Histoire de la captivité de MM. Girard et Grassini, prisonniers en
Russie.--Récit de M. Girard.--Conversation du Voyageur avec M.
Grassini.--Récit officiel de la captivité en Russie et du renvoi en
Danemark des princes et princesses de Brunswick sous l'Impératrice
Catherine II (extrait de la première partie des actes de l'Académie
Impériale russe.)--Extrait de la Description de Moscou, par Le Cointe de
Laveau. Prisons de Moscou.
Novembre 1842.
Pendant le cours de cette année, le hasard m'a fait rencontrer deux
hommes qui servaient dans notre armée à l'époque de la campagne de 1812,
et qui vécurent l'un et l'autre pendant plusieurs années en Russie,
après y avoir été faits prisonniers. L'un est un Français actuellement
professeur de langue russe à Paris; il se nomme M. Girard; l'autre est
un Italien, M. Grassini, le frère de la célèbre cantatrice, laquelle fit
sensation en Europe par sa beauté. Elle a contribué par son talent
dramatique à la gloire de l'école moderne en Italie[40].
Ces deux personnes m'ont raconté des faits qui se confirment les uns par
les autres, et qui me paraissent assez intéressants pour mériter d'être
publiés.
Ayant noté, sans y retrancher un seul mot, ma conversation avec M.
Grassini, je la rapporterai textuellement; mais comme je n'avais pas eu
le même soin relativement aux détails qui m'avaient été communiqués par
M. Girard, je ne puis donner de ceux-ci qu'un résumé. Les deux récits se
ressemblent tellement qu'on les dirait calqués l'un sur l'autre; et
cette similitude n'a pas laissé que d'ajouter à la confiance que
m'inspiraient les deux personnes de qui je tiens les faits qu'on va
lire. Remarquez que ces deux hommes sont complètement étrangers l'un à
l'autre, qu'ils ne se sont jamais vus, et qu'ils ne se connaissent pas
même de nom.
Voici d'abord ce que m'a conté M. Girard:
Il fut fait prisonnier pendant la retraite, et envoyé immédiatement dans
l'intérieur de la Russie, sous la conduite d'un corps de Cosaques. Le
malheureux faisait partie d'un convoi de trois mille Français. Le froid
devenait de jour en jour plus intense, et les prisonniers furent dirigés
au delà de Moscou, pour être dispersés ensuite dans divers gouvernements
de l'intérieur.
Mourant de faim, exténués, la fatigue les forçait souvent de s'arrêter
en chemin; aussitôt de nombreux et violents coups de bâton leur tenaient
lieu de nourriture, et leur donnaient la force de marcher jusqu'à la
mort. À chaque étape, quelques-uns de ces infortunés, peu vêtus, mal
nourris, dénués de tout secours et cruellement traités, restaient sur la
neige; une fois tombés, la gelée les collait à terre, et ils ne se
relevaient plus. Leurs bourreaux eux-mêmes étaient épouvantés de l'excès
de leur misère...
Dévorés de vermine, consumés par la fièvre, par la misère, portant
partout avec eux la contagion, ils étaient des objets d'horreur pour les
villageois chez lesquels on les faisait séjourner. Ils avançaient à
coups de bâton vers les lieux qui leur étaient assignés comme points de
repos, et c'était encore à coups de bâton qu'on les y recevait, sans
leur permettre d'approcher des personnes, ni même d'entrer dans les
maisons. On en a vu qui furent réduits à un tel dénûment, que dans leur
désespoir furieux ils tombaient à coups de poing, de bûches, de pierres,
les uns sur les autres pour s'entre-tuer comme dernière ressource, parce
que ceux qui sortaient vivants de la mêlée mangeaient les jambes des
morts!!!... C'est à ces horribles excès que l'inhumanité des Russes
poussait nos compatriotes.
On n'a pas oublié que, dans le même temps, l'Allemagne donnait d'autres
exemples au monde chrétien. Les protestants de Francfort se souviennent
encore du dévouement de l'évêque de Mayence, et les catholiques italiens
se rappellent avec gratitude les secours qu'ils ont reçus chez les
protestants de la Saxe.
