En Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour
de vous est d'une régularité effrayante, et la première pensée qui vient
à l'esprit du voyageur lorsqu'il contemple cette symétrie, c'est qu'une
si complète uniformité, une régularité si contraire aux penchante
naturels de l'homme, n'a pu s'obtenir et ne peut subsister sans
violence. L'imagination implore un peu de variété inutilement, comme un
oiseau déploie ses ailes dans une cage. Sous un tel régime, l'homme peut
savoir et sait, le premier jour de sa vie, ce qu'il verra, ce qu'il fera
jusqu'au dernier. Une si rude tyrannie s'appelle, en langage officiel,
respect pour l'unité, amour de l'ordre; et ce fruit acerbe du despotisme
paraît si précieux aux esprits méthodiques, qu'on ne saurait l'acheter
trop cher.
En France je me croyais d'accord avec ces esprits rigoureux; depuis que
j'ai vécu sous la discipline terrible qui soumet la population de tout
un empire à la règle militaire, je vous l'avoue, j'aime encore mieux un
peu de désordre qui annonce la force, qu'un ordre parfait qui coûte la
vie.
En Russie, le gouvernement domine tout et ne vivifie rien. Dans cet
immense Empire, le peuple, s'il n'est tranquille, est muet; la mort y
plane sur toutes les têtes et les frappe capricieusement; c'est à faire
douter de la suprême justice; là l'homme a deux cercueils: le berceau et
la tombe. Les mères y doivent pleurer la naissance plus que la mort de
leurs enfants.
Je ne crois pas que le suicide y soit commun; on y souffre trop pour se
tuer. Singulière disposition de l'homme!!! quand la terreur préside à sa
vie, il ne cherche pas la mort; il sait déjà ce que c'est[24].
D'ailleurs le nombre des hommes qui se tuent serait grand en Russie, que
personne ne le saurait; la connaissance des chiffres est un privilége de
la police russe; j'ignore s'ils arrivent exacts à l'Empereur lui-même;
ce que je sais, c'est que nul malheur ne se publie sous son règne sans
qu'il ait consenti à cet humiliant aveu de la supériorité de la
Providence. L'orgueil du despotisme est si grand qu'il rivalise avec la
puissance de Dieu. Monstrueuse jalousie!!!... dans quelles aberrations
as-tu fait tomber les rois et les sujets? Pour que le prince soit plus
qu'un homme, que faut-il que soit le peuple?
Aimez donc la vérité, défendez-la dans un pays où l'idolâtrie est le
principe de la constitution! Un homme qui peut tout, c'est le mensonge
couronné.
Vous comprenez que ce n'est pas de l'Empereur Nicolas que je m'occupe en
ce moment, mais de l'Empereur de Russie. On vous parle beaucoup des
coutumes qui bornent son pouvoir; j'ai été frappé de l'abus et n'ai
point vu le remède.
Aux yeux du véritable homme d'État et de tous les esprits pratiques, les
lois, j'en conviens, sont moins importantes que ne le croient nos
logiciens rigoureux, nos philosophes politiques, car, en dernière
analyse, c'est la manière dont elles sont appliquées qui décide de la
vie des peuples. Oui, mais la vie des Russes est plus triste que celle
d'aucun des autres peuples de l'Europe; et quand je dis le peuple, ce
n'est pas seulement des paysans attachés à la glèbe que je veux parler,
c'est de tout l'Empire.
Un gouvernement soi-disant vigoureux et qui se fait impitoyablement
respecter en toute occasion, doit nécessairement rendre les hommes
misérables. Dans les sociétés, tout peut servir au despotisme, quelle
que soit d'ailleurs la fiction, monarchique ou démocratique, qu'on y
fait dominer. Partout où le jeu de la machine publique est
rigoureusement exact, il y a despotisme. Le meilleur des gouvernements
est celui qui se fait le moins sentir; mais on n'arrive à cet oubli du
joug que par un génie et une sagesse supérieurs, ou par un certain
relâchement de la discipline sociale. Les gouvernements qui furent
bienfaisants dans la jeunesse des peuples, lorsque les hommes à demi
sauvages honoraient tout ce qui les arrachait au désordre, le
redeviennent dans la vieillesse des nations. À cette époque, on voit
naître les constitutions mixtes. Mais ces gouvernements, fondés sur un
pacte entre l'expérience et la passion, ne peuvent convenir qu'à des
populations déjà fatiguées, à des sociétés dont les ressorts sont usés
par les révolutions. On doit conclure de là que s'ils ne sont pas les
plus solides, ils sont les plus doux; donc, les peuples qui les ont une
fois obtenus ne sauraient trop en prolonger la durée: c'est celle d'une
verte vieillesse. La vieillesse des États, comme celle des hommes, est
l'âge le plus paisible quand elle couronne une vie glorieuse; mais l'âge
moyen d'une nation est toujours rude à passer: la Russie l'éprouve.
Dans ce pays, différent de tous les autres, la nature elle-même est
devenue complice des caprices de l'homme qui a tué la liberté pour
diviniser l'unité; elle aussi, elle est partout la même: deux arbres mal
venants et clair-semés à perte de vue dans des plaines marécageuses ou
sablonneuses, le bouleau et le pin, voilà toute la végétation naturelle
de la Russie septentrionale, c'est-à-dire des environs de Pétersbourg et
des provinces circonvoisines, ce qui comprend une immense étendue de
pays.
Où trouver un refuge contre les inconvénients de la société sous un
climat où l'on ne peut jouir de la campagne que trois mois par an? et
quelle campagne! Ajoutez que pendant les six mois les plus rigoureux de
l'hiver, on n'ose respirer l'air libre que deux heures par jour, à moins
d'être un paysan russe. Voilà ce que Dieu avait fait pour l'homme dans
ces contrées.
Voyons ce que l'homme a fait pour lui-même: une des merveilles du monde,
sans contredit, c'est Saint-Pétersbourg; Moscou est aussi une ville
très-pittoresque, mais que dire de l'aspect des provinces?
Vous verrez dans mes lettres l'excès de l'uniformité engendré par l'abus
de l'unité. Un seul homme dans tout l'Empire a le droit de vouloir; il
résulte de là que lui seul a la vie propre. L'absence d'âme se trahit
dans toutes choses: à chaque pas que vous faites, vous sentez que vous
êtes chez un peuple privé d'indépendance. De vingt en trente lieues sur
toutes les routes, une seule ville vous attend; c'est toujours la même.
La tyrannie n'invente que les moyens de s'affermir; elle se soucie peu
du bon goût dans les arts.
La passion des princes russes et des hommes du métier en Russie pour
l'architecture païenne, pour la ligne droite, pour les bâtisses peu
élevées et pour les rues espacées, est en contradiction avec les lois de
la nature et avec les besoins de la vie dans un pays froid, brumeux et
sans cesse exposé à de grands coups de vent qui vous glacent le visage.
Pendant tout le temps de mon voyage, je me suis efforcé vainement de
concevoir comment cette manie a pu s'emparer des habitants d'une contrée
si différente des pays où naquit l'architecture qu'on transplante en
Russie: les Russes ne le conçoivent probablement pas plus que moi, car
ils ne sont pas plus maîtres de leurs goûts que de leurs actions. On
leur a imposé ce qu'on appelle les beaux-arts comme on leur commande
l'exercice. Le régiment et son minutieux esprit, tel est le moule de
cette société.
Les remparts élevés, les hauts édifices très-rapprochés les uns des
autres, les rues tortueuses des villes du moyen âge conviendraient mieux
que des caricatures de l'antique au climat et aux habitudes de la
Russie; mais le pays auquel les Russes influents pensent le moins, celui
dont ils consultent le moins le génie et les besoins, c'est le pays
qu'ils gouvernent.
Quand Pierre-le-Grand publiait, depuis la Tartarie jusqu'en Laponie, ses
édits de civilisation, les créations du moyen âge étaient depuis
longtemps passées de mode en Europe; or, les Russes, même ceux qu'on a
qualifiés du surnom de _grands_, n'ont jamais su que suivre la mode.
Cette disposition à l'imitation ne s'accorde guère avec l'ambition que
nous leur attribuons, car on ne domine pas ce que l'on copie; mais tout
est contradictoire dans le caractère de ce peuple superficiel:
d'ailleurs ce qui le distingue particulièrement, c'est le manque
d'invention. Pour inventer il faudrait de l'indépendance; il y a de la
singerie jusque dans ses passions: s'il veut avoir son tour sur la scène
du monde, ce n'est pas pour employer des facultés qu'il a et qui le
tourmentent dans son inaction, c'est uniquement pour recommencer
l'histoire des sociétés illustres; son ambition n'est pas une puissance,
elle est une prétention: il n'a nulle force créatrice; la comparaison,
voilà son talent; contrefaire, voilà son génie; si néanmoins il paraît
doué d'une sorte d'originalité, c'est parce que nul peuple sur la terre
n'a jamais eu un tel besoin de modèles; naturellement porté à observer,
il ne redevient lui-même que lorsqu'il singe les créations des autres.
Ce qu'il a d'originalité tient au don de contrefaire qu'il possède plus
que tout autre peuple. Sa seule faculté primitive est l'aptitude à
reproduire les inventions des étrangers. Il sera dans l'histoire ce
qu'est, dans la littérature, un traducteur habile. Les Russes sont
chargés de traduire la civilisation européenne aux Asiatiques.
Le talent d'imiter peut devenir utile et même admirable dans les
nations, pourvu qu'il s'y développe tard; mais il tue tous les autres
talents lorsqu'il les précède. La Russie est une société d'imitateurs:
or, tout homme qui ne sait que copier tombe nécessairement dans la
caricature.
Hésitant depuis quatre siècles entre l'Europe et l'Asie, la Russie n'a
pu parvenir encore à marquer par ses œuvres dans l'histoire de l'esprit
humain, parce que son caractère national s'est effacé sous les emprunts.
Séparée de l'Occident par son adhésion au schisme grec, elle est revenue
après bien des siècles, avec l'inconséquence de l'amour-propre déçu,
demander à des nations formées par le catholicisme, la civilisation dont
l'avait privée une religion toute politique. Cette religion byzantine,
sortie d'un palais pour aller maintenir l'ordre dans un camp, ne répond
pas aux besoins les plus sublimes de l'âme humaine; elle aide la police
à tromper la nation: voilà tout.
Elle a rendu d'avance ce peuple indigne du degré de culture auquel il
aspire.
L'indépendance de l'Église est nécessaire au mouvement de la sève
religieuse; car le développement de la plus noble faculté des peuples,
de la faculté de croire, dépend de la dignité du sacerdoce. L'homme
chargé de communiquer à l'homme les révélations divines, doit jouir
d'une liberté inconnue à tout prêtre révolté contre son chef spirituel.
Aussi l'humiliation des ministres du culte est-elle la première punition
de l'hérésie; voilà pourquoi dans tous les pays schismatiques, on voit
les prêtres méprisés du peuple, malgré ou pour mieux dire à cause de la
protection des Rois; et cela précisément parce qu'ils se sont placés
dans la dépendance du prince, même en ce qui concerne leur mission
divine.
