Remuez le terrain où s'élèvent nos trois maisons neuves: qu'

Produced by Rénald Lévesque

L'Illustration, No. 0015, 10 Juin 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

Nº 15. Vol. I. SAMEDI 10 JUIN 1843

Bureaux, rue de Seine. 33,

Ab pour Paris.--3 mois, 8 fr..--6 mois 16 fr,--Un an, 30 fr. Prix de

chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour

l'étranger,--10--20--40

SOMMAIRE

Troubles en Irlande. _Portrait d'O'Connell_.--Courrier de Paris.--Suite

de concerts de la rue de la victoire. _O Salutaris de Palestrina; rue de

la salle des concerts_.--La cour du grand duc, nouvelle, par Eugène

Guinot (suite).--Distribution prix de l'Académie des jeux floraux.

_Jetons de présence, statue de Clémence Isaure._--Les plaisirs des

Champs-Elysées. _L'attelage des chèvres; le pesage; le dynamomètre; le

physicien; les chanteurs ambulants; le restaurant

Ledoyen._--Compte-rendu de l'Académie des sciences depuis le

commencement de l'année.--Météorologie pendant le mois de mai.--La

galvanographie.--Trois gravures d'après Garvani.--Théâtre de

l'Opéra-Comique. _Une scène d'Angélique et Médor_.

--Bibliographie.--Ameublements. Un salon Louis XV. Problèmes

divers.--Rébus.

Troubles en Irlande.

L'Europe est dans l'attente, le sol tremble en Irlande, et la guerre

semble près de l'ensanglanter. Jamais O'Connell n'a eu plus de

puissance. A sa voix, les populations se lèvent par milliers et lui

dressent sur les routes des arcs de triomphe; les laboureurs abandonnent

leurs charrues, les artisans leurs ateliers, et le suivent à pied, en

chariots, à cheval; les femmes montent en croupe; partout les villages,

les villes se dépeuplent pour faire au «grand agitateur» un cortège tel

que n'en ont plus les rois, tel que n'avaient point les orateurs

antiques, tel que, pour en trouver qui lui soient comparables, il

faudrait peut-être remonter par la pensée jusqu'aux annales de la Judée,

et se rappeler les multitudes fanatisées, errantes et haletantes aux

prédications des prophètes. O'Connell s'arrête et parle: 500 mille

hommes s'arrêtent et écoutent. A ses gestes plus qu'à ses paroles, ils

relatent tour è tour en applaudissements, en murmures, ils jettent au

ciel des cris terribles contre leurs oppresseurs. Mais que le tribun

fasse un signe, aussitôt tout rentre dans le silence, dans le calme;

attentive et soumise, on dirait que la foule immense n'a comme lui

qu'une voix et un coeur. Pareil spectacle ne s'est vu nulle part

ailleurs de notre temps et y semble un anachronisme sublime. Quelle

émotion profonde s'est donc emparée de cette nation, et quelle est la

source de l'autorité de celui qui la guide? Que veut l'Irlande?

Ce qu'elle veut? Quand même vous pourriez l'ignorer, répondez avec

assurance:--Quoi qu'elle veuille, elle a raison de le vouloir. Quelle

que soit sa cause, sa cause est juste et sainte. Une preuve suffit:

l'Irlande a les sympathies de la France, et jamais la France ne s'est

trompée dans ses sympathies.

Certes, la cause politique de l'Irlande n'est pas à beaucoup d'égards

celle de la France. Si l'on consulte ses regrets, ses plaintes, ses

voeux, on voit aisément qu'entre elle et nous il y a la distance de

plusieurs siècles. Il est évident qu'elle aspire à une constitution dont

les principaux éléments appartiennent à un passé dont nous ne voulons

plus. Supposer que O'Connell ait jamais été sympathique à nos

révolutions, supposer que s'il pouvait prendre place parmi nos

représentants, il fut disposé le moins du monde à y joindre sa voix à

celle des fractions libérales, ce serait assurément une lourde erreur.

Il y a plus, s'il faut tout dire; le rappel de l'union, considéré en

théorie et en dehors des circonstances qui peuvent en fait le rendre

utile et même nécessaire, est une mesure directement contraire aux

principes d'unité et d'association des peuples qui ont toujours inspiré

et distingué la politique française. Cependant, en prenant parti pour

l'Irlande, nous ne sommes pas en contradiction avec nous-mêmes: nous

aimons et nous devons aimer l'Irlande; tous nos voeux sont pour elle,

parce qu'elle est asservie, opprimée, parce qu'elle souffre parce qu'en

elle l'humanité est indignement violée, parce qu'elle a besoin d'être

aimée et d'être encouragée, parce qu'enfin il est un principe de morale

qui domine toutes les théories politiques: c'est que la charité est le

premier de tous les devoirs pour les individus et pour les peuples,

comme la liberté est pour eux le premier de tous les biens.

[Illustration: O'Connell.]

Ajoutons seulement cette autre réserve: les inimitiés de races sont de

fausses inimitiés qui doivent tôt ou tard disparaître; la cause du

peuple irlandais est au fond celle du peuple anglais; les misères des

classes ouvrières anglaises n'excitent pas moins de pitié en Europe que

celles des Irlandais; et il y a longtemps que les deux peuples, s'ils

avaient pu comprendre quel est leur ennemi commun, se seraient tendu la

main et affranchis ensembles.

Quoi qu'il en soit, il est trop vrai que l'antipathie de races a fait

alliance avec l'esprit de caste, et que de la part de l'Angleterre il y

a eu ligue contre les Irlandais entre ces deux principes d'oppression.