La nuit, dans les bivouacs, les hommes qui se sentaient près de mourir
se relevaient avec horreur pour lutter debout contre l'agonie; surpris
par le froid dans les contorsions de la mort, ils restaient appuyés
contre des murs, roides et gelés. Leur dernière sueur se glaçait sur
leurs membres décharnés; on les voyait les yeux ouverts pour toujours,
le corps fixé dans l'attitude convulsive où la mort les avait surpris et
congelés. Les cadavres restaient là jusqu'à ce qu'on les arrachât de
leur place pour les brûler: et la cheville se détachait du pied plus
aisément que la semelle ne se séparait du sol. Quand le jour paraissait,
leurs camarades, en levant la tête, se voyaient sous la garde d'un
cercle de statues à peine refroidies, et qui paraissaient postées autour
du camp comme les sentinelles avancées de l'autre monde. L'horreur de
ces réveils ne peut s'exprimer.
Tous les matins, avant le départ de la colonne, les Russes brûlaient les
morts, et, le dirai-je, quelquefois ils brûlaient les mourants!...
Voilà ce que M. Girard a vu, voilà les souffrances qu'il a partagées, et
auxquelles il a survécu grâce à sa jeunesse et à son étoile.
Ces faits, tout affreux qu'ils sont, ne me paraissent pas plus
extraordinaires qu'une foule de récits constatés par les historiens;
mais ce qu'il m'est impossible d'expliquer ni presque de croire, c'est
le silence d'un Français sorti de ce pays inhumain, et rentré pour
toujours dans sa patrie.
M. Girard n'a jamais voulu publier la relation de ce qu'il a souffert,
par respect, disait-il, pour la mémoire de l'Empereur Alexandre, qui l'a
retenu près de dix années en Russie, où, après avoir appris la langue du
pays, il fut employé comme maître de français dans les écoles
Impériales. De combien d'actes arbitraires, de combien de fraudes
n'a-t-il pas été témoin dans ces vastes établissements? Rien n'a pu
l'engager à rompre le silence et à faire connaître à l'Europe tant
d'abus criants!
Avant de lui permettre de retourner en France, l'Empereur Alexandre le
rencontra un jour pendant une visite que faisait ce prince dans je ne
sais quel collége de province. Alors, lui adressant quelques paroles
gracieuses sur son désir de quitter la Russie, désir depuis longtemps
manifesté par lui à ses supérieurs, il lui accorda enfin la permission
tant de fois demandée de revenir en France: il lui fit même donner
quelque argent pour son voyage. M. Girard a une physionomie douce qui
sans doute aura plu à l'Empereur.
Voilà comment, après dix ans, le malheureux prisonnier échappé à la mort
par miracle vit finir sa captivité. Il quitta le pays de ses bourreaux
et de ses geôliers en chantant hautement les louanges des Russes, et en
protestant de sa reconnaissance pour l'_hospitalité_ qu'il avait reçue
chez eux.
«Vous n'avez rien écrit? lui dis-je après avoir écouté attentivement sa
narration.
--J'avais l'intention de dire tout ce que je sais, me répondit-il; mais,
n'étant pas connu, je n'aurais pu trouver ni libraire, ni lecteur.
--La vérité finit par se faire jour toute seule, repris-je.
--Je n'aime pas à la dire contre ce pays-là, me répliqua M. Girard;
l'Empereur a été si bon pour moi!
--Oui, repartis-je... mais considérez qu'il est bien aisé de paraître
bon en Russie.
--En me donnant mon passe-port, on m'a recommandé la discrétion.»
Voilà ce que dix ans de séjour dans ce pays-là peuvent produire sur
l'esprit d'un homme né en France, d'un homme brave et loyal. Calculez,
d'après cela, quel doit être le sentiment moral qui se transmet de
génération en génération parmi les Russes...