Les peuples qui se connaissent en liberté n'obéiront jamais du fond du
cœur à un clergé dépendant.
Le temps n'est pas loin où l'on reconnaîtra qu'en matière de religion,
ce qu'il y a d'essentiel, ce n'est pas d'obtenir la liberté du troupeau,
c'est d'assurer celle du pasteur.
Quand le monde en sera là, il aura fait un grand pas.
La foule obéira toujours à des hommes qu'elle prendra pour guides:
appelez-les prêtres, docteurs, poëtes, savants, tyrans, l'esprit du
peuple est dans leur main; la liberté religieuse pour les masses est
donc une chimère, mais ce qui est important au sort des âmes, c'est la
liberté de l'homme chargé de faire auprès d'elles l'office de prêtres:
or, il n'y a au monde de prêtre libre que le prêtre catholique.
Des pasteurs esclaves ne peuvent guider que des esprits stériles: un
pope n'instruira jamais les nations qu'à se prosterner devant la
force!!... Ne me demandez donc plus d'où vient que les Russes
n'imaginent rien; et pourquoi les Russes ne savent que copier sans
perfectionner...
Lorsque en Occident les descendants des barbares étudiaient les anciens
avec une vénération qui tenait de l'idolâtrie, ils les modifiaient pour
se les approprier; qui peut reconnaître Virgile dans le Dante? Homère
dans le Tasse? Justinien même et les lois romaines dans les codes de la
féodalité? L'imitation de maîtres, entièrement étrangers aux mœurs
modernes, pouvait polir les esprits en formant la langue; elle ne
pouvait les réduire à une reproduction servile. Le respect passionné
qu'ils professaient pour le passé, loin d'étouffer leur génie,
l'éveillait; mais ce n'est pas ainsi que les Russes se sont servis de
nous.
Quand on contrefait la forme d'une société sans se pénétrer de l'esprit
qui l'anime, quand on va demander des leçons de civilisation, non pas
aux antiques instituteurs du genre humain, mais à des étrangers dont on
envie les richesses sans respecter leur caractère, quand l'imitation est
hostile et qu'elle tombe en même temps dans la puérilité, lorsqu'on va
prendre chez un voisin, qu'on affecte de dédaigner, jusqu'à la manière
d'habiter sa maison, de s'habiller, de parler, on devient un calque, un
écho, un reflet; on n'existe plus par soi-même.
Les sociétés du moyen âge, vivantes de leurs croyances renouvelées,
fortes de leurs besoins à elles, pouvaient adorer l'antiquité sans
risquer de la parodier; parce que la force de création, quand elle
existe, ne se perd jamais à quelque usage que l'homme l'applique... que
d'imagination dans l'érudition du XVe siècle!!...
Le respect pour les modèles est le cachet d'un esprit créateur.
C'est pourquoi l'étude des classiques dans l'Occident à l'époque de la
renaissance, n'a guère influé que sur les belles-lettres et sur les
beaux-arts: le développement de l'industrie, du commerce, des sciences
naturelles et des sciences exactes, est uniquement l'œuvre de l'Europe
moderne, qui pour ces choses a tiré presque tout d'elle-même.
L'admiration superstitieuse qu'elle professa longtemps pour la
littérature païenne n'a pas empêché que sa politique, sa religion, sa
philosophie, la forme de ses gouvernements, sa manière de faire la
guerre, son point d'honneur, ses mœurs, son esprit, ses habitudes
sociales ne soient à elle.
La Russie elle seule, civilisée tard, s'est vue, par l'impatience de ses
chefs, privée d'une fermentation profonde et du bénéfice d'une culture
lente et naturelle. Le travail intérieur qui forme les grands peuples,
et prépare une nation à dominer, c'est-à-dire à éclairer les autres, a
manqué à la Russie; je l'ai souvent remarqué, dans ce pays, la société,
telle que ses souverains l'ont faite, n'est qu'une immense serre chaude
remplie de jolies plantes exotiques. Là, chaque fleur rappelle son sol
natal, mais on se demande où est la vie, où est la nature, où sont les
productions indigènes dans cette collection de souvenirs qui dénote le
choix plus ou moins heureux de quelques voyageurs curieux, mais qui
n'est pas l'œuvre sérieuse d'une nation libre.
La nation russe se ressentira éternellement de cette absence de vie
propre à l'époque de son réveil politique. L'adolescence, cet âge
laborieux où l'esprit de l'homme assume toute la responsabilité de son
indépendance, a été perdue pour elle. Comptant pour rien le temps, ses
princes et surtout Pierre-le-Grand, l'ont fait passer violemment de
l'enfance à la virilité. À peine échappée au joug étranger, tout ce qui
n'était pas la domination mongole, lui semblait la liberté; c'est ainsi
que dans la joie de son inexpérience elle accepta comme une délivrance
le servage lui-même, parce qu'il lui était imposé par ses souverains
légitimes. Ce peuple avili sous la conquête, se trouvait assez heureux,
assez indépendant pourvu que son tyran s'appelât d'un nom russe au lieu
d'un nom tatare.
L'effet d'une telle illusion dure encore; l'originalité de l'esprit a
fui de ce sol dont les enfants, rompus à l'esclavage n'ont pris au
sérieux, jusqu'à ce jour, que la terreur et l'ambition. Qu'est-ce que la
mode pour eux, si ce n'est une chaîne élégante et qu'on ne porte qu'en
public?... La politesse russe, quelque bien jouée qu'elle nous paraisse,
est plus cérémonieuse que naturelle, tant il est vrai que l'urbanité est
une fleur qui ne s'épanouit qu'au sommet de l'arbre social; cette plante
ne se greffe pas, elle s'enracine, et la tige qui doit la supporter,
comme celle de l'aloès, met des siècles à pousser; il faut que bien des
générations à demi barbares soient mortes dans un pays avant que les
couches supérieures de la terre sociale y fassent naître des hommes
réellement polis: plusieurs âges de souvenirs sont nécessaires à
l'éducation d'un peuple civilisé; l'esprit d'un enfant né de parents
polis, peut seul mûrir assez vite pour comprendre ce qu'il y a de réel
au fond de la politesse. C'est un échange secret de sacrifices
volontaires. Rien de plus délicat, on peut dire de plus véritablement
moral, que les principes qui constituent l'élégance parfaite des
manières. Une telle politesse, pour résister à l'épreuve des passions,
ne peut être entièrement distincte de la noblesse des sentiments, que
nul homme n'acquiert à lui seul, car c'est surtout sur l'âme qu'influe
la première éducation: en un mot, la véritable urbanité est un héritage;
notre siècle a beau compter le temps pour rien, la nature, dans ses
œuvres, le compte pour beaucoup. Jadis un certain raffinement de goût
caractérisait les Russes du Midi: et, grâce aux rapports entretenus de
toute antiquité, pendant les siècles les plus barbares, avec
Constantinople par les souverains de Kiew, l'amour des arts régnait dans
cette partie de l'Empire slave; en même temps que les traditions de
l'Orient y avaient maintenu le sentiment du grand et perpétué une
certaine dextérité parmi les artistes et les ouvriers: mais ces
avantages, fruits d'anciennes relations avec des peuples avancés dans
une civilisation héritée de l'antique, ont été perdus lors de l'invasion
des Mongols.
Cette crise a forcé, pour ainsi dire, la Russie primitive d'oublier son
histoire: l'esclavage produit la bassesse qui exclut la vraie politesse;
celle-ci n'a rien de servile puisqu'elle est l'expression des sentiments
les plus élevés et les plus délicats. Or, ce n'est que lorsque la
politesse devient en quelque sorte une monnaie courante chez un peuple
entier qu'on peut dire que ce peuple est civilisé; alors la rudesse
primitive, la personnalité brutale de la nature humaine se trouvent
effacées dès le berceau par les leçons que chaque individu reçoit dans
sa famille; quelque part qu'il naisse, l'homme enfant n'est point
pitoyable, et si, dès le début de la vie, il n'est détourné de ses
penchants cruels, jamais il ne sera réellement poli. La politesse n'est
que le code de la pitié appliqué aux relations journalières de la
société; ce code enseigne surtout la pitié pour les souffrances de
l'amour-propre: c'est aussi le remède le plus universel, le plus
applicable, le plus pratique qu'on ait trouvé jusqu'ici contre
l'égoïsme.
On dira ce qu'on voudra, tous ces raffinements, résultat naturel de
l'œuvre du temps, sont inconnus aux Russes actuels qui se souviennent
bien plus de Saraï que de Byzance, et qui, à peu d'exceptions près, ne
sont encore que des barbares bien habillés. Ils me paraissent des
portraits mal peints, mais très-bien vernis. Pour que votre politesse
fût vraie, il faudrait avoir été longtemps humains avant d'être polis.
C'est Pierre-le-Grand qui, avec toute l'imprudence d'un génie inculte,
toute la témérité d'un homme d'autant plus impatient qu'il est censé
tout-puissant, avec la persévérance d'un caractère de fer, est allé
dérober bien vite à l'Europe les fruits de la civilisation tout venus,
au lieu de se résigner à en jeter lentement les semences dans son propre
terrain: cet homme trop vanté n'a produit qu'une œuvre factice: c'est
étonnant; mais le bien qu'a fait ce génie barbare fut passager, le mal
est irréparable.
Qu'importe à la Russie de se sentir peser sur l'Europe? d'influer sur la
politique de l'Europe? Intérêts factices! passions vaniteuses. Ce qui
lui importait, c'était d'avoir en elle-même le principe de la vie et de
le développer: une nation qui n'a rien à elle que son obéissance, n'est
pas vivante. On a mis celle-ci à la fenêtre: elle regarde, elle écoute,
elle agit comme un homme assis au spectacle agit; quand fera-t-on cesser
ce jeu?
Il faudrait s'arrêter et recommencer: un tel effort est-il possible?
peut-on reprendre en sous-œuvre un si vaste édifice? La trop récente
civilisation de l'Empire russe, toute factice qu'elle est, a déjà
produit des résultats réels, et que nul pouvoir humain ne saurait
annuler: il me paraît impossible de diriger l'avenir d'un peuple en
comptant pour rien le présent. Mais le présent, quand il a été
violemment séparé du passé, ne promet que du malheur: éviter ces
malheurs à la Russie, en la forçant de tenir compte de son ancienne
histoire qui n'était que le résultat de son caractère primitif: telle
sera désormais la tâche ingrate, et plus utile que brillante, des hommes
appelés à gouverner ce pays.
Le génie souverainement pratique et tout national de l'Empereur Nicolas
a compris ce problème: pourra-t-il le résoudre? je ne le crois pas; il
ne laisse pas assez faire, il se fie trop à lui-même et trop peu aux
autres pour réussir. D'ailleurs, en Russie, la volonté la plus absolue
ne suffit pas pour faire le bien.
Ce n'est pas contre un tyran, c'est contre la tyrannie que les amis des
hommes ont à lutter ici. Il serait injuste d'accuser l'Empereur des
malheurs de l'Empire et des vices du gouvernement: la force d'un homme
n'est pas égale à la tache imposée au souverain qui tout à coup voudrait
régner par l'humanité sur un peuple inhumain.