Nous savons tous que depuis sept siècles, l'Irlande conquise par les

Anglais n'a pas cessé jusqu'à nos jours d'être traitée en peuple

conquis; nous savons que son histoire, à partir de l'année 1469, en une

bule du pape Adrien IV l'a livrée en proie à l'Angleterre, n'est qu'une

longue suite de souffrances de constants mais vains efforts pour briser

ses fers. Et n'est-ce pas une chose remarquable que cette impuissance

absolue de l'Angleterre à s'associer les peuples qu'elle a vaincus, à

leur faire oublier ses victoires, à les faire entrer en partage de ses

moeurs, de sa civilisation, de sa nationalité? Que ses colonies secouent

sans cesse leur joug avec une haine impatiente: que l'Amérique du Nord,

malgré la communauté d'origine, ait répudié et énergiquement repoussé au

delà des mers sa tutelle tyrannique; que l'Inde énervée et rêveuse,

enchaînée pendant son sommeil, ait des réveils parfois si terribles, il

n'y a rien qui doive étonner. On conçoit qu'il soit difficile à

l'Angleterre d'étendre aussi loin une influence active et soutenue. Mais

que sur le même sol pour ainsi dire, qu'entre ces rivages baignés des

mêmes flots, que dans les limites restreintes de ce petit archipel où

elle a planté comme un sceptre son orgueilleux triplent et d'où elle

prétend gouverner le monde, elle n'ait su ni voulu, dans l'espace de

sept cents ans, se concilier les sympathies d'une population vive,

aimante, accessible à tous les sentiments nobles et généreux; qu'elle

n'ait réussi ni par affection, ni par ruse à l'attacher à elle par aucun

lieu de fraternité; qu'elle ne l'ait pas même habituée à la résignation,

n'est-ce point là une haute et sévère condamnation de son caractère et

de la tendance matérialiste de ses instincts?

A l'irritation naturelle des Irlandais, après l'injuste envahissement de

leur territoire, vint se joindre, dans les siècles suivants un autre

sujet de ressentiment non moins légitime et non moins profond, lorsque

l'Angleterre fut devenue protestante, elle voulut imposer sa réforme

religieuse à l'Irlande; il s'ensuivit des guerres opiniâtres éternelles

qui n'eurent d'autres résultats que d'accroître les souffrances et

l'humiliation de l'Irlande. Ce malheureux pays fut surchargé d'impôts:

il fut obligé de payer d'énormes dîmes au clergé anglican; il lui lut

défendu d'exporter le blé, le bétail, tes lainages; des lois furent

rendues pour interdire aux catholiques l'entrée au Parlement, les

fonctions publiques et jusqu'au droit d'acquérir des biens-fonds. Les

Irlandais n'eurent plus d'autres ressources pour vivre que de louer à

des prix exorbitants les domaines dont ils avaient été dépouiller. La

misère, la corruption, furent les conséquences nécessaires de cette

odieuse politique.

Au dernier siècle, Swift écrivait: «Traversez l'Irlande, regardez ces

figures hâves, ces bouges misérables, ces champs à peine défrichés, ces

femmes nues, ces bommes qui ressemblent à des bêtes fauves; dites si le

jugement de Dieu n'est pas descendu sur nos têtes. Est-ce l'Irlande ou

la Laponie, et reconnaîtrez-vous notre pays où la terre est fertile, le

ciel doux, le climat modéré, les hommes doués de qualités souples,

variées, heureuses? Des haillons, une détestable nourriture, la

désolation de presque tout le royaume; les habitants sans bas, sans

souliers, sans abri, vivant de pommes de terre; en aucun pays on ne vit

jamais autant de mendiants.»

Le spectacle que l'Irlande offre aujourd'hui au voyageur; n'est pas

moins déplorable, la misère n'y est pas moins affreuse; mais sous

différents rapports, la condition politique du pays, quoique loin d'être

ce qu'il faudrait qu'elle fût, s'est considérablement améliorée.

L'insurrection victorieuse des colonies anglaises de l'Amérique du Nord

ouvrit une ère nouvelle. Ce grand événement inspira à l'Irlande plus de

confiance dans l'avenir; pour la première fois, depuis plusieurs

siècles, elle se sentit renaître à la vie politique. Ses côtes étaient

menacées d'une descente et d'une invasion étrangères; l'Angleterre,

occupée à soumettre ses colonies rebelles, ne pouvait la défendre; elle

trouva en elle les ressources nécessaires. L'Irlande se couvrit en peu

de jours d'une milice volontaire qui s'arma, s'enrégimenta, s'organisa

elle-même, nomma ses chefs. Une armée de quarante mille hommes fut sur

pied, et dès lors l'Irlande eut le secret de sa force; mais il lui

restait à apprendre les moyens de s'en servir.

L'Angleterre, au plus fort même de sa tyrannie, avait été contrainte de

laisser aux Irlandais des libertés et des droits tels que peu de peuples

en possèdent encore aujourd'hui en Europe: ce n'était point générosité

de sa part; ses moeurs, ses habitudes, ses préjugés mêmes, l'obligeaient

à ces concessions. Ainsi, tandis qu'elle exerçait sur l'Irlande une

oppression dont rien n'égale;'iniquité, la presse y était libre et

n'avait jamais cessé de l'être. Le principe de la responsabilité des

agents du pouvoir devant l'autorité judiciaire était demeuré intact au

milieu des plus grands troubles. Les Irlandais ne pouvaient à la vérité

se réunir dans leurs églises pour prier Dieu comme il leur convenait,

mais ils étaient libres de s'assembler sur les places publiques pour

délibérer sur les rigueurs dont ils étaient victimes. Jamais en Irlande

le principe du jury n'a été contesté: jamais, et dans aucun temps, le

gouvernement anglais n'a mis en doute le droit qu'ont tous les citoyens

de s'associer; jamais on ne l'a vu interdire l'usage de peur de l'abus,

et prétendre régler ce droit en faisant dépendre son exercice d'une

autorisation officielle, comme si la nécessité de l'autorisation n'était

pas négative du droit.

Les Volontaires se servirent de ces libertés pour entreprendre

l'indépendance de l'Irlande. Le jury, la liberté de la presse, le droit

d'association, la responsabilité des agents du pouvoir, l'habeas-corpus,

devinrent dans leurs mains des armes redoutables, et l'Angleterre

comprit enfin qu'il y avait en Irlande des adversaires avec lesquels il

fallait compter. Les catholiques y gagnèrent les premiers, et

quelques-unes des lois d'oppression qui avaient été dirigées contre eux

furent rappelées.

L'Irlande avait un Parlement, mais ce Parlement ne pouvait s'assembler

sans que les motifs de sa convocation et les projets de loi qu'on se

proposait d'y discuter n'eussent préalablement été approuvés par le

gouvernement anglais. Sur l'initiative des volontaires, le Parlement

irlandaise déclara indépendant, et proclama qu'aucun pouvoir sur la

terre n'avait le droit de faire des lois obligatoires pour l'Irlande,

hors le roi, les lords et les communes d'Irlande. Ces faits se passaient

en 1782.

