser pourtant de dire quelques mots des
dernières expéditions musicales dont la salle de M. Herz a été le
théâtre, et qui ont eu lieu sous le commandement de M. le prince de la
Moscowa.
Depuis quelques mois, en effet, M. le prince de la Moscowa est à la tête
d'une armée chantante, la plus nombreuse qu'on ait encore vue peut-être,
la mieux disciplinée, la plus riche en soldats exercés et dévoués. Ces
soldats ne sont point des artistes; c'est bien mieux vraiment. Allez
donc demander aux artistes ce zèle, cette ardeur, cet enthousiasme, et
surtout ce désintéressement personnel qui fait que chaque exécutant
s'oublie et ne songe qu'à l'effet général! Un amateur fait de la musique
pour son plaisir, et, s'il est habile, pour le plaisir des autres, et
voilà pourquoi il la fait bien; mais l'artiste est toujours préoccupé de
quelque arrière-pensée: il a sa fortune à faire, sa réputation à établir
ou à étendre, et les occasions de se mettra en contact avec le public ne
sont pas assez fréquentes pour qu'il néglige d'en tirer parti. Ne lui
proposez donc pas de jouer son rôle dans un choeur ou dans un morceau
d'ensemble, ce serait pour lui du temps et des sons perdus. S'il consent
à figurer dans un duo où il lui faudra partages les applaudissements de
l'auditoire, soyez bien sûr qu'il vous fait un sacrifice: ce qu'il
recherche, ce qu'il choisit de préférence, ce sont les airs et surtout
les cavatines modernes où abondent les difficultés mécaniques, où il est
sûr enfin de briller, et de briller tout seul; mais ne venez pas lui
parler d'un psaume de Marcello, d'un motet de Haydn, d'un madrigal de
l'abbé Clari, d'un choeur de Haendel ou de Palestrina. Palestrina!
Haendel! Marcello! qu'est-ce que cela? à peine en a-t-il entendu parler
dans sa jeunesse; que voulez-vous qu'il fasse de pareille denrée?
Le discrédit où était tombée depuis longtemps la musique d'ensemble, et
surtout la musique ancienne, avait produit une large lacune, un vide
immense, que déploraient amèrement les vrais amateurs, ceux qui ne
cherchent dans l'art musical que les pures jouissances qu'il procure et
les nobles sentiments qu'il fait naître, C'est pour combler ce vide que
M le prince de la Moscowa, musicien habile, et qui a déjà fait ses
preuves comme compositeur, vient d'organiser la SOCIÉTÉ DES CONCERTS DE
MUSIQUE VOCALE, RELIGIEUSE ET CLASSIQUE. Tout ce qu'il y a dans Paris
d'amateurs distingués a compris immédiatement sa pensée et s'est
empressé de répondre à son appel, et la société a déjà donné, dans la
salle de M. Herz, trois séances également remarquables par l' intérêt
qu'elles ont excité et par le succès qui a couronné les efforts des
exécutants.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, la musique ancienne fait tous les frais
de ces réunions, et presque exclusivement la musique d'ensemble. Les
deux illustres chefs de l'école du Midi et de l'école du Nord,
Palestrina et Roland Lassue, y ont occupé, comme de raison, lu place
d'honneur. Avec eux, Marcello, Clari, Martini, Haendel, Joseph Haydn,
Sébastien Bach, etc., etc., viennent figurer tour à tour, et recueillir
leur part d'admiration et d'hommages. Il faut le dire, on entendrait
difficilement ailleurs les grandes pensées de ces vieux maîtres
interprétées avec autant d'intelligence et par des voix aussi
harmonieuses. Madame de Sparre, madame Merlin, madame Dubignon,
mademoiselle de Chaucourtois, mademoiselle Thoru, M. le prince
Belgiposo, en savent tout autant que des artistes, et ne sont point des
artistes; c'est là justement la cause de leur supériorité. Leur organe
ne s'est point fatigué, leur goût ne s'est point émoussé dans cette
lutte sans repos que les chanteurs de profession sont obligés de
soutenir contre les trompettes, les trombones, les timbales et tout ce
barbare fracas qui a pris, dans nos théâtres, la place de l'harmonie;
ils n'ont perdu ni le sentiment des nuances délicates, ni cette calme et
pure vibration à laquelle la voix humaine doit son plus grand charme et
ses effets les plus délicieux. Aussi, quand toutes ces voix si
intelligentes et si doucement sonores se réunissent pour l'exécution
d'une composition chorale, l'harmonieux ensemble qui en résulte Jette
dans l'âme des auditeurs une émotion profonde et mystérieuse que nous
chercherions en vain à définir et que nous renonçons à décrire.