Il faut aller en Russie, il faut voir de près ce qui s'y passe pour
apprendre tout ce que ne peut pas faire l'homme qui peut tout, surtout
quand c'est le bien qu'il veut faire.
Les fâcheuses conséquences de l'œuvre de Pierre Ier ont encore été
aggravées sous le grand ou pour mieux dire, sous le long règne d'une
femme qui n'a gouverné son peuple que pour s'amuser à étonner
l'Europe... L'Europe, toujours l'Europe!!... jamais la Russie!
Pierre Ier et Catherine II ont donné au monde une grande et utile leçon
que la Russie a payée; ils nous ont montré que le despotisme n'est
jamais si redoutable que lorsqu'il prétend faire du bien, car alors il
croit excuser ses actes les plus révoltants par ses intentions: et le
mal qui se donne pour remède n'a plus de bornes. Le crime à découvert ne
triomphe qu'un jour; mais les fausses vertus, voilà ce qui égare à
jamais l'esprit des nations. Les peuples éblouis par les brillants
accessoires du crime, par la grandeur de certains forfaits que
l'événement a justifiés, croient à la fin qu'il y a deux scélératesses,
deux morales, et que la nécessité, la raison d'État, comme on disait
jadis, disculpe les criminels de haut parage, pourvu qu'ils aient su
mettre leurs excès d'accord avec les passions du pays.
La tyrannie avouée m'effraierait peu auprès d'une oppression déguisée en
amour de l'ordre. La force du despotisme est uniquement dans le masque
du despote. Que le souverain soit contraint de ne plus mentir, le peuple
est libre; aussi n'ai-je reconnu en ce monde d'autre mal que le
mensonge. Si vous ne craignez que l'arbitraire violent et avoué, allez
en Russie, vous apprendrez à redouter surtout la tyrannie hypocrite.
Je ne puis le nier, je rapporte de mon voyage des idées qui n'étaient
pas les miennes lorsque je l'ai entrepris. Aussi ne donnerais-je pour
rien au monde la peine qu'il m'a coûtée; si j'en imprime la relation, ce
sera précisément parce qu'il a modifié mes opinions sur plusieurs
points. Elles étaient connues de tout ce qui me lira; mon
désappointement ne l'est pas: c'est un devoir que de le publier.
En partant, je comptais me dispenser d'écrire ce dernier voyage; ma
méthode est fatigante, parce qu'elle consiste à retracer pour mes amis,
pendant la nuit, mes souvenirs de la journée. Durant ce travail, qui
ressemble à une confidence, le public apparaît à ma pensée, mais dans un
lointain vaporeux... si vaporeux que je m'obstine à douter de sa
présence; et voilà pourquoi le ton de familiarité qu'on prend malgré soi
dans une correspondance intime se conserve dans mes lettres imprimées.
Quelque légère que puisse vous paraître cette tâche, je ne suis plus
assez jeune pour me l'imposer impunément; une fois l'entreprise
commencée, je tiens à la compléter, je ne me permets ni paresse ni
négligence: c'est une rude fatigue. Aussi me plaisais-je à penser que je
pourrais cette fois voyager pour moi tout seul; c'était le moyen de voir
avec tranquillité. Mais la préoccupation où j'ai trouvé les Russes à mon
égard, depuis les plus grands personnages jusqu'aux plus petits
particuliers, m'a donné la mesure de mon importance, du moins de celle
que j'ai pu acquérir à Pétersbourg. «Que pensez-vous, ou plutôt que
direz-vous de nous?» voilà le fond de tous les discours qu'on
m'adressait: ils m'ont tiré de mon inaction; je faisais le modeste par
apathie, peut-être par lâcheté; d'ailleurs, Paris rend humble ceux qu'il
ne rend pas excessivement présomptueux; j'avais donc lieu de me défier
de moi-même; mais l'amour-propre inquiet des Russes a rassuré le mien.
J'ai été soutenu dans ma nouvelle résolution par un désenchantement
toujours croissant. Certes, il faut que la cause du mécompte soit
profonde et active pour que le dégoût m'ait atteint au milieu des fêtes
les plus brillantes que j'aie vues de ma vie, et malgré l'éblouissante
hospitalité des Russes. Mais j'ai reconnu du premier coup d'œil qu'il y
a dans les démonstrations d'intérêt qu'ils vous prodiguent, plus d'envie
de passer pour prévenants, qu'il n'y a de vraie cordialité. La
cordialité est inconnue aux Russes; ce n'est pas là ce qu'ils ont
emprunté des Allemands. Ils occupent tous vos instants, ils vous
distraient, ils vous absorbent, ils vous tyrannisent à force
d'empressement, ils a'enquièrent de l'emploi de vos journées, ils vous
questionnent avec des instances qui n'appartiennent qu'à eux, et de
fêtes en fêtes, ils vous empêchent de voir leur pays. Ils ont fait un
mot français pour exprimer le résultat de cette tactique soi-disant
obligeante: c'est ce qu'ils appellent enguirlander[26] les étrangers.
Par malheur, ces soins empressés sont tombés sur un homme que les fêtes
ont toujours moins distrait que fatigué. Mais viennent-ils à
s'apercevoir que leur effet direct est manqué sur l'esprit de
l'étranger, ils ont recours à des moyens détournés pour discréditer ses
récits auprès des lecteurs éclairés: ils l'abusent avec une dextérité
merveilleuse. Ainsi, afin de lui montrer les choses sous un faux jour,
ils mentent en mal comme ils mentaient en bien, tant qu'ils croyaient
pouvoir compter sur une crédulité bienveillante. Souvent dans la même
conversation, j'ai surpris la même personne, changeant deux ou trois
fois de tactique à mon égard. Je ne me flatte pas d'avoir toujours pu
discerner le vrai, malgré les efforts combinés avec tant d'art par des
gens dont c'est le métier de le déguiser; mais c'est déjà beaucoup que
de savoir qu'on est trompé; si je ne vois pas la vérité, je vois qu'on
me la cache[27]; et si je ne suis éclairé, je suis armé.
La gaîté manque à toutes les cours; mais à celle de Pétersbourg on n'a
même pas la permission de s'ennuyer. L'Empereur qui voit tout, prend
l'affectation du plaisir pour un hommage, ce qui rappelle le mot de M.
de Talleyrand sur Napoléon: «L'Empereur ne plaisante pas; il veut qu'on
s'amuse.»
Je blesserai des amours-propres, mon incorruptible bonne foi m'attirera
des reproches: mais est-ce ma faute, à moi, si en allant demander à un
gouvernement absolu des arguments nouveaux contre le despote de chez
nous, contre le désordre baptisé du nom de liberté, je n'ai été frappé
que des abus de l'autocratie, c'est-à-dire de la tyrannie qualifiée de
bon ordre? Le despotisme russe est un faux ordre comme notre
républicanisme est une fausse liberté. Je fais la guerre au mensonge
partout où je le reconnais; mais il y a plus d'un genre de mensonges:
j'avais oublié ceux du pouvoir absolu; je les raconte en détail
aujourd'hui, parce qu'en décrivant mes voyages, je dis toujours
ingénument ce que je vois.
Je hais les prétextes: j'ai vu qu'en Russie l'ordre sert de prétexte à
l'oppression, comme en France la liberté à l'envie. En un mot, j'aime la
vraie liberté, la liberté possible dans une société d'où toute élégance
n'est pas exclue; je ne suis donc ni démagogue ni despote; je suis
aristocrate dans l'acception la plus large du mot. L'élégance que je
désire conserver aux sociétés n'est point frivole; elle n'est point
cruelle, elle est réglée par le goût; le goût exclut les abus; il en est
le plus sûr préservatif, car il craint toute exagération. Une certaine
élégance est nécessaire aux arts, et les arts sauvent le monde, puisque
c'est par eux surtout que les peuples s'attachent à la civilisation dont
ils sont la dernière et la plus précieuse récompense. Par un privilége
unique entre tout ce qui peut répandre de l'éclat sur une nation, leur
gloire plaît et profite à la fois à toutes les classes de la société.
L'aristocratie telle que je l'entends, loin de s'allier avec la tyrannie
en faveur de l'ordre, ainsi que le lui reprochent les démagogues qui la
méconnaissent, ne peut subsister avec l'arbitraire. Elle a pour mission
de défendre, d'un côté, le peuple contre le despote, et de l'autre, la
civilisation contre la révolution, le plus redoutable des tyrans. La
barbarie prend plus d'une forme: vous la frappez dans le despotisme,
elle renaît dans l'anarchie; mais la vraie liberté, sous la garde de la
vraie aristocratie, n'est ni violente ni désordonnée.
Malheureusement aujourd'hui les partisans de l'aristocratie modératrice
en Europe s'aveuglent et prêtent des armes à leurs adversaires; dans
leur fausse prudence, ils s'en vont chercher du secours chez les ennemis
de toute liberté politique et religieuse, comme si le danger ne pouvait
venir que du côté des nouveaux révolutionnaires; pourtant les souverains
arbitraires étaient d'anciens usurpateurs tout aussi redoutables que le
sont les Jacobins modernes.
L'aristocratie féodale est finie, moins l'éclat indélébile dont
brilleront toujours les grands noms historiques; mais dans les sociétés
qui veulent vivre, la noblesse du moyen âge sera remplacée comme elle
l'est depuis longtemps chez les Anglais par une magistrature
héréditaire; et cette nouvelle aristocratie, héritière de toutes les
anciennes aristocraties, combinée de plusieurs éléments divers, puisque
la charge, la naissance et la richesse en sont les bases, ne retrouvera
son crédit que lorsqu'elle s'appuiera sur une religion libre; or, je
l'ai dit et je le répète aussi souvent que je le crois nécessaire, la
seule religion libre est celle qui est enseignée par l'Église
catholique, la plus libre de toutes les Églises, puisqu'elle est la
seule qui ne dépende d'aucune souveraineté temporelle; celle du pape
n'étant plus aujourd'hui destinée qu'à défendre l'indépendance
sacerdotale. L'aristocratie est le gouvernement des esprits
indépendants, et l'on ne peut trop le redire: le catholicisme est la
religion des prêtres libres.
Vous le savez: dès qu'une vérité m'apparaît, je la dis sans en calculer
les conséquences, persuadé que le mal ne vient pas des vérités qu'on
publie, mais des vérités qu'on déguise; aussi ai-je toujours regardé
comme pernicieux le proverbe de nos pères: Toutes vérités ne sont pas
bonnes à dire.
C'est parce que chacun trie dans la vérité ce qui sert à ses passions, à
sa peur, à sa servilité, à son intérêt, qu'on la rend plus nuisible que
l'erreur; aussi, quand je voyage, je ne choisis pas dans les faits que
je recueille, je ne repousse pas ceux qui combattent mes croyances les
plus chères. Tant que je raconte, je n'ai d'autre religion que le culte
du vrai; je m'efforce de n'être pas juge, je ne suis pas même peintre,
car les peintres composent; je tâche de devenir miroir; enfin je veux
être impartial avant tout, et en ceci l'intention suffit, du moins aux
yeux des lecteurs spirituels; je ne puis ni ne veux m'avouer qu'il en
existe d'autres, cette découverte rendrait la tâche de l'écrivain trop
fastidieuse.