Au mois de février 1842, j'étais à Milan, où je rencontrai M. Grassini,
qui me raconta qu'en 1812, servant dans l'armée du vice-roi d'Italie, il
avait été fait prisonnier aux environs de Smolensk pendant la retraite.
Depuis lors il a passé deux années dans l'intérieur de la Russie. Voici
notre dialogue: je le copie avec une exactitude scrupuleuse, car je
l'avais noté le jour même.
«Vous avez dû bien souffrir dans ce pays-là, lui dis-je, de l'inhumanité
des habitants et des rigueurs du climat?
--Du froid, oui, me répondit-il; mais il ne faut pas dire que les Russes
manquent d'humanité.
--Si cela était vrai, pourtant, quel mal y aurait-il à le dire? Pourquoi
faudrait-il laisser les Russes se vanter partout des vertus qu'ils
n'auraient pas?
--Nous avons reçu, dans l'intérieur du pays, des secours inespérés. Des
paysannes, des grandes dames nous envoyaient des vêtements pour nous
garantir du froid, des remèdes pour nous guérir, des aliments et jusqu'à
du linge; plusieurs d'entre elles bravaient, pour venir nous soigner
jusque dans nos bivouacs, la contagion que nous portions avec nous, car
la misère nous avait donné d'affreuses maladies qui se répandaient à
notre suite dans les pays qu'on nous faisait traverser. Il fallait, pour
arriver jusqu'à nos haltes, non pas une compassion légère, mais un grand
courage, une véritable vertu; j'appelle cela de l'humanité.
--Je ne prétends pas dire qu'il n'y ait nulle exception à la dureté de
cœur qu'en général j'ai reconnue chez les Russes. Partout où il y a des
femmes, il y a de la pitié; les femmes de tous les pays sont quelquefois
héroïques dans la compassion; mais il n'en est pas moins vrai qu'en
Russie les lois, les habitudes, les mœurs, les caractères sont empreints
d'une cruauté dont nos malheureux prisonniers ont eu trop à souffrir
pour que nous puissions beaucoup célébrer l'humanité des habitants de ce
pays.
--J'ai souffert chez eux comme les autres et plus que bien d'autres,
car, revenu dans ma patrie, je suis resté presque aveugle; depuis trente
ans j'ai eu recours, sans succès, à tous les moyens de l'art pour guérir
mes yeux; ma vue est à moitié perdue; l'influence des rosées de la nuit
en Russie, même dans la belle saison, est pernicieuse pour quiconque
dort en plein air.
--On vous faisait camper?
--Il le fallait bien pendant les marches militaires qu'on nous imposait.
--Ainsi, par des froids de vingt à trente degrés, vous manquiez d'abris?
--Oui, mais c'est l'inhumanité du climat, ce n'est pas celle des hommes
qu'il faut accuser de nos souffrances dans ces haltes obligées.
--Les hommes n'ajoutaient-ils pas quelquefois leurs inutiles rigueurs à
celles de la nature?
--Il est vrai que j'ai été témoin de traits d'une férocité digne des
peuples sauvages. Mais je me distrayais de ces horreurs par mon grand
amour de la vie; je me disais; Si je me laisse emporter à l'indignation,
je serai doublement exposé; ou la colère m'étouffera, ou nos gardiens
m'assommeront pour venger l'honneur de leur pays. L'amour-propre humain
est si bizarre que des hommes sont capables d'assassiner un homme pour
prouver à d'autres qu'ils ne sont pas inhumains.
--Vous avez bien raison... Mais tout ce que vous me dites là ne me fait
pas changer d'avis sur le caractère des Russes.
--On nous faisait voyager par bandes: nous couchions hors des villages
dont l'entrée nous était interdite à cause de la fièvre d'hôpital que
nous traînions après nous. Le soir nous nous étendions à terre,
enveloppés dans nos manteaux, entre deux grands feux. Le matin, avant de
recommencer la marche, nos gardiens comptaient les morts, et, au lieu de
les enterrer, ce qui eût exigé trop de temps et de peine à cause de
l'épaisseur et de la dureté de la neige et de la glace, ils les
brûlaient; par ce moyen on pensait arrêter les progrès de la contagion;
on brûlait vêtements et corps tout ensemble; mais, le croirez-vous? il
est arrivé plus d'une fois que des hommes encore en vie ont été jetés au
milieu des flammes! Un instant ranimés par la douleur, ces malheureux
achevaient leur agonie dans les cris et dans les tourments du bûcher!