Hardiment engagée dans cette voie de réforme et d'indépendance,

l'Irlande travailla rapidement à s'affranchir des entraves que lui avait

imposées;'Angleterre: l'explosion de la révolution française accéléra

encore ce mouvement. Le gouvernement anglais se hâta de faire les

concessions les plus impérieusement réclamées par les réformateurs

irlandais, soit protestants, soit catholiques; mais l'appel que les plus

ardents d'entre firent aux armes françaises compromit leur cause.

L'Angleterre, qui avait toléré assez patiemment l'insurrection légale

des Irlandais, ne pouvait souffrir une invasion française; elle défendit

sa conquête et ses privilèges par les armes, et l'Irlande retomba sous

le joug. Alors, dans la crainte que le Parlement irlandais ne vint à

recouvrer encore une fois son indépendance, l'Angleterre voulut lui en

ôter les moyens en l'incorporant au Parlement anglais. La corruption

unie à la violence triompha des répugnances les plus opiniâtres, et, en

1800, l'union fut prononcée entre l'Irlande et la Grande-Bretagne. Il ne

faut pas croire que cette union eut pour effet de confondre l'Irlande

avec l'Angleterre, d'en faire une province anglaise, soumise en touts

points au même gouvernement, à la même police et aux mêmes lois. L'acte

de l'union laissa à l'Irlande toutes ses lois, seulement il établit que

désormais toutes les lois nécessaires aux deux pays seraient faites par

un parlement commun, où l'Angleterre et l'Irlande enverraient leurs

représentants.

Jusque-là il n'avait été question en Irlande que de l'indépendance

politique: les catholiques, il est vrai, avaient été délivrés des lois

les plus oppressives portées contre eux, mais ils étaient encore sous le

poids des lois qui les rendaient incapables d'exercer les droits

politiques. Le gouvernement anglais s'était engagé à abolir ces lois

comme un adoucissement aux rigueurs de l'acte d'union; mais, malgré

l'engagement formel pris par Pitt, ces lois ne lurent pas rappelées, par

suite de la résistance de Georges III. Dès lors, l'Irlande, avertie par

ses malheurs passés, au lieu de recourir à la violence et à la révolte

pour obtenir justice, n'employa plus pour obtenir le redressement de ses

griefs, que les moyens légaux que lui offrait la Constitution: elle en

appela à la presse et à l'association. Vers l'année 1810, un comité de

catholiques s'organisa à Dublin pour obtenir l'émancipation catholique;

elle avait pour but le progrès légal; elle mit en oeuvre l'agitation

sans violence, la résistance sans; révolution; aussi réunit-elle bientôt

dans son sein tout ce qu'il y avait en Irlande d'instincts et de besoins

d'indépendance.

Ce n'était pas assez, pour triompher, d'avoir une cause sainte, de

défendre la cause de la liberté politique et religieuse, il fallait être

conduits avec sagesse et prudente, il fallait trouver un chef capable de

diriger le peuple, qui gagnât la confiance de l'Irlande et n'effrayât

pas d'abord l'Angleterre; un homme profondément pénétré de l'état du

pays, comprenant également ses besoins et ses périls, assez puissant par

la parole pour exciter dans l'âme du peuple des passions ardentes contre

ce qui restait de servitude, et assez sage pour en arrêter l'élan à la

limite de l'insurrection; qui, jurisconsulte subtil autant que tribun

éloquent, assez impétueux pour pousser l'Irlande et assez fort pour la

contenir à son gré, sût se contenir dans les bornes de la légalité et

défendre lui-même avec succès devant un jury les excès qu'il avait

encouragés. Cet homme, ce chef, l'Irlande le trouva dans Daniel

O'Connell.

Ou se trompe certainement lorsque l'on attribue à O'Connell l'honneur

d'avoir réveillé chez les Irlandais la haine de la servitude et d'avoir

conquis la liberté religieuse. Le mouvement d'indépendance avait précédé

de longtemps l'apparition d'O'Connell sur la scène du monde; mais le

mérite de cet homme extraordinaire est d'avoir adopté la défense de son

pays malheureux, d'avoir compris les souffrances de l'Irlande, de s'en

être fait le représentant, de s'être dévoué à cette noble tâche, et

d'avoir hâté, par ses qualités les plus diverses, le triomphe de la

cause dont il s'était constitué l'organe.

Né à Dublin, d'une famille ancienne et qui descend, dit-on, des anciens

rois d'Irlande, O'Connell fut élevé en France dans les colléges

catholiques de Saint-Omer et de Douai. Jeune encore, il embrassa la

carrière du barreau et se distingua par une éloquence forte et

passionnée et par une ardeur intrépide à défendre ses coreligionnaires.

Orateur applaudi dans les meetings, il se trouva porté tout

naturellement à faire partie de l'association catholique, et il ne tarda

pas à en devenir un des directeurs et après quelques années le chef

tout-puissant.

Assurément, ce qui distingue O'Connell, ce n'est pas l'éclat de telle

qualité particulière, c'est plutôt l'assemblage de plusieurs qualités

ordinaires, mais dont la réunion est singulièrement rare. Il y a, sans

contredit, dans les rangs des catholiques irlandais, des orateurs d'une

éloquence plus pure, des écrivains plus remarquables, des hommes

d'action aussi courageux et aussi résolus; mais O'Connell réunit les

qualités d'orateur, d'écrivain et d'homme d'action, et il les soumet à

une prudence consommée qui dirige ses actions les plus spontanées en

apparence. Accordez-lui en outre un bon ses parfait, et vous comprendrez

la fortune d'O'Connell.

Grâce à ces qualités, O'Connell, en prenant en main la direction de

l'association catholique, comprit que l'Irlande avait été trop

facilement abattue par l'Angleterre dans toutes ses tentatives

d'insurrection pour qu'elle dût demander désormais aux armes la justice

qu'elle demandait de l'Angleterre. Un zèle imprudent eût fait perdre les

lentes acquisitions des cinquante dernières aimées, et avant de songer à

une indépendance complète, il fallait user de tous les moyens que

fourniraient les droits que l'Angleterre avait reconnus à l'Irlande.

Demeurant strictement dans les limites de la légalité, O'Connell

entreprit de donner à son pays la seule situation qui pût le satisfaire,

et tenir l'Angleterre dans une inquiétude favorable à l'Irlande; il

établit un état permanent de guerre constitutionnelle, si l'on peut se

servir de cette expression, une paix sans cesse agitée, un état

intermédiaire entre le régime des lois et l'insurrection.