Toutes les fois que j'ai eu l'occasion de communiquer avec les hommes;
la première pensée que m'aient inspirée leurs procédés envers moi, c'est
qu'ils avaient plus d'esprit que moi, qu'ils savaient mieux se défendre,
mieux dire et mieux faire. Tel a été jusqu'à ce jour le résultat de mes
expériences; je ne méprise donc personne, à plus forte raison suis-je
loin de mépriser mes lecteurs. Voilà pourquoi je ne les flatte jamais.
S'il est des hommes pour lesquels il m'est difficile d'être équitable,
c'est pour ceux qui m'ennuient; mais je n'en connais guère, car je fuis
les oisifs.
Je vous ai dit qu'il n'y avait qu'une ville en Russie, à Pétersbourg il
n'y a qu'un salon; c'est toujours et partout la cour ou des fractions de
la cour. Vous changez de maison, vous ne changez pas de cercle, et dans
ce cercle unique on s'interdit tout sujet de conversation intéressante;
mais ici je trouve qu'il y a compensation, grâce à l'esprit aiguisé des
femmes qui s'entendent merveilleusement à nous faire penser ce qu'elles
ne disent pas.
Les femmes sont en tous lieux les moins serviles des esclaves, parce
que, usant habilement de leur faiblesse, dont elles se font une
puissance, elles savent mieux que nous échapper aux mauvaises lois;
aussi sont-elles destinées à sauver la liberté individuelle partout où
manque la liberté publique.
Qu'est-ce que la liberté, si ce n'est la garantie du droit du plus
faible, que les femmes sont chargées par la nature de représenter dans
la société? En France, aujourd'hui, on s'enorgueillit de tout décider à
la majorité;... belle merveille!!!... quand je verrai qu'on a quelque
égard aux réclamations de la minorité, je crierai à mon tour: Vive la
liberté!
Il faut tout dire, les plus faibles de maintenant étaient les plus forts
d'autrefois, et alors ils n'ont que trop donné l'exemple de l'abus de la
force dont je me plains aujourd'hui! Mais une erreur n'en excuse pas une
autre.
Malgré la secrète influence des femmes, la Russie est encore plus loin
de la liberté que ne le sont la plupart des pays de la terre; non du
mot, mais de la chose. Demain dans une émeute, dans un massacre, à la
lueur d'un incendie, on peut crier vive la liberté jusque sur les
frontières de la Sibérie; un peuple aveugle et cruel peut éventrer ses
maîtres, il peut se révolter contre des tyrans obscurs, et faire rougir
de sang les eaux du Volga, il n'en sera pas plus libre: la barbarie est
un joug.
Aussi, le meilleur moyen d'émanciper les hommes n'est-il pas de
proclamer leur affranchissement avec pompe, c'est de rendre la servitude
impossible en développant dans le cœur des nations le sentiment de
l'humanité; il manque en Russie. Parler libéralité aujourd'hui à des
Russes, de quelque condition qu'ils soient, ce serait un crime; leur
prêcher l'humanité à tous, sans exception, c'est un devoir.
La nation russe, il faut bien le dire, n'a pas encore de justice[28];
aussi m'a-t-on cité un jour, à la louange de l'Empereur Nicolas, le gain
d'un procès, par un particulier obscur, contre des grands seigneurs.
Dans ce cas, l'admiration pour le caractère du souverain me paraissait
une satire contre la société. Ce fait trop vanté m'a prouvé positivement
que l'équité n'est qu'une exception en Russie.
Tout bien considéré, je ne conseillerais pas à tous les hommes de peu,
comme on disait jadis en France, de se fier au succès de ce personnage
favorisé peut-être par exception pour assurer l'impunité aux injustices
courantes: espèce de moulin de Sans-Souci, échantillon d'équité dont les
régulateurs de la loi se plaisent à faire montre pour répondre aux
reproches de corruption et de servilité.
Un autre fait dont nous devons tirer une induction peu favorable à la
magistrature russe, c'est qu'on ne plaide guère en Russie: chacun sait
où cela mène; on recourrait plus souvent à la justice, si les juges
étaient plus équitables. C'est ainsi qu'on ne se querelle pas, qu'on ne
se bat pas dans les rues, de peur du cachot et des fers, indistinctement
réservés, la plupart du temps, aux deux parties.
Malgré les tristes tableaux que je vous trace, deux choses et une
personne valent la peine du voyage. La Néva de Pétersbourg, pendant les
jours sans nuits, le Kremlin de Moscou, au clair de lune, et l'Empereur
de Russie: c'est la Russie pittoresque, historique et politique; hors de
là tout n'est que fatigue et qu'ennui sans dédommagement: vous en
jugerez en lisant mes lettres.
Plusieurs de mes amis m'ont écrit déjà qu'ils sont d'avis de ne pas les
faire paraître.
Lorsque je m'apprêtais à quitter Pétersbourg, un Russe me demanda, comme
tous les Russes, ce que je dirais de son pays. «J'y ai été trop bien
reçu pour en parler,» lui ai-je répondu.
On se fait contre moi des armes de cet aveu où j'avais cru cacher à
peine poliment une épigramme. «Traité comme vous l'avez été, m'écrit-on,
il est certain que vous ne pouvez dire la vérité; or, comme vous ne
savez écrire que pour elle, vous ferez mieux de vous taire.» Telle est
l'opinion d'une partie des personnes que j'ai l'habitude d'écouter. En
tout cas, elle n'est pas flatteuse pour les Russes.
La mienne est que sans blesser la délicatesse, sans manquer à la
reconnaissance qu'on doit aux personnes, quand on leur en doit, ni au
respect qu'on se doit toujours à soi-même, il y a une manière convenable
de parler sincèrement des choses et des hommes publics; j'espère avoir
trouvé cette manière-là. Il n'y a que la vérité qui choque, à ce qu'on
prétend; c'est possible, mais en France du moins, nul n'a le droit ni la
force de fermer la bouche à qui la dit. Mes cris d'indignation ne
pourront passer pour l'expression déguisée de la vanité blessée. Si je
n'avais écouté que mon amour-propre, il m'aurait dit d'être enchanté de
tout: mon cœur n'a été satisfait de rien.
Tant pis pour les Russes si tout ce qu'on raconte de leur pays et de ses
habitants tourne en personnalités: c'est un malheur inévitable; car à
vrai dire, les choses n'existent pas en Russie, puisque c'est le bon
plaisir d'un homme qui les fait et qui les défait; mais ceci n'est pas
la faute des voyageurs.
L'Empereur me paraît peu disposé à se démettre d'une partie de son
autorité: qu'il subisse donc la responsabilité de l'omnipotence; c'est
une première expiation du mensonge politique par lequel un seul homme
est déclaré maître absolu d'un pays, souverain tout-puissant de la
pensée d'un peuple.
Les adoucissements dans la pratique n'excusent pas l'impiété d'une telle
doctrine. J'ai trouvé chez les Russes que le principe de la monarchie
absolue, appliqué avec une conséquence inflexible, mène à des résultats
monstrueux. Et cette fois, mon quiétisme politique ne m'empêche pas de
reconnaître et de proclamer qu'il est des gouvernements que les peuples
ne devraient jamais subir.
L'Empereur Alexandre causant confidentiellement avec madame de Staël sur
les améliorations qu'il projetait, lui dit: «Vous louez mes intentions
philanthropiques, je vous remercie; néanmoins dans l'histoire de Russie,
je ne suis qu'un accident heureux.» Ce prince disait vrai; les Russes
vantent en vain la prudence et les ménagements des hommes qui dirigent
leurs affaires, le pouvoir arbitraire n'en est pas moins chez eux la
base fondamentale de l'État, et ce principe fonctionne de telle sorte
que l'Empereur fait ou fait faire, ou laisse faire, ou laisse subsister
des lois--pardonnez-moi si je donne ce nom sacré à des arrêts impies,
mais je me sers du mot usité en Russie--l'Empereur laisse subsister des
lois qui, par exemple, permettent à l'Empereur de déclarer que les
enfants légitimes d'un homme légitimement marié n'ont point de père,
point de nom, enfin, qu'ils sont des chiffres, et ne sont point des
hommes[29]. Et vous voulez m'empêcher de traduire à la barre du tribunal
de l'Europe un prince qui, tout distingué, tout supérieur qu'il est,
consent à régner sans abolir une telle loi!!
Son ressentiment est implacable: avec des haines si vives, on peut
encore être un grand souverain, on ne saurait plus être un grand homme:
le grand homme est clément, l'homme politique est vindicatif; on règne
par la vengeance, on convertit par le pardon.
Je viens de vous dire mon dernier mot sur un prince qu'on hésite à juger
lorsqu'on connaît le pays où il est condamné à régner: car les hommes y
sont tellement dépendants des choses, qu'on ne sait à qui remonter, ni
jusqu'où descendre pour demander compte des faits. Et ce sont les grands
seigneurs d'un tel pays qui prétendent ressembler aux Français!!...
Les rois de France, dans les temps de barbarie, ont fait souvent couper
la tête à leurs grands vassaux; l'un d'eux, de tyrannique mémoire, a
voulu, par un raffinement de cruauté, que le sang du père fût versé sur
les enfants placés au-dessous de l'échafaud: néanmoins, quelle que fût
la rigueur de ces princes absolus, lorsqu'ils tuaient leur ennemi,
lorsqu'ils le dépouillaient de ses biens, lorsqu'ils le massacraient,
ils se gardaient d'avilir en lui, par un arrêt dérisoire, sa caste, sa
famille, son pays: un tel oubli de toute dignité aurait révolté les
peuples de France, même ceux du moyen âge. Mais le peuple russe souffre
bien autre chose. Disons mieux, il n'y a pas encore de peuple russe...
il y a des Empereurs qui ont des serfs et des courtisans qui ont aussi
des serfs: tout cela ne fait pas un peuple.
La classe moyenne, jusqu'à ce jour peu nombreuse en proportion des
autres, se compose presque uniquement des étrangers; quelques paysans
affranchis par leur richesse, et les plus petits employés, montés de
quelques degrés, commencent à la grossir: l'avenir de la Russie dépend
de ces nouveaux bourgeois, d'origines tellement diverses qu'ils ne
peuvent guère s'accorder dans leurs vues.
On s'efforce aujourd'hui de créer une nation russe; mais la tâche est
rude pour un homme. Le mal se fait vite, il se répare lentement; les
dégoûts du despotisme doivent souvent éclairer le despote sur les abus
du pouvoir absolu: je le crois. Mais les embarras de l'oppresseur
n'excusent pas l'oppression; et si ses crimes m'inspirent quelque pitié,
le mal est toujours à plaindre, ils m'en inspirent beaucoup moins que
les souffrances de l'opprimé. En Russie, quelle que soit l'apparence des
choses, il y a au fond de tout la violence et l'arbitraire. On y a rendu
la tyrannie calme à force de terreur: voilà, jusqu'à ce jour, la seule
espèce de bonheur que ce gouvernement ait su procurer à ses peuples.