--Quelle horreur!
--Il s'est commis bien d'autres atrocités. Chaque nuit la rigueur du
froid nous décimait. Quand on trouvait quelque édifice abandonné à
l'entrée des villes, on s'emparait de ces mauvais bâtiments pour y
établir notre gîte. On nous entassait à tous les étages de ces maisons
vides. Mais les nuits que nous passions ainsi abrités n'étaient guère
moins rudes que les nuits du bivouac, parce que, dans l'intérieur du
bâtiment, on ne pouvait faire du feu qu'à certaines places, tandis qu'en
plein air au moins nous en allumions tout autour de notre campement
Ainsi, beaucoup de nos gens mouraient de froid dans leurs chambres faute
de moyens de se réchauffer.
--Mais pourquoi vous faire voyager pendant l'hiver?
--Nous aurions donné la peste aux environs de Moscou; souvent j'ai vu
emporter des morts que les soldats russes avaient été prendre au second
étage des édifices où nous étions parqués; ils traînaient ces corps par
les pieds avec des cordes liées autour des chevilles; et la tête
suivait, frappant et rebondissant de marche en marche tout le long de
l'escalier depuis le haut de la maison jusqu'au rez-de-chaussée. Ils ne
souffrent plus, disait-on, ils sont morts!
--Et vous trouvez cela très-humain?
--Je vous raconte ce que j'ai vu, monsieur; il est même arrivé quelque
chose de pis, car j'ai vu des vivants achevés de cette sorte, et
laissant sur les degrés ensanglantés par leur tête brisée, les preuves
hideuses de la férocité des soldats russes; je dois le dire, quelquefois
un officier assistait à ces brutales exécutions: si l'on permettait ces
horreurs, c'était dans l'espoir d'arrêter la contagion en hâtant la mort
des hommes atteints du mal. Voilà ce que j'ai vu, ce que mes compagnons
voyaient journellement sans réclamer; tant la misère abrutit les
hommes!... La même chose m'arrivera demain, pensais-je; cette communauté
de péril mettait ma conscience en repos, et favorisait mon inertie.
--Elle dure encore, à ce qu'il me semble, puisque vous avez pu être
témoin de faits pareils et vous taire pendant vingt-huit ans.
--J'employai les deux années de ma captivité à écrire soigneusement mes
Mémoires: j'avais ainsi complété deux volumes de faits plus curieux et
plus extraordinaires que tout ce qu'on a imprimé sur le même sujet;
j'avais décrit le régime arbitraire dont nous étions les victimes; la
cruauté des mauvais seigneurs aggravant notre sort et renchérissant sur
la brutalité des hommes du peuple; les consolations et les secours que
nous recevions des bons seigneurs; j'avais montré le hasard et le
caprice disposant de la vie des prisonniers comme de celle des
indigènes; enfin, j'avais tout dit!
--Eh bien!
--Eh bien! j'ai brûlé ma relation avant de repasser la frontière russe
lorsqu'un me permit de retourner en Italie.
--C'est un crime!
--On m'a fouillé; si l'on eût saisi et lu ces papiers, on m'aurait donné
le knout et envoyé finir mes jours en Sibérie, où mon malheur n'aurait
pas mieux servi la cause de l'humanité que mon silence ne la sert ici.
--Je ne puis vous pardonner cette résignation.
--Vous oubliez qu'elle m'a sauvé la vie et qu'en mourant je n'eusse fait
de bien à personne.
--Mais au moins depuis votre retour vous auriez dû récrire votre récit.
--Je n'aurais pu le faire avec la même exactitude: je ne crois plus à
mes propres souvenirs.
--Où avez-vous passé vos deux années de captivité?