C'est dans la conduite de cette association qu'il faut admirer le génie

d'O'Connell. Il lui a donné les bases d'un parlement régulier; elle est

représentée par un comité central séant à Dublin et composé de membres

dont le mode d'élection a varié suivant les circonstances. Ce comité,

sous l'inspiration d'O'Connell, s'assemble régulièrement, examine les

lois proposées, les discute, censure les actes du pouvoir et ses agents,

prend des résolutions, les publie dans un journal spécial. Comme tous

les gouvernements établis, l'association lève des impôts en échange de

la protection qu'elle donne. Elle commande, et l'Irlande obéit. Dès

qu'elle l'ordonne, toutes les paroisses d'Irlande s'assemblent; des

réunions se forment le même jour dans tout le pays. Elle s'établit comme

la patronne de tous les citoyens; elle provoque et reçoit les plaintes

de quiconque a des griefs contre l'autorité publique, contre les

ministres protestants, contre les magistrats. C'est elle qui conduit les

élections.

Telle est l'oeuvre la plus imposante d'O'Connell. Ce n'est pas tout que

d'organiser, il faut constituer et maintenir. C'est encore à O'Connell

que l'association doit d'avoir traversé tous les obstacles que lui

imposait le gouvernement anglais. C'est à sa sagacité et à son

incomparable intelligence des détours de la chicane, que l'association a

dû son salut, car toujours il a su mettre en défaut la haine de ses

antagonistes, et toujours il a su trouver pour elle la forme que le

législateur avait oublié d'interdire. «Il est bien aisé, s'écriait un

jurisconsulte expérimenté, il est bien aisé de dire qu'il faut arrêter

M. O'Connell et le livrer à la justice; mais la difficulté est de le

surprendre en défaut et de trouver une loi qu'on puisse l'accuser

d'avoir formellement violée.» Singulière situation de l'Angleterre,

gênée par ses propres lois dans ses plus ardents désirs d'oppression! Ou

trouver ailleurs une tyrannie qui tolère, dans un pays vaincu et

enchaîné, la liberté de la presse, le jury et le droit de s'associer le

plus illimité?

_(La suite à un autre numéro.)_

Courrier de Paris.

En arrivant sur le boulevard Saint-Antoine, un peu avant la place de la

Bastille, si vous jetez les yeux du coté opposé à la place Royale, vous

verrez trois maisons neuves qui montrent aux passants leur blanche

façade de pierre de taille et de moellons. Les toits sont à peine

achevés; les fenêtres, encore dépouillées de boiserie et de vitres,

permettent à l'oeil de pénétrer par leurs ouvertures béantes dans cette

solitude pleine de tristesse des bâtiments en construction. Laissez

passer quelques jours, et ce désert sera peuplé et bruyant, du

rez-de-chaussée à la mansarde; à peine attendra-t-on que la dernière

pierre soit posée et que le maçon ait donné le dernier coup de truelle.

Le Parisien n'y regarde pas de si près; dès qu'il voit les choses, il

faut qu'il en jouisse; le proverbe: _Qui va doucement va sûrement_,

n'est pas fait pour son usage; vivement et promptement, telle est sa

divise, et Dieu pour tout le monde! Si M. le préfet de police le

laissait faire, il essaierait de traverser les ponts dont une seule

arche serait construite; les murs sont encore humides, les poutres tout

au plus assurées, l'escalier et les cours pleins de poussière et de

chaux, et le voilà qui s'installe dans la maison! Que la chose soit

possible, en attendant l'achèvement des fondations et des voûtes, il se

logera dans la hotte du plâtrier! Médecins et pharmaciens retirent le

bénéfice le plus net de cette ardeur de location expéditive; les

migraines, les rhumes et les maux de poitrine fleurissent à l'ombre des

fraîches murailles.--Mais revenons à nos trois maisons. En elles-mêmes,

elles n'ont rien de particulier ni de remarquable. Figurez-vous trois

maisons comme Paris en bâtit tous les jours par centaines: une boutique

et six étages, voilà l'architecture actuelle; le métier du tailleur de

pierres y prend plus de part que l'art de Vitruve et de Palladio. Mais

si vous interrogez le sol sur lequel pèsent ces masses énormes, ces

espèces de casernes où les Parisiens s'entassent, le sol vous répondra

quelque chose. Il n'y a pas, en effet, un seul de ces entassements de

pierres et de charpentes qui ne recouvre pour ainsi dire un lieu célèbre

par un homme ou par un événement. Que voulez-vous? cette terre

parisienne a de tout temps, été si féconde en grands crimes et en

grandes actions! Dans chaque sillon de ce champ immense, remue depuis

des siècles, quelque chose d'illustre ou de fatal a germé. Les

générations y sommeillent l'une sur l'autre, couche par couche; la

pioche n'y tombe pas sans heurter un nom; l'architecte n'y pose pas une

fondation qui ne s'appuie à un souvenir. Sous ce Paris visible, sous ce

Paris palpable, qui étale aux yeux ses hommes, ses maisons et ses rues,

il y a le Paris qu'on ne voit plus, le Paris qu'on ne touche ni du doigt

ni de l'oeil, le Paris qui se tient enseveli et caché dans ses propres

entrailles: la ville vivante a le pied sur la ville morte. L'histoire du

Paris souterrain, du Paris à fleur de terre, est une histoire à faire.

Remuez le terrain où s'élèvent nos trois maisons neuves: qu'y trouvez

vous? Eh! mon Dieu, tout simplement la philosophie du dix-huitième

siècle, la souveraine audacieuse et irrésistible qui a changé la France

de fond en comble et conquis le monde. Ces trois lourdes maisons

froidement alignées, ces boutiques qui attendent le boulanger ou la

mercière du coin, ces appartements innocemment destinés à d'honnêtes

rentiers de la place Royale ou de la rue Saint-Louis n'intéressent ni

votre âme ni votre imagination; mais prêtez l'oreille aux échos du

passé, mais regardez à travers le linceul de la mort, aussitôt tout

change et tout s'anime sur ce sol que vous fouliez aux pieds avec

indifférence; ce n'est plus une habitation banale, ouverte au premier

bourgeois et au premier marchand venus qui paierait leurs loyers, C'est

le rendez-vous des esprits les plus entreprenants, des imaginations les

plus ardentes du siècle dernier. Vous êtes là en plein dix-huitième

siècle; vous vivez de sa vie, à la fois frivole et sérieuse, dogmatique

et sensuelle; dans cette demeure ainsi reconstruite, les affaires, le

plaisir, la philosophie se donnent la main et combattent en même temps;

Ia passion, le rude sarcasme, la raillerie légère, sont les hôtes du

logis. Que vous dirai-je? Vous n'êtes plus dans mes trois maisons

neuves, mais dans la maison de Beaumarchais; et ne voyez-vous pas

là-bas, sur les murailles, une ombre leste et souriante? C'est l'ombre

de Figaro qui passe; on aperçoit encore le bout de sa résille, le manche

de sa guitare, un éclair de son oeil provoquant et spirituel, et la lame

de son rasoir affilé comme sa langue à deux tranchants?