Et lorsque le hasard me rend témoin des maux inouïs qu'on souffre sous
une constitution à principe exagéré, la crainte de blesser je ne sais
quelle délicatesse, m'empêcherait de dire ce que j'ai vu? Mais je serais
indigne d'avoir eu des yeux si je cédais à cette partialité pusillanime,
qu'on me déguise cette fois sous le nom de respect pour les convenances
sociales; comme si ma conscience n'avait pas le premier droit à mon
respect... Quoi! on m'aura laissé pénétrer dans une prison; j'aurai
compris le silence des victimes terrifiées, et je n'oserai raconter leur
martyre, de peur d'être accusé d'ingratitude, à cause de la complaisance
des geôliers à me faire les honneurs du cachot? Une telle prudence
serait loin d'être une vertu; je vous déclare donc, qu'après avoir bien
regardé autour de moi pour voir ce qu'on me cachait, bien écouté pour
entendre ce qu'on ne voulait pas me dire, bien tâché d'apprécier le faux
dans ce qu'on me disait, je ne crois pas exagérer en vous assurant que
l'Empire de Russie est le pays de la terre où les hommes sont le plus
malheureux, parce qu'ils y souffrent à la fois des inconvénients de la
barbarie et de ceux de la civilisation. Quant à moi, je me croirais un
traître et un lâche, si après avoir tracé déjà en toute liberté d'esprit
le tableau d'une grande partie de l'Europe, je me refusais à le
compléter de peur de modifier certaines opinions qui étaient les
miennes, et de choquer certaines personnes par le tableau véridique d'un
pays qui n'a jamais été peint tel qu'il est. Sur quoi se fonderait, je
vous prie, mon respect pour de mauvaises choses? Suis-je lié par quelque
autre chaîne que par l'amour de la vérité?
En général, les Russes m'ont paru des hommes doués de beaucoup de tact;
des hommes très-fins, mais peu sensibles: je l'ai dit, une extrême
susceptibilité unie à beaucoup de dureté, voilà, je crois, le fond de
leur caractère: Je l'ai dit; une vanité clairvoyante, une perspicacité
d'esclave, une finesse sarcastique: tels sont les traits dominants de
leur esprit; je l'ai dit et répété, car ce serait pure duperie que
d'épargner l'amour-propre des gens quand ils sont eux-mêmes si peu
miséricordieux; la susceptibilité n'est pas de la délicatesse. Il est
temps que ces hommes qui démêlent avec tant de sagacité les vices et les
ridicules de nos sociétés, s'habituent à supporter la sincérité des
autres: le silence officiel qu'on fait régner autour d'eux les abuse, il
énerve leur intelligence; s'ils veulent se faire reconnaître des nations
de l'Europe et traiter avec nous d'égaux à égaux, il faut qu'ils
commencent par se résigner à s'entendre juger. Cette sorte de procès,
toutes les nations le soutiennent sans en faire beaucoup d'état. Depuis
quand les Allemands ne reçoivent-ils les Anglais qu'à condition que
ceux-ci diront du bien de l'Allemagne? Les nations ont toujours de
bonnes raisons pour être comme elles sont: et la meilleure de toutes,
c'est qu'elles ne peuvent pas être autrement.
À la vérité cette excuse ne va pas aux Russes, du moins pas à ceux qui
lisent. Comme ils singent tout, ils pourraient être autrement, et c'est
justement cette possibilité qui rend leur gouvernement ombrageux jusqu'à
la férocité!... ce gouvernement sait trop qu'on n'est sûr de rien avec
des caractères tout en reflets.
Un motif plus puissant aurait pu m'arrêter; c'est la peur d'être accusé
d'apostasie. «Il a longtemps protesté, dira-t-on, contre les
déclamations libérales; maintenant le voilà qui cède au torrent et qui
cherche la fausse popularité après l'avoir dédaignée.»
Je ne sais si je m'abuse, mais plus je réfléchis et moins je crois que
ce reproche puisse m'atteindre, ni même que personne pense à me
l'adresser.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que la crainte d'être blâmé par les étrangers
préoccupe l'esprit des Russes. Ce peuple bizarre unit une extrême
jactance à une excessive défiance de lui-même; en dehors suffisance, au
fond humilité inquiète: voilà ce que j'ai vu dans la plupart des Russes.
Leur vanité, qui ne se repose jamais, est toujours en souffrance comme
l'est l'orgueil anglais; aussi les Russes manquent-t-ils de simplicité.
La naïveté, ce mot français dont aucune autre langue que la nôtre ne
peut rendre le sens exact parce que la chose nous est propre, la
naïveté, cette simplicité qui pourrait devenir malicieuse, ce don de
l'esprit qui fait rire sans jamais blesser le cœur, cet oubli des
précautions oratoires qui va jusqu'à prêter des armes contre soi à ceux
auxquels on parle, cette équité de jugement, cette vérité d'expression
tout involontaire, cet abandon de la personnalité dans l'intérêt de la
vérité; la simplesse gauloise, en un mot, ils ne la connaissent pas. Un
peuple d'imitateurs ne sera jamais naïf; le calcul chez lui tuera
toujours la sincérité.
J'ai trouvé dans le testament de Monomaque des conseils sages et curieux
adressés à ses enfants: voici un passage qui m'a particulièrement
frappé; aussi l'ai-je mis pour épigraphe à la tête de mon livre, car
c'est un aveu précieux à recueillir: «Respectez surtout les étrangers,
de quelque qualité, de quelque rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas
à même de les combler de présents, prodiguez-leur au moins des marques
de bienveillance, _puisque de la manière dont ils sont traités dans un
pays dépend le bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le
leur_.» (Tiré des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126.)
Ce prince avait été baptisé sous le nom de Basile. (Histoire de l'Empire
de Russie par Karamsin, traduite par MM. Saint-Thomas et Jauffret; tome
II, page 205. Paris, 1820.)
Un tel raffinement d'amour-propre, vous en conviendrez, ôte beaucoup de
son prix à l'hospitalité. Aussi cette charité calculée m'est-elle
revenue malgré moi plus d'une fois à la mémoire pendant mon voyage. Ce
n'est pas qu'on doive priver les hommes de la récompense de leurs bonnes
actions; mais il est immoral de donner cette récompense pour premier
mobile à la vertu.
Voici quelques autres passages extraits du même auteur, et qui serviront
d'appui à mes propres observations.
Karamsin lui-même raconte les fâcheux résultats de l'invasion des
Mongols sur le caractère du peuple russe: si l'on me trouve sévère dans
mes jugements, on verra qu'ils sont autorisés par un auteur grave et
plutôt disposé à l'indulgence.
«L'orgueil national, dit-il, s'anéantit parmi les Russes; ils eurent
recours aux artifices qui suppléent à la force chez des hommes condamnés
à une obéissance servile: _habiles à tromper les Tatars, ils devinrent
aussi plus savants dans l'art de se tromper mutuellement; achetant des
barbares leur sécurité personnelle, ils furent plus avides d'argent et
moins sensibles aux injures, à la honte, exposés sans cesse à
l'insolence de tyrans étrangers_!» (Extrait du même ouvrage, tome V,
chapitre 4, page 447 et suivante.)
Plus loin:
«_Il se pourrait que le caractère actuel des Russes conservât
quelques-unes des taches dont l'a souillé la barbarie des Mongols_
[...]»
«Nous remarquons qu'avec plusieurs sentiments élevés _on vit s'affaiblir
en nous le courage_, alimenté surtout par l'orgueil national [...]»
«L'autorité du peuple favorisait aussi celle des boyards, qui à leur
tour pouvaient, à l'aide des citoyens, avoir influence sur le prince, ou
réciproquement par le prince sur les citoyens. Ce soutien ayant disparu,
il fallut obéir au souverain, sous peine d'être regardé comme traître ou
comme rebelle; _et il n'existe plus aucune voie légitime de s'opposer à
ses volontés; en un mot, on vit naître l'autocratie_.»
Je terminerai ces extraits en copiant deux passages du règne d'Ivan III;
ils se trouvent également dans Karamsin, tome VI, page 351.
Après avoir raconté comment le Czar Ivan III hésite entre son fils et
son petit-fils pour désigner l'héritier du trône, l'historien continue
en ces termes:
«Il est à regretter qu'au lieu de nous développer toutes les
circonstances de ce curieux événement (il parle ici du repentir du
souverain qui rend sa tendresse à sa femme et à son fils, et qui
abandonne son petit-fils après l'avoir couronné,) les annalistes se
contentent de dire qu'après un plus mûr examen des accusations intentées
contre son épouse, Jean lui rendit toute sa tendresse ainsi qu'à son
fils: ils ajoutent qu'instruit enfin des trames ourdies par leurs
ennemis et persuadé qu'il avait été trompé, il résolut de sévir et de
faire un exemple sur les seigneurs les plus distingués. Le prince Ivan
Patrikeieff, ses deux fils et son gendre le prince Siméon Riapolwski,
furent condamnés à mort COMME INTRIGANTS!!..»
Cet Ivan III qui faisait supplicier les intrigants, est compté chez les
Russes parmi les plus grands hommes.
Des choses semblables ou analogues se passent encore aujourd'hui en
Russie. Grâce à l'omnipotence autocratique, le respect pour la chose
jugée n'y existe pas; et l'Empereur, bien informé, peut toujours défaire
ce qu'a fait l'Empereur mal informé[30].
Enfin, page 433, Karamsin fait en ces termes le résumé du glorieux règne
de ce grand et bon prince (Ivan III). Je ne suis responsable du style du
traducteur ni dans ce passage ni dans les précédents.
«Tout devint, dès lors, rang ou faveur du prince: parmi les enfants
boyards de la cour, espèce de pages, on voyait des fils de princes et de
grands seigneurs. En présidant les conciles ecclésiastiques, Jean
paraissait solennellement comme chef du clergé. Fier de ses relations
avec les autres souverains, il aimait à déployer une grande pompe devant
leurs ambassadeurs; il introduisit l'usage de baiser la main du monarque
en signe de faveur distinguée: il voulut, par tous les moyens extérieurs
possibles, s'élever au-dessus des hommes pour frapper fortement
l'imagination; _ayant enfin pénétré le secret de l'autocratie, il devint
comme un Dieu terrestre aux yeux des Russes, qui commencèrent_ DÈS LORS
_à étonner tous les autres peuples par une aveugle soumission à la
volonté de leur souverain_!»
Ces aveux m'ont paru doublement significatifs dans la bouche d'un
historien aussi courtisan, aussi timide que l'était Karamsin. Je
pourrais multiplier les citations, mais je crois en avoir fait assez
pour établir le droit que je crois avoir de dire ingénument ma façon de
pensée qui se trouve justifiée par l'opinion d'un écrivain accusé de
partialité.