--Aussitôt que j'arrivai dans une ville où je pus trouver un officier
supérieur, je demandai à prendre service dans l'armée russe, c'était le
moyen d'éviter le voyage de la Sibérie; on accueillit ma requête, et au
bout de quelques semaines je fus envoyé à Toula, où j'obtins la place
d'instituteur chez le gouverneur civil de la ville; j'ai passé deux ans
chez cet homme.
--Comment avez-vous vécu dans son intérieur?
--Mon élève était un enfant de douze ans, que j'aimais et qui s'était
aussi fort attaché à moi, tout enfant qu'il était. Il me raconta que son
père était veuf, qu'il avait acheté à Moscou une paysanne dont il avait
fait sa concubine[41] et que cette femme rendait leur intérieur
désagréable.
--Quel homme était ce gouverneur?
--Un tyran de mélodrame. Il faisait consister la dignité dans le
silence: pendant deux ans que j'ai dîné à sa table, nous n'avons jamais
causé ensemble. Il avait pour bouffon un aveugle qu'il faisait chanter
tout le temps des repas, et qu'il excitait à parler devant moi contre
les Français, contre l'armée, contre les prisonniers; je savais assez de
russe pour deviner une partie de ces indécentes et brutales
plaisanteries, dont mon élève achevait de m'expliquer le sens quand nous
étions retournés dans notre chambre.
--Quel manque de délicatesse! et l'on vante l'hospitalité russe! Vous
parliez tout à l'heure de mauvais seigneurs qui aggravaient la position
des prisonniers, en avez-vous rencontré?
--Avant d'arriver à Toula, je faisais partie d'un peloton de prisonniers
confiés à un sergent, vieux soldat dont nous eûmes à nous louer. Un soir
nous fîmes halte dans les domaines d'un baron, redouté au loin pour ses
cruautés. Ce forcené voulait nous tuer de sa propre main, et le sergent
chargé de nous escorter pendant notre marche, eut de la peine à défendre
notre vie contre la rage patriotique du vieux boyard.
--Quels hommes! ce sont vraiment les fils des serviteurs d'Ivan IV.
Ai-je tort de me récrier contre leur inhumanité? Le père de votre élève
vous donnait-il beaucoup d'argent?
--Quand j'arrivai sous son toit, j'étais dépouillé de tout; pour me
vêtir, il ordonna généreusement à son tailleur de retourner un de ses
vieux habits; il n'eut pas honte de faire endosser au gouverneur de son
propre fils un vêtement dont un laquais italien n'eût pas voulu
s'affubler.
--Cependant les Russes veulent passer pour magnifiques.
--Oui, mais ils sont vilains dans leur intérieur: un Anglais venait-il à
traverser Toula, tout était bouleversé dans les maisons où l'étranger
devait être reçu. On substituait des bougies aux chandelles sur les
cheminées, on nettoyait les chambres, on habillait les gens: enfin les
habitudes de la vie étaient changées.
--Tout ce que vous dites là ne justifie que trop mes jugements; au fond,
monsieur, je vois que vous pensez comme moi, nous ne différons que de
langage.
--Il faut avouer qu'on devient d'une grande insouciance quand on a passé
deux années de sa vie en Russie.
--Oui, vous m'en donnez la preuve: cette disposition est-elle générale?
--À peu près; on sent que la tyrannie est plus forte que les paroles, et
que la publicité ne peut rien contre de pareils faits.
--Il faut cependant qu'elle ait quelque efficacité, puisque les Russes
la redoutent. C'est votre coupable inertie, permettez-moi de vous le
dire, et celle des personnes qui pensent comme vous, qui perpétue
l'aveuglement de l'Europe et du monde, et qui donne le champ libre à
l'oppression.