A cette place même, un peu avant la Révolution, Beaumarchais s'était

fait bâtir une habitation immense et magnifique; Voltaire en était le

dieu lare: sa statue en décorait l'entrée; son portrait se répétait de

salon en salon. Traversez ces sentiers de sable qui se croisent dans le

jardin, passez sous ces rochers postiches, sous ces massifs de verdure,

vous découvrez un temple d'une forme antique. Quelle est la divinité

qu'on y encense? Est-ce la sage Minerve, ou Apollon aux flèches rapides,

ou Mars au casque retentissant? Non: c'est encore Voltaire.

Beaumarchais s'était d'ailleurs soumis scrupuleusement à cette doctrine

que son dieu Voltaire enseigne quelque part: _le superflu, chose si

nécessaire_. Le nécessaire, selon la doctrine de Voltaire, se montrait

partout dans la maison de Beaumarchais: riches peintures, magnifiques

statues, adorables bas-reliefs; Rome, la Grèce et l'art de Jean Goujon.

La philosophie d'une part, de l'autre Hébé et Ganimède; ici une sentence

de quelque sage gravée en lettres d'or; là cet apophthègme en latin

macaronique inscrit au fronton de la salle à manger:

ERENT TEMPLUM A BACCHO,

AMISQUE GOURMANTIBUS.

Curieux mélange de raillerie et de gravité, de foi et de scepticisme, où

se trouve résumé d'une manière originale le caractère singulier de ce

siècle qui se passionnait et souffrait avec Jean-Jacques pour la cause

et l'avenir de l'humanité, et d'autre part se livrait au plaisir et au

doute avec insouciance, disant comme Figaro: «Qui sait si le monde

durera trois semaines?»

Ainsi la maison de Beaumarchais n'existe plus; abattue, il y a déjà

plusieurs années, pour les menus plaisirs du canal Saint-Martin, elle

était restée longtemps à l'état de terrain vague. L'oeil rencontrait

avec tristesse, cette immense et stérile solitude dans le voisinage d'un

faubourg si actif et si peuplé Maintenant ce désert est bâti du haut en

bas, ou peu s'en faut, bâti par des maçons et rien de plus: il ne faut

pas compter sur l'étrusque et l'ionique que Beaumarchais n'avait pas

épargné, ni sur des frises imitées du temple d'Antonin et de Faustine.

Cependant les maçons ont eu beau faire, un homme d'un peu de savoir, de

coeur et d'esprit, ne passera par-là sans dresser l'oreille et sans

ouvrir les yeux, comme s'il entendait encore la voix mordante de Figaro,

comme s'il voyait briller derrière la jalousie le regard amoureux de

Rosine et la vive prunelle de Suzanne.

De la guitare de Figaro au cor de M. Vivier, il y a la différence du

cuivre à la corde, mais, au fond, il s'agit de la même chose,

c'est-à-dire de deux artistes; l'un toutefois l'emporte sur l'autre,

comme le chêne sur l'humble charmille, et je suis obligé de le dire, au

risque de froisser l'amour-propre du barbier de Séville, ce n'est pas

Figaro qui est le chêne. Après tout, qu'importe à Figaro? il n'a jamais

eu la prétention d'être un virtuose: Figaro n'a été musicien que par

hasard et en payant, comme il a été tant d'autres choses; poète,

barbier, diplomate, auteur dramatique, journaliste, commis, médecin,

apothicaire même, suivant les évolutions de son étoile. Si Figaro

portait une guitare, celait seulement pour accompagner sa philosophie:

Le vin et la paresse

Se partagent mon coeur.

Si l'une est ma maîtresse,

L'autre est mon serviteur;

et aussi pour fredonner de temps en temps un air tendre sous le balcon

de quelque piquante Lisette andalouse, tandis que le seigneur comte

Almaviva engluait les Rosines.--Quant à M. Vivier, c'est autre chose: M.

Vivier n'a jamais couru en aventurier les rues île Séville, ni livré

bataille aux Bartholo et aux Basile, et ceci explique comment M. Vivier

est devenu un artiste remarquable, un joueur de cor, ou, pour parler la

langue technique, un corniste étonnant, tandis que Figaro n'a jamais

fait que racler de la guitare.

M. Vivier est à Paris depuis quelques semaines; jusque-là il n'était pas

autre chose qu'un homme comme un autre, parfaitement inconnu. Employé à

Lyon dans une maison de commerce, M. Vivier ressemblait en apparence à

un simple commis tenant la partie double et vantant la marchandise.

Mais, à peine le métier laissait-il à notre jeune homme une heure de

loisir, qu'aussitôt le commis faisait place à l'artiste: M. Vivier

s'enfermait dans sa mansarde; là, s'attaquant corps à cor au dur et

rebelle instrument, à force de courage, d'adresse et de persévérance, il

est parvenu à le dompter, à le soumettre, à le rendre plus docile, plus

obéissant, plus fécond qu'il ne s'est jamais montré sous la main de ses

dominateurs les plus heureux et les plus célèbres. En un mot, M Vivier

lui arrache des secrets qu'il semblait dérober aux autres. Giulu Paër,

le Messie du cor. Punto et Rodolphe, ses apôtres, Gallay, Dauprat,

Duvernoi, Meugal, et d'autres aussi fameux n'ont pas obtenu ce qu'il

accorde à M. Vivier.

Que leur disait-il, en effet? Il répondait à leur provocation par un son

unique, par des notes successives. Nos maîtres avaient l'exciter à

parler davantage, avec tout l'art imaginable, ils n'en tiraient pas un

mot de plus, M. Vivier, et c'est là le merveilleux de sa découverte, M.