Dans un pays où dès le berceau les esprits sont façonnés à la
dissimulation et aux finesses de la politique orientale, le naturel doit
être plus rare qu'ailleurs: aussi quand on l'y rencontre a-t-il un
charme particulier. J'ai vu en Russie quelques hommes qui rougissent de
se sentir opprimés par le dur régime sous lequel ils sont forcés de
vivre sans oser s'en plaindre; ces hommes ne sont libres qu'en face de
l'ennemi; ils vont faire la guerre au fond du Caucase pour se reposer du
joug qu'on leur impose chez eux; la tristesse de cette vie imprime
prématurément sur leur front un cachet de mélancolie qui contraste avec
leurs habitudes militaires et avec l'insouciance de leur âge; les rides
de la jeunesse révèlent de profonds chagrins et elles inspirent une
grande pitié; ces jeunes hommes ont emprunté à l'Orient sa gravité, aux
imaginations du Nord le vague et la rêverie: ils sont très-malheureux et
très-aimables; nul habitant des autres pays ne leur ressemble.
Puisque les Russes ont de la grâce, il faut bien qu'ils aient un genre
de naturel que je n'ai pu discerner; le naturel de ce peuple est
peut-être insaisissable pour un étranger qui passe par le pays aussi
rapidement que j'ai passé en Russie. Nul caractère n'est aussi difficile
à définir que celui de ce peuple.
Sans moyen âge, sans souvenirs anciens, sans catholicisme, sans
chevalerie derrière soi, sans respect pour sa parole[31], toujours Grecs
du Bas-Empire, polis par formule comme des Chinois, grossiers ou du
moins indélicats comme des Calmoucks, sales comme des Lapons, beaux
comme des anges, ignorants comme des sauvages (j'excepte les femmes et
quelques diplomates), fins comme des juifs, intrigants comme des
affranchis, doux et graves dans leurs manières comme des Orientaux,
cruels dans leurs sentiments comme des barbares, sarcastiques et
dédaigneux par désespoir, doublement moqueurs par nature et par
sentiment de leur infériorité, légers, mais en apparence seulement: les
Russes sont essentiellement propres aux affaires sérieuses; tous ont
l'esprit nécessaire pour acquérir un tact extraordinairement aiguisé,
mais nul n'est assez magnanime pour s'élever au-dessus de la finesse;
aussi m'ont-ils dégoûté de cette faculté indispensable pour vivre chez
eux. Avec leur continuelle surveillance d'eux-mêmes, ils me paraissent
les hommes les plus à plaindre de la terre. Le tact des convenances,
cette police de l'imagination, est une qualité triste, au moyen de
laquelle on sacrifie sans cesse son sentiment à celui des autres, une
qualité négative qui en exclut de positives bien supérieures, c'est le
gagne-pain des courtisans ambitieux qui sont là pour obéir à la volonté
d'un autre, pour suivre, pour deviner l'impulsion, mais qui se feraient
chasser le jour où ils prétendraient à la donner. C'est que, pour donner
l'impulsion, il faut du génie; le génie est le tact de la force, le tact
n'est que le génie de la faiblesse. Les Russes sont tout tact. Le génie
agit, le tact observe, et l'abus de l'observation mène à la défiance,
c'est-à-dire à l'inaction; le génie peut s'allier avec beaucoup d'art,
jamais avec un tact très-raffiné, parce que le tact, cette flatterie à
feu couvert, cette suprême vertu des subalternes qui respectent
l'ennemi, c'est-à-dire le maître, tant qu'ils n'osent pas le frapper,
est toujours uni à un peu d'artifice. Grâce à cette supériorité de
sérail, les Russes sont impénétrables; il est vrai qu'on voit toujours
qu'ils cachent quelque chose, mais on ne sait ce qu'ils cachent, et cela
leur suffit. Ils seront des hommes bien redoutables et bien fins
lorsqu'ils parviendront à masquer même leur finesse.
Déjà quelques-uns d'entre eux sont arrivés jusque-là; ce sont les plus
avancés du pays, tant par le poste qu'ils occupent que par la
supériorité d'esprit avec laquelle ils remplissent leur charge. Ceux-là,
je n'ai pu les juger que de souvenir; leur présence a un prestige qui me
fascinait.
Mais, bon Dieu! à quoi peut servir tout ce manége? Quel motif suffisant
assignerons-nous à tant de feinte? Quel devoir, quelle récompense peut
faire si longtemps supporter à des visages d'hommes la fatigue du
masque?
Le jeu de tant de batteries ne serait-il destiné qu'à défendre un
pouvoir réel et légitime?... Un tel pouvoir n'en a pas besoin, la vérité
se défend d'elle-même. Veut-on protéger de misérables intérêts de
vanité? peut-être. Cependant, prendre de tels soucis pour arriver à un
résultat si misérable, ce serait un travail indigne des hommes graves
qui se l'imposent; je leur attribue une pensée plus profonde; un but
plus grand m'apparaît et m'explique leurs prodiges de dissimulation et
de longanimité.
Une ambition désordonnée, immense, une de ces ambitions qui ne peuvent
germer que dans l'âme des opprimés, et se nourrir que du malheur d'une
nation entière, fermente au cœur du peuple russe. Cette nation,
essentiellement conquérante, avide à force de privations, expie d'avance
chez elle, par une soumission avilissante, l'espoir d'exercer la
tyrannie chez les autres; la gloire, la richesse qu'elle attend la
distraient de la honte qu'elle subit, et, pour se laver du sacrifice
impie de toute liberté publique et personnelle, l'esclave, à genoux,
rêve la domination du monde.
Ce n'est pas l'homme qu'on adore dans l'Empereur Nicolas, c'est le
maître ambitieux d'une nation plus ambitieuse que lui. Les passions des
Russes sont taillées sur le patron de celles des peuples antiques; chez
eux tout rappelle l'Ancien Testament; leurs espérances, leurs tortures
sont grandes comme leur Empire.
Là, rien n'a de bornes, ni douleurs, ni récompenses; ni sacrifices, ni
espérances: leur pouvoir peut devenir énorme, mais ils l'auront acheté
au prix que les nations de l'Asie paient la fixité de leurs
gouvernements: au prix du bonheur.
La Russie voit dans l'Europe une proie qui lui sera livrée tôt ou tard
par nos dissensions; elle fomente chez nous l'anarchie dans l'espoir de
profiter d'une corruption favorisée par elle parce qu'elle est favorable
à ses vues: c'est l'histoire de la Pologne recommencée en grand. Depuis
longues années Paris lit des journaux révolutionnaires payés par la
Russie. «L'Europe, dit-on à Pétersbourg, prend le chemin qu'a suivi la
Pologne; elle s'énerve par un libéralisme vain, tandis que nous restons
puissants, précisément parce que nous ne sommes pas libres: patientons
sous le joug, nous ferons payer aux autres notre honte.»
Le plan que je vous révèle ici peut paraître chimérique à des yeux
distraits; il sera reconnu pour vrai par tout homme initié à la marche
des affaires de l'Europe et aux secrets des cabinets pendant les vingt
dernières années. Il donne la clef de bien des mystères, il explique en
un mot l'extrême importance que des personnes sérieuses par caractère et
par position attachent à n'être vues des étrangers que du beau côté. Si
les Russes étaient, comme ils le disent, les appuis de l'ordre et de la
légitimité, se serviraient-ils d'hommes et, qui pis est, de moyens
révolutionnaires?
Le monstrueux crédit de la Russie à Rome, est un des effets du prestige
contre lequel je voudrais nous prémunir[32]. Rome et toute la
catholicité n'a pas de plus grand, de plus dangereux ennemi que
l'Empereur de Russie. Tôt ou tard, sous les auspices de l'autocratie
grecque, le schisme régnera seul à Constantinople; alors le monde
chrétien, partagé en deux camps, reconnaîtra le tort fait à l'Église
romaine par l'aveuglement politique de son chef.
Ce prince, effrayé du désordre où tombaient les sociétés lors de son
avènement au trône pontifical, épouvanté du mal moral causé à l'Europe
par nos révolutions, sans soutien, éperdu au milieu d'un monde
indifférent ou railleur, ne craignait rien tant que les soulèvements
populaires dont il avait souffert et vu souffrir ses contemporains;
alors, cédant à la funeste influence de certains esprits étroits, il a
pris conseil de la prudence humaine, il s'est montré sage, selon le
monde, habile à la manière des hommes: c'est-à-dire aveugle et faible
selon Dieu; et voilà comment la cause du catholicisme, en Pologne, fut
désertée par son avocat naturel, par le chef visible de l'Église
orthodoxe. Est-il aujourd'hui beaucoup de nations qui sacrifieraient
leurs soldats pour Rome? Et lorsque dans son dénûment le pape trouve
encore un peuple prêt à se faire égorger pour lui... il
l'excommunie!!... lui, le seul prince de la terre qui devait l'assister
jusqu'à la mort, il l'excommunie pour complaire au souverain d'une
nation schismatique! Les fidèles se demandent avec effroi ce qu'est
devenue l'infatigable prévoyance du saint-siége; les martyrs, frappés
d'interdiction, voient la foi catholique sacrifiée par Rome à la
politique grecque: et la Pologne découragée dans sa sainte résistance,
subit son sort sans le comprendre[33].
Comment le représentant de Dieu sur la terre n'a-t-il pas encore reconnu
que depuis le traité de Westphalie, toutes les guerres de l'Europe sont
des guerres de religion? Quelle prudence charnelle a pu troubler son
regard au point de lui faire appliquer à la direction des choses du ciel
des moyens, assez bons pour les rois, mais indignes du Roi des rois?
Leur trône n'a qu'une durée passagère, le sien est éternel; oui,
éternel, parce que le prêtre assis sur ce trône serait plus grand et
plus clairvoyant dans les catacombes qu'il ne l'est au Vatican. Trompé
par la subtilité des enfants du siècle, il n'a point aperçu le fond des
choses, et dans les aberrations où l'a jeté sa politique de peur, il a
oublié de puiser sa force où elle est: dans la politique de foi[34].
Mais patience, les temps mûrissent, bientôt toute question sera posée
nettement, et la vérité défendue par ses champions légitimes, reprendra
son empire sur l'esprit des nations. Peut-être la lutte qui se prépare
servira-t-elle à faire comprendre aux protestants une vérité
essentielle, que j'ai déjà exprimée plus d'une fois, mais sur laquelle
j'insiste parce qu'elle me paraît l'unique vérité nécessaire pour hâter
la réunion de toutes les communions chrétiennes: c'est que le seul
prêtre réellement libre qui existe au monde, c'est le prêtre catholique.
Partout ailleurs que dans l'Église catholique, le prêtre est assujetti à
d'autres lois, à d'autres lumières qu'à celles de sa conscience et de sa
doctrine. On frémit en voyant les inconséquences de l'Église anglicane,
et l'on tremble en voyant l'avilissement de l'Église grecque à
Pétersbourg; que l'hypocrisie cesse de triompher en Angleterre, la plus
grande partie du royaume redevient catholique. L'Église romaine seule a
sauvé la pureté de la foi, en défendant par toute la terre avec une
générosité sublime, avec une patience héroïque, avec une inflexible
conviction, l'indépendance du sacerdoce contre l'usurpation des
souverainetés temporelles quelles qu'elles fussent. Où est l'Église qui
ne se soit pas laissé rabaisser par les divers gouvernements de la terre
au rang d'une police pieuse? il n'y en a qu'une, une seule, c'est
l'Église catholique; et cette liberté qu'elle a conservée au prix du
sang de ses martyrs, est un principe éternel de vie et de puissance.