--Elle l'aurait, malgré tous nos livres et tous nos cris. Pour vous
prouver que je ne suis pas le seul de mon avis, je veux vous raconter
encore l'histoire d'un de mes compagnons d'infortune; c'était un
Français[42]. Un soir, ce jeune homme arriva malade au bivouac: tombé en
léthargie pendant la nuit, il fut traîné le matin au bûcher avec les
autres morts; mais avant de le jeter dans le feu, on voulait réunir tous
les cadavres. Les soldats le laissèrent à terre un instant pour aller
chercher les corps oubliés ailleurs. On l'avait couché tout habillé sur
le dos, le visage tourné vers le ciel; il respirait encore, même il
entendait tout ce qu'on faisait et disait autour de lui; la connaissance
lui était revenue, mais il ne pouvait donner aucun signe de vie. Une
jeune femme, frappée de la beauté des traits et de l'expression
touchante de la figure de ce mort, s'approche de notre malheureux
camarade; elle reconnaît qu'il vit encore, appelle du secours, et fait
emporter, soigner, guérir l'étranger qu'elle a ressuscité. Celui-ci,
revenu en France après plusieurs années de captivité, n'a pas non plus
écrit son histoire.
--Mais vous, monsieur, vous, homme instruit, homme indépendant, pourquoi
n'avez-vous pas publié le récit de votre captivité? Des faits de cette
nature, bien avérés, auraient intéressé le monde entier.
--J'en doute; le monde est composé de gens si occupés d'eux-mêmes que
les souffrances des inconnus les touchent peu. D'ailleurs j'ai une
famille, un état, je dépends de mon gouvernement, qui est en bons
rapports avec le gouvernement russe, et qui ne verrait pas avec plaisir
un de ses sujets publier des faits qu'on s'efforce de cacher dans le
pays où ils se passent[43].
--Je suis persuadé, monsieur, que vous calomniez votre gouvernement;
vous seul, permettez-moi de vous le dire, vous me paraissez à blâmer en
tout ceci par votre excès de prudence.
--Peut-être; mais je n'imprimerai jamais que les Russes manquent
d'humanité.
--Je me trouve bien heureux de n'avoir séjourné en Russie que pendant
quelques mois, car je remarque que les hommes les plus francs, les
esprits les plus indépendants, lorsqu'ils ont passé plusieurs années
dans ce singulier pays, croient tout le reste de leur vie qu'ils y sont
encore ou qu'ils sont exposés à y retourner. Et voilà ce qui nous
explique l'ignorance où nous sommes de tout ce qui s'y passe. Le vrai
caractère des hommes qui habitent l'intérieur de cet immense et
redoutable Empire est une énigme pour la plupart des Européens. Si tous
les voyageurs, par des motifs divers, se donnent le mot pour taire,
ainsi que vous le faites, les vérités désagréables qu'on peut dire à ce
peuple et aux hommes qui le gouvernent, il n'y a pas de raison pour que
l'Europe sache jamais à quoi s'en tenir sur cette prison modèle. Vanter
les douceurs du despotisme, même lorsqu'on est hors de ses atteintes,
c'est un degré de prudence qui me paraît criminel. Certes, il y a là un
mystère inexplicable; si je ne l'ai pas pénétré, j'ai du moins échappé à
la fascination de la peur, et c'est ce que je prouverai par la sincérité
de mes narrations.»
* * * * *
En terminant ces longs récits, je crois devoir communiquer aux lecteurs
une pièce que je regarde comme authentique. Il ne m'est pas permis de
dire par quel moyen j'ai pu me la procurer; car bien que les faits qu'on
y raconte soient maintenant du domaine de l'histoire, il serait
dangereux à Pétersbourg d'avouer qu'on s'en occupe; ce serait au moins
se rendre coupable d'_inconvenance_: c'est le mot d'ordre pour désigner
prudemment les conspirations. Tout le monde sait cela, dit-on aux
Russes; oui, répondent-ils, mais personne n'en a jamais entendu parler.
Sous le bon et grand prince Ivan III, on montait sur l'échafaud comme
intrigant; aujourd'hui un homme pourrait bien expier en Sibérie le crime
d'_inconvenance_.
Cette pièce, traduite du russe par la personne qui me l'a procurée, est
la relation de la captivité et du renvoi en Danemark.