Vivier a donné à l'instrument soliloque une double, une triple voix;

avec M. Vivier, le cor chante la romance de Richard, une _Pierre

brûlante_ et, du même coup, vous entendez la partie de Blondel et la

partie de Richard. Vous plaît-il d'écouler la _Chasse du jeune Henri?_

notre cor, en véritable sorcier qu'il est, exécute par trois sons

simultanés les marches d'harmonie les traits de violon et la fanfare. Si

M. Vivier ne s'entend pas avec le diable, il ne s'en faut guère; c'était

du moins l'avis d'Auber, d'Halévv et d'Adolphe Adam, qui se trouvaient

là avec nous autres ignorants, tandis que M Vivier faisait ses tours de

force. Comment est-il parvenu à cette découverte et à ce prodige

d'acoustique? c'est son secret et il le garde.--Dieu ou diable,

toujours est-il certain que M. Vivier vient d'augmenter le bataillon des

phénomènes vivants que Paris recrute incessamment. L'été n'est pas

favorable aux cornettistes; mais arrive janvier et la saison des

concerte, ce cor diabolique fera fureur.

Notre virtuose ne posséderait pas son secret miraculeux, qu'il lui

resterait encore un moyen de faire du bruit et d'être remarqué; M.

Vivier se rattache à une haute parenté; un sang fameux coule dans ses

veines; il est positivement le neveu d'un des hommes les plus étonnants

du dix-neuvième siècle, de M. de Perpignan, ce héros aussi modeste que

brave, qui a laissé un de ses membres sur tous les champs de bataille,

depuis le passage des Thermopyles jusqu'à la prise de la Casauba. Après

avoir cueilli de sanglantes moissons de lauriers et dispersé plusieurs

armées de sa propre main, M. de Perpignan se repose des fatigues de la

guerre dans les arts de la paix. Comme Apollon, il préside aux concerts

et s'adonne aux Muses, particulièrement à Thalie et à Melpomene; Momus

et ses grelots lui sont également familiers. Quelle joie pour ce

vénérable guerrier de voir que son exemple fructifie dans sa famille, et

que les arts y fleurissent à l'ombre de ses cicatrices! Chargé d'ans et

de décorations, obligé de faire halte après avoir parcouru le monde

l'épée à la main et renversé tant de citadelles, il est bien doux à ce

Nestor des soldats français, le soir, quand ses blessures se rouvrent,

d'avoir un neveu près de son chevet et de pouvoir lui dire: «Joue-moi un

air de cor.»

On sait que le bazar Bonne-Nouvelle a ouvert un champ d'asile aux

peintres proscrits par le jury d'examen. Là, le paysage, le tableau

d'histoire, le portrait, la miniature, le crayon et le pastel, exilés

des honneurs du Louvre, sont venus s'abriter, non sans douleur, non sans

rancune, non sans lamentation; dans ce Louvre au petit pied, image de la

patrie absente, peu à peu nos peintures proscrites se sont acclimatées,

et le public leur a rendu visite dans ce bazar hospitalier.

Deux hommes pleins d'activité et d'intelligence, M. Techner et

Guillemin, ont résolu de faire succéder à cette exposition passagère une

exposition permanente qui réunira à la fois les oeuvres des vieux

maîtres et les productions des peintres vivants. Les artistes, obligés

de disséminer leurs ouvrages chez les marchands de tableaux, auront «un

musée perpétuel» et de vastes salles éclatantes de lumière, au lieu de

la sombre nuit et du faux jour des étroites boutiques. Une riche

bibliothèque destinée à seconder les études des artistes servira de

complément à l'entreprise; enfin on nous promet un journal consacré tout

entier au monde des beaux-arts, c'est-à-dire au mouvement si curieux et

si varié des idées, des travaux, des affaires qui l'animent. A peine MM.

Techner et Guillemin avaient-ils fait entendre le premier bruit de cette

vaste entreprise, que les artistes en comprenaient l'utilité et

l'importance. Beaucoup de talents et de noms honorables ont déjà donné

leur adhésion; les autres viendront certainement compléter la liste, et

Paris possédera bientôt un magnifique établissement dont Londres, sa

rivale, lui donnait depuis longtemps l'exemple, et qu'il n'avait pas

encore songé à s'approprier. Ainsi, dans notre ville prodigieuse,

toujours debout, toujours curieuse de nouveautés, toujours ardente et

infatigable, chaque matin amène une amélioration ou une découverte; tout

s'agite, tout se renouvelle, tout change, tout s'agrandit, et la

civilisation y gagne quelque chose.

L'auteur de _Lucrèce_, M. Ponsard, a quitté Taris; M Ponsard est devenu

un personnage; il est naturel que nous tenions note de son départ. Où va

M. Ponsard? le jeune poète retourne tout simplement dans sa province,

sans plus de mystères ni de fracas; après le grand éclat de sa tragédie.

M. Ponsard aurait pu exploiter sa célébrité à l'exemple de certains

poètes et de certains fabricants de drames que tout le monde devine, ce

qui nous dispense de les nommer; qui empêchait M. Ponsard de se montrer

dans les différentes cours de l'Europe comme un géant ou un Hercule du

Nord, ni de crier partout: Me voilà! acceptez ma dédicace! Un cardan, un

crachat, quelques roubles, s'il vous plaît.--M. Ponsard reste dans sa

modestie et dans sa simplicité: il part, il abandonne Paris pour

retrouver la paix des heures studieuses, isolées et paisibles; M.

Ponsard se soucie fort peu de baiser la main ou la semelle des ducs

héréditaires et des autocrates: il n'adore qu'une divinité, la Poésie!

Il n'encense qu'un roi, l'Art! C'est une religion trop rare aujourd'hui

pour qu'on n'encourage pas les jeunes lévites qui y reviennent. M.

Ponsard, dans sa retraite, s'occupera de sa seconde tragédie; il l'a

promise au Théâtre-Français pour l'hiver de 1845, c'est-à-dire dans

dix-huit mois. Notre poète veut pas s'enrôler dans le régiment des

improvisateurs à tant la ligne et des génies de pacotille.--Cependant on

annonce que M. Alexandre Dumas vient d'achever trois romans, quatre

drames en cinq actes, douze vaudevilles, et de recevoir sa

cent-cinquante-septième décoration du shah de Perse.