L'avenir du monde est à elle, parce qu'elle a su rester pure d'alliage.
Que le protestantisme s'agite, c'est dans sa nature; que les sectes
s'inquiètent et discutent, c'est leur jeu: l'Église catholique
attend!!...
Le clergé grec russe n'a jamais été, il ne sera jamais qu'une milice
revêtue d'un uniforme un peu différent de l'habit des troupes séculières
de l'Empire. Sous la direction de l'Empereur, les popes et leurs évêques
sont un régiment de clercs: voilà tout.
La distance qui sépare la Russie de l'Occident a merveilleusement servi
jusqu'à ce jour à nous voiler toutes ces choses. Si l'astucieuse
politique grecque craint tant la vérité, c'est parce qu'elle sait
merveilleusement profiter du mensonge; mais ce qui me surprend, c'est
qu'elle parvienne à en perpétuer le règne.
Comprenez-vous maintenant l'importance d'une opinion, d'un mot
sarcastique, d'une lettre, d'une moquerie, d'un sourire, à plus forte
raison d'un livre aux yeux de ce gouvernement favorisé par la crédulité
de ses peuples, et par la complaisance de tous les étrangers?... Un mot
de vérité lancé en Russie, c'est l'étincelle qui tombe sur un baril de
poudre.
Qu'importe aux hommes qui mènent la Russie le dénûment, la pâleur des
soldats de l'Empereur? Ces spectres vivants ont les plus beaux uniformes
de l'Europe: qu'importent les sarraux de bure sous lesquels se cachent
dans l'intérieur de leurs cantonnements ces fantômes dorés?... Pourvu
qu'ils ne soient pauvres et sales qu'en secret, et qu'ils brillent
lorsqu'ils se montrent, on ne leur demande ni ne leur donne rien. Une
misère drapée: telle est la richesse des Russes: pour eux l'apparence
est tout, et l'apparence chez eux ment plus que chez d'autres. Aussi
quiconque lève un coin du voile est-il pour jamais perdu de réputation à
Pétersbourg.
La vie sociale en ce pays est une conspiration permanente contre la
vérité.
Là, quiconque n'est pas dupe passe pour traître: là, rire d'une
gasconnade, réfuter un mensonge, contredire une vanterie politique,
_motiver l'obéissance_ est un attentat contre la sûreté de l'État et du
prince; c'est encourir le sort d'un révolutionnaire, d'un conspirateur,
d'un ennemi de l'ordre, d'un criminel de lèse-majesté... d'un Polonais,
et vous savez si ce sort est cruel! Il faut avouer qu'une SUSCEPTIBILITÉ
qui se manifeste de la sorte est plus redoutable que moquable: la
surveillance minutieuse d'un tel gouvernement d'accord avec la vanité
éclairée d'un tel peuple, devient épouvantable; elle n'est plus
ridicule.
On peut et l'on doit s'astreindre à tous les genres de précautions sous
un maître qui ne fait grâce à aucun ennemi, et qui ne méprise aucune
résistance, et qui dès lors s'impose la vengeance comme un devoir. Cet
homme ou plutôt ce gouvernement personnifié prendrait le pardon pour une
apostasie, la clémence pour l'oubli de lui-même, l'humanité pour un
manque de respect envers sa propre majesté... que dis-je? envers sa
divinité!... Il n'est pas le maître de renoncer à se faire adorer.
La civilisation russe est encore si près de sa source qu'elle ressemble
à de la barbarie. La Russie n'est qu'une société conquérante, sa force
n'est pas dans la pensée, elle est dans la guerre, c'est-à-dire dans la
ruse et la férocité.
La Pologne, par sa dernière insurrection, a retardé l'explosion de la
mine: elle a forcé les batteries de rester masquées; on ne pardonnera
jamais à la Pologne la dissimulation dont on est forcé d'user, non pas
avec elle, puisqu'on l'immole impunément, mais avec des amis dont il
faut continuer de faire des dupes, en ménageant leur ombrageuse
philanthropie. On intéresse à ce ressentiment magnanime et passionné,
notez ces deux points-ci, la sentinelle avancée du nouvel Empire romain
qui s'appellera l'Empire grec, et le plus circonspect, mais le plus
aveugle des rois de l'Europe[35], pour plaire à son voisin, qui est son
maître, commence une guerre de religion... il n'est pas près de
s'arrêter dans la route où on le pousse; si l'on a pu égarer celui-là,
on en séduira bien d'autres...
Considérez, je vous prie, que si jamais les Russes parvenaient à dominer
l'Occident, ils ne le gouverneraient pas de chez eux, à la manière des
anciens Mongols; tout au contraire, ils n'auraient rien de si pressé que
de sortir de leurs plaines glacées, et sans imiter leurs anciens
maîtres, les Tatares, qui pressuraient de loin les Slaves, leurs
tributaires,--car le climat de la Moscovie effrayait même les
Mongols,--les Moscovites sortiraient de leur pays dès que les chemins
des autres contrées leur seraient ouverts.
En ce moment, ils parlent modération, ils protestent contre la conquête
de Constantinople, ils craignent, disent-ils, tout ce qui peut agrandir
un Empire où les distances sont déjà une calamité; ils redoutent même...
jugez jusqu'où va leur prudence!... ils redoutent les climats chauds!...
Attendez un peu, vous verrez à quoi aboutiront toutes ces craintes.
Et je ne signalerais pas tant de mensonges, tant de périls, tant de
fléaux?... Non, non; j'aime mieux me tromper et parler que d'avoir vu
juste et de me taire. S'il y a témérité à dire ce que j'ai observé, il y
aurait crime à le cacher.
Les Russes ne me répondront pas; ils diront: «Quatre mois de voyage, il
a mal vu.»
Il est vrai, j'ai mal vu, mais j'ai bien deviné.
Ou s'ils me font l'honneur de me réfuter, ils nieront les faits; les
faits, matière brute de tout récit et qu'on est accoutumé de compter
pour rien à Pétersbourg, où le passé comme l'avenir, comme le présent,
est à la disposition du maître; car, encore une fois, les Russes n'ont
rien à eux que l'obéissance et l'imitation; la direction de leur esprit,
leur jugement, leur libre arbitre appartiennent au souverain. En Russie,
l'histoire fait partie du domaine de la couronne; c'est la propriété
morale du prince comme les hommes et la terre y sont sa propriété
matérielle; on la range dans les garde-meubles avec les trésors
impériaux, et l'on n'en montre que ce qu'on en veut bien faire
connaître. Le souvenir de ce qui s'est fait la veille est le bien de
l'Empereur; il modifie selon son bon plaisir les annales du pays, et
dispense chaque jour à son peuple les vérités historiques qui
s'accordent avec la fiction du moment. Voilà comment Minine et Pojarski,
héros oubliés depuis deux siècles, furent exhumés tout d'un coup et
devinrent à la mode au moment de l'invasion de Napoléon. Dans ce
moment-là le gouvernement permettait l'enthousiasme patriotique.
Toutefois ce pouvoir exorbitant se nuit à lui-même; la Russie ne le
subira pas éternellement: un esprit de révolte couve dans l'armée. Je
dis comme l'Empereur, les Russes ont trop voyagé; la nation est devenue
avide d'enseignements: la douane n'a pas de prise sur la pensée, les
armées ne l'exterminent pas, les remparts ne l'arrêtent pas, elle passe
sous terre: les idées sont dans l'air, elles sont partout, et les idées
changent le monde[36].
De tout ce qui précède, il résulte que l'avenir, cet avenir si brillant,
rêvé par les Russes, ne dépend pas d'eux; qu'ils n'ont point d'idées à
eux; et que le sort de ce peuple d'imitateurs se décidera chez les
peuples à idées qui leur sont propres: si les passions se calment dans
l'Occident, si l'union s'établit entre les gouvernements et les sujets,
l'avide espoir des Slaves conquérants devient une chimère.
Est-il à propos de vous répéter que je parle sans animosité, que j'ai
décrit les choses sans accuser les personnes, et que dans les déductions
que j'ai tirées de certains faits qui m'épouvantent, j'ai tâché de faire
la part de la nécessité? j'accuse moins que je ne raconte.
J'étais parti de Paris avec l'opinion que l'alliance intime de la France
et de la Russie pouvait seule accommoder les affaires de l'Europe; mais
depuis que j'ai vu de près la nation russe et que j'ai reconnu le
véritable esprit de son gouvernement, j'ai senti qu'elle est isolée du
reste du monde civilisé par un puissant intérêt politique, appuyé sur le
fanatisme religieux, et je suis de l'avis que la France doit chercher
ses appuis parmi les nations dont les intérêts s'accordent avec les
siens. On ne fonde pas des alliances sur des opinions contre des
besoins. Où sont en Europe les besoins qui s'accordent? ils sont chez
les Français et les Allemands et chez les peuples naturellement destinés
à servir de satellites à ces deux grandes nations. Les destinées d'une
civilisation progressive, sincère et raisonnable, se décideront au cœur
de l'Europe: tout ce qui concourt à hâter le parfait accord de la
politique allemande avec la politique française est bienfaisant; tout ce
qui retarde cette union, quelque spécieux que soit le motif du délai,
est pernicieux.
La guerre éclatera entre la philosophie et la foi, la politique et la
religion: entre le protestantisme et l'Église catholique: et de la
bannière qu'arborera la France dans cette lutte colossale, dépendra le
sort du monde, de l'Église, et avant tout de la France.
La preuve que le système d'alliance auquel j'aspire est bon, c'est qu'un
temps viendra où nous n'aurons pas la liberté d'en choisir un autre.
Comme étranger, surtout comme étranger qui écrit, j'ai été accablé de
protestations de politesse par les Russes; mais leur obligeance s'est
bornée à des promesses; personne ne m'a donné la facilité de regarder au
fond des choses. Une foule de mystères sont restés impénétrables à mon
intelligence. Un an passé dans le pays m'aurait peu avancé; les
inconvénients de l'hiver m'ont semblé d'autant plus à craindre, que les
habitants m'assuraient qu'on en souffre moins. Ils comptent pour rien
les membres paralysés, les traits du visage gelés; je pourrais pourtant
vous citer plus d'un exemple de ce genre d'accidents arrivés même à des
femmes de la société, soit étrangères, soit russes; et une fois atteint,
on se ressent toute sa vie du coup qu'on a reçu; quand on ne risquerait
que d'incurables névralgies, le danger serait grand: je n'ai pas voulu
braver inutilement ces maux et l'ennui des précautions qu'il faut
s'imposer pour les éviter. D'ailleurs dans cet Empire du profond
silence, des grands espaces vides, des campagnes nues, des villes
solitaires, des physionomies prudentes et dont l'expression peu franche
fait trouver vide la société elle-même, la tristesse me gagnait: j'ai
fui devant le spleen aussi bien que devant le froid. On a beau dire,
quiconque veut passer l'hiver à Pétersbourg, doit se résigner pendant
six mois à oublier la nature pour vivre emprisonné parmi des hommes qui
n'ont point de naturel[37].
