Retour à Ems.--Ce qui caractérise les envieux.--L'automne aux environs
du Rhin.--Comparaison des paysages russes et allemands.--Souvenir de
René.--Jeunesse de l'âme.--Madame Sand.--Définition de la
misanthropie.--Secret de la vie des saints.--Mécompte éprouvé par le
voyageur en Russie.--Résumé du voyage.--Dernier portrait des
Russes.--But définitif de tous leurs efforts.--Secret de leur
politique.--Coup d'œil sur toutes les Églises chrétiennes.--Danger qu'on
court en Russie à dire la vérité sur la religion grecque.--Parallèle de
l'Espagne et de la Russie.
Des eaux d'Ema, ce 22 octobre 1839.
J'ai pris l'habitude de ne laisser jamais passer beaucoup de temps sans
vous obliger à vous souvenir de moi; un homme tel que vous devient
nécessaire à ceux qui ont pu l'apprécier une fois et qui savent profiter
de ses lumières sans les craindre. Il y a plus de peur encore que
d'envie dans la haine qu'inspire le talent aux petits esprits: qu'en
feraient-ils s'ils l'avaient? Mais ils sont toujours à portée de
redouter son influence et sa pénétration. Ils ne voient pas que la
supériorité de l'intelligence qui sert à connaître l'essence des choses
et à reconnaître leur nécessité, promet l'indulgence: l'indulgence
éclairée, c'est adorable comme la Providence; mais les petits esprits
n'adorent pas.
Parti d'Ems pour la Russie, il y a cinq mois, je reviens dans cet
élégant village, après une tournée de quelque mille lieues. Le séjour
des eaux m'était désagréable au printemps, à cause de la foule
inévitable des baigneurs et des buveurs; je le trouve délicieux à
présent que j'y suis _seul à la lettre_, occupé à jouir du progrès d'un
bel automne, au milieu des montagnes, dont j'admire la solitude, tout en
recueillant mes souvenirs et en cherchant le repos dont j'ai besoin
après le rapide voyage que je viens de faire.
Quel contraste! en Russie, j'étais privé du spectacle de la nature: il
n'y a point là de nature, car je ne veux pas donner ce nom à des
solitudes sans accidents pittoresques, à des mers aux rivages plats, à
des lacs, à des fleuves dont l'eau s'arrête presqu'au niveau de la
terre, à des marécages sans bornes, à des steppes sans végétation sous
un ciel sans lumière.
Ces vues de plaines, dénuées de paysages pittoresques, ont bien aussi
leur genre de beautés: mais une grandeur sans charme fatigue vite: quel
plaisir y a-t-il à voyager au travers d'immenses espaces nus, à perte de
vue, où l'on ne découvre qu'une vaste étendue toute vide? cette
monotonie aggrave la fatigue du déplacement, parce qu'elle la rend
infructueuse. La surprise entre pour quelque chose dans tous les
plaisirs du voyage et dans le zèle du voyageur.
C'est avec bonheur que je me retrouve à la fin de la saison, dans un
pays varié et dont les beautés frappent d'abord les regards. Je ne
saurais vous dire quel charme j'éprouvais il n'y a qu'un instant à
m'égarer sous de grands bois dont une neige de feuilles mortes avait
jonché le sol et couvert les sentiers effacés. Je me reportais aux
descriptions de René; le cœur me battait comme il avait battu jadis en
lisant ce douloureux et sublime entretien d'une âme avec la nature.
Cette prose religieuse et lyrique n'avait rien perdu de son pouvoir sur
moi, et je me disais, étonné de mon attendrissement: la jeunesse ne
finit donc jamais!
J'apercevais quelquefois à travers le feuillage éclairci par les
premières gelées blanches, les lointains vaporeux du vallon de la Lahn,
voisin du plus beau fleuve de l'Europe, et j'admirais le calme et la
grâce du paysage.
Les points de vue formés par les ravins qui servent d'écoulement aux
affluents du Rhin, sont variés; ceux des environs du Volga se
ressemblent tous: mais l'aspect des plaines élevées qu'on appelle ici
montagnes, parce qu'elles font plateaux et qu'elles séparent de
profondes vallées, est en général froid et monotone. Cependant, ce froid
et cette monotonie sont du feu, de la vie, du mouvement auprès des
marais de la Moscovie; ce matin, la lumière scintillante du soleil des
derniers beaux jours, se répandait sur toute la nature et prêtait un
éclat méridional à ces paysages du Nord qui, grâce aux vapeurs de
l'automne, avaient perdu leur sécheresse de contours et la roideur de
leurs lignes brisées.