M Harel ne se tient pas pour battu; nous parlions tout à l'heure de

Beaumarchais; après la chute du _Barbier de Séville_, Beaumarchais fit

une foudroyante préface: M. Harel va, dit-on, l'imiter. La chute _des

Grands et des petits_ l'autorise à prendre cet exemple et cette

consolation. Public, critiques, directeurs. M. Harel doit passer tous

ses ennemis au fil de sa plume. On cite déjà quelques traits de cette

attaque à coups d'épigrammes. En voici qui frappent à bout portant sur un

certain commissaire du roi, accrédité auprès d'un certain théâtre.

M. *** est un homme comblé, qui n'a rien demandé à l'éducation de ce que

lui a refusé la nature. Allons! courage M. Harel, singez Beaumarchais;

mais rappelez-vous que le _Mariage de Figaro_ suivit de près la préface

du _Barbier de Séville._

Hier, une foule immense encombrait le boulevard Bonne-Nouvelle.--De quoi

s'agit-il? D'un escamoteur qui déjeune avec un sabre! Paris est toujours

ce Paris que faisait dire à Rabelais: «O peuple! tant sot par nature

qu'ung bateleur, ung vendeur de rogaston, ung mulet avec ses cymbales,

ung vieilleux, au mylieu d'un carrefour, assemble plus de gents que ne

ferait onc ung prescheur évangélique!»

Salle de concerts de la rue de la Victoire.

C'est M. Henri Herz, l'habile et célèbre pianiste qui en est

propriétaire, et qui l'a fait construire il y a peu d'années. Elle n'a

rien de commun avec celle du conservatoire, dont nous faisions remarquer

naguère l'extrême simplicité. Celle-ci au contraire, est brillante,

somptueuse et tout à fait mondaine, de vives peintures la décorent;

d'élégantes arabesques l'enveloppent de leurs replis onduleux; l'or y

étincelle de toutes parts, à la clarté de mille bougies.... Mais que

vais-je faire, essayer de la peindre avec des paroles? Dieu m'en

préserve! Pour en donner au lecteur une idée complète. _L'Illustration_

a des moyens bien plus sûrs que la description la plus exacte et la plus

détaillée.

Donc, en ce lieu si richement et si coquettement orné, l'élite de la

société parisienne se réunit chaque hiver toutes les fois qu'un artiste

français ou étranger vient invoquer son suffrage. Aréopage quelquefois

sévère, plus souvent bienveillant, mais toujours éclairé, et dont les

arrêts sont à peu près sans appel. C'est là que madame Damoreau est

venue prouver récemment que ce terrible vent du nord, l'ennemi mortel de

tous les gosiers mélodieux, qu'elle avait osé braver au centre même de

son empire, avait désarmé devant elle, ci n'avait altéré ni l'étonnante

justesse de ses intonations, ni la délicatesse de ses indexions, ni la

vibration douce et veloutée de sa voix. C'est là que M. Servais a fait

admirer, dans quatre concerts successifs, cette puissance d'archet,

cette audace de doigté, cette richesse de style, qui font de lui le plus

étonnant des violoncellistes. C'est là que M. Ponsard a révélé au public

dilettante un talent si puissant dans ses effet et si original dans ses

moyens, que personne, avant de l'avoir entendu, n'aurait pu s'en faire

une idée. C'est là que mademoiselle Lia Duport, madame Iweins, MM.

Ponsard, Géraldy, Sivori... Mais, hélas! pourquoi ces doux souvenirs

sont-ils déjà si loin de nous? Pourquoi le temps, à Paris, court-il si

vite? Voilà plus d'un mois déjà que les violons sont rentrés dans leurs

bulles et les flûtes dans leurs étuis, et que toutes ces bouches

harmonieuse sont fermées; pourquoi troubler un repos si respectable et

si bien gagné? Parler de musique au mois de juin, ne serait-ce pas

d'ailleurs le même anachronisme que si nous parlions du rossignol et des

russes au mois de décembre?

Nous ne pouvons nous dispenser pourtant de dire quelques mots des

dernières expéditions musicales dont la salle de M. Herz a été le

théâtre, et qui ont eu lieu sous le commandement de M. le prince de la

Moscowa.

Depuis quelques mois, en effet, M. le prince de la Moscowa est à la tête

d'une armée chantante, la plus nombreuse qu'on ait encore vue peut-être,

la mieux disciplinée, la plus riche en soldats exercés et dévoués. Ces

soldats ne sont point des artistes; c'est bien mieux vraiment. Allez

donc demander aux artistes ce zèle, cette ardeur, cet enthousiasme, et

surtout ce désintéressement personnel qui fait que chaque exécutant

s'oublie et ne songe qu'à l'effet général! Un amateur fait de la musique

pour son plaisir, et, s'il est habile, pour le plaisir des autres, et

voilà pourquoi il la fait bien; mais l'artiste est toujours préoccupé de

quelque arrière-pensée: il a sa fortune à faire, sa réputation à établir

ou à étendre, et les occasions de se mettra en contact avec le public ne

sont pas assez fréquentes pour qu'il néglige d'en tirer parti. Ne lui

proposez donc pas de jouer son rôle dans un choeur ou dans un morceau

d'ensemble, ce serait pour lui du temps et des sons perdus. S'il consent

à figurer dans un duo où il lui faudra partages les applaudissements de

l'auditoire, soyez bien sûr qu'il vous fait un sacrifice: ce qu'il

recherche, ce qu'il choisit de préférence, ce sont les airs et surtout

les cavatines modernes où abondent les difficultés mécaniques, où il est

sûr enfin de briller, et de briller tout seul; mais ne venez pas lui

parler d'un psaume de Marcello, d'un motet de Haydn, d'un madrigal de

l'abbé Clari, d'un choeur de Haendel ou de Palestrina. Palestrina!

Haendel! Marcello! qu'est-ce que cela? à peine en a-t-il entendu parler

dans sa jeunesse; que voulez-vous qu'il fasse de pareille denrée?