Je l'avoue ingénument, j'ai passé en Russie un été terrible parce que je
n'ai pu parvenir à bien comprendre qu'une très-petite partie de ce que
j'y ai vu. J'espérais arriver à des solutions, je vous rapporte des
problèmes.
Il est un mystère surtout que je regrette de n'avoir pu pénétrer, c'est
le peu d'influence de la religion. Malgré l'asservissement politique de
l'Église grecque, ne pourrait-elle pas conserver du moins quelque
autorité morale sur les peuples? elle n'en a aucune. À quoi tient la
nullité d'une Église que tout semble favoriser dans son œuvre? Voilà le
problème. Est-ce le propre de la religion grecque de rester ainsi
stationnaire en se contentant des marques extérieures du respect? Un tel
résultat est-il inévitable partout où le pouvoir spirituel tombe dans la
dépendance absolue du temporel? je le crois, mais c'est ce que j'aurais
voulu pouvoir vous prouver à force de documents et de faits. Pourtant,
je dirai en peu de mots le résultat des observations que j'ai faites sur
les rapports du clergé russe avec les fidèles.
J'ai vu en Russie une Église chrétienne, que personne n'attaque, que
tout le monde respecte, du moins en apparence: une Église que tout
favorise dans l'exercice de son autorité morale, et pourtant cette
Église n'a nul pouvoir sur les cœurs; elle ne sait faire que des
hypocrites ou des superstitieux.
Dans les pays où la religion n'est point respectée, elle n'est point
responsable; mais ici, où tout le prestige d'un pouvoir absolu aide le
prêtre dans l'accomplissement de son œuvre, où la doctrine n'est
attaquée ni par des écrits, ni par des discours; où les pratiques
religieuses sont, pour ainsi dire, passées en lois de l'État; où les
coutumes servent la foi, comme elles la contrarient chez nous; on a le
droit de reprocher à l'Église sa stérilité. Cette Église est morte, et
pourtant, à en juger d'après ce qui se passe en Pologne, elle peut
devenir persécutrice; tandis qu'elle n'a ni d'assez hautes vertus, ni
d'assez grands talents pour être conquérante par la pensée; en un mot,
il manque à l'Église russe ce qui manque à tout dans ce pays: la
liberté, sans laquelle l'esprit de vie se retire et la lumière s'éteint.
L'Europe occidentale ignore tout ce qu'il entre d'intolérance religieuse
dans la politique russe. Le culte des Grecs réunis vient d'être aboli à
la suite de longues et sourdes persécutions: l'Europe catholique
sait-elle qu'il n'y a plus d'uniates chez les Russes; sait-elle
seulement, éblouie qu'elle est des lumières de sa philosophie, ce que
c'est que les uniates[38]?
Voici un fait qui vous prouvera le danger qu'on court en Russie à dire
ce qu'on pense de la religion grecque et de son peu d'influence morale.
Il y a quelques années qu'un homme d'esprit, bien vu de tout le monde à
Moscou, noble de naissance et de caractère, mais malheureusement pour
lui, dévoré de l'amour de la vérité; passion dangereuse partout, et
mortelle dans ce pays-là, s'avisa d'imprimer que la religion catholique
est plus favorable au développement des esprits, au progrès des arts,
que ne l'est la religion byzantine russe; il pensait là-dessus ce que je
pense, et il a osé le dire, crime irrémissible pour un Russe. La vie du
prêtre catholique, est-il dit dans son livre, vie toute surnaturelle ou
qui du moins doit l'être, est un sacrifice volontaire et journalier des
penchants grossiers de la nature; sacrifice incessamment renouvelé sur
l'autel de la foi, pour prouver aux plus incrédules que l'homme n'est
pas soumis en tout à la force matérielle, et qu'il peut recevoir d'une
puissance supérieure le moyen d'échapper aux lois du monde physique;
puis il ajoute: «Grâce aux réformes opérées par le temps, la religion
catholique ne peut plus employer sa virtualité qu'à faire le bien;» en
un mot, il prétendait que le catholicisme avait manqué aux grandes
destinées de la race slave, parce que là seulement se trouve à la fois,
enthousiasme soutenu, charité parfaite et discernement pur; il appuyait
son opinion d'un grand nombre de preuves, et s'efforçait de montrer les
avantages d'une religion indépendante, c'est-à-dire universelle, sur les
religions locales, c'est-à-dire bornées par la politique; bref, il
professait une opinion que je n'ai cessé de défendre de toutes mes
forces.
Il n'est pas jusqu'aux défauts du caractère des femmes russes dont cet
écrivain n'accuse la religion grecque. Il prétend que si elles sont
légères, si elles n'ont pas su conserver sur leur famille l'autorité
qu'il est du devoir d'une épouse chrétienne et d'une mère d'exercer chez
elle, c'est qu'elles n'ont jamais reçu un véritable enseignement
religieux.
Ce livre échappé, je ne sais par quel miracle ou par quel subterfuge, à
la surveillance de la censure, mit la Russie en feu: Pétersbourg, et
Moscou la sainte jetèrent des cris de rage et d'alarmes, enfin la
conscience des fidèles se troubla tellement, que d'un bout de l'Empire à
l'autre on demandait la punition de cet imprudent avocat de la mère des
Églises chrétiennes, ce qui n'empêchait pas l'écrivain téméraire d'être
conspué comme novateur; car... et ceci n'est pas une des moindres
inconséquences de l'esprit humain presque toujours en contradiction avec
lui-même dans les comédies qui se jouent en ce monde, le mot d'ordre de
tous les sectaires et schismatiques, c'est qu'il faut respecter la
religion sous laquelle on est né, vérité trop oubliée de Luther et de
Calvin qui ont fait en religion ce que bien des héros républicains
voudraient faire en politique: ils ont fait de l'autorité à leur profit;
enfin, il n'y avait pas assez de knout, pas assez de Sibérie, de
galères, de mines, de forteresses, de solitudes dans toutes les Russies
pour rassurer Moscou et son orthodoxie byzantine contre l'ambition de
Rome, servie par la doctrine impie d'un homme traître à Dieu et à son
pays!
On attend avec anxiété l'arrêt qui va décider du sort d'un si grand
criminel; cette sentence, tardant à paraître, on désespérait déjà de la
justice suprême, lorsque l'Empereur, dans son impassibilité
miséricordieuse, déclare qu'il n'y a point lieu à punir, qu'il n'y a
point de criminel à frapper; mais qu'il y a un fou à enfermer: il ajoute
que _le malade sera livré aux soins des médecins_.
Ce jugement fut mis à exécution sans délai, mais d'une façon si sévère
que le fou supposé pensa justifier l'arrêt dérisoire du chef absolu de
l'Église et de l'État. Le martyr de la vérité fut près de perdre la
raison à lui déniée par une décision d'en haut. Aujourd'hui, _au bout de
trois années_ d'un traitement rigoureusement observé, traitement aussi
avilissant qu'il était cruel, le malheureux théologien commence
seulement à jouir d'un peu de liberté; mais n'est-ce pas un miracle!...
maintenant il doute de sa propre raison, et sur la foi de la parole
Impériale il s'avoue insensé!... Ô profondeurs des misères humaines!...
En Russie la parole souveraine, lorsqu'elle réprouve un homme, équivaut
à l'excommunication papale du moyen âge!!...
Le fou supposé peut, dit-on, maintenant communiquer avec quelques amis:
on m'a proposé pendant mon séjour à Moscou de me mener le voir dans sa
retraite; la peur m'a retenu et même la pitié, car ma curiosité lui
aurait paru insultante. On ne m'a pas dit quelle peine ont subie les
censeurs du livre qu'il a publié.
C'est un exemple tout récent de la manière dont les affaires de
conscience se traitent aujourd'hui en Russie. Je vous le demande une
dernière fois, le voyageur assez malheureux ou assez heureux pour avoir
recueilli de tels faits, a-t-il le droit de les laisser ignorer? En ce
genre, ce que vous savez positivement vous éclaire sur ce que vous
supposez, et de toutes ces choses, il résulte une conviction que vous
avez l'obligation de faire partager au monde si vous le pouvez.
Je parle sans haine personnelle, mais aussi sans crainte ni restriction;
car je brave même le danger d'ennuyer.
Le pays que je viens de parcourir est sombre et monotone, autant que
celui que j'ai peint autrefois était brillant et varié. En faire le
tableau exact c'est renoncer à plaire. En Russie, la vie est aussi terne
qu'elle est gaie en Andalousie; le peuple russe est morne, le peuple
espagnol plein de verve. En Espagne l'absence de la liberté politique
était compensée par une indépendance personnelle, qui n'existe peut-être
nulle part au même degré et dont les effets sont surprenants, tandis
qu'en Russie l'une est aussi inconnue que l'autre. Un Espagnol vit
d'amour, un Russe vit de calcul; un Espagnol raconte tout, et s'il n'a
rien à raconter, il invente; un Russe cache tout, et s'il n'a rien à
cacher, il se tait pour avoir l'air discret, même il se tait sans
calcul, par habitude; l'Espagne est infestée de brigands, mais on n'y
vole que sur les grands chemins; les routes de la Russie sont sûres,
mais on est volé immanquablement dans les maisons; l'Espagne est remplie
de souvenirs et de ruines qui datent de tous les siècles; la Russie date
d'hier, son histoire n'est riche qu'en promesses; l'Espagne est hérissée
de montagnes qui varient les sites à chaque pas du voyageur, la Russie
n'a qu'un paysage d'un bout de la plaine à l'autre; le soleil illumine
Séville, il vivifie tout dans la Péninsule; la brume voile les lointains
des paysages de Pétersbourg qui restent ternes, même pendant les plus
belles soirées de l'été: enfin les deux pays sont en tous points
l'opposé l'un de l'autre, c'est la différence du jour à la nuit, du feu
à la glace, du midi au nord.
Il faut avoir vécu dans cette solitude sans repos, dans cette prison
sans loisir, qu'on appelle la Russie, pour sentir toute la liberté dont
on jouit dans les autres pays de l'Europe, quelque forme de gouvernement
qu'ils aient adoptée. On ne saurait trop le répéter; en Russie la
liberté manque à tout, si ce n'est, m'a-t-on dit, au commerce d'Odessa.
Aussi l'Empereur, grâce au tact prophétique dont il est doué,
n'aime-t-il guère l'esprit d'indépendance qui règne dans cette ville
dont la prospérité est due à l'intelligence et à l'intégrité d'un
Français[39]; c'est pourtant la seule de tout son vaste Empire où l'on
puisse de bonne foi bénir son règne.
Quand votre fils sera mécontent en France, usez de ma recette,
dites-lui: «Allez en Russie.» C'est un voyage utile à tout étranger;
quiconque a bien vu ce pays, se trouvera content de vivre partout
ailleurs. Il est toujours bon de savoir qu'il existe une société où nul
bonheur n'est possible parce que par une loi de sa nature, l'homme ne
peut être heureux sans liberté.
Un tel souvenir rend indulgent, et le voyageur rentré dans ses foyers
peut dire de son pays ce qu'un homme d'esprit disait de lui-même: «Quand
je m'apprécie je suis modeste; mais je suis fier quand je me compare.»