L'entreprise de M. le prince de la Moscowa est noble et belle, et nous
ne doutons pas qu'elle n'exerce l'influence la plus puissante et la plus
salutaire sur les destinées ultérieures de l'art musical.
[Partition musicale illustrée: O SALUTARIS HOSTIA. Musique de
PALESTRINA.]
[Illustration: Salle de concerts de la rue de la Victoire.]
La cour du grand-duc.
NOUVELLE. Suite.--Voir page 213.
Les malheurs du prince avaient tellement absorbé l'attention et la
sensibilité de Balthazard, que le souvenir de ses propres embarras
s'était complètement effacé pendant cette soirée où le grand-duc lui
avait révélé les secrets de sa position politique et financière. Ce ne
fut qu'après être sorti du palais, qu'il fit un retour sur lui-même.
Comment se tirer d'affaire avec les acteurs engagé et amenés à deux cent
lieues de Paris sur la foi des traités? que leur dire, et comment leur
faire entendre raison? Le malheureux directeur passa une mauvaise nuit.
Aussitôt que parut le jour, il se leva, demandant à la fraîcheur du
matin de calmer ses esprits agités, et de lui inspirer quelque bonne et
habile manoeuvre pour sortir de ce mauvais pas. Dans une promenade de
deux heures, il eut tout le loisir de parcourir Carlstadt et d'admirer
les agréments de cette capitale. Carlstadt était une ville élégante,
coquette, oisive, avec des rues larges et droites qui la perçaient de
part en part, de jolies maisons bien alignées, dont les fenêtres étaient
armées de petits miroirs indiscrets qui reflétaient les passants et
transportaient dans les appartements les scènes de la voie publique; de
sorte que les habitants pouvaient, grâce à ce daguerréotype animé,
satisfaire leur curiosité sans se déranger. C'est là une innocente
récréation que se donnent volontiers les bourgeois allemands. Du reste,
la capitale du Grand-Duché de Noeristhein paraissait ne s'occuper que
fort peu d'industrie et de commerce; le mouvement y était modéré, le
luxe en était banni, et sa prospérité tenait surtout aux goûts modestes,
à la philosophie flegmatique de ses citoyens.
Une troupe de comédiens, ne pouvait pas faire fortune dans un pareil
pays.--Il faudrait absolument reprendre le chemin de la France, pensa
Balthazard après avoir fait le tour de la ville; puis il consulta sa
montre, et, jugeant que l'heure était convenable, il se dirigea vers le
palais, où il entra sans plus de façon que la veille. Le fidèle Wilfrid,
remplissant les fonctions de gentilhomme ordinaire le reçut comme une
vieille connaissance, et s'empressa de l'introduire dans le cabinet du
grand-duc. Son Altesse lui parut plus soucieuse que la veille. Le prince
marchait à grands pas, le front baissé, les bras croisés, et tenant à la
main des papiers dont la lecture l'avait évidemment contrarié. Pendant
quelques instants il garda le silence; puis, s'arrêtant devant
Balthazard, il lui du tristement:
«Vous me trouvez ce matin moins calme qu'hier soir; c'est que je viens
de recevoir d'assez mauvaises nouvelles, et je ne sais pas me défendre
contre une première impression... Ah! vraiment, tout cela me pèse, et je
leur abandonnerais de grand coeur cette pauvre souveraineté, cette
couronne d'épines qu'ils me disputent, si l'honneur ne me commandait de
soutenir jusqu'au bout mes droits légitimes... Oui, en ce moment je
n'ambitionne qu'un sort paisible, et je donnerais volontiers mon
grand-duché, mon titre, ma couronne, pour aller vivre tranquillement à
Paris en simple particulier, avec trente mille livres de rentes.
--Je le crois bien!» s'écria Balthazard qui, dans ses plus beaux rêves,
n'avait jamais élevé si haut ses voeux téméraires.
Cette naïve exclamation fit sourire le prince. Il ne fallait que peu de
chose pour chasser ses ennuis et lui rendre cette légère dose de bonne
humeur qui flottait habituellement à la surface de son caractère.