Le discrédit où était tombée depuis longtemps la musique d'ensemble, et

surtout la musique ancienne, avait produit une large lacune, un vide

immense, que déploraient amèrement les vrais amateurs, ceux qui ne

cherchent dans l'art musical que les pures jouissances qu'il procure et

les nobles sentiments qu'il fait naître, C'est pour combler ce vide que

M le prince de la Moscowa, musicien habile, et qui a déjà fait ses

preuves comme compositeur, vient d'organiser la SOCIÉTÉ DES CONCERTS DE

MUSIQUE VOCALE, RELIGIEUSE ET CLASSIQUE. Tout ce qu'il y a dans Paris

d'amateurs distingués a compris immédiatement sa pensée et s'est

empressé de répondre à son appel, et la société a déjà donné, dans la

salle de M. Herz, trois séances également remarquables par l' intérêt

qu'elles ont excité et par le succès qui a couronné les efforts des

exécutants.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, la musique ancienne fait tous les frais

de ces réunions, et presque exclusivement la musique d'ensemble. Les

deux illustres chefs de l'école du Midi et de l'école du Nord,

Palestrina et Roland Lassue, y ont occupé, comme de raison, lu place

d'honneur. Avec eux, Marcello, Clari, Martini, Haendel, Joseph Haydn,

Sébastien Bach, etc., etc., viennent figurer tour à tour, et recueillir

leur part d'admiration et d'hommages. Il faut le dire, on entendrait

difficilement ailleurs les grandes pensées de ces vieux maîtres

interprétées avec autant d'intelligence et par des voix aussi

harmonieuses. Madame de Sparre, madame Merlin, madame Dubignon,

mademoiselle de Chaucourtois, mademoiselle Thoru, M. le prince

Belgiposo, en savent tout autant que des artistes, et ne sont point des

artistes; c'est là justement la cause de leur supériorité. Leur organe

ne s'est point fatigué, leur goût ne s'est point émoussé dans cette

lutte sans repos que les chanteurs de profession sont obligés de

soutenir contre les trompettes, les trombones, les timbales et tout ce

barbare fracas qui a pris, dans nos théâtres, la place de l'harmonie;

ils n'ont perdu ni le sentiment des nuances délicates, ni cette calme et

pure vibration à laquelle la voix humaine doit son plus grand charme et

ses effets les plus délicieux. Aussi, quand toutes ces voix si

intelligentes et si doucement sonores se réunissent pour l'exécution

d'une composition chorale, l'harmonieux ensemble qui en résulte Jette

dans l'âme des auditeurs une émotion profonde et mystérieuse que nous

chercherions en vain à définir et que nous renonçons à décrire.

L'entreprise de M. le prince de la Moscowa est noble et belle, et nous

ne doutons pas qu'elle n'exerce l'influence la plus puissante et la plus

salutaire sur les destinées ultérieures de l'art musical.

[Partition musicale illustrée: O SALUTARIS HOSTIA. Musique de

PALESTRINA.]

[Illustration: Salle de concerts de la rue de la Victoire.]

La cour du grand-duc.

NOUVELLE. Suite.--Voir page 213.

Les malheurs du prince avaient tellement absorbé l'attention et la

sensibilité de Balthazard, que le souvenir de ses propres embarras

s'était complètement effacé pendant cette soirée où le grand-duc lui

avait révélé les secrets de sa position politique et financière. Ce ne

fut qu'après être sorti du palais, qu'il fit un retour sur lui-même.

Comment se tirer d'affaire avec les acteurs engagé et amenés à deux cent

lieues de Paris sur la foi des traités? que leur dire, et comment leur

faire entendre raison? Le malheureux directeur passa une mauvaise nuit.

Aussitôt que parut le jour, il se leva, demandant à la fraîcheur du

matin de calmer ses esprits agités, et de lui inspirer quelque bonne et

habile manoeuvre pour sortir de ce mauvais pas. Dans une promenade de

deux heures, il eut tout le loisir de parcourir Carlstadt et d'admirer

les agréments de cette capitale. Carlstadt était une ville élégante,

coquette, oisive, avec des rues larges et droites qui la perçaient de

part en part, de jolies maisons bien alignées, dont les fenêtres étaient

armées de petits miroirs indiscrets qui reflétaient les passants et

transportaient dans les appartements les scènes de la voie publique; de

sorte que les habitants pouvaient, grâce à ce daguerréotype animé,

satisfaire leur curiosité sans se déranger. C'est là une innocente

récréation que se donnent volontiers les bourgeois allemands. Du reste,

la capitale du Grand-Duché de Noeristhein paraissait ne s'occuper que

fort peu d'industrie et de commerce; le mouvement y était modéré, le

luxe en était banni, et sa prospérité tenait surtout aux goûts modestes,

à la philosophie flegmatique de ses citoyens.

Une troupe de comédiens, ne pouvait pas faire fortune dans un pareil

pays.--Il faudrait absolument reprendre le chemin de la France, pensa

Balthazard après avoir fait le tour de la ville; puis il consulta sa

montre, et, jugeant que l'heure était convenable, il se dirigea vers le

palais, où il entra sans plus de façon que la veille. Le fidèle Wilfrid,

remplissant les fonctions de gentilhomme ordinaire le reçut comme une

vieille connaissance, et s'empressa de l'introduire dans le cabinet du

grand-duc. Son Altesse lui parut plus soucieuse que la veille. Le prince

marchait à grands pas, le front baissé, les bras croisés, et tenant à la

main des papiers dont la lecture l'avait évidemment contrarié. Pendant

quelques instants il garda le silence; puis, s'arrêtant devant

Balthazard, il lui du tristement:

«Vous me trouvez ce matin moins calme qu'hier soir; c'est que je viens

de recevoir d'assez mauvaises nouvelles, et je ne sais pas me défendre

contre une première impression... Ah! vraiment, tout cela me pèse, et je

leur abandonnerais de grand coeur cette pauvre souveraineté, cette

couronne d'épines qu'ils me disputent, si l'honneur ne me commandait de

soutenir jusqu'au bout mes droits légitimes... Oui, en ce moment je

n'ambitionne qu'un sort paisible, et je donnerais volontiers mon

grand-duché, mon titre, ma couronne, pour aller vivre tranquillement à

Paris en simple particulier, avec trente mille livres de rentes.

--Je le crois bien!» s'écria Balthazard qui, dans ses plus beaux rêves,

n'avait jamais élevé si haut ses voeux téméraires.

Cette naïve exclamation fit sourire le prince. Il ne fallait que peu de

chose pour chasser ses ennuis et lui rendre cette légère dose de bonne

humeur qui flottait habituellement à la surface de son caractère.

L'Illustration, No. 0015, 10 Juin 1843 · 第 1 / 5 段