Le repos des bois dans cette saison est frappant; il contraste avec
l'activité des champs où l'homme, averti par le calme précurseur de
l'hiver, presse la fin des travaux.
Ce spectacle instructif et solennel, car il doit durer autant que le
monde, m'intéresse comme si je ne faisais que de naître, ou comme si
j'allais mourir; c'est que la vie intellectuelle n'est qu'une succession
de découvertes. L'âme, lorsqu'elle n'a point dissipé ses forces dans les
affectations, trop habituelles aux gens du monde, conserve une
inépuisable faculté de surprise et de curiosité; des puissances toujours
nouvelles l'excitent à de nouveaux efforts; cet univers ne lui suffit
plus: elle appelle, elle comprend l'infini; sa pensée mûrit, elle ne
vieillit pas, et voilà ce qui nous promet quelque chose au delà de ce
que nous voyons.
C'est l'intensité de notre vie qui fait la variété; ce qu'on sent
profondément paraît toujours neuf, le langage se ressent de cette
éternelle fraîcheur d'impressions; chaque affection nouvelle prête son
harmonie particulière aux paroles destinées à l'exprimer: voilà pourquoi
le coloris du style est la mesure la plus certaine de la nouveauté, je
veux dire de la sincérité des sentiments. Les idées s'empruntent, on
cache leur source, l'esprit ment à l'esprit, mais l'harmonie du discours
ne trompe jamais; preuve assurée de la sensibilité de l'âme, c'est une
révélation involontaire; elle sort immédiatement du cœur et va droit au
cœur, l'art ne la supplée qu'imparfaitement, elle naît de l'émotion;
enfin cette musique de la parole porte plus loin que l'idée; c'est ce
qu'il y a de plus involontaire, de plus vrai, de plus fécond dans
l'expression de la pensée: voilà pourquoi madame Sand a si vite obtenu
chez nous la réputation qu'elle mérite.
Saint amour de la solitude, tu n'es qu'un vif besoin de réalité!... le
monde est si menteur qu'un caractère passionné pour le vrai doit être
disposé à fuir les sociétés. La misanthropie est un sentiment calomnié:
c'est la haine du mensonge. Il n'y a pas de misanthropes, il y a des
âmes qui aiment mieux fuir que feindre.
Seul avec Dieu, l'homme dans sa retraite devient humble à force de
sincérité; là il expie, par le silence et la méditation, toutes les
heureuses fraudes des esprits mondains; leurs duplicités triomphantes,
leurs vanités, leurs trahisons ignorées et trop souvent récompensées; ne
pouvant être dupe, ne voulant point être trompeur, il se fait victime
volontaire et cache son existence avec autant de soin que les courtisans
de la mode en prennent pour se mettre en lumière; tel est, sans nul
doute, le secret de la vie des saints, secret facile à pénétrer, vie
difficile à imiter. Si j'étais un saint, je n'aurais plus la curiosité
de voyager, j'aurais encore moins l'envie de raconter mes voyages; les
saints ont trouvé: je cherche.
Tout en cherchant, j'ai parcouru la Russie; je voulais voir un pays où
règne le calme d'un pouvoir assuré de sa force; mais arrivé là, j'ai
reconnu qu'il n'y règne que le silence de la peur, et j'ai tiré de ce
spectacle un enseignement tout différent de celui que j'étais venu
demander. C'est un monde à peu près ignoré des étrangers: les Russes qui
voyagent pour le fuir paient de loin, en éloges astucieux, leur tribut à
la patrie, et la plupart des voyageurs qui nous l'ont décrit n'ont voulu
y découvrir que ce qu'ils allaient y chercher. Si l'on défend ses
préventions contre l'évidence, à quoi bon voyager? Lorsqu'on est décidé
à voir les nations comme on les veut, on n'a plus besoin de sortir de
chez soi.
Je vous envoie le résumé de mon voyage, écrit depuis mon retour à Ems;
vous étiez présent à ma pensée pendant que je faisais ce travail; il
m'est donc bien permis de vous l'